LIVRE IV. — CHAPITRE IL ni
inextricables difficultés qu'il présentait dans la pratique, le système des muances est demeuré en vigueur jusqu'au xviue siècle, puisque, en 177&, le P. Martini1 en parle comme dune chose d'un usage habituel en Ilalie, tant est puissante la force de l'habitude et de la sainte routine.
L'expression même de solmisation est un produit de ce système, car les deux premières syllabes de ce mot, sol-mi, expriment un espace de six notes, c'eslà-dire les deux extrémités de i'hexacorde sol, la, si, vt, ré, mi, qui était le premier hexacorde grave, et c'est sur le mécanisme des hexacordes qu'a été basé le système de solmisation par les muances, système qui a duré si longtemps, qu'il nous faut absolument le faire connaître dans toutes ses parties, heureux si nous parvenons à nous expliquer clairement et à être bien compris.
Le mot muance, qui vient du latin mutare (changer, muer), a été parfaitement choisi pour l'emploi auquel on le destinait, et qui consistait à exprimer les changements de notes qui s'opéraient sur les hexacordes par suite du mécanisme de la solmisation. Ceux qui préconisèrent ce système, lequel ne dut pas s'implanter avant le xne siècle, n'ignoraient pas que la gamme se compose de sept sons; mais comme parmi ces sons il y en avait un, le B (si), qui était variable, puisque, mis en rapport avec F {fit), il forme l'intervalle, alors proscrit, de quarte majeure ou de triton (ce terrible triton si en horreur aux musiciens médiévistes, qu'ils l'appelaient diabolus in musica), et qu'il fallait absolument l'altérer par le bémol, cette corde, en raison même de ce double aspect, ne portait point de nom. On voulait l'ignorer; on refusait de la reconnaître. Elle existait bien dans l'échelle des sons, mais on ne la nommait pas. Considérée tantôt comme diatonique, tantôt comme chromatique, selon qu'elle était chantée dans la propriété de bécarre, de bémol ou de nature, on feignait de croire à la nonexistence de celte corde, ce parce que, dit d'Ortigue2, dans la tonalité ancienne on éprouvait de la répugnance à mêler le diatonique au chromatique, s
11 est indispensable que nous expliquions ce qu'était cette propriété, autre produit, comme les muances, de la théorie hexacordale. On appelait de ce nom la disposition de la mélodie, particulièrement dans le plain-chant, selon qu'elle procédait, ainsi que nous venons de nous exprimer, par nature, par bémol ou par bécarre. Ces manières de solfier portaient le nom de déductions, et le genre de déduction s'appelait propriété. Il y en eut trois :
i° Propriété de nature, comme Ut, ré, mi, fa, sol, la.
2° Propriété de bémol, comme Fa, sol, la, sib , ut, ré,
se solfiant par les syllabes Ut, ré, mi, fa, sol, la.
3° Propriété de bécarre, comme Sol, la, siï, ut, ré, mi,
que Ton solfiait aussi par les syllabes Ut, ré, mi, fa, sol, la.
' Escmplarc o sia saggio fondamentale pratico di contrappunto. Bologne, 1776-1775. ~ Dictionnaire de plain-chant , p. 886. Paris, i856.
Tout demi-ton qui, dans la musique moderne, se forme par le moyen de si-ut, c'est-à-dire en montant, est exprimé par mi-fa; tout demi-ton qui se forme par ut-si, sib-la, autrement dit, en descendant, est exprimé par fa-mi; en sorte que si nous voulions solfier notre gamme chromatique selon la méthode des muances, au lieu de dire en montant1:
Ut. Ut#. Ré. RéS. Mi. Fa. Fa 8. Sol. Soi*. La. La#. Si. Ut.
ce serait :
Ut. Mi. Fa. Mi. Fa. Ut. Mi Fa. Mi. Fa. Mi. Fa. Ut.
Et en descendant, au lieu de :
Ut. Si. Si b. La. La b. Sol. Solb. Fa. Mi. Mib. Ré. Réb. Ut. ce serait :
Fa. Mi. Fa. Mi. Fa. Mi. Fa. Mi. Mi. Fa. Mi. Fa. Mi.
Est-il rien de plus contraire au bon sens? Ainsi, plutôt que de se servir dune dénomination qui aurait introduit le chromatique dans le diatonique, et pour maintenir ce que dom Jumilhac (foc. cil.) appelle une bonne suite dans les intervalles diatoniques, on préféra se servir d'un moyen aussi compliqué que peu pratique, afin que le si ne se présentât pas sous un nom quelconque dans les divers hexacordes. A proprement parler, cette bonne suite n'était qu'une fiction par laquelle, à l'aide des muances, on rétablissait, en apparence, l'ordre diatonique violé par le fait.
Il saute aux yeux que le système des hexacordes fut le pendant de celui des tétracordes grecs. Ceux-ci ont donné naissance à ceux-là, car si le tétracorde est une suite de quatre sons par degrés conjoints, l'hexacorde est une suite de six sons, également par degrés conjoints. Exemple :
TÉTRACORDES.
Si. Ut. Ré. Mi. Mi. Fa. Sol. La. La. Sib. Ut. Ré.
HEXACORDES.
Sol. La. Si. Ut. Ré. Mi. = Ut. Ré. Mi. Fa. Sol. La. = Fa. Sol. La. Sib. Ut. Ré.
Lorsque, dans la disposition du chant, le fa devait se trouver en relation de triton avec le si, c'est-à-dire d'un intervalle de trois secondes majeures, les anciens Grecs, par un déplacement de la conjonction, transportaient le troisième tétracorde (dié:eugménon) un degré plus bas, en bémolisant le ri. On l'a
1 Lichlentlial , Dhionario, etc., lac. cit.