‹ Histoire de la Normandie sous le règne de Guillaume-le-Conquérant et de ses successeurs, depuis la conquête de l'Angleterre jusqua la réunion de la Normandie au royaume de FranceChapitre 243 sur 255 · HENRI ASSIEGE · texte numérisé non relu

HENRI ASSIEGE

Les barons furent moins récalcitrans que les prélats, et Eustache reçut leurs hommages et leurs sermens comme roi futur de l'Angleterre. ' Ce fut peu de temps après cette solennité que Henri débarqua dans le roj'aume. Les ennemis d'Etienne s'attachèrent aussitôt à ce jeune prince, le seul capable de satisfaire leurs voeux , et de renverser la branche de Blois.

Après avoir réuni ses partisans, qui venaient d'accourir, aux troupes emmenées du continent , Henri débuta» par le siège de la ville de Malmsburj, La place fut enlevée en peu de jours; cependant le donjon tenait encore pour le roi. Dès que celui-ci fut averti du danger que couraient ses troupes , il se porta avec une armée considérable au secours du fort; mais les frimas de l'hiver le firent bientôt retourner à Londres , et il abandonna la tour de Malmsbury à son sort; aussi fut-elle obligée de se rendre à Henri , qui avait dès lors un point fixe en Angleterre , indépendamment de ceux que lui offrait son parti. Déjà la flatterie le représentait comme visible-

' « Comités et barones Angli;r fecerunt ligantiam et lidclitatem Euslachio. >' Math. Westmonast. Flor- hislor. , ad ann. 1152.

I,A VILLE DE MALMSBURY. 5o9

ment protégé de Dieu dans ses entreprises : on disait qu'à Malmsburj, tandis que l'armée royale souffrait de l'intempérie des saisons, Henri et ses troupes n'en éprouvèrent aucun inconvénient '. Dans le fait, il était maître jde la villej Etienne, au contraire, campait au dehors dans les neiges et les glaces.

De Malmsbury, où elle n'avait rien empêché , l'armée royale se porta devant Wallingford, qui était occupé par les insurgés. Etienne fit construire un châtelet auprès de l'entrée de la place pour l'empêcher de recevoir des secours et des vivres du dehors. Mais tout à coup parut Henri, qui avec ses troupes cerna le châtelet , le fit ceindre d'un vaste rempart, et, d'assiégeans qu'ils avaient été, les royaux devinrent assiégés. Henri leur offrit même le combat, en se présentant avec ses troupes au-devant du fossé de circonvallation.

Etienne vit que ce jeune ennemi était plus redoutalile que ceux qu'il avait eu à combattre jusqu'à ce jour, et il n'eut pas de peine à céder aux suggestions des personnes de la cour cjui lui

' « Ut Deus ipse pro duce vùlercUir lern agerc. » Henr. Huntingdon. Histor. , lil). 8.

5lO MORT DEUSTACHE,

conseillèrent un accommodement avec le fils de Mathilde. L'historien Henri d'Huntingdon prétend qu'il existait en Angleterre un parti nombreux et perfide, dont la politique voulait balancer l'autorité d'Etienne de Blois par Henri d'Anjou, en sorte qu'aucun des deux ne vînt à régner d'une manière absolue '. Ce fut, selon le même auteur, ce parti qui réussit à obtenir la trêve entre les deux princes. Ils se virent et se parlèrent en effet sur les deux bords d'une petite rivière qui les séparait; cependant il n'y eut pas de paix définitive. "

Eustache, mécontent de l'entrevue de son père avec son compétiteur, entrevue qui était en effet une sorte de reconnaissance des droits de Henri , partit en colère de la cour, et se retira avec ses courtisans et ses gens, en prenant une attitude hostile, et en exerçant des actes de violence envers quelques villes. Tout à coup il fut saisi de la fièvre , et il mourut après quelques jours de maladie. Le clergé et le peuple croyaient que Dieu

' « Neutrum exaltarc volebant, , ne altero siibacto, alter iis libère dominaretur , sed semper alter altRrum metuens, regiiira in cos potestatcm èxercere non possct.» H. Huntingdon. flistov., lib. 8.

» Ibiiî.

FILS DU ROI ETIENNE. 5l I

l'avait puni d'avoir envahi le sanctuaire de saint Edmond. '

Cette mort imprévue changea l'aspect des choses. L'héritier présomptif de la couronne d'Etienne n'était plus ; il restait encore au roi un fils, mais d'un caractère si pacifique, si dépourvu de toute ambition, qu'il n'était pas possible d'en faire un roi. Etienne ne pouvait donc laisser le sceptre à aucun descendant. Il venait de naître un fils à Henri et à Eléonore ; cette branche était toute vivace, et le comte d'Anjou avait un double motif de prendre la couronne d'Angleterre si on ne la lui cédait pas de bon gré. La mort d'Eustache avait d'ailleurs éteint l'intérêt que la France prenai t au succès de la branche de Blois ' ; le roi de France pouvait au contraire, en sa qualité de suzerain de Henri, prendre fait et cause pour lui, et rendre la position d'Etienne encore plus critique.

Ces considérations, et d'autres que suggéraient la mort de son fils , diminuèrent beaucoup la répugnance qu'avait Etienne, de faire des conces-

' H. Hunlingdon. , lib. S.

" J. Bronipton. Chronic.

5l2 Jl53. TRAITÉ CONCLU

sions à son compéliteur. D'ailleurs le haut clergé, à qui il avait rendu ses bonnes grâces et les biens qu'il lui avait saisis, ainsi que les barons, lui firent sentir que l'Angleterre ravagée, dépeuplée, déchirée, demandait la paix. Henri n'avait pas d'intérêt à prolonger la guerre civile, pourvu que ses droits au trône fussent reconnus. On tomba donc aisément d'accord. A Noël, ii55, Etienne et Henri se réunirent à Wallingford, en présence des prélats et des barons; Etienne déclara nommer pour son successeur en Angleterre , Henri duc de Normandie, et faire don du rojaume à ce prince et à ses descendans ' . Le duc lui rendit aussitôt hommage, tandis que Guillaume, fils d'Etienne, fit hommage au duc pour les terres paternelles qu'il possédait en Angleterre et en Normandie, pour le comté de Warwick que son père lui avait

' « Sic ei et hœredibus suis regnum Angliae donavi et confirmavi. » Voy. Ja charte De successinne regni Angliœ , etc. j Rymcr et Sanderson Fœdern, coiivenliones, etc. , tom. i , part. 1. Quelques historiens repre'sentent cette transaction sous un autre point de vue, qui ne peut être le ve'ritable. « Rex Stephanus... recognovit in conventu episcoporum et aliorum de regno optimatum, quod dux Henricus jus haereditarium in regnum Angliae hahebat, et dux bénigne concessit, ut rex Stephanus totâ vitâ suâ . suum regnum pacifiée possidcret. m !\lalh. Wcstmonast. Flot: liistor., ad ann. 1153.

ENTRE LE ROI ETIENNE ET HENRI d'aNJOU, 5x3

donné, enfin pour les terres qu'il avait reçues en épousant la fille du comte de Varenne. Henri lui confirma toutes ces possessions. Ensuite les comtes et barons, les représentans des bourgs et cités, et les châtelains des forts, jurèrent fidélité à Henri, comme à leur roi futur, sauf leurs devoirs envers le roi Etienne. L'acte qu'Etienne fit dresser au sujet de cette grande transaction finit par la déclaration suivante du roi : « Dans les affaires du royaume, j'agirai suivant le conseil du duc, mais en me réservant la justice royale dans tout le royaume d'Angleterre. » '

Il fut convenu encore que l'on forcerait ceux qui avaient construit des forts pour inquiéter et molester leurs voisins, et exercer impunément des actes de violence, à les abattre. Le nombre de ces forts , qui ajoutaient aux calamités de la guerre civile, était, à ce qu'il paraît, très considérable. '

• « In negotiis regni ego consiliis ducis operabor. Ego vero in toto regno Augliae.,. regalem justitiam exercebo. » Charte de l'an 1153, dansRymer etSanderson Fœdera, etc., tom. i, part. 1; et dans la Chronique de Brompton.

' Math. Westmonast. Flor. hist.

5l4 HENRI RETOURNE

Environ quinze jours après , en janvier 1 1 54 r dans une nouvelle réunion qui eut lieu à Oxford, les prélats et barons prêtèrent serment de fidélité à Henri comme à leur roi légitime. Une autre entrevue des deux princes, depuis lors tous deux rois d'Angleterre, eut lieu à Dunstable. Là, quelques nuages vinrent troubler leur bon accord. Henri se plaignit de la faiblesse qu'avait Etienne de laisser debout quelques uns de ces forts , qui faisaient la calamité des campagnes et des bourgs , Etienne ayant permis à des courtisans de ne pas les démolir. Cependant ils se quittèrent amicalement.

Henri ayant appris de la Normandie que, après l'expiration de la trêve, Louis -le -Jeune avait exercé quelques hostilités contre ce duché , crut devoir se rendre sur le continent pour terminer cette guerre sans but. En conséquence, il s'embarqua vers la fin de l'hiver, et fut reçu avec joie en Normandie par sa mère Mathilde, et par ses deux frères. Le duché était tranquille; Louis n'avait fait une irruption dans le pays , et occupé Vernon et Neufmarché, que parce que le seigneur des deux bourgs s'était permis de dépouiller des marchands qui voyageaient avec le sauf-conduit du

EN NORMANDIE. 5l5

roi '. Il consentit sans difficulté à un accommodement, et rendit les deux places qu'il avait occupées, moyennant une indemnité de deux mille marcs pour les frais de cette expédition. Sous ces conditions , la paix fut rétablie entre la France et la Normandie. '

Il ne restait que quelques nobles récalcitrans à soumettre; car, pour le peuple, il obéissait sans peine au prince dont le règne promettait la tranquillité à la contrée. Vers la fin du mois d'octobre de la même année, 1 1 54 , Henri assiégeait le château-fort de Torigny, aux environs de Saint- Lo, dans la Basse-Normandie, quand il reçut d'Angleterre des lettres contenant l'importante nouvelle qu'Etienne, en continuant le siège des châteaux des barons rebelles, était tombé malade, et avait expiré à Cantorbéry, quelques jours avant la Toussaint. On le pressait de venir prompteraent, pour que ses ennemis n'eussent pas le temps de se lever ouvertement contre lui. «Ils n'oseraient » , répondit-il h ceux qui appuyaient dans son conseil cet avis , et il continua le siège

Robert, de Monlc , yJppend. ad SIgebert. Ibid. — Math. Wcstmonast. Ftor. hislor. , ad ann. 1154.

5i6 II 54* — IL s'embarque pour l'Angleterre.

de Torignj, probablement parce qu'il connaissait mieux que ceux qui l'entouraient la situation des affaires et la disposition des esprits en Angleterre. '

Dès que Torigny se fut rendu , il partit pour Rouen, afin de faire les préparatifs de son départ pour l'Angleterre, qui cette fois devait être analogue à sa dignité de roi. C'est à Bartleur que la flotte fut équipée , ce qui prit une grande partie des mois de novembre et décembre; il régna d'ailleurs, pendant ce temps, des vents si contraires qu'il n'était pas prudent de se mettre en mer avec les faibles bâtimens dont on se servait alors. Ce fut enfin vers Noël, ii54, que Henri s'embarqua avec les deux frères, avec l'arche- 1 véque de Rouen, plusieurs évéques, et un grandnombre de barons normands et angevins , afin de prendre possession de la couronne d'Angleterre % et occuper un trône bien plus resplendissant que celui que Guillaume-le-Conquérant avait laissé à ses fils.

' « Respondit, illos nihil aiisuros. v Guill. Neubrig. De rébus vingl. , lib. 1 , ch. 32.

' Robert, de Monte, Appe.nd. ad Sigebert., ad ann. <154.

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