ARMATURE
Nous avons dit que le bémol était connu déjà dans l'antiquité hellénique, mais il n'était pas figuré. Le premier auteur chez lequel on le voit, le premier qui sépara le B mol ou doux (fc> rotondum) du B carré ou dur (h quadrum), fut Odon de Cluny, qui vivait en 927 2, et dont nous avons parlé dans notre livre III, chapitre m. Le passage suivant de son traité de musique en fournit la preuve : tcPraeterea a voce sexta F per quatuor divide et rétro b aliam b rotondum pone : quas arnbae pro una voce accipiuntur, et una dicitur nona secunda et utraque in eodem cantu regulariter non invenientur. s C'est par conséquent à Odon que revient l'honneur d'avoir donné l'impulsion au développement d'un nouveau système chromatico-enharmonique qui est devenu le nôtre, car ce n'est pas seulement le bécarre qui est sorti du b , mais aussi le dièse.
Tout porte à croire que le dièse a, dans l'origine, reçu sa forme du fait suivant, qui caractérise sa fonction. Etant donné l'intervalle d'un ton, soit la distance entre ut et ré ou ré et mi, etc., qu'on veut diminuer de moitié, on dut indiquer par un signe la division le partage de cet intervalle, ce qui donnait la configuration suivante:
R<5 Sol
Ut - — Fa
Or ce signe est celui qui a été primitivement usité pour représenter le dièse, que les Allemands appellent encore aujourd'hui Kreuz (croix); mais les Allemands sont, à cet égard, aussi illogiques que nous : ils appellent Doppeltkreuz la simple croix ou dièse, et seulement Kreuz la double croix ou double dièse. Nous commettons la même inconséquence.
1 Zarlino, Istituzioni harmoniche, etc., in-folio. Venise, 1 558.
' Dialogus, etc., apud Cousseniaker, Scriptores , etc., t. I, p. a53.
Jusqu'au xive siècle, le bémol fut le seul signe d'altération accepté, tant dans la musique sacrée que dans la profane. On usait cependant du dièse, mais subrepticement; on agissait avec lui comme avec le si: on affectait de ne point le connaître; de là le nom de feinte par lequel on le désignait, ainsi que tous les signes accidentels. Selon certains auteurs médiévistes, la musique feinte ne devait être marquée d'aucun signe (iion débet faha musica signari). Denis Lewts1, de Ryckel, au pays de Liège, chartreux de Ruremonde, parle, dans son traité intitulé De arte musices2, de la musique feinte ou musique fausse (musica fie ta, musica faha), et la nomme ainsi parce que les notes altérées étaient étrangères à la gamme diatonique.
On ne saurait préciser l'époque à laquelle s'introduisirent les signes accidentels qui furent ajoutés à d'autres notes que le si, mais on peut admettre que, dès l'origine de la diaphonie, on y recourut pour éviter la relation de triton et celle de fausse quinte ou quinte mineure. Le traité de musique de l'Anglais Jean Hothby, dans lequel il spécifie les notes susceptibles d'être altérées, est le plus ancien qui s'occupe de la musica falsa. D'après ses expressions, on est autorisé à croire que, de son temps, cette musique fausse était une chose déjà connue depuis bon nombre d'années.
Jean Hothby, carmélite et musicien de grand savoir de la fin du xive siècle, passa la majeure partie de sa vie en Italie, où il écrivit son remarquable traité de musique intitulé La Calliopée légale3. Hothby appelle le dièse «Bjacenlin. H dit que «B è dipinto per tre manière : cioè per B quadro, per B rotondo, e per B jacenti. n Toute longue, dit-il encore, doit former consonance avec le ténor, et, si elle risque de produire une dissonance avec lui, ce dernier doit se taire ou se transformer en consonance au moyen de la musique feinte; en d'autres termes, s'adjoindre un bémol ou un dièse. Disons cependant que le dièse n'a jamais été, non pas admis, mais écrit dans le plain-chant.
J.-J. Rousseau4 rapporte que le plus ancien manuscrit où il ait vu le signe du dièse employé est celui de Jean de Mûris, ce qui lui fait supposer que cet auteur pourrait bien l'avoir inventé; mais il hésite à le croire, parce que, dit-il, le dièse ne paraît faire dans ses exemples que l'office du bécarre. C'est, en effet, l'emploi auquel Jean de Mûris le destinait.
Dans son Histoire de l'harmonie au moyen âge, Goussemaker a donné plusieurs spécimens de l'introduction du dièse par la musique feinte. Nous citerons particulièrement :
1 N'est pas dans la Biographie universelle des musiciens, de Fétis.
a Manuscrit de la bibliothèque de Gand, n° 171, 2e partie. Reproduit et traduit par Goussemaker dans son Histoire de l'harmonie au moyen âge. Voici le titre : La Caliopea leghalc , reducla in brevita, per maestro Giovanni Anglico Octobi, carmelila. — Lcghale (légale) doit signifier « conforme aux lois, aux règles de l'art».
4 Dictionnaire de musique, art. Dièse.