SÉMITES
La représentation des sons musicaux par des signes ou par des lettres implique un développement des facultés mentales qui ne se rencontre que chez les nations déjà parvenues à un état de civilisation et de culture intellectuelle très avancé.
Il n'est pas admissible que, dans les temps préhistoriques, alors que l'humanité, cherchant sa voie, bégayait des vocables plutôt qu'elle n'exprimait des mots, les hommes aient conçu l'idée d'un arrangement systématique des sons, à plus forte raison d'une écriture phonétique. Ce n'est donc que peu à peu, et après une suite incalculable de siècles, qu'une notion, même vague, de la musique put naître dans un cerveau humain.
Les peuples qui se disputent à ce sujet l'antiquité la plus reculée sont: les Egyptiens, les Sémites, les Hindous, les Chinois et les Grecs; toutefois, les Grecs étant les derniers venus de la série, c'est d'abord chez les autres qu'il faut chercher la génération première d'une écriture musicale.
Rien ne prouve qu'un système de notation ait existé chez les peuples sémitiques, Egyptiens1, Assyriens, Chaldéens, Phéniciens, Hébreux, et, malgré les affirmations de la plupart des historiens de la musique, Burney, Hawkins,
1 Nous n'ignorons pas que les anciens Égyptiens e'taient des Charnues ou des Couscltites. Cependant, pour ne pas leur consacrer un chapitre spécial, nous les faisons figurer parmi les Sémites, avec lesquels ils furent dans d'étroites relations.
h HISTOIRE DE LA NOTATION MUSICALE.
artistiques, affirme que ce nous ne comprendrions même pas un ancien traité de la musique des Égyptiens, si nous le possédions et pouvions le lire*.
Nous n'oublions pas qu'au commencement du mc siècle de notre ère, l'Egypte, et tout particulièrement Alexandrie, se distingua par un développement musical supérieur ; les Égyptiens témoignèrent alors d'un amour effréné pour le jeu des instruments, et l'orgue, l'instrument polyphone par excellence, est une invention alexandrine. Mais on ne peut prétendre que c'était de la musique égyptienne; c'était bel et bien de la musique grecque, écrite en notation hellénique. Gela n'enlève rien à la valeur de notre assertion, qui demeure, au contraire, dans toute sa force1.
Il est donc vraisemblable que les Égyptiens, non plus qu'aucun des peuples de l'Asie occidentale, n'eurent de notation quelconque, pas même les Hébreux.
On objectera peut-être que la musique fut en grand honneur chez les enfants d'Israël; que, suivant l'Écriture, ils ont eu des écoles où on l'enseignait; que leurs poésies étaient presque toujours chantées, et que, dans les cérémonies de leur culte, dans leurs fêtes publiques et privées, le chant et le jeu des instruments occupaient une place considérable. Tout cela est vrai ; mais, en l'absence de tout document, nous avons le droit de soutenir qu'ils n'ont écrit leurs mélodies ni avec les lettres de leur alphabet ni avec des caractères particuliers, et qu'ils se les transmettaient par la tradition orale. On invoque les accents toniques dont les Juifs se servent encore aujourd'hui dans leurs temples pour la lecture de la Bible, et l'on veut faire remonter l'invention de ces signes à la plus haute antiquité. Telle n'est pas noire opinion.
Que la mélopée de ces accents toniques [neguinoth en hébreu) descende, par tradition, de celle usitée dans le second temple pour la lecture de la loi, on peut l'admettre, malgré le peu de probabilité du fait; mais que leur notation, que leurs caractères aient existé déjà à l'époque d'Esdras ou même des Macchabées, c'est ce que nous nions, et voici pourquoi :
Le Talmud-, cette vaste encyclopédie de la législation hébraïque, raconte qu'un lévite fut vertement réprimandé pour avoir refusé d'apprendre à ses collègues un chant qu'il avait composé pour la récitation d'un cantique. Or il est de toute évidence que, si l'on avait su noter les sons, on n'aurait pas eu besoin de demander au lévite d'enseigner sa mélodie, que les autres auraient pu transcrire à mesure qu'il la chantait. Ce n'est pas tout : ce même Talmud, qui entre souvent dans de fastidieux détails à propos de minuties, de futilités, se tait absolument sur les accents toniques. C'est pourtant un sujet qui valait la peine qu'on en parlât, et qui méritait, par son importance, d'avoir place dans
Cf. Cbapell, History of music, t. I, p. G/i et 399. Cf. aussi Gevaert, Histoire et théorie de la musique dans l'antiquité, t. II, 2e part., p. 591.
Traité Ioma, chap. m. Voyez La Musique chez les Juifs, par Ernest David. Paris, 1873.