LIVRE [V. — CHAPITRE II
inextricables difficultés qu'il présentait dans la pratique, le système des rauances est demeuré en vigueur jusqu'au xvm' siècle, puisque, en 177^, le P. Martini' en paHe comme d'une chose d'un usage habituel en Italie, tant est puissante la force de l'habitude et de la sainte routine.
L'expression même de solmûation est un produit de ce système, car les deux premières syllabes de ce mot, sol-mi, expriment un espace de six notes, c'està-dire les deux extrémités de l'bexacorde sol, la, si, vt, ré, mi, qui était le premier hexacorde grave, et c'est sur le mécanisme des hexacordes qu'a été basé le système de solmisation par les rauances, système qui a duré si longtemps, qu'il nous faut absolument le faire connaître dans toutes ses parties, heureux si nous parvenons à nous expliquer clairement et à être bien compris.
Le mot 7nuanee, qui vient du latin mutare (changer, muer), a été parfaitement choisi pour l'emploi auquel on le destinait, et qui consistait à exprimer les changements de notes qui s'opéraient sur les hexacordes par suite du mécanisme de la solmisation. Ceux qui préconisèrent ce système, lequel ne dut pas s'implanter avant le xn* siècle, n'ignoraient pas que la gamme se compose de sept sons; mais comme parmi ces sons il y en avait un, le B («'), qui élait variable, puisque, mis en rapport avec F (/a), il forme l'intervalle, alors proscrit, de quarte majeure ou de triton (ce terrible frrton si en horreur aux musiciens médiévistes, qu'ils t'appelaient diabolus in musica), et qu'il fallait absolument l'altérer par le bémol, cette corde, en raison même de ce double aspect, ne portait point de nom. On voulait l'ignorer; 00 refusait de la reconnaître. Elle existait bien dans l'échelle des sons, mais on ne la nommait pas. Considérée tantôt comme diatonique, tantôt comme chromatique, selon qu'elle était chantée dans la propriété de bécarre, de bémol ou de nature, on feignait de croire à la nonexistence de celte corde, «parce que, dit d'Ortigue^ dans la tonalité ancienne ou éprouvait de la répugnance à mêler le diatonique au chromatique.:)
11 est indispensable que nous expliquions ce qu'était cette propriété, aatre produit, comme les muances, de la théorie hexacordale. On appelait de ce nom la disposition de la mélodie, particulièrement dans le plain-chant, selon qu'elle procédait, ainsi que nous venons de nous exprimer, par nature, par hémol ou par bécarre. Ces manières de sollier portaient le nom de déductions, et le genre de déduction s'appelait propriété. 11 y en eut trois :
1° ProprUli de nature, comme Ut, ré, mi, /a, sol, la.
a" Propriété de bémol, comme Fa, toi, la, tih, ul, ré,
se solfiant par les syllabes. Ct, rë, mï, fa, sol, la.
3" Propriété de bécarre ,- tomme Sol, la, «S, wt, ré, mi,
(]ue l'on solfiait aussi par les syllabes Ut, ré, mi, fa, sol, la.
' Exemplare nia taggio fondamentale praiico di eontr<vppunto. Bologne, 177A-1775. ' Dietlomtairedeplain-ehant, p. 886. Paris, i85â.
Tout demi-toD qui, dans la musique moderne, se forme par le moyen de xi-ut, c'est-à-dire en montant, est exprimé par mi-fa; tout deml-toD qui se forme par ut-si, si\>~la, autrement dit, en descendant, est exprimé par /a-n»; en sorte que si nous voulions solBer notre gamme chromatique selon la méthode des muances, au lieu de dire en montant':
Ut. Ullf. R^. Ré». Mi. Fa. FaS. Sol. Sol». U. Latt. Si. Ut. ce serait :
Ut. m. Fa. Ml. Fa. Ut. Mi. Fa. Mi. Fa. Mi. Fa. Ut.
Et en descendant, au lieu de :
Ut. Si. Sik La. Lab. SoL Solb. Fa. Mi. Mi k Ré. Réb. Ul. ce serait :
Fa. Mi. Fa. Mi. Fa. Mi. Fa. Mi. Mi. Fa. Mi. Fa. Mi.
Est-il rien de plus contraire au bon sens? Ainsi, plutôt que de se servir d'une dénomination qui aurait introduit k chromatique dans le diatonique, et pour maintenir ce que dom Jumilhac [loc. cit.) appelle une bonne mite dam les intervidles diatoniques, on préféra se servir d'un moyen aussi compliqué que peu pratique, afin que le « ne se présentât pas sous un nom quelconque dans les divers hexacordes. A proprement paHer, cette bonne suite n'était qu'une jfc/ton par laquelle, à l'aide des muances, on rétablissait, en apparence, l'ordre diatonique violé par le fait.
Il saute aux yeux que le système des hexacordes fut le pendant de celui des tétracordes grecs. Ceui-ci ont donné naissance & ceux-là, car si le tétracorde est une suite de quatre sons par degrés conjoints, l'hexacorde est une suite de six sons, également par degrés conjoints. Exemple :
TiTRlGOBOBâ.
Si. Ul. Ré. MiT Mi. Fa. Sol. La^ La. Si t. Ut. Ré.
IIEIICORDRS.
Sol. La. Si. Ul. R<!. Mi. =- Ut. Ré. Mi. Fa. SoL La. = Fa. Sol. La. Sib. Ut. Ré.
Lorsque, dans la disposition du chant, le /a devait se trouver en relation de triton avec le s», c'est-à-dire d'un intervalle de trois secondes majeures, les anciens Grecs, par un déplacement de la conjonction, transportaient le troisième télracorde {diéteugménon) un degré plus bas, en bémolisant le st. On l'a
' Liciitentiia) , Diiionarîo, etc., lue. cit.
yGooi^le