LIVRE IV. — CHAPITRE I
dans la mélodie ; ce trait supplémentaire ne comptait pas alors pour la portée et n'en occupait pas toute la longueur. Nous le représentons en pointillé :
11 était réservé à l'illustre moine de Pompose de mettre la dernière main à cette découverte, et de la perfectionner au point d'y attacher irrévocablement son nom. On n'a que de maigres renseignements sur cet homme éminent, dont le nom, depuis plus de huit siècles, occupe le monde musical, sans que l'on sache pertinemment à quoi il doit sa réputation, déjà bien grande de son temps.
Guido ou Gui, que tous les écrivains médiévistes ont appelé Aretinus (l'Arétin), du lieu de sa naissance, vit le jour à Arezzo (Toscane) sur la fin du xe siècle. Certains auteurs l'ont fait résider en Normandie, en Angleterre, en Allemagne, voire en Espagne. L'un d'eux1 affirme même que c'est à Barcelone qu'il aurait acquis son savoir musical. Ceci nous semble appartenir à la fable, car si l'on ne peut douter que Guido ait entrepris de longs voyages, puisqu'il y fait lui-même allusion dans sa lettre au moine Michel 2, il est certain aussi que ce furent la jalousie causée par sa grande science musicale, et les mauvais sentiments qu'elle inspira contre lui à ses confrères, qui lui firent quitter le monastère de Pompose.
La date précise de sa naissance n'est pas connue ; mais si l'on en croit le chroniqueur Sigebert de Gemblours (1 1 12), il aurait vu le jour entre 991 et l'an 1000. Ce qui est incontestable, c'est qu'il fut moine bénédictin de l'abbaye de Pompose, près Ferrare, et qu'il s'y distingua par ses nombreuses connaissances, particulièrement en musique et en chant sacré. Mais, ainsi que nous venons de le dire, l'envie des autres moines, qui le brouillèrent avec le supérieur du couvent, lui fit prendre le parti de voyager et de se soustraire ainsi aux mauvais procédés par lesquels on rémunérait ses services.
De retour de ses pérégrinations, il alla se retirer dans le couvent des bénédictins d'Arezzo, sa ville natale, où il espérait finir tranquillement ses jours. Mais il avait compté sans sa renommée ! En 1 o3t2 , une lettre du pape Jean XIX le mandait à Piome. Désireux de connaître l'homme dont on parlait avec admiration comme du plus habile maître de musique de son temps, le souverain pontife voulut le voir et l'entendre expliquer sa méthode. Il fallut trois appels successifs pour que Guido se décidât à obéir au saint-père. C'est du moins ce qu'il dit dans sa lettre au moine Michel 3 :
1 Soriano Fuerles, Historia de la musica espnnola, etc. Madrid et Barcelone, 1 855- 1 85g. * Inde est quod me vides prolixis finibus exulalum, etc. 5 Cf. Gerbert, Scriplores, etc., I. II, p. 46.
rfLe pape Jean, qui gouverne maintenant l'Eglise, ayant été informé de la réputation de notre école, et frappé d'étonnement que, par le moyen de nos procédés et de nos antiphonaires, les enfants connaissent les chants qu'ils n'ont jamais entendus, m'a invité, par trois messages, à me rendre auprès de lui. Je me suis donc mis en route pour Rome. . . -n etc.
Guido fit voir au chef de l'Eglise l'antiphonaire qu'il avait noté ; il lui expliqua sa méthode, et, après une démonstration des plus sommaires, il le mit à même de déchiffrer et de chanter la première antienne venue. Emerveillé d'un tel résultat, le pape voulut le retenir à Rome, mais Guido, affaibli et et souffrant, se faisant difficilement au climat de la ville éternelle, réconcilié d'ailleurs avec l'abbé de Pompose qu'il avait rencontré à la cour pontificale, préféra retourner dans son ancien monastère. Des annalistes de l'ordre des Camaldules1 veulent que Guido soit entré dans leur ordre, et qu'il soit mort, en io5o, prieur de leur couvent de Sainte-Croix d'Avellano ; mais le fait est très douteux , et l'on croit plutôt qu'il termina ses jours dans sa retraite de Pompose. C'est à cela que se borne tout ce que l'on sait sur les circonstances de la vie de cet homme remarquable. Nous allons maintenant passer en revue les travaux qui ont immortalisé son nom.
Ayant remarqué de bonne heure les inconvénients résultant de l'absence de toute méthode dans l'enseignement du chant ecclésiastique, il imagina des procédés qui, ainsi qu'il le dit dans sa lettre au moine Michel, permettaient d'acquérir en un mois des connaissances exigeant jusque-là une dizaine d'années d'études arides et décourageantes.
ce Si tu désires, dit-il à son ami, fixer dans ta mémoire un son ou une neume de telle sorte qu'en quelque endroit que tu veuilles, dans quelque chant que ce soit, connu ou ignoré de toi, tu puisses le saisir sur-le-champ et l'articuler sans hésiter, tu dois graver dans ta tête ce même son ou cette même neume que tu as déjà entendu dans une mélodie quelle qu'elle soit, et pour chaque son que tu veux retenir avoir en vue une mélodie de même sorte, qui commence par la même note, telle que cette mélodie dont j'ai coutume de faire usage pour l'enseignement des enfants, les plus jeunes comme les plus avancés : Ut queant Iaxis, etc.2r,
De là les noms ut, ré, mi, fa, sol, la, que Guido a tirés de l'hymne de saint Jean-Baptiste, composée, dit-on, vers le vne siècle, par Paul, diacre
1 Ordre religieux dont le nom a été tiré du monastère de Camaldoli, situé près de Florence, fondé par saint Romuald en 1012 ; ces religieux se consacraient à la vie contemplative et suivaient la règle de Saint-Benoît.
«•Si quam ergo vocem vel neumam vis ita memoriœ commendare, ut ubicumque cantu, quem scias vel nescias, tibi mox possit occurrere, quatenus illum indubitanter possis enuntiare, debes ipsam vocem vel neumam in capite alicujus notissimae symphoniae notare, et pro unaquaque voce memoriœ retinenda hujus modi syniphoniam in promptu habere, quœ ab eadem voce incipiat, utpote sit bœc symphonia, qua ego docendis pueris in primis atque etiam in ultimis utor : Ut queant Iaxis, etc."