CHAPITRE PREMIER
DISPARITIOH DES HEXACORDES ET DES NUANCES.
Aux approches du xvu* siècle , on pressent qu'une transformation va se pi>oduire dans l'art des sons. Cet art était en gestation : qu'en sortirait-il 1 On avait besoin d'une rénovation. On était excédé des anciennes formules harmoniques; on désirait autre chose qu'un contrepoint plus ou moins fleuri, pins ou moins savant, qui laissait toujours le cœur froid. Les esprits éclairés et délicats se disaient que la fugue et le canon n'étaient pas l'expression dernière de ta musique, et, pour découvrir du nouveau, ild s'ingéniaient à recourir aux préceptes de l'antiquité grecque, dans l'espoir de retrouver cette fameuse mélopée dont les anciens écrivains se sont plu à nous raconter tant de merveilles. Étrange illusion I Autant valait essayer de faire revivre un cadavre. Ce n'est pas par la transfusion d'un vieux sang que l'on peut espérer rappeler à la vie un moribond.
Avec le xvu° siècle éclata la plus salutaire révolution musicale dont fassent mention les annales artistiques. Elle dérouta les vieux théoriciens ; elle ébranla jusque dans ses fondements le système tonal ; elle fit triompher ce qui , jusquelà , avait été réprouvé , adorer ce que l'on avait brùIé , et anéantir pour jamais l'absurde méthode des hexacordes et des muances. On devine que nous faisons allusion à l'avènement de la tonalité moderne et de sa fille aînée, la musique dramatique, la musique ptutionneîle, ptychiqtui,. si l'on peut s'exprimer ainsi. Le triton proscrit, détesté, maudit; ce diabolus in mmica, si en horreur aux anciens, devint le pivot du nouveau système basé sur l'accord dissonant naturel de la septième de dominante, avec l'attraction du quatrième degré par le troisième, et du septième, ou note gens^ie, par l'octave.
Ce bouleversement, disons mieux, cette évolution, qui, en somme, n'était qu'un acheminement vers l'art libre, arriva sans trop d'encombre, mais non sans soulever les protestations, les objurgations, les malédictions des antiquaires inféodés aux vieilles idées, qui voyaient dans le succès de la nouvelle tonalité la ruine totale de ta musique, et prédisaient, en quoi ils n'avaient pas (eut à fait tort, le délaissement prochain du plain-chant. Mais la réforme
élait lancée avec trop de fougue pour que rien pAt entraver sa marche conquérante. N'est-ce pas, d'ailleurs, Je sort de toutes les ionovalions, de tous les progrès, d'être passionnément attaqués, raillés, conspués, vilipendés par ceux-là même qui, plus tard, les accepteront avec enthousiasme ?
Il était impossible, avec le nouveau cours des idées, que tes hommes éclairés ne fussent pas frappés des inconséquences du système hexacordal limité à tix termes pour désigner les sept degrés de lu gamme, et de la monstrueuse absurdité de la solmisation par les muances, hérissée de difficultés de toutes sortes. Bien que désirant la chute d'une doctrine si peu raisonnable, ils Dosaient cependant pas y toucher, sachant combien il est dangereux de s'attaquer aux choses consacrées par le temps; ils n'ignoraient pas quelles tribulations attendent te réformateur assez téméraire pour mettre la main sur l'arche saiute de la routine; ils savaient à quelles dures épreuves s'expose le pionnier assez audacieux pour sortir des sentiers battus et tenter de se frayer une voie nouvelle vers des horizons inconnus.
Pourtant, vers te milieu du \n* siècle, au moment ofi une brise de renouveau commençait à souiller et à réveiller de sa torpeur tout l'organisme artistique, un Belge osa prendre te taureau par tes cornes et soutenir contre les hexacordes et les muances une lutte qui devait durer deux siècles avant que le bon sens finit par triompher du préjugé et de l'erreur. Ce novateur, musicien très distingué, se nommait Hubert Waëlrant, né en 1617 à Anvers, oik il mourut en iS^S. Voulant rendre l'étude du chant plus facile, en mettant de côté les muances et en revenant à l'heptacorde, il tenta, vers iS&y, d'ajouter une septième note à l'échelle mélodique. Dans son école d'Anvers, il enseigna une nouvelle méthode de solmisation par les syllabes bo, ce, di, ga, la, ma, ni, que ses élèves répandirent en Flandre, oik elle reçut le nom de bocédiêotùm, et aussi de voceê belgicœ. L'exemple de Waëlrant devait porter ses fruits.
Après sa mort, un de ses compatriotes, Henri Van den Putte', essaya la même réforme en Italie. 11 la développa dans un ouvrage intitulé: Modulata Pallas, sive septem discrimina voctim ad harmonicœ Uctimis, etc., qu'il publia eu 1 5g9, à Milan ; mais il n'avoua pas qu'il n'avait fait que reprendre les idées de Waëlrant, et, pour avoir l'air d'en être l'inventeur, il changea en bi la syllabe que son devancier avait dénommée m.
Zacconi, moine auguslin de Venise, contemporain de Van den Putte, nous fait savoir dans sa Praticadimusica, imprimée à Venise en 1622, et que Fétis déclare tun des meilleurs ouvrages parus en Italier, qu'un troisième Belge, Anselme le Flamand, musicien au service du doc de Bavière, avait, de son côté, entrepris de compléter ta gamme par l'adjonction de la syllabe si quand
' Il avait latinisa bod nom en Erycim Putaneiti, que les Français traduisirent en Dupuy. Trompé par ces trois noms, le cardinal Booa en a iâit trois personnes difl^rentex.
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