CHAPITRE IV
l/évêq^ue Eudes devient suspect au roi son frère. — Il est arrêté et enfermé. — Mort de la reine Mathilde. — Guillaume assiège inutilement le fort de Sainte-Susanne dans le Maine. — Fêtes célébrées par Guillaume en Angleterre. — Il marie sa fille Constance au comte breton Alain. — Expédition de Guillaume contre le roi de Danemark Canut. — Achèvement du grand terrier d'Angleterre ou Doomsdajbook. — Observations sur ce document. — Le roi tombe malade à Rouen. — Il brûle la ville de Mantes. — Ses derniers momens à Rouen. — Guillaume-le-Roux part pour l'Angleterre. — Délaissement des restes mortels de Guillaume. ' — Ses obsèques à Caen, — Jugemens divers sur ce prince. — Opinion d'un Anglo-Saxon. — Jugement de l'historien moderne Lyttleton. — Souvenirs de Guillaume en Normandie. — Sa tombe à Caen. — Tapisserie de Bayeux, représentant la conquête d'Angleterre.
Le conquérant d'Angleterre paraissait destiné, comme Charlemagne, à être puni, par lesdésor-, dres de sa famille, de l'oppression qu'il avait exercée chez les étrangers.
On se rappellera qu'il avait laissé son frère,, Eudes , évêque de Ba jeux , comme un de ses grands justiciers en Angleterre. Ce prélat n'avait
l34 PROJETS AMBITIEUX
pas été moins impitoyable que son frère à l'égard des Anglais qui tentaient encore de recouvrer leur indépendance. Un soulèvement dans le Northumberland avait été vengé par lui de la dévastation de toute la province, et du pillage des églises anglo-saxonnes. En cela, il avait agi conformément au système de Guillaume ; mais Eudes avait des projets qui déplaisaient à son frère. Des devins, à Rome, avaient prédit qu'un Eudes succéderait à Grégoire. L'évêque de Bayeux voulut être ce prédestiné. Pour se préparer les voies de la papauté , il envoyait des sommes considérables à Rome , il y avait acheté un palais , et il se proposait de passer lui-même en Italie avec des Normands de distinction qui servaient le roi en Angleterre'. Peut-être se rattachait-il à ce projet d'autres vues que nous ignorons , et les historiens auront mal compris les intentions d'Eudes ; que pouvait-il faire à Rome pendant que Grégoire vivait encore?
Pour provoquer le courroux de Guillaume, il faut qu'Eudes ait commis des imprudences qui se rapportaient plus directement à sa personne. 11
' Orderic Vital, lib. 7.
DE l/]évÉQllK DE BAYEUX. l35
avait fait des démarches secrètes, dit le poètehistorien Wace , pour savoir si un évéque pouvait être roi , et il espérait monter au trône si Guillaume mourait avant lui'. C'est probablement là ce qu'il négociait à Rome, et ce que redoutait de lui le roi son frère, qui connaissait son ambition démesurée. Le projet aventurier de l'évêque Eudes agitait beaucoup l'Angleterre; les Normands avaient encore l'imagination m.oblle et le goût des aventures qui avaient signalé leurs ancêtres*. D'ailleurs , la fortune qu'avaient faite en Italie beaucoup de leurs compatriotes était un motif suffisant pour enflammer leur ardeur pour les aventures. Devenir ducs de la Pouille ou de la Calabre, se signaler par des exploits contre les Sarrasins, contre les Grecs et même contre le pape , leur paraissait plus beau , plus glorieux en-
■ « Privi^ement aveit unquiz
E demandé à ses amis , Se jà eveske Beis sereit , Ne se jà estre Beis porreit ; Beis esperout k'il devendreit , Se li Beis ainz de li morreit.
Roman de Rou, tom. il, vers If^3l0-l5.
' «Illi quia INormanni levés et extera videre cupidi sunt, protinus prœsuraptori episcopo assenserunt. » Ordcric Vital , lib. 7.
l36 IL EST ARRÊTÉ
core que d'avoir des serfs anglo-saxons. Plusieursd'entre eux vendirent ce qu'ils possédaient afin de suivre Eudes dans son expédition. Le rendez-vous^ était donné dans l'Ile de Wight : c'est là que la flotte devait mettre à la voile , pour toucher ensuite à la côte de Normandie.*
Craignant probablement tout de l'ambition et de l'audace de son frère l'évéque, Guillaume, avec sa promptitude ordinaire, voulut faire manquer l'exécution de ses projets. Il passa dans l'île de Wight, y appela ses barons , et tint conseil avec eux, pour savoir comment il fallait punir un frère coupable. Ses conseillers hésitèrent ; Eudes était si puissant comme évêque de Bajeux, comte de Kent et frère du roi ! Guillaume décida qu'il fallait l'arrêter, et en donna l'ordre. Personne n'osa obéir. Le roi alla lui-même arrêter Eudes. Celui-ci se récria contre la témérité d'un laïque, d'arrêter un prélat de l'église, justiciable seulement du saint-siége.
« Ce n'est pas comme clerc que je vous arrête , répondit Guillaume; je vous saisis comme mon comte, responsable delà gestion de vos fonctions. »
' Orderic Vital , lib. 7,
PAR GUILLAUME. 1 Sy
Puis, sans avoir égard à ses réclamations, il le lit embarquer pom' la Normandie, qu'il ne s'était pas attendu à revoir en prisonnier. Le frère du Conquérant , Eudes, fut enfermé dans le château de Rouen pour le reste de la vie du roi. '
La cour de Rome s'offensa de la hardiesse de Guillaume, et prit la défense d'Eudes,* ce qui semble prouver que Grégoire n'admettait point le bruit vulgaire du prétendu projet d'attentat d'Eudes contre la papauté. Il écrivit au roi pour lui faire des représentations sur sa conduite. « Toucher à un prêtre, disait le pape, c'est, selon l'Ecriture sainte , toucher à la prunelle de Dieu. Saint Ambroise dit que la dignité de l'épiscopat est telle qu'aucune autre ne peut lui être comparée; les dignités séculières ne sont pas même, à l'égard de l'épiscopat, ce que le plomb est comparativement à Tor. '-
Guillaume ne contesta point la prééminence de la dignité d'évêque,* mais il garda Eudes en prison malgré l'épiscopat dont son frère était re-
' Order. Vital , lib. 7,
' •< Si rcgum fiilgori compares, longe erit inferius quam si plumbi metalltim ad aiiri fnigorem compares. « Gregorii Papx epistnla? , lib. H , n° 2.
l'38 I083. MORT DE MATHILDE.
vétu. Grégoire, si jaloux de l'autorité ecclésiastique, mourut quelque temps après.
En novembre io85 le roi perdit son épouse Mathilde, que les Normands appelaient Mahaut, Cette princesse n'avait pas eu d'influence sur les affaires publiques; mais elle avait été douce, bonne et charitable. Les églises et les couvens surtout avaient eu beaucoup à se louer d'elle. Elle fut ensevelie dans le monastère de la Trinité à Caen , qu'elle avait fondé , et dont elle avait été la première abbesse , comme nous l'avons vu plus haut. On y voyait autrefois sa tombe entre le choeur et le maître-autel. Sa mort parut emporter le peu de satisfaction dont avait joui le Conquérant dans les derniers temps , et les tribulations s'accumulèrent dans le court espace des quatre années qu'il survécut à la reine. '
Le Maine obéissait à regret aux Normands. Ceux-ci accusaient les Manceaux d'être turbulens et séditieux "; il est vrai que les Manceaux ne
' « Post obitum Mathildis reginœ , Wiîhelmus rex pêne 4 annis quibus supervixit, miiltis procellis tribulationum laboravit. » Orderic Vital , lib. 7.
" « Quasi naturali semper inqiiictudine agitantur, et mobilitate suâ paccm turbanl , ipsique turbantur. » Ibid.