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CHAPITRE V

Cette notation est encore usitée en Angleterre. Elle y a été propagée par le Rév. John Curwen, pasteur anglican1, qui a fait de grands sacrifices pour la populariser, et qui était, en outre, le rédacteur en chef du journal Tonic-solfa-reporter, organe de cette nouvelle école musicale de l'Angleterre.

Les objections que nous avons faites aux précédents systèmes peuvent également bien s'appliquer à celui de M. L. Danel2. Ce philanthrope, dans le but louable mais illusoire de faciliter la lecture musicale, a proposé de se servir des lettres initiales des notes : D, R, M, F, S, L, B (B pour ne point faire double emploi avec l'S de sol). Il représente les #, \> et \\ , savoir : le dièse par un z, le bémol par un / et le bécarre par un r. La durée des notes est indiquée par les voyelles a, e, i, o, u, eu, ou, correspondant aux sept signes de ronde, blanche, noire, etc. Pour exprimer les silences équivalents, les lettres sont penchées ou couchées.

Voici un exemple :

Langue des sons . . .

Notation mixte. . . .

Notation ordinaire. .

Di. Mi. Si.

Fi. So. Li.

So. Lu. So. Fu. Mo. Ru.

Di. e.

Evidemment, ce n'est point une méthode; c'est tout simplement un nouveau système de notation musicale pour conduire à la connaissance du nôtre. Alors, à quoi bon? Il a les mêmes défauts que les précédents, c'est-à-dire qu'il nécessite une opération mentale continuelle, et n'a rien de représentatif, rien de pictural. Ce qui nous étonne, c'est que cet ouvrage ait été prôné par des musiciens distingués, et môme par Fétis. Il est de toute évidence que Fétis ne l'a fait que par égard pour l'homme de mérite, le philanthrope, et non pour la méthode ; sans quoi il aurait infligé lui-même le plus cruel démenti à toutes ses affirmations contraires.

Si cependant Fétis a constaté des résultats, cela prouverait une fois de plus que l'intelligence, l'énergie et une volonté indomptable de la part du professeur convaincu, peuvent, avec des méthodes médiocres ou même défectueuses, réussir là où la meilleure méthode échoue entre les mains d'un professeur indifférent ou indolent.

' Cf. Perraud, Essais sur la musique, p. 1 10. Lyon, 1873. — Le Rév. John Curwen est mort à Londres dans le courant de mai 1880.

" Méthode simplifiée pour renseignement populaire de la musique vocale, 9e e'dit. , 1867, chez tous les marchands de musique de France et de Belgique.

Un savant belge, M. Charles Meerens, préoccupé de savoir « comment s'y prendront les compositeurs de l'avenir pour noter les sons nouveaux que les facteurs d'instruments parviendront successivement à réaliser» (et qu'il fait monter jusqu'à onze octaves), tr puisque la plus grande étendue qu'il soit permis de noter avec le système actuel de clefs, même en tenant compte de la clef d'octaves, ne se monte, au plus, qu'à sept octaves1,» M. Meerens, disonsnous, préconise, depuis quelques années, une nouvelle méthode, qu'il appelle notation simplifiée2. Ce système suppose la clef à\it première ligne, mais M. Meerens ne la représente pas, et la remplace par un chiffre romain mis en tête du morceau et devant chaque passage, pour indiquer le degré d'altitude de l'octave sur le clavier. 11 y ajoute un double chiffre : le supérieur a pour objet d'indiquer le nombre de temps dont est composée la mesure, et l'inférieur le mouvement métronomique, d'après un système que M. Meerens a également inventé.

Il nous semble que la crainte manifestée par M. Meerens est facile à calmer. Quand on pense à la difficulté3 que l'on éprouve à bien discerner les sons suraigus et ceux de basse-contre du piano de huit octaves, on est porté à se demander comment l'oreille pourrait apprécier le caractère tonal, ascendant ou descendant, d'une octave et demie de plus de chaque côté du clavier. Nous admettons parfaitement le progrès incessant des sciences et des arts, mais il est une chose qui ne changera pas : c'est l'organisme humain. Or nous ne pensons pas que notre organisation physiologique puisse acquérir jamais assez de développement pour trouver une satisfaction quelconque à ces sonorités extrêmes. Déjà, les sons les plus aigus de la huitième octave de notre piano agacent plutôt le système nerveux qu'ils ne charment l'oreille, et c'est à peine si l'on peut apprécier les plus graves. Les accordeurs à l'oreille la plus exercée et la plus sensible éprouvent de grandes difficultés pour accorder les notes extrêmes du clavier. Cette préoccupation de M. Meerens nous paraît donc absolument gratuite; autant vaut s'inquiéter de quel combustible on se servira quand toutes nos mines de houille seront épuisées4.

Quant à la configuration des signes comme peinture exacte, elle est annulée, puisque c'est un chiffre romain qui rapporte l'octave à sa correspondante

' Nous avons fait voir dans ie livre VII , chap. i , que notre système s'étend jusqu'à huit octaves ei demie.

2 Le diapason et la notation musicale simplifiée. Bruxelles, 1873.

' Pour justifier cette suite de onze octaves, M. Meerens s'appuie sur l'autorité de Helmholtz, qui dit, dans sa Théorie physiologique de la musique, rrque les sons qui peuvent être perçus d'une manière générale sont renfermés peut-être, entre 16 et 38, 000 vibrations, dans un espace de onze octaves. » M. Meerens n'a pas prêté assez d'attention à ce prudent peut-être de Helmholtz , et la perception d'un son dune manière générale ne signifie pas qu'on puisse lui appliquer une fonction tonale.

'J Les savants MM. Desprez et Lissajous ont émis, avant Helmholtz, des opinions analogues quant au nombre des sons perceptibles par l'oreille , mais ils ont raisonné plutôt en physiciens qu'en musiciens.

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