GUIDO D'AREZZO ET SES INNOVATIONS
Nous avons établi, à la fin de notre chapitre 1èr du livre III, que la difficulté d'interprétation des neumes primitifs avait engagé les notateurs à chercher un moyen de parer aux inconvénients produits par l'insouciance des copistes, et qu'ils l'avaient trouvé en traçant à la pointe sèche, et dans l'épaisseur du vélin, une ligne indicatrice de l'élévation ou de l'abaissement des signes neumatiques.
Cette régularisation de la position relative des signes par une ligne sèche eut lieu vers 986, et cette ligne génératrice de la portée prit très probablement naissance au monastère de Gorbie1, qui était à cette époque, et depuis Charlemagne, une des plus célèbres écoles de plain-chant que possédât la France. En effet, la Chronique de Corbie pour l'année 986, citée par Gerbert2, dit cr que cette manière de noter la musique était nouvelle 3v.
L'invention de la ligne unique était déjà une notable amélioration; mais, l'art musical progressant rapidement, elle devint bientôt insuffisante, et on la compléta par l'adjonction , au-dessus et au-dessous, de lignes colorées, en tête desquelles on plaça des lettres pour indiquer Y intonation représentée par ces lignes.
ce La portée musicale, dit M. Charles Lévêque4, ne fut pas adoptée immédiatement partout; la routine persista dans ses vieux errements. Le système des lignes prit néanmoins peu à peu le dessus et finit par faire disparaître entièrement les neumes primitifs. Au fur et à mesure que les lignes prévalurent, les neumes reçurent une forme plus précise. Les soins que les notateurs avaient été obligés de donner jusqu'alors à la position des signes se portèrent dorénavant sur ces signes eux-mêmes. Les lignes et les espaces étant devenus les points fixes qui devaient attirer l'attention du lecteur, on donna plus de relief aux parties des neumes qui tombaient sur ce point de repère ; ce qui d'abord
1 Lichtenthal, Diiionario e Bibliografia délia musica, t. II, p. 110, notes. Milan. 1826.
1 De cautu et musica sacra , etc. , t. 11 , p. G 1 .
' Sub iis lemporibus incœptus estnovus modus canendi, etc.
' Journal des Savants , novembre 1875, p. G-jo-djC).
n'était qu'un simple angle aigu, un trait courbé ou contourné, prit peu à peu la forme d'un point rond ou carré; le reste finit par ne plus être qu'un simple délié, servant de trait d'union entre les points qui désignaient l'intonation. Cette modification, commencée à la fin du xie siècle, s'est accomplie principalement pendant le xue. u
Le sujet, par lui-même, est assez intéressant pour que nous lui consacrions encore quelques lignes, que nous empruntons à l'ouvrage du bénédictin dom Joseph Pothier (loc. cit.).
La méthode de la ligne unique était simple, mais plus les points représentant les sons devaient être éloignés de la ligne, plus il était difficile au transcripteur de les placer à la distance voulue et au chanteur d'apprécier cette distance. C'est pourquoi il devenait nécessaire de tracer une seconde ligne qui, en fixant la place de la note distante d'une quinte de la première ligne, rendait certaine la lecture de cette note et de ses voisines.
ré mi fa sol la si ut ré mi
Sans cette deuxième ligne, la distance de si et ut restait ambiguë; plus haut, celle de ré et mi impossible à voir; mais avec les deux lignes il devient plus facile de fixer tous les degrés de l'échelle, pourvu toutefois, en ce qui concerne la note la, que celle-ci soit bien au milieu des deux lignes, et aussi que le ré grave ne monte pas trop près de la ligne du bas, et enfin que le mi aigu n'approche pas trop de la ligne supérieure. Si donc le copiste n'était pas guidé par un coup d'œil sûr, il y avait encore là matière à erreur ; il ne restait plus, pour couper court à toute confusion et à tout embarras, qu'à tracer une ligne au milieu des deux autres, répondant à la note la.
Enfin, selon que le chant s'étendait vers les sons graves ou vers les sons aigus, on ajoutait une quatrième ligne, soit au-dessous de F, soit au-dessus de C :
et c'est ainsi que se trouva inventée la portée, et, avec elle, les clefs.
Afin que l'œil pût discerner plus promptement la ligne qui portail la lettreclef, cette ligne fut distinguée par une couleur. Le rouge fut assigné généralement à la ligne du fa et le jaune à la ligne de l'ut. Quelquefois, lorsque le fa, désigné par le minium, se trouvait occuper un interligne, on n'en traçait pas moins le trait rouge; cela, du moins, dans le cas où la note fa paraissait