NOTATIONS CELTIQUES
Il nous faut interrompre la marche suivie jusqu'ici dans cet ouvrage pour nous occuper de deux écritures musicales, d'assez médiocre importance, à la vérité, mais auxquelles trop de pages ont été consacrées par Burney1 et par Fétis2 pour que nous les passions sous silence. Il s'agit de deux pseudonotations, l'une irlandaise et l'autre galloise. Nous les discuterons brièvement, car si, d'une part, les détails que nous possédons sur elles sont des plus minces, de l'autre, nous avons la conviction qu'elles n'ont pas été pratiquées par ces nations d'origine celtique.
C'est un antiquaire de Dublin, nommé Beaufort, qui a fait la trouvaille de la première dans un manuscrit présumé du xvic siècle. Il en a reproduit comme suit les caractères, qui ne ressemblent en rien à ceux de l'alphabet hibernien3:
T "I 4 D SJvïïT S^Jvii
J r r ï-jU-M
fw^
On voit que cette séméiographie a beaucoup d'analogie avec celle des Grecs, quoique Fétis prétende qu'elle ressemble aux signes de l'alphabet phénicien. Mais cela ne peut pas faire supposer que les Irlandais l'aient empruntée aux Phéniciens, car on sait que les Grecs tinrent des Phéniciens les caractères de leur alphabet4.
Beaufort, dans sa reproduction d'un fragment de ce manuscrit, suppose que cette musique était destinée au crwth, ce prototype du violon, particulier à la race kymrique; mais Fétis pense que ce fut plutôt pour la harpe irlandaise, car, dit-il, malgré les recherches les plus minutieuses faites jusqu'à ce jour, on n'a pas découvert encore l'existence d'un instrument à archet chez les anciens Irlandais. Cette divergence d'appréciation ne plaide pas beaucoup en faveur de l'authenticité du manuscrit, et nous avouons n'y pas avoir une foi bien robuste.
Ce fragment, que Beaufort a traduit en notation moderne, serait, suivant
1 Cf. A gênerai liistory of music , t. IL
5 Cf. Histoire générale de la musique, t. IV.
3 An essay on llte poetical accents of the Irish, dans les Historical manoirs of llie Irish bards, de Walker. Dublin, 1786.
4 Cf. Daremberg et Saglio, Dictionnaire des antiquités grecques et romaines.
lui, le chant harmonisé d'un psaume. Cette supposition fait plus d'honneur à son imagination qu'à sa science critique; car dans les recueils bardiques irlandais, les plus anciens comme les plus récents, on ne trouve pas de psaume portant le moindre vestige d'une notation musicale, et pourtant, du vme au xuc siècle, les bardes d'Erin passaient pour les plus savants et les plus habiles musiciens de leur temps l.
Soyons justes, cependant, et n'accusons pas Beaufort de s'être laissé égarer dans son raisonnement sur l'ancienneté du monument découvert par lui. H ne le reporte pas plus haut que le xve siècle, et croit que cette écriture a été imaginée par un moine pour son usage particulier; de plus, il ajoute «que ce n'était pas la notation dont se servirent les anciens bardes n. La notation des anciens bardes! Quelle hérésie historique! Ceci doit être d'autant plus erroné, qu'il est notoire que les bardes n'eurent aucune notation. Nous ne nous expliquons pas comment Fétis a osé dire que cette séméiographie est aussi originale que h langue celtique 2.
Passons au manuscrit gallois, intitulé Musica neu Beroriaeth (nouveau Traité de musique), qui contiendrait une notation welche, à laquelle nous ne croyons pas plus qu'à la précédente, et qui nous fait l'effet d'une simple tablature pour la harpe. Fétis, auquel on ne reprochera certes pas de s'être jamais montré crédule, au contraire, ne nous paraît pas, en cette circonstance, être demeuré fidèle à ses principes de critique sévère. S'il a pleinement accepté l'ancienneté de ce manuscrit, c'est peut-être parce qu'il a cru y trouver une arme en faveur de son opinion sur l'origine septentrionale de l'harmonie, et peut-être aussi parce qu'il a trop ajouté foi au titre, qui est ainsi conçu :
rrCe manuscrit contient la musique des Bretons telle qu'elle a été mise en ordre par un congrès ou assemblée de maîtres de musique, par l'ordre de Gruffydd ab Cynan, prince de Galles, vers l'an 1 100, avec quelques-unes des plus anciennes pièces des Bretons qu'on suppose nous avoir été transmises par les druides. Cette musique est à deux parties, à savoir: la basse et le dessus pour la harpe. Ce manuscrit fut écrit par Robert ab Hew de Bodwigan, en Ànglesey, au temps de Charles Ier, d'après l'original de William Pennlynn. -n
En admettant que William Pennlynn soit l'auteur de ce manuscrit, ce ne serait pas une preuve en faveur de son antiquité, car Pennlynn était harpiste du roi Henri VIII et vivait encore en 1 556 , sous le règne d'Elisabeth3. Cette reine avait ordonné qu'un Eisteddfod, ou réunion bardique, serait tenu à Caermarthen (pays de Galles), et Pennlynn dut y assister en qualité de commissaire du gouvernement.
1 Cf. Q'Curry, Lectures on the manners and eustoms of the ancien t Irisk, 3 vol. in-8°. Londres et Dublin, 187 3.
2 Résumé philosophique de l'histoire de la musique, p. clxi.
5 Cf. Thomas Slephens, The literature of the Cymnj. Londres, 1869.