CHAPITRE III
Des Fondemens de la Certitude, et premièrement de la
Raison.
Pour arriver a ce qu'il appelle le critérium de la vérité, qu'il fera consister exclusivement dans la raisongénéralcjl'auteur a commencé par établir son opinion sur la raison individuelle : opinion dontilfuitun dogme capital , le pivot de son système, la pierre fondamentale sur laquelle reposent en même temps et la foi catholique et la société humaine. La
HISTOIRE DE LA NOtVELLE HÉUÉSIE. lOS
raison est la faculté de percevoir la vérité , qui nous est démontrée par les moyens divers que nous avons de connaître. Cesmoyens sont dans nous et hors de nous ; à savoir : l'évidence , les sens , le sentiment , le raisonnement selon lui , autant de sources d'erreur. Ainsi rien, absolument rien de ce qui porte sur ces divers moyens, pas même, affirme-t-il, notre propre existence, ne peut être légitimement admis comme ayant un véritable Ccfractère de certitude : d'où il conclut que toute philosophie qui recherche le fondement de la certitude dans la raison individuelle , conduit nécessairement au pyrrhonisme absolu. Quoi donc! n'y aura-t-il point pour l'homme de fondement de certitude?
Il en existe un autre, solide, inébranlable au doute, dans la raison universelle, qu'il nomme l'autorité du témoignage ou le sens commun. M. de La Mennais ne s'embarrasse pas de prouver la solidité de ce fondement ; il le suppose comme un fait incontestable , inhé-
rent à la nature de l'homme , attesté par la manière habituelle dont les hommes se conduisent. Telle est l'analyse que lui-même expose de son système , réduit à ces quatre propositions :
1" La philosophie qui place le principe de la certitude dans l'homme individuel, ne peut parvenir a trouver une A-^érité certaine d'où il déduise toutes les autres, y compris l'existence de Dieu ;
2° Cette philosophie ne donne- pas' à l'homme individuel une règle infaillible de jugement;
5" Pour éviter le scepticisme où conduit la philosophie de l'homme isolé , au lieu de chercher en soi le principe de la certitude rationnelle d'une première vérité, il faut partir d'un fait qui est cette foi insurmontable , inhérente a notre nature , et admettre comme vrai ce que tous les hommes croient invinciblement ]
4" L'autorité ou la raison générale , le
consentement commun, est la règle des jugemens de l'homme individuel. Le Christianisme , avant Jésus -Christ , était la raison générale manifestée par le témoignage du genre humain ; le Christianisme , depuis Jésus-Christ, développement naturel de l'intelligence , ^st la raison générale manifestée par le témoignage de l'Eglise.
Une remarque qui n'a échappé à aucun des adversaires de M. de La Mennais , c'est que partout dans cet ouvrage , et dans le vocabulaire de la nouvelle école, les mots sont détournés de leur véritable sens; on les transporte a d'autres idées que celles où les enfermait le commun usage. On les métamorphose par des alliances étrangères et des significations nouvelles qui les dénaturent. M. de La Mennais affecte de se créer une langue comme un système, oii il est difficile de le suivre; et les définitions , non -seulement manquent de clarté pour la plupart, mais lui échappent, et le
jettent lui et son école dans de perpétuelles contradictions (1).
Prenons pour exemple la théorie qu'elle nous donne de la certitude par rapport à la foi, cf Cette question fondamentale de la théologie, qu'est-ce que croire? dépend, nous dit-elle , de cette question fondamentale de la philosophie,, qu'est-ce que la cevtitudei^. y> M. de La Mennais en fait une question simplement théologique , et la place tout entière dans la foi. « ha certitude n'est qu'une foi pleine dans une autorité infaillible. Rien, poursuit-il, de ce qu'affirme une raison qui peut se tromper, ou une raison
(1) On peut en voir l'exposé dans les réfutations qu'en ont publiées M. Boyer , Examen , p. 36 ; M. Rozaven, Examen, etc., p. 112 et 178.
(2) « Je pense que la première de ces question.s « est tout aussi philosophique que la seconde , et « qu'elle ne dépend pas plus de la seconde que la « seconde ne dépend de la première. » M. Rozaven, Examouy^i. 9.5. Toujours est-il que pour ces messieurs la question est autant du ressort de la théologie que de la philosophie.
DE LA NOliVELLE nÉRÉSIE. i09
faillible, n'est certain : donc chercher la certitude, c'est chercher une raison infaillible (i). .>
Le mot certitude devient donc synonyme de celui àHnfailUbilité?
«Que fait -on, demande M. de La « Mennais , quand on cherche la certi- « tude? On cherche une raison qui ne puisse « pas se tromper dans ses jugemens , une « raison infaillible en tout et toujours : au- « trement elle ne serait jamais assurée de « l'être, w Ainsi, tout ce qu'affirme une « raison faillible peut être faux , et tout « ce qu'elle nie peut être vrai (2). » Donc toute intelligence nécessairement finie et faillible ne peut être assurée de rien. Et pour elle il n'y a point de certitude , même sur les choses de la foi. Parce qu'elle peut
(1) Essai , t. II. Avertisse m., -ç. vu et p. 113.
(2) Ibicl., « Si TOUS pouvez dire j'existe , il n'y a « pas de raison pour que vous ne soyez aussi infail- « lible que Dieu et ses anges. » M. de La Mennais dans M. Boyer, p. 60.
ilO HISTOIRE
se tromper quelquefois , elle n'a jamais la certitude qu'elle ne se trompe pas actuellement. Mais parce que toutes les vérités ne nous sont pas connues, est-ce a dire que nous n'en connaissions aucunes et que je doive errer en tout parce qu'il m'arrive d'errer quelquefois ? S'il en est ainsi , la certitude n'est qu'un mot vide de sens j car je reste toujours incertain si je ne me trompe pas , incertain s'il existe une autorité à laquelle je doive croire, incertain si je crois en effet , pourquoi et comment. Donc plus ombre de certitude , profonde obscurité , tout l'abîme du scepticisme. Que devient , dans cette hypothèse, la définition vulgaire du mot certitude ? qu'elle est , dans le sens strict et rigoureux, l'assentiment ferme et inébranlable de l'esprit a une vérité connue j qu'elle est , selon le langage des phisophes tant anciens que modernes , une assurance ferme qui tranquillise pleinement la raison ; qu'elle suppose dans l'intelli-
gence une sécurité entière et une conviction parfaite que la vérité est telle qu'on la conçoit (1). Est-ce qu'il n'y a pas , hors de la foi , des vérités tellement claires et icontestables qu'elles excluent toute espèce de doute et d'hésitation ? Non. Ma raison, essentiellement et toujours faible, ne m'éclaire en rien, l'évidence n'est qu'une lueur infidèle , mon sens intime qu'un guide trompeur. Le moyen de marcher dans la nuit, quand tous les flambeaux sont éteints? Point de certitude, point de foi, tout Tédifice religieux reste sans fondement. La main qui me l'enlève est-elle une main catholique?
Tandis que toute l'école se travaille a nous rendre intelligible la doctrine de son maître , voila que l'on jette dans l'arène une nouvelle définition de la certitude ! Elle
(1) BufFier, Des prem. vérités, chap. I. D'Aguesseau, Médit., 3, 4. M. Boyer, Examen, p. 59. M. Receveur, p. 45, etc.
est <c l'union des esprits clans les clii>ers K ordres de la pensée ^ sous les lois de diverses « autorités légitimes et évidentes (1). » Nouveau dédale où ma raison n'entrevoit aucune issue.
Tout ce que ces prétendus philosophes théologiens nous disent de la foi , de l'autorité , de l'évidence , du témoignage , de la raison individuelle ou générale , n'est ni plus légitime ni plus évident.
Au simple énoncé de cette théorie , il eût suffi, pour la hattre en ruines , de répondre par ces paroles de saint Augustin dans son plus savant ouvrage : « La Cité de Dieu déif teste une telle manière de douter comme (f une extravagance, ayant, par les choses
V qu'elle comprend, par l'entendement et « PARLA RAISON, une scicncc , petite a la yé- « rite, à cause du corps qui appesantit Vame,
V parce que, comme dit l'Apôtre, nous sait vons en partie , mais néanmoins très-cer-
(4) M. (le Lacordaire , Considérât., p. l^iS.
«fTAiNE; et elle ajoute foi aux sens dans «r l'Évidence de chaque chose desquels l'ente tendement se sert par le corps; parce que « ceux qui ne croient pas qu'il faille jamais « se fier a eux, se trompent d'une manière « bien plus digne de compassion (1). »
Ceux dont le saint Docteur combat ici la pitoyable philosophie , c'étaient les Manichéens.
(d) Cité de Bien, liv. xix, chap. xviir, traduit par Huet, Faibl. de l'Esprit hum., p. 240. Il ajoute un passage deïEnchiridion, ou Manuel du même samt Docteur, dans le même sens.