LIVRE VI. — CHAPITRE II
cr L'échelle galloise, dît Fétis , se présente ainsi :
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ce Elle se compose, ajoute-t-il, de lettres, dont quelques-unes ont des formes inusitées qui nous paraissent avoir été en usage chez les Cambro-Bretons à une époque ancienne, n Nous avons le regret, ici encore, de dilïérer d'opinion avec Fétis, car, d'abord, ces lettres, qui ne figurent pas dans toutes les pièces du manuscrit, n'ont de rapport ni avec l'alphabet kymrique (gallois) ni avec l'alphabet oghamique1; ensuite, il est patent que les bardes n'écrivaient ni leurs poésies ni leurs chants, voulant ainsi aiguiser leur mémoire, la tenir toujours en haleine, et lui donner toute l'élasticité possible. Autre argument plus concluant encore: Giraldus Cambrensis [Giràld Barry), l'un des écrivains les plus instruits et aussi l'un des plus diserts de son temps, originaire du pays de Galles, et qui vivait au xnc siècle, nous a laissé, dans sa Cambriœ descriptio, les détails les plus circonstanciés sur la musique de ses compatriotes et sur les instruments dont ils se servaient. Eh bien, Giraldus ne dit pas mu mot qui puisse faire supposer qu'ils aient jamais connu, et encore moins employé, d'écriture musicale. Si cet usage avait régné chez eux, nul doute que le Cambrensis en eût parlé avec sa prolixité habituelle. Nous croyons donc pouvoir nous permettre de dire que si ce manuscrit est réellement un recueil d'airs gallois, il ne date que d'une époque récente.
Certes, il n'est pas impossible, quoique nous ayons de bonnes raisons pour en douter, que ces airs soient traditionnels, et qu'ils aient été connus du temps du prince Gruffydd ab Cynan, ce réformateur des lois bardiques au xnc siècle; mais que cette notation ait été usitée alors, voilà ce que nous ne pouvons admettre, parce que dans aucun des manuscrits welches encore existants, et leur nombre est grand2, il n'est fait mention d'une écriture musicale qui aurait été connue. La transcription de ces mélodies dans un manuscrit ne nous paraît être que la fantaisie d'un musicien du temps d'Elisabeth, lequel aura voulu en conserver le souvenir au moyen de signes graphiques de son invention et connus de lui seul, car tous ceux qui ont essayé de les traduire, en se servant des principes applicables aux notations connues, ne sont arrivés qu'à des résultats illusoires, pour ne pas dire grotesques, et les savants y ont perdu
1 L'alphabet des bardes, ainsi nommé de Ogham ou Ogmius, dieu gaulois, symbole de la force et de l'éloquence.
2 Cf. Iolo manuscripts , d'Edward Williams (Iolo Morganwg). Llandovery, i348. — Cf. aussi Jane Williams, The literary remains ofthe Rev. Th. Priée (Carnhuanawc). Llandovery, i852, 2 vol. in-8°.
leur latin : Burney aussi bien qu'Edward Jones1, Félis aussi bien que John Thomas2.
Du reste, il n'y a pas que des airs dans ce manuscrit; il s'y trouve aussi des exercices de harpe pour les commençants, et ce sont même les seuls que Burney soit parvenu à interpréter avec bien de la peine. Le surplus est indéchiffrable, et il faut renoncer à jamais rien en tirer d'intelligible. Il semble même que Burney n'ait pas cru à l'antiquité des pièces qu'il a notées, car il l'ail observer crque le contrepoint est trop modernes pour qu'une époque reculée leur soit attribuée ; observation que Fétis a bien tort de lui reprocher.
Un musicien français, nommé Barthelémon, établi à Londres, où il est mort en 1808, a essayé de traduire ces airs, et en a publié ?m3, sous le titre de Chant du prophète David (Caingc Davydd prophwydd). C'est une mélodie fort simple et purement diatonique; mais c'est tout ce que l'on a pu extraire de ce fameux manuscrit qui garde précieusement son secret. On prétend que Barthelémon en avait encore traduit plusieurs autres, mais que, malheureusement, ils ont péri dans l'incendie qui dévora sa maison peu de temps après sa mort. Qu'y a-t-il de vrai dans cette assertion ? Personne ne pourrait le dire aujourd'hui; mais nous ne pouvons nous empêcher de trouver bien singulier qu'un Français seul ait réussi à interpréter cette pseudo-notation welche, alors que les musiciens gallois, même les plus familiarisés avec les anciennes écritures de leur pays, n'y ont rien compris. ]N'est-il pas plus singulier encore que, depuis la mort de Barthelémon, personne n'ait repris son œuvre ni trouvé la clef qui doit ouvrir ce sésame mystérieux? Si cette notation était réellement sérieuse, si elle avait quelque chose de scientifique, si elle reposait sur des fondements historiques incontestables, tenons pour certain que les savants du pays de Galles seraient parvenus à la comprendre, en dépit de sa difficulté.
En résumé, pour nous, ces deux séméiographies n'ont jamais eu d'existence notoire. Si elles ont vécu, elles n'ont fait que passer. Nous ne voulons pas supposer qu'elles aient été les produits d'une mystification, ou les inventions d'un cerveau en délire; nous préférons les croire conçues par des artistes bien intentionnés et désireux de faire progresser l'art dans leur pays; mais les résultats négatifs qu'ils ont obtenus font voir l'inanité de leurs conceptions.
1 Musical and poetical relies of ihe H elsh lards, etc. Londres, 1 7 9 A .
Welsh mélodies, 2 vol. Londres, 1 853.
' Dans The Welsh harper, de John Parry. Londres, 1807.