‹ Histoire de la Normandie sous le règne de Guillaume-le-Conquérant et de ses successeurs, depuis la conquête de l'Angleterre jusqua la réunion de la Normandie au royaume de FranceChapitre 67 sur 255 · DÉPART DE ROBERT. T · texte numérisé non relu

DÉPART DE ROBERT. T

Quoi qu'il en soit, la lettre du pape ne fit pas plus d'effet sur l'âme de Robert que les paroles de son père. 11 s'exila volontairement de la Normandie avec ses amis, bien résolu de ne plus vivre des grâces du duc. Il y aurait eu quelque grandeur dans cette résolution , s'il avait pu supporter la pauvreté à laquelle l'exposait son caractère inflexible j mais fier en Normandie, il fut lâche dans l'étranger, et vécut d'aumônes et d'emprunts, dont il dissipa les produits aA'ec ses compagnons de débauche, avec des femmes vénales, des histrions et des parasites '. Il se rendit d'abord chez son oncle le comte de Flandre , puis chez l'archevêque de Trêves, frère de ce comte. Il visita successivem^ent tous ses parens en Allemagne^ en Lorraine , en iVquitaine et en Gascogne , vivant partout aux dépens d' autrui, et ne méritant nulle part une autre réputation que celle d'un mendiant de bonne maison. Le cœur maternel de Mathilde n'abandonna pourtant pas ce fils dissipateur; elle lui fit passer à l'étranger des sommes considéi-a-

' « Qusc ad subsidium sui accipiebat, histrionibus et parasitis et meretricibus insipienter distribuebat , quibus improvidc distractis, egestate gravi mcndicabat. » Orderic Vital, lib. 5.

l3o SECOURS QUE LUI ENVOIE MATIULDE.

bles; mais cette bonté de mère profita peu au fils. Guillaume en ayant été instruit, se montra très courroucé. Il donna l'ordre de crever les yeux à un agent de Robert , nommé Sanson , dépêché auprès de sa mère , pour m^ettre la faiblesse de la reine à contribution. Le malheureux messager se jeta dans un couvent, et n'en sortit plus. 11 est probable que la conduite de Robert abrégea les jours de la tendre Mathilde, qui ne vit point son fils auprès de son lit de mort, et ne put ni le réconcilier avec son père ni terminer son exil. Elle demanda les prières d'un ermite allemand renommé alors , afin qu'il amenât la réconciliation de Robert et de Guillaume ' . Si la vieille tapisserie représentant l'expédition en Angleterre , que l'on conserve encore à Bayeux , est l'oeuvre de Mathilde et de ses femmes, ce tissu a du être mouillé quelquefois des larmes que provoquait la morgue d'un fils aussi récalcitrant.

Cependant Robert, ayant trouvé un bon accueil en France , où il était de la politique de la cour de soutenir ceux qui résistaient à Guillaume, fussent-ils ses propres fils, avait fait du

• Ortleric Vital. , lib. 5.

ROBEHT ASSIÉGÉ PAR SON PÈRE. l3l

château de Gerberoy dans le Beauvoisis , près de la frontière de Normandie, une espèce de quartiergénéral pour son parti. Beaucoup de Normands vinrent l'y joindre. Ils faisaient delà des excursions sur le territoire normand, pour le dévaster. Guillaume avait repassé en Angleterre, où il existait encore bien des élémens de trouble; mais à la nouvelle des projets de son fils , qui pouvait à tout moment faire une irruption en Normandie, il revint promptement dans son pays natal , et ayant rassemblé ses gens d'armes , il marcha aussitôt contre Gerberoy, et assiégea le château-fort. Il y eut des sorties de la part de la garnison , et des combats entre Normands et Normands'. Ce fut, assure-t-on, dans une de ces sorties, que Robert eut à lutter contre un des assiégeans , couvert de son armure j il le blessa, et ce ne fut qu'en ce moment qu'il reconnut, aux cris de son adversaire, que c'était son propre père.'

Les sentimens de la nature prévalurent alors chez lui; il aida Guillaume à se relever, et le

' Ordcric Vital , lib. 5.

' Florent. Wigorn. — R. de Hoveden. — . Orderic Vital ne parle pas de cette rencontre.

iSa SE RlécONCILIE AVEC SON PÈRE.

laissa aller. Cet événement fit beaucoup de bruit. Plusieurs barons et évêques , la reine , enfin lé roi de France, engagèrent le roi à pardonner à son fils et à mettre fin à une guerre de famille. Guillaume témoigna son étonnement de ce qu'on lui parlait en faveur d'un fils aussi perfide qui soulevait contre son roi et son père les sujets comiblés de ses bienfaits, et qu'il avait lui-même munis de leurs armes. Cependant il se laissa persuader; il y eut au moins une apparence de réconciliation ; le père et le fils se virent, mais ce fut avec la rancune dans le cœur : Robert reprit ses projets hostiles, et s'établit de nouveau dans l'étranger'. Cette fois, Guillaume maudit son fils, et l'abandonna à son sort.

' Order. Vital , lib. 6.

Page 1