‹ Histoire de la Normandie sous le règne de Guillaume-le-Conquérant et de ses successeurs, depuis la conquête de l'Angleterre jusqua la réunion de la Normandie au royaume de FranceChapitre 45 sur 255 · NOCES CÉLÉBRÉES A NORWICH. 9I · texte numérisé non relu

NOCES CÉLÉBRÉES A NORWICH. 9I

gleterre. Des Normands , devenus grands seigneurs, laissèrent eux-mêmes un libre cours k leur ambition, et formèrent le projet de se rendre indépendans sans songer que si Guillaume n'était plus là, ils succomberaient bientôt à la haine et à la vengeance du peuple anglais. Raoul de Gaël, ce breton à qui Guillaume avait donné le comté de Norfolk, avait demandé en mariage la sœur de Roger , fils de Guillaume Fitz-Osbern, devenu comte d'Hereford. Le roi était contraire à ce mariage; peut-être redoutait-il l'alliance de deux puissans seigneurs du nord de l'Angleterre.

Quoi qu'il en soit, Raoul n'en persista pas moins à vouloir s'allier à la famille Fitz-Osbern, et le mariage fut célébré avec beaucoup de pompe à Norv^^ich. ' On y vit des Normands, des Bretons et des Anglo-Saxons , surtout ce Waltheof , un des beaux caractères de l'époque , chéri et respecté à cause de sa grande piété et de son vif amour pour la patrie. Avec le comté de Northampton, le roi lui avait donné sa nièce Judith ou Edithe ; cependant cette union rendit malheureux les deux époux. Loin de concevoir de l'af-

■ Orderic Vital , lib. 4.

g2 CONSPIRATION.

fectlon pour son époux , Judith ne paraissait être placée auprès de lui que pour le surveiller et épier ses démarches. Quand le banquet de la noce de Raoul eut fait naître l'intimité et la confiance entre les convives, on se communiqua réciproquement ses sentimens politiques j bientôt les plaintes furent générales au sujet du despotisme de Guillaume. N'avait-il pas usurpé la couronne d'Angleterre , exterminé la dynastie indigène , massacré ou exilé les nobles Anglo-Saxons , versé des flots de sang pour s'emparer du sol? et quelle récompense avait-il accordée à ceux qui l'avaient secondé dans cette entreprise? il leur avait distribué des terres stériles ou ravagées et dépeuplées par la guerre. *

On cita des traits de sa cruauté , de son avidité. Un seul sentiment anima tous les convives : il faut secouer le joug du duc de Normandie , et rendre la liberté à l'Angleterre ! On engagea Waltheof à faire cause commune avec les deux chefs normand et breton , et à travailler avec eux à la délivrance de la patrie.

' « Regnum Angliae inrasit ; genuinos haeredes trucidavit , vel in exiiiura pepulit... Omnibus est odio , etc. » Orderic Vital , lib. 4,

LE COMTK WALTHEOF. qS

Les historiens ne sont pas d'accord sur la réponse de Waltheof et sur sa conduite dans cette circonstance importante. Selon Orderic Vital ' , le chef saxon refusa toute participation au complot tramé à Norwich, en déclarant qu'il ne voulait pas être traître envers Guillaume, qui l'avait comblé de biens , et alors Roger et Raoul l'obligèrent à promettre par serment de ne rien révéler du complot. Florent de Worcester assure que Waltheof se laissa entraîner dans la conspiration, mais que, s'en étant repenti ensuite, il avoua la conspiration à Lanfranc , dans la confession , et que l'archevêque de Cantorbérj lui conseilla d'aller en Normandie faire la même révélation au roi, et d'implorer sa clémence ". Mais Henri de Huntingdon et Guillaume de Malmsbury le représentent comme un des plus intimes complices de Roger et de Raoul ^ , et le procès qui lui fut intenté ensuite, paraît prouver qu'on le regardait encore comme plus coupable que ces deux chefs de la conspiration.

' Orderic Vital , lib. 4.

' Waltheovum suis insidiis prœventum , secum conjurare compuierunt. » Chronic. , ad ann. 1074.

^ Henric. Huntingd. , p. 869, — Wilheim. Malmsbur., p. 104.

94 pris'e de norwich

Ce fut à Norwich même que la révolte éclata. Cette place avait été pourvue d'armes et de troupes par les deux chefs. L'insurrection se répandit; cependant, quoique les comtes envoyassent des messagers de tous les côtés, pour engager les Anglais et les Normands à faire cause commune avec eux, ils ne reçurent pas de secoiu's essentiels.

Au premier bruit de l'insurrection les grands justiciers d'Angleterre avaient m.is leurs hommes d'armes en campagne , et ils avaient expédié des lettres à Guillaume en Normandie, pour l'engager à revenir promptement en Angleterre. Cependant Lanfranc, qui vit bientôt que tout se réduisait à la rébellion de la place de Norwich , manda au roi qu'il n'y avait rien d'inquiétant , et qu'on dompterait aisément ces Bretons rebelles ' . En effet , l'armée que les chefs de Norwich avaient opposée aux royaux, fut battue et dispersée; on coupa le pied droit à tous les prisonniers de guerre, pour effrayer les autres. La place de Norwich fut investie, mais elle tint

• « Gloria in excelsis Deo , cujus misericordia regnum yestrum purgatum est spurcitia Brittonum , castrum Norwich reddittim » , lui écrivit-il ensuite. Lanfranci Epist , n" 35, dans le tom. xviti de Maxima Bihlioth. Patruni.

ET DES CONSPIRATEURS. CfO

plus de trois mois. A la fin Raoul prit le parti de s'embarquer furtivement pour le continent , et de rentrer dans ses possessions en Bretagne , renonçant à jamais à celles qu'il avait gagnées en Angleterre '. 11 laissa sa femme dans le fort; mais les assiégeans lui permirent ensuite de partir pour le continent. Roger, comte d'Hereford, fut obligé de cesser toute résistance. Cité devant la cour du * roi, il fut déclaré coupable de rébellion, et condamné à la prison perpétuelle. '

Le fils de ce Guillaume Fitz-Osbern qui avait encouragé à la conquête de l'Angleterre et aidé à l'oppression de ce pays, fut puni comme aucun Normand ne l'avait encore été. Dans sa longue captivité il nom^it en son cœur une haine profonde contre le conquérant, et lorsqu'une fois , aux fêtes de Noël , Guillaume lui eut envoyé des vêtemens précieux , Roger vit dans cet envoi une insulte à son malheur, et fit jeter la parure dans le feu. Le roi, à qui on rapporta l'action et les paroles outrageantes du prisonnier, jura de ne plus

' Order. Vital , Ecoles. Hist., lib. 4. Florent. Wigorn. , Chrnn.

* « Secundum leges Normannorum jiidicatus est , et amissa omni hereditate in carcere régis perpetuo damnatus est. » Orderic Vital , lib. 4.

9^ CAPTIVITÉ DE WALTHEOF.

lui rendre la liberté ', et Roger resta en effet dans la captivité, quoiqu'il survécût à son ennemi.

Waltheof n'avait point pris les armes contre le souverain d'Angleterre; mais Judith, sa femme, le dénonça comme le complice du chef normand et du chef breton. C'eût été, en effet, la première révolte en Angleterre , depuis la conquête , sans qu'il y eût des Anglo-Saxons dans le complot. Nous avons vu que , selon l'historien Florent de Worcester, Waltheof, ne pouvant nier sa présence aux noces de Raoul, où la conspiration avait été tramée , alla trouver le roi en Normandie, et se mit entre ses mains à discrétion '. Orderic Vital, probablement mieux instruit, se borne à dire que Waltheof fut cité devant la cour du roi , et que son procès fut différé pendant un an. Il fut enfermé au château de Norwich , et là , il passa son temps à réciter des psaumes , et à converser et prier avec les prêtres. Des juges normands le condamnèrent enfin à la mort, et un

' « Quod audiens rex iratus : Per splendorem Dei ! de carcere in omnivila meâ non exibit. » Ordcric Vital, lib. 4.

' « Iliins misericordiœ ultro se dédit » , dit aussi ïl». Walsingham dans son Ypodigma JVeustriœ, ad ann. 1074.

SA. MORT, g-^

matin , à l'aube du jour, il fut conduit hors de la ville pour subir son supplice. '

Il demanda à réciter encore l'Oraison dominicale; quand il arriva aux mots et ne nous induisez pas en tentation y des sanglots suffoquèrent sa voix : le bourreau se hâta de lui abattre la tête, après quoi il acheva lui-même la prière, et déli- ^>rez-nous du mal, en soulevant la tête de Waltheof. On se pressa d'enterrer le corps dans un fossé et de le couvrir de feuillage, avant que le peuple fût averti du supplice. ""

Cependant les moines de Croyland obtinrent , peu de temps après, la permission d'enterrer leur bienfaiteur dans leur abbaye ; sa veuve profita de la confiscation de ses terres pour se les faire donner; tï)î»îs elle n'en jouit pas long -temps. Son refus d'épouser Simon de Senlis, un des courtisans du roi , la fit tomber dans la disgrâce ; elle perdit ses biens , et alla finir sa vie dans une retraite obscure. ^

Waltheof avait été le dernier héros anglo-

■ Orderic Vital , lib. 4.

' Ibid.

'* « Deinceps omnibus suspecta , et digne despecta fuit. » Ingulphi Histor. Croyland.

98 CULTE DE WALTHEOF.

saxon ; ajant été aussi pieux que charitable , il fut regardé comme un saint martyr. Lanfranc dit tout haut qu'il voudrait mourir commie Waltheof ' . Le bruit des miracles attira la foule vers son tombeau , malgré les efforts que firent les Normands de tourner en dérision ce culte spontané rendu à la mémoire d'un pieux anglo-saxon **, et malgré la destitution de l'abbé du monastère , qu'ils déclarèrent coupable d'idolâtrie ^ Des complices de Waltheof , ou des hommes que les Normands soupçonnaient de connivence avec lui , furent punis, les uns par l'exil et la confiscation de leurs biens; les autres par la mutilation de leurs membres, selon l'usage barbare du temps '^. On crut dans la suite remarquer que Guillaume, depuis le supplice de Waltheof, n'était plus heureux, qu'il ne gagnait plus de bataille, et qu'il ne prenait

' « Seque felicem fore si post exitum vitae , illius felici potirelur requie. » Florent. Wigorn. , Chron.

" Order. Vital , lib. 4. — Pétri Blesens. Contin. Hist. Cioyland.

' Ingulphi Uist. Crojl.

* « Rex reversus de Normanniâ , eorum qui in illtim conjuraverunt , quosdam exlegavit , quosdam erutis oculis . vel manihus truDcatis , detufpavit. » Th. Walsingham , VpoiL IVeustr. , ad ann. 107

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