‹ Histoire de la nouvelle hérésie du 19e siècle :; ou, Réfutation complète des ouvrages de l'abbé de La Mennais (volume 2)Chapitre 19 sur 51 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Nouveau système de théologie , de philosophie , de politique, par M. de La Menntiis.

Ce n'était plus le temps où le sarcasme tenait lieu du raisonnement , où l'on ne parlait du Christianisme qu'avec le ton de l'insulte et du mépris. La philosophie, décriée par ses propres excès , était muette ou respectueuse. Un des écrivains les pins remarquables de cette époque affirmait que , nonseulement en France , mais d'un bout a l'autre de l'Europe , un mouvement tout

contraire a celui du siècle précédent emportait les esprits vers la religion (1). Bonaparte avait su le reconnaître et en profiter. Après lui , ce retour aux idées saines de la religion et de la morale n'avait fait que s'accroître et se multiplier. Dans toutes les classes de la société , une heureuse émulation faisait éclore sous mille formes les miracles de la charité, excitait les utiles institutions , les salutaires réformes , encourageait la pompe extérieure du culte , et la ramenait à son ancienne magnificence. Les bons exemples n'étaient pas sans influence , et le scandale n'eût pas osé se produire impunément. La dévotion se montrait a tous les regards peut-être avec plus de complaisance que la piété elle-même. Si la législation était timide , elle était suppléée par l'action bien plus forte , et plus pénétrante des mœurs publiques. Qu'il vînt a se rencontrer

(1) M. de Bonîild , cite par M. de La Mennais , Relifjion considérée , etc., p. 70.

des Bridaine, des Vincent de Paule, dont le zèle , tempéré par la miséricorde , retraçât la vive image de celui dont il avait été dit avCil ne foulerait passons les pieds le roseau à demi brisé ^ et n' éteindrait pas le lumignon quifumeencore{\)^ partout ils étaient accueillis avec transports , écoutés , du moins avec reconnaissance. Dans une disposition aussi favorable des esprits , quels ennemis M. de La Mennais avait-il a combattre? Et quel que dût être l'objet de ses attaques, la religion lui mettait-elle à la main les armes de la satire et de la colère? M. de La Mennais semble n'en pas connaître d'autre. Enveloppant dans ses généralités et les nations et les individus, il ne fait grâce a aucuns. Anciens et modernes , réformés ou catholiques, chrétiens insoucians , chrétiens même religieux (2) , tous , à l'entendre , sont atteints

(1) Isa'ie, xLii, 3.

(2) Essai sur l'Indiff., p. 24. Voici comme il en parle ailleurs ; « Bonnes gens qui se croiejit veli-

de celle lèpre contagieuse , dévorante , qu'il appelle rindifl'érence ; monstre hideux et stérile qui conduit directement a toutes les calamités et a tous les crimes , et qui va précipitant la société tout entière dans la dissolution et dans la mort. « Qu'apercevez- <f vous de toutes parts , qu'une indifférence « profonde sur les devoirs et sur les croyan- « ces, avec un atnour effréné des plaisirs et (f de l'or, au moyen duquel il n'est rien qu'on i< ne puisse obtenir? Tout s'achète , parce <f que tout se vend, conscience, honneur, « religion , opinion , dignités , pouvoir , « considération , respect même j vaste nau- K frage de toutes les vérités et de toutes les (( vertus. Quand un peuple arrive a cet état « d'indifférence , sa fin , n'en doutez pas ,

gieux, ({ni le soiit réellement, et qui, imperturbables (lai)8 leur confianfc î'.ébélée en clos malheureux qui se jouent de leur iiieurable innocence, s'inia'jinont faire merveille et sauver la relig^ion. » La lieiiyion conùilcrêe dunt ses rapports, e!e.,|>. 97.

« est prochaine. C'est le signe le moins équi- « voque de la décrépitude des nations (i). « Et c'était au moment même que la société , sortie de ses ruines sanglantes , tendait, de son aveu, a la régénération, que le sinistre prophète en trace ainsi l'inscription funèbre sur son tombeau entr'ouvcrt. Il entend le bruit des révolutions qui grondent dans l'avenir et préparent l'inévitable dénoûment; il contemple chacun des symptômes de l'incurable agonie qui déjà a commencé pour elle. Ce qu'il dit des règnes de Louis XVllI et de Charles X, il le redira de celui de Louis-Philippe. Toujours la philosophie , unie au protestantisme , a creusé le souffre ténébreux de l'indifférence, où le crime , stupidement tranquille , s'endort entre les bras de la volupté , aux pieds de l'affreuse idole du néant (2). L'abîme de l'indifférence appellera l'abîme de l'athéis-

(1) Essai, p. 21, 22, 49, 60.

(2) Ihid.,^. 21,23.

tous les esprits vers rindifférence , les goume. Maître de la société politique et civile , l'athéisme passera bientôt dans la société domestique (1 ). Luthériens , sociniens , déistes , athées, sous ces divers noms, qui indiquent les diverses phases d'une même doctrine , tous poursuivent avec une infatigable persévérance leur plan d'attaque. « Ils nient (f les mystères du Christianisme , ils nient sa K moriTilc , ils nient son auteur, ils nient « Dieu , ils se nient eux-mêmes (2). » Indifférence , athéisme , sont pour lui mots synonymes.

Il raconte le délire des opinions , les cris forcenés de la rage s'aidant également de la hache du bourreau et de la plume du so-iphisme : il traîne ses lecteurs aux pieds des échafauds d'oii la philosophie proclamait l'athéisme , et il conclut qu'aujourd'hui , grâce au penchant irrésistible qui pousse

(1) Essai, ei Religion considérée,^. 74.

(2) Essai, p. 20.

vernemens le favorisent de tout leur pouvoir, et, chose inouïe ! s'efforcent d'entraîner le Christianisme dans ce système (1). Ce n^est donc pas a la France seule , et a la France bouleversée par ses convulsions politiques, torrens éphémères bientôt écoulés, que s'adresse le reproche; il s'étend à la plupart des nations modernes , éneri>ées et séduites j, qui succombent sous le fardeau des institutions humaines et des doctrines du néant ; nations mourantes , où la société n'est plus qu'un cadavre (2). Depuis plusieurs siècles, l'Europe , travailiée par un ferment secret de démocratie , nourrissait dans son sein l'athéisme , qui de tout temps en a été le produit ou la source inévitable (5) ; le dogme absurde , impie , de la souveraineté du peuple en est le principe fécond.

(1) Essai , p. 137.

(2) Ihid., p. 80, 472.

(3) Tbid., p. 80, 51, 381, 387. Reliyioit considérée, etc., p. 3o4.

De là tout ce que nous voyons : la société assise tout entière sur le volcan de l'athéisme ; dépravation universelle , licence effrénée dans tous les rangs , égale ignorance du bien et du mal , oubli profond et mépris toujours croissant de la religion et de ses premiers devoirs : « Non - seulement les «f vertus se sont évanouies ; mais le crime , « j'ai horreur de le dire , le crime, sans in- K famie comme sans remords, n'est plus K qu'une simple combinaison de chances , « une spéculation vulgaire , un calcul , un « jeu dont l'enfance amuse son oisiveté , «f et qui devient pour elle une habitude « avant que les passions en aient fait un be- « soin (i). Que dire d'une semblable sow ciété, de ses doctrines, de ses lois? que i< dire de ceux qui , possédés de je ne sais « quel esprit de vertige , jettent les peuples « dans cet abîme? »

(1) Essai , j». 80, \'2 et suiv.

Si le portrait est fidèle, comment, en effet , une telle société n'a-t-elle pas déjà péri, puisque, de son aveu, la seule tentative de substituer l'athéisme a la religion a bouleversé de fond en comble la société en France (1.) ? Quel rayon d'espérance peut luire encore au sein d'un aussi exécrable désordre ? que reste-t-il à l'homme de bien , s'il en peut exister encore , que se couvrir la tête de son manteau et désespérer de la vertu? Or, voilà le mal que produit chez nous l'indifférence , et auquel il n'est possible d'échapper désormais que par une régénération également universelle. Tel est le vœu hautement proclamé par lui et par son école.

Qu'est-ce donc que M. de La Mennais entend parle mot indifférence ?\)2i\\% une matière aussi importante , peut-on apporter trop d'exactitude dans les termes ? 11 l'ap-

(1) Essai, p. 57.

48 msTOiRE

pelle « l'extinction de tout sentiment d'a- V moiir ou de haine dans le cœur, a raison « de l'absence de tout jugement et de toute « croyance dans l'esprit (1). » Une pareille situation est-elle dans la nature? peut-elle devenir générale ? Juger, croire , aimer, haïr, sont des actes tellement inhérens à la constitution de l'homme, qu'il est impossible de l'en dépouiller sans l'anéantir. C'est la pourtant l'accusation qu'il fait peser sur la plus grande partie du genre humain. Il peut bien se rencontrer des êtres morts a tout sentiment noble et généreux , à toute curiosité louable sur les intérêts les plus nécessaires , à toute affection juste et légitime; c'est la une apathie brutale et stupide , qui détruit l'homme lui-même , en fait un être sauvage et isolé, qui a rompu la plupart des liens qui l'attachaient au reste de l'univers ; ce que l'on nomme insensibilité , qui est à

(1) Essai , p. 43.

rame ce que la léthargie est au corps. L'indiflférence ne les engourdirait pas au point d'étouffer en eux les passions impétueuses , les inclinations aveugles, les désirs fantastiques. M. de La Mennais les confond perpétuellement l'une avec l'autre, le crime de l'endurcissement avec celui de la tiédeur, de l'inattention , de la frivolité ; plaies en effet trop vives et trop communes dans la société chrétienne , et contre lesquelles le zèle de nos prédicateurs ne saurait s'armer de trop de foudres; mais quels fruits produiraient-ils sur leurs auditoires , s'ils ouvraient sous leurs yeux les gouffres de l'athéisme , et les marquaient du sceau de la réprobation?

Nous aurons souvent l'occasion de le remarquer : le vice habituel de M. de La Mennais est de se jouer des définitions , et de mettre sa logique en défaut par ses exagérations ou par ses équivoques.

Que M. de La Mennais, voué par la

double vocation de son ministère et de son talent a la défense du christianisme et de l'unité catholique , eût entrepris de ven.^er l'un et l'autre des attaques que lui ont livrées l'hérésie et le philosophisme , on ne pourrait qu'applaudir kses utiles efforts. On lui aurait su gré d'ajouter de beaux chapitres aux chefs-d'œuvre de Bossuet sur cette matière, a la savante Discussion amicale de M. l'évcque de Strasbourg, à tant d'excellentes apologies publiées encore de nos jours , et qui , nous osons l'affirmer, iront loin dans lapostérité, quoi qu'en puisse dire l'orgueilleuse critique des exclusifs admirateurs du patriarche de la nouvelle école (1). On eût même aisément pardonné a quelques écarts d'une jeune imagination impatiente de se produire , pourvu toutefois qu'elle consentît a ne point se croire infaillible. Bien loin donc de condamner indifféremment

(1) M. Lacyrclairc , Consider. sur le ,Syst. , p. 36.

tout ce qui est sorti de la plume de l'illustre écrivain , nous eussions été les premiers a lui déférer le tribut de notre admiration personnelle. A Dieu ne plaise que nous méconnaissions dans un très-grand nombre de pages de son Essai les brillantes qualités qui lui ont valu les éloges d'hommes étrangers à son parti. Il a même des chapitres en*^srs où la vérité se montre sans mélange, parée des riches ornemens de l'érudition , de l'éloquence et de l'imagination. Indiquons particulièrement ceux oii l'orateur controversiste discute les grandes questions de la nécessité de la Révélation , de l'insuffisance de la religion naturelle , de la souveraineté du peuple , de la liberté et de l'égalité , remarquez-le bien , pour les accuser d'avoir, dans tous les temps , et chez les anciens et chez les modernes , bouleversé la société , enfanté tous les crimes et toutes les calamités, en détruisant les principes de l'autorité comme ceux de l'obéissance , sans

autre résultat que les excès du despotisme et de l'anarchie (1). Publions-le avec le sentiment d'une conviction profonde : une dialectique pressante, féconde et pittoresque a la fois , rajeunit des matières ce semble épuisées par Bossuet. Avec quelle supériorité elle lutte pour ainsi dire corps k corps avec le philosophe de Genève , se joue des sophismes de Gibbon , de BoMmbEoke , de Bayle , de Jurieu ! Saurin n'a rien de plus impétueux , Jean-Jacques Rousseau rien de plus nerveux ni de plus animé. A travers ces dissertations philosophiques , des tableaux peints à grands traits des ravages de l'incrédulité et des variatiens de l'hérésie (2), des caractères propres à l'Eglise catholique (5) et de son autorité (4), des vanités humaines, des der-

(1) Essai, 1. 1, p. 345, 361.

(2) Ibid.,1,.1, p. 203.

(3) Ihid. , p. 249.

(4) Ghap. IV.

DE LA NOirVELLB HÉRÉSIE. 47

niers momens du chrétien (1), des bienfaits du Christianisme et des avantages inappréciables de la morale évangélique (2). Que l'illustre écrivain s'en fut tenu a ce langage, son livre n'eût assurément pas trouvé de censeurs, et n'aurait pas eu besoin d'apologiste; il n'aurait pas assujetti à des opinions arbitraires des principes consacrés par la vérité et par l'expérience, et ne se serait pas traîné d'erreurs en erreurs jusqu'à cet excès d'audace ou de démence qui a signalé ses dernières productions. Mais le cercle est tracé ; prétendre en reculer les limites : présomption insensée ! Au - delà commence l'erreur. Il n'était plus possible, au XTX« siècle , d'inventer rien qui ne fût une répétition ou une parodie. Emporté sous un horizon étranger, par l'ambition des découvertes , il s'égare et nous donne

(1) Essai, chap. ix.

(2) Page 319.

les rêves de son imagination pour des aperçus réels. Semblable à ces voyageurs qui , surpris par la nuit, voient les objets di-r' vers se dessiner à leurs yeux sous des formes fontastiques , son prisme trompeur jette sur tous les aspects des couleurs infidèles, et décrédite par ses exagérations les vérités les plus irrécusables. Ainsi , prévenu de la double opinion que la Réforme luthérienne et le moderne philosophisme ont précipité l'Europe dans les plus désastreuses révolutions , ce que personne ne lui conteste , il suppose que l'Europe est tout entière luthérienne , socinienne, déiste, athée (i). Le protestantisme conduisait inévitablement a la tolérance universelle ou a l'indifférence absolue des religions : doctrine , culte , morale , tout s'écroule , et l'athéisme reste seul au milieu de l'intelligence en ruines (2). Dans ses synodes éphémères , la

(1) Essai, p. 22o et suiv.

(2) Ibid., p. 2'i<>.

DK LA NOUVELLE HÉRÉSIE. ijî)

Réforme proclamait l'abolition de tous les dogmes religieux et sociaux (1 ), et réalisait ce que la raison de tous les siècles et l'autorité de tous les témoignages historiques démontraient inexécutable , hors de la nature comme des voies de la Providence, à savoir, l'existence d'une vaste société livrée tour a tour, et tout a la fois, aux convulsions du despotisme , aux fureurs de l'anarchie , aux extravagances de l'athéisme , sans qu'il pût exister d'autre contre-poids a tant de mobiles de destruction que des pactes iUusoires entre la tyrannie et la servitude (2). Un aussi tranchant ostracisme a besoin de preuve; la voici : « Il avait été reconnu T jusque-là que l'Eglise et tous ses dogmes « reposaient sur l'autorité comme sur un K roc inébranlable. Une constante fidélité à « ce principe fondamental de l'Egiise cliré-

(i) Essai,]). J9.

(2) Ibicl, p. 77.

ÏSO HISTOinE

» tienne avait garanti l'Europe pendant « quinze siècles, non des scandales passatf gers de l'erreur, mais du mortel assoupis- « sèment de l'indifFérence. On ne vit re- « naître en son sein cette maladie terrible, f( qu'au moment où la ra;son, rebelle à l'auto torité suprême qui l'avait guidée jusqu'a- « lors, s'efforça de recouvrer la servile in- « dépendance dont le Christianisme l'avait « affrancliie (1). Aussitôt la multitude des (f sectaires, divisés sur tout le reste, s'unissent « pour saper le fondement de toutes les vé- « rites (2). ^>

Est-ce bien là le portrait que l'histoire nous a laissé des quinze siècles qui précédèrent le Ijuthéranisme ? Sans parler ni des révolutions politiques, toujours mêlées aux révolutions religieuses, qui, depuis Constantin jusqu'au dernier de ses successeurs , ne

(1) La Religion considérée , p. 148.

(2) Ihid.,]). 19.

cessèrent pas un instant d'agiter l'empire et l'Eglise , et marquent en caractères de sang chacune de leurs annales , ni de cette nuit profonde qui, de Faveu de tous les écrivains comme de tous les monumens, s'était appesantie sur l'Europe entière , que de vives plaies portées a ce principe fondamental de l'Eglise chrétienne ! Le docte écrivain peutil avoir oublié quels fnalheureux succès avait obtenus l'ArianisfUe, jusqu'à faire demander à saint Jérôme s'il y avait encore des catholiques dans le monde étonné de se trouver arien? Avait-il été reconnu par les Donatistes, qui, pendant deux cents ans, surent résister aux vertus des pins saints évêques, à la voix des conciles, aux édits de la puissance impériale ? Fut-il respecté davantage par Pelage , parvenu à infecter de ses erreurs l'Angleterre , l'Afrique , Piome elle-même , et a surprendre par ses captieuses promesses d'obéissance le saint pape Sozîme? La vérité prévalut Elle triomphera

o3 HISTOIRE

dans tous les temps, soutenue par la toutepuissante main qui dirige a travers les écueils et les tempêtes le vaisseau de l'Eglise. Mais ses victoires mêmes supposent des combats j et ce n'est pas durant son^élerinage sur la terre que l'Eglise de Jésus-Christ est destinée à goûter les douceurs de la paix. Que l'on se rappelle encore les violentes hérésies de Nestorius et d'E^itychès : n'y eut-il là que les scandales passc^crs de l'erreur? le Manichéisme , bravant les bûchers et les proscriptions; le Monothélisme, s'appuyant à la fois sur la chaire patriarcale de Constantinople, sur la protection de l'empereur Héraclius et la faiblesse du pape Honorius, les Iconoclastes couvrant l'Orient de ruines et de cendres, poursuivant le fer et la torche a la main le principe d'autorité jusque dans les tombeaux. L'islamisme le transporte sur le trône des Califes. Mutilé depuis plusieurs siècles dans l'Orient par la jalouse ambition des Grecs, affaibli dans l'Occident par le

DE LA NOUVELLE HÉRÉSIE. oS

schisme , il cède aux nombreux assauts que Wiclef, Jean Hus et les autres précurseurs de Luther Hvrent à la foi catholique , pour disparaître au moment de la Pvéforme.

Maissi le Christianisme a perdu son principal appui , il n'est pas vrai de dire qu'il fut anéanti , et que la Réforme ait entraîné la ruine de toute religion, de toute morale, de toute législation divine et humaine , ni qu'elle ait fait reculer l'esprit humain jusqu'au paganisme (i).

Outre que l'Eglise reverdissait , nourrie d'une sève plus robuste , retrempée par les persécutions, et que de ses entrailles déchirées , mais toujours fécondes , sortaient de nouveaux enfans qui la consolaient de ceux qu'elle avait perdus, M. de La Mennais en convient : (c Les sectes primitives nées au (( sein de la Piéforme tenaient encore for- « tement a plusieurs vérités principales du

(1) Essai, p. 08.

d4 niSTOiuE

(( Christianisme ; et malgré les maximes qui « le proscrivaient, le principe d'autorité de- « meurait, et y demeurera aussi long-temps « qu'on y croira a quelque chose (1). « On ne détruit pas l'autorité, on la déplace; elle existe de fait partout où se trouvent des dogmes quelconques, un culte quelconque, une foi quelconque , et la différence n'est jamais que de l'autorité légitime a l'autorité usurpée. Reprochez a Luther ses emportemens et ses inconséquences , les excès oii la témérité de ses commencemens a entraîné l'imprudent hérésiarque , les malheureux exemples donnés à un trop grand nombre de ses disciples, aussi ardens que leur maître à innover, à enchérir encore sur lui; déplorons la perte de tant d'âmes ; gémissons sur le sort de tant de villes, de tant de provinces et de royaumes victimes de la séduction et de l'erreur. C'est bien assez du crime

(1) Essai, t. I, p. ISO;

de Tapostasie, sans l'aggraver encore par une accusation qui ne peut tomber que sur des individus, et que l'immense majorité repousse comme calomnieuse. Non, la divine Providence ne permit point que le naufrage fût universel. Dire avec M. de La Mennais que l'athéisme n'est que la dernière conséquence de la Réforme; que le Protestantisme n'est qu'une solennelle protestation nonseulement contre le Christianisme, mais encore contre toute religion quelconque (i), c'est aller contre le témoignage de l'expérience , c'est imiter le farouche stoïcien qui mettait tous les crimes au même niveau.

Pas une communion prot^tante qui n'ait donné le démenti le plus formel a la dénonciation, et n'ait repoussé avec horreur la solidarité dont un zèle exagérateur a prétendu la charger. En Angleterre, les CoUins et les Tindal faisaient exception a la foi commune, et trouvèrent au sein de leur propre nation

(1) Essai, p. 69 j et Religion considérée , p. 468.

de piiissans adversaires. L'Allemagne , la Suisse, les Pays-Bas ont réclamé avec une égale énergie ; et si l'incrédulité a exercé , comme en France, ses ravages dans ces contrées, pourquoi repousser de nos cœurs le consolant espoir que ces mêmes contrées, échappées enfin h la fatale ivresse qui les tient encore sous le joug de l'hérésie, rompront ce dernier lien pour revenir au sein de l'unité catholique ? Des malades peuvent guérir; les cadavres ne ressuscitent point.

M. de La Mennais est à l'égard de la Réforme ce que fut Jurieu à l'égard des catholiques, controversiste impétueux, tour à tour sophiste et prophète, versant à pleines mains l'injure et le sarcasme mêlés aux plus sinistres prédictions , poussant l'outrage jusqu'aux derniers excès de l'emportement , criant a l'indifférence ou a l'idolâtrie, accusant d'une léthargie stupide et d'un hrutal assoupissement quiconque ne partageait pas ses fureurs, et devenu, dit M. de La Men-

DE LA XOm ELLE HÉRÉSIE. 37

nais, le fléau desonpropreparti(1).Lemême écrivain qui bientôt se montrera le plus tolérant des hommes , se fait voir ici non moins intolérant que le fougueux calviniste. Il ne manque à la parité qu'un Bossuet pour combattre le nouveau' Jurieu.

La vérité n'admet aucune exagération ; l'esprit du Christianisme est la modération , qui exclut tous les excès , qui tempère jusqu'à l'exercice des vertus , et qui recommande la sobriété même de la sagesse (2) . Vous ne savez pas encore de quel esprit vous êteSy disait Jésus-Christ a ses Apôtres , qui demandaient à faire descendre le feu du ciel sur l'infidèle Samarie (3).

La philosophie se confond dans la pensée de M. de La Mennais avec la Réforme j elles auraient l'une et l'autre engendré l'indifFé-

(1) Esmi, t. I,p. 199.

(2) Eccîes., vu, 17. Rom., xii, 3.

(3) Instruc. pastorale de M. Ter. de Langres, card. de La Luzerne , p. 25, in-^".

^ UISTOIHE

rence, objet spécial de ses attaques. Il ne la distingue pas de cette fausse sagesse qui se distingue essentiellement de l'autre, et à qui l'on a donné le nom de philosophisme. II eût été plus juste de les séparer, puisqu'elles se ressemblent si peu. 11 y a entre les deux la même différence qu'entre les mots de sophiste et de philosophe. M. de La Mennais affecte de n'en reconnaître aucune; et la philosophie est tout entière l'objet de ses éternelles récriminations.

Il y a soixante ans , les alarmes de l'écrivain sur les progrès de la moderne philosophie eussent été sans doute légitimes. La licence des mœurs l'avait accréditée à la cour, U la ville, dans les provinces; elle régnait en souveraine dans la littérature et la science. Dieu ne lui permit de prévaloir un moment que pour manifester au monde l'immensité de son néant(i). Parvenue à l'apogée de sa

(J) M. Lacordaire, Considér., p, 23.

gloire , elle se vantait d'avoir écrasé la superstition chrétienne. Dieu se riait de ses vains complots j le Christianisme triompha de toutes les puissances de l'enfer. La Convention vint, qui se vanta aussi d'avoir aboli le nom chrétien ; elle se vit forcée de reculer devant le spectre de l'athéisme, et le mépris général fit justice de ce simulacre de religion forgé sous le nom de Culte de la Raison. M. deLaMennais, k soîi tour, est venu crier que tout était désespéré. L'expérience et le succès de ses livres en appelèrent de ses sinistres prédictions 5 et du sépulcre même où il prétendait que l'indiiïérence enchaînait les esprits , sortirent des milliers de voix attestant que le christianisme vivait indestructible au fond de nos mœurs, au fond de nos institutions et de nos lois, au fond des âmes.

Il n'en continue pas moins de faire le procès a la philosophie ; et sa doctrine a ce sujet paraîtra sans doute embarrassée à ceux

de ses lecteurs qui demandent plus de précision dans les idées. 11 faut bien rétablir les faits', quand le paradoxe et le sophisme affectent de les dénaturer et de les confondre.

L'histoire de la philosophie se partage naturellement en deux époques : la première avant le Christianisme , l'autre depuis l'établissement du Christianisme : un caractère commun les unit au même centre.

« Pour arriver au même terme que la phi- « losophie antique , c'est-a-dire à l'athéisme ((d'abord, et ensuite a l'indifférence, qui « renferme toutes les erreurs ensemble K parce qu'elle exclut a la fois toutes les i< vérités (1), la philosophie s'était autrefois <( armée de la raison. » Quels forent les fruits de cet arbre empoisonné? <( Dépravation, <( anarchie universelle, ignorance de tout u ce qui constitue l'ordre social; oubli de

(1) Essai sur Vlndlff., \>: 69/

DE LA NOUVELLE HtUKSIE. 61

« l'humanité dans la guerre comme dans la « paix, dans les lois comme dans les mœurs, « dans les temples comme au théâtre j sa- « orifices licencieux ou barbares (i). »

Ces reproches , dont on a de tout temps accablé l'ancienne philosophie, n'étaient assurément que trop mérités. Les saints Pères ne les ont pas épargnés aux Sages de la Grèce et de Pt.ome. Pourquoi? Parce qu'au lieu de s'éclairer du flambeau de leur raison , ils en obscurcissaient la lumière par les mensonges de leur orgueil et les recherches d'une curiosité vaine. La seule raison , a dit saint Paul , aurait pu leur suffire pour connaître ce qui se peut découvrir de Dieu par l'aspect visible de ses divines perfections, manifestées a tous les yeux par la magnificence de ses œuvres (2). Ce n'était pas la vérité qui leur manquait, c'étaient eux qui manquaient «

(1) Essai, page 10.

(i) Rom.,1,18, J9.

62 HISTOTRE

la vérité^ la retenant capthe dans l'injustice. K Philosophe éloquent, grand îiomme ! » dit Lactance en parlant de Cicéron, i< au lieu K de te traîner servilement aux pieds d'ido- K les, méprisable ouvrage de la main des « hommes , à la suite d'une multitude éga- (f rée , que n'employais-tu l'effort de ta puis- « santé voix a démasquer Terreur (1)? >» Le crime de l'idolâtrie ne fut pas d'ignorer Dieu, mais, poursuit l'Apôtre des nations, de ne pas le glorifier comme Dieu y de multiplier la Divinité bien loin de la nier. « O « Athéniens ! » leur disait-il au milieu de leur Aréopage, (f il me semble que vous êtes (f en toutes choses religieux a l'excès, joer (<• omnia superstitiosores, » parce que, non contens d'adorer les dieux vulgaires , ils avaient des autels pour celui même qu'ils ne connaissaient pas (2). Je ne croyais pas qu'il

(1) Bibîioth. choisie des Pères , t. III, p. 392.

(2) Jet., XVII, 22, 23. Rom., i, dS, 20.

fût possible de calomnier la raison humaine jusqu'à dire qu'elle eût refusé jamais ses intimes révélations a la philosophie , quand elle aurait pu seule l'arracher a ses erreurs. Le vice de l'une et de l'autre était d'être de leur nature impuissantes à découArir toute la vérité. « Concevoir la fausseté du poly- 9 théisme, dit encore Lactance, la sagesse « humaine pouvait aller jusque-là; pousser << jusqu'à la vraie religion , il n'y avait que « la grâce divine qui pût apporter au genre « humain un pareil bienfait (i ). » Nier la Divinité, mettre en problème son existence ou sa providence dans le gouvernement de l'univers, ce qui est le crime de l'athéisme, jamais rien de semblable n'a paru et ne paraîtra parmi les hommes. Pas vme nation , quelque barbare qu'on la suppose , qui s'en fût rendue coupable , ni la philosophie non

. (1) Lact., edit. varior,p. 151; Bihlioth. choisie des Pères , t. III, p. 393,

plus. Socrate buvant la ciguë, et ses juges qui l'avaient commandée , protestent également contre l'athéisme.

La philosopliie n'avait d'autre objet que l'étude de la sagesse ou des choses divines et humaines, c'est-k-dire des rapports qui les lient entre elles. C'était là son institution , et l'on aura toujours droit a la rappeler à son étymologie. Tous les esprits spéculatifs de tous les âges se sont constamment ralliés autour de cette bannière sacrée , et se sont plus ou moins écartés du but qu'ils se proposaient (1).

Parmi eux , les uns n'ont étudié la nature de Dieu que par rapport aux choses sensibles dont ils tâchaient de comprendre l'origine et la formation. Au lieu de soumettre la pliysique a la théologie , ils ne fondaient leur théologie que sur leur physique , et les différentes manières dont ils arrangeaient

(1) D'Olivet, Théologie païeïîne\, t. I, p. 129.

DE I.A IVOirVELLE HÉRÉSIE. 6S

le système de l'univers l'aisaieut leurs diflférentes croyances touchant la Divinité.

D'autres ont fait un pas de plus vers la connaissance de 1^ Divinité. Frappés d'admiration a la vue de l'ordre régulier qui 4'ègne dans le monde, ils sentirent la né- <;essité d'une intelligence souverainement puissante et sagcj ils comprirent qu'elle ne pouvait être matérielle ; et s'élevant jusqu'à l'idée de la spiritualité, distinguèrent réellement la cause d'avec l'effet, l'agent d'avec la matière. 11 n'y eut qu'un très-petit nombre qui donnèrent dans le matérialisme grossier^ exclusif de toute intelligence divine, tel qu'il s'est reproduit dans les temps modernes sous la pli\me des Vanini , des Diderot, des La Metthrie et des d'Holbach. Diagoras, soupçonné d'athéisme, n'a laissé qu'une mémoire infâme dans la postérité (1). Théodore de Cyrène , surnommé l'athée, ensei-

(1) iirucker, /««<t/. ^At7os., p. 266.

ii6 IIISTOIllK

gnait qu'il n'y avait point de dieux; ses concitoyens firent éclater leur indignation en le chassant de leur ville. Réfugié à la cour de Ptolémée , fils de La^us, ayant eu l'indiscrétion de manifester sa doctrine , il en fut puni de mort (1). Quelques-uns de ces philosophes ont atteint diverses vérités morales , bien qu'en y mêlant de graves erreurs, et opposèrent avec succès une digue au torrent de la dépravation. « Rendons « aux philosophes de l'antiquité la justice qui leur est due , » a dit un des plus grands évêques du dernier siècle : « Plusieurs d'en- « tre eux ont acquis des droits k la recourt naissance des nations par les découvertes (( importantes auxquelles les, a élevés la su- « blimité de leur génie. Et qui sait si ces « grands personnages ne furent pas suscités « par la Providence pour empêcher l'es- « timo de la vertu de périr dans les pensées

(1) nriickcr, Instit. philosoph., p. 150.

« des hommes (1)? « Dieu avait domié la philosophie aux Gentils , comme la loi aux Juifs, pour qu'elle servît d'introduction au Christianisme (2).

Tous les législateurs avaient fondé sur le culte des dieux et sur les préceptes de la morale la base de leur constitution et de leur gouvernement. Chez les Grecs , on s'engageaitpar les plus redoutables sermens, dans le temple d'Aglaure , a maintenir le ^^ulte des ancêtres , a combattre jusqu'au dernier soupir pour la défense de la religion et de la patrie. A Rome, après que le matérialisme d'Epicure se fût fait jour parmi une jeunesse frivole qu'enivraient les arts du luxe et de la mollesse , a qui rien de Romain ne restait que le nom , la corruption des mœurs avait pénétré profondément

(1) M. le card. de La Luzerne, Instr. pastor. , p. •21,22.

(2) S. Cléra. d Alev., dans la Bihlioth. choisie des Pères , t. I, p. 413.

68 BISTOIRK

toutes les veines du corps social ; symptôme infaillible de sa prochaine destruction , cause sejil« «fficace et toute-puissante de l'inévitable dénoûment. Nul doute que l'in différence religieuse n'accélère l€s progrès de la décadence chez les peuples <iu elle trouve •des élémens de dissolution ; c'est la gangrène «jui achève de plonger dans la mort les naembres déjà viciés par la maladie. Tyr, Sid-oii , Memphis , Babylone avaient péri; nos saints prophètes n'attribuent pas a celte «cause la ruine de ces opulentes cités. ZVuîïiance , Carlhage avaient eédé a l'épée "des Romains, Les destinées de la ^'ille eYe/- «e^& s'accomplissaient indépendamment des vices o» des vertus des peuples. Rapporter à cette seule cause la chute de la république et de l'empire romain, c'est prendre l'eftet pour la cause , c'est mentir a l'histoire et k tous les monumens, c'est dépouiller le Christianisme des caractères de la toute-puissance surnaturelle qui finit par le faire prévaloir.

en attril>uant son triomphe à la décrépitude où l'on prétend que l'idolâtrie étail tombée , et lui enlever l'un de ses plus beaux trophées., l'héroïsme de ses martyrs, M. de La Mennaîs a beau nous dire cpie le culte, devenu rk vain simulacre , ne se liait a aucune croyance religieuse ; qu'il n'était conservé que par habitude , à cause de ses pompes et de ses fêtes ; que les sages et jles grands le renvoyaient avec mépris à la populace, qui voulait des dieux pour complices de ses désordres (i ) : comme si les chaînes de l'habitude?, des intérêts, des préjugés, des passions, n'étaient pas assez fortes pour retenir la populace sous le joug de ses superstitions. On lui répondra que l'instinct religieux , tout froissé qu'il était parla corruption universelle , ne restait pas sans action- , même sur les classes accoutumées a dominer Fopiràon et la conduite du peuple (2). Les loi?*.

(d) Essai , p. il.

(2) Voy. l'Histoire de l'établ. du Christs, p. 7'4-

et les mœurs publiques soutenaient de concert la majesté du culte antique . a qui l'on se croyait redevable de sept cents années de triomphe et de gloire. Cicéron ne permettait pas que l'on agitât publiquement aucune dispute sur les dieux, de peur d'affaiblir le respect qui leur était dû (1 ) ; Auguste ne voulait pas qu'il y fut rien innové. Quelque changement que la doctrine d'Epicure eût pu apporter dans les mœurs de la jeunesse romaine , elle n'influa pas tellement sur l'esprit public , qu'elle l'ait poussé jusqu'au mépris de toute religion. « Quelle que fût la corruption de Rome » ( dit Montesquieu dans le même chapitre où il accuse justement la secte d'Epicure d'avoir contribué beaucoup à gâter le cœur et l'esprit des Romains), » tous les malheurs

<< Non, disaient les paieiis , il n'y a rien de surnatu « rel dans rétablisemcnl du Christianisme^ etc. »

(1) Laetanec , dans la liihlioth. choisie des Pères, t. III , p. 392.

w ne s'y étaient pas introduits ; la force de « son institution s'y était conservée au milieu « des richesses, de la mollesse et de la vof< lupté (1). » Ce qu'il applique a la valeur guerrière peut s'appliquer également a l'esprit religieux; témoin ce que les contemporains nous racontent de ces temps malheureux. On a observé avec raison que le poëme de Lucrèce, oii la doctrine du matérialisme est exposée en si beaux vers , trouvait à peine quelques lecteurs dans tout l'éhipire (2) ; tandis que les hymnes d'Horace en l'honneur des dieux du pays étaient répétés dans tous les lieux de l'univers , partout ailleurs que dans les obscures catacombes où les chrétiens dérobaient k l'œil des bourreaux leurs mystères proscrits. Qu'on lise dans l'écrivain Valère-Maxime les nombreux exemples qu'il cite de la piété envers les dieux , de la foi aux oracles , aux songes , a

(1) Grand, et décad. des Hotn., rhap. x.

(2) M. \ illeinain , Mélanges.

72 HLSTOIRE

tout ce qui était cher a la superstition. Tacite et Tite-Live , Polybe et Plul arque croyaient avec ferveur, et s'indignaient que quelques esprits forts de leur temps combattissent par un pyrrhonisme occulte les croyances populaires. APiome , un temple s'éle.vait dans l'île du Tibre en l'honneur de Simon -le-Magicien(1). Les peuples de l'Asie se précipitaient en foule sur les pas d'Apollonius de Thyane. La magie avait ses pontifes et ses initiés , ses*vocations et ses mystères honorés de la faveur des maîtres du monde. Gibbon nous dit que les difFérens genres de culte qui régnaient dans le monde romain étaient tous admis indifFcremment, parce qu'ils étaient tous considérés par le peuple comme également vrais; parla philosophie, comme également faux ; par le magistrat , commeégalementutiles(2). Autant d'erreurs

(J) Simoni Deo. Tillem. , Mém. eccU"s. , 1. 1, p. 16.j. (2) Hist. dp. la décnd. et do la chute de l^Jîmpire roiH.. liv. I, chup, ir.

que de mots. S'il en eût été ainsi , le Christianisme aurait pu s'établir sans contradiction et s'étendre a son aise sous le patronage de la mutuelle indulgence que s'accordaient les sectes diverses ,niême les plus opposées. lln'eût été qu'une religion humaine , et manquait à la fois et aux vues de la Providence, et a la vérité des prophéties. Qnoi donc ! était-ce par indifférence pour son culte que Néron donnait le premier signal d'une guerre d'extermination poursuivie par ses successeurs avec le plus implacable acharnement ? L'indifférence a-t-elle jamais armé les passions humaines du fer et de la torche contre l'ennemi qui se présente pour leur disputer l'empire (1 ) ? Les peuples , à grands flots , se précipitent sous leur bannière , nous dit M. de La Mennais ; l'avarice y conduit les prêtres des idoles ; l'orgueil v amène les sages, la politique les empereurs. IN'y eiit-il

(i) Essai , p. il. \ô:

74 UISTOIUE

que ces seules passions? le fanatisme qu'elles allumaient dans tant de cœurs pouvait-il s'y allier avec la froide apathie que l'indifférence suppose en fait d'opinions, et surtout d'opinions religieuses ? Que Gibbon , aveuglé par son scepticisme calculé, vienne nous dire que la superstition du peuple n'était mêlée d'aucune haine , d'aucune aigreur théologique , ni enchaînée dans le cercle d'un système exclusif; que les philosophes , bonnes gens, regardaient du même œil toutes les religions de la terre ; qu'il leur était fort indifférent que les Jolies de la multitude prissent telle forme plutôt que telle autre (I) : nous ne faisons pas à M. de La Mennais l'injure de le croire de ceux qui veulent que le Christianisme se soit établi naturellement , et par le seul discrédit où étaient tombées les superstitions antiques. La tolérance qui s'accordait aux divinités étrangères avait ses contradic-

(]) Kss'ii, j). 12, 13. '

DE LA \OlJVELLE HÉRÉSIE. 7i>

leurs , ses exceptions ; et malgré le vœu de Tibère qui demandait pour Jésus-Christ rang au Capitole('l) , nous ne voyons pas qu'il ait obtenu si aisément son droit de bourgeoisie dans aucune des cités de l'univers, pas même dans celle dont il avait fait le théâtre de ses œuvres les plus extraordinaires. C'était apparemment par indifférence que le voluptueux Hérode ordonnait le massacre des premiers-nés , ajQn d'anéantir dans son berceau la religion du Christ ; que la synagogue demandait a grands cris qu'il fut crucifié pour venger la loi de Moïse et l'honneur du temple. Ouvrez toutes les histoires ; jamais conjuration ni plus unanime dans ses agens, ni plus uniforme dans ses motifs ; c'est la cause des dieux qui arme et les rois et les peuples. Dans chacun des fléaux qui désolent l'empire romain , on croit lire les ordres du ciel qui demande pour expiation le sang.

(1) TertuU., Apolognt.. rajt. v

.76 nisToiRE

des cliréliens. Après iVéron , Domilien , Trajan , Marc-Aurèle , Septime-Sévère , les plus humains des empereurs, offrent h leurs dieux les chrétiens en holocauste. Les villes entières leur écrivaient , soit pour les remercier des édits de proscription qu'ils ont rendus contre les chrétiens , soit pour les exciter à de nouvelles fureurs (1). Le cri barbare : I^es chrétiens aux lions ! a fait tressaillir de joie une multitude ivre de sang\ et qui n'en a jamais assez. On n'épargne , même de leur temps , ni âge , ni sexe , ni condition , ni les services rendus a la patrie.. Les places publiques , les routes , les champs même et les lieux les plus déserts se couvrent d'instrumens de torture , de chevalets , de bûchers , d'échafauds ; la rage des bourreaux s'étudie à enchérir sans cesse sur elle-même par l'invention de nouveaux supplices ; les ^ux se mêlent au carnage ; de toutes paris

(.■5) l'iillpt , UUt. de l'Ktabliss. du Ckrisi., {}. Oo-

on s'empresse pour jouir de l'agonie et de la mort des innocens qu'on égorge. Ce n'est point une persécution de quelques jours ; c'est par des siècles qu'il faut compter les souffrances de l'Eglise. Onne peut la suivre, durant trois cents années , qu'il la trace du sang qu'elle répand, et h la lueur desbùcher^ allumés contre elle (1).

Voilà ce que M. de Ija Mennais appelle de l'indifférence ! 11 n'y avait plus , dit-il , de paganisme , plus de philosophie, « La « philosophie , laissant en paix l'idolâtrie , K ne s'occupait que de diriger ses attaques « contre les;^érités importunes aux passions, « contre les principes de la morale , eontre f< les peines et les récompeitses i'utures, « eontre l'immortalité de l'âme et l'exis- «^ tence de Dieu (3). » 11 faut compter étrangement sur la crédulité de ses lec-

"(1) Jiihlioth. choisie des Pères, p. 244. i2) Kssai , t. 1 , p. o8.

leurs pour hasarder de pareilles asserlions. Bien loin que la philosophie , laissant là l'idolâtrie , ait dirigé ses attaques contre les vérités importunes aux passions; pas un écrit , pas un monument de ces temps reculés, depuis l'origine du Christianisme jusqu'au siècle de Justinien , qui n'atteste que tous les efforts de la philosophie païenne n'aient eu pour objet la lutte du paganisme et de l'Evanirile. Le Christianisme et l'idolâtrie, en présence l'un de l'autre, comme deux ennemis en champ clos, s'étaient déclaré une guerre a mort. Des deux côtés , l'attaque et la défense ont déployé toutes leurs ressources. Ces hautes questions, qui de tout temps occupèrent les esprits méditatifs , ne furent pas négligées davantage par ceux d'alors. La philosophie , liée au paganisme , comprenait bien que c'en était fait d'elle si l'Evangile venait à prévaloir. Eveillée par le bruit de ses prédications et de ses victoires, vous la voyez redoubler d'efforts , se liguer

DE LA îVOirVElLE HÉRÉSIE. 79

avec l'hérésie , faire cause commune avec les bourreaux. Saint Justin , clans ces belles apologies où il venge la sainteté du Christianisme , combat, avec autant de talent que de courage , les préventions des Juifs , les calomnies des païens et des philosophes , attaque sur son trône leur Jupiter souillé de crimes infâmes , établit la vérité des dogmes de la vie future , de l'unité de Dieu, de la Providence, du libre arbitre. Le philosophe Crescent répondit par un cri de mort. Il fallait venger à leur tour, par la mort des chrétiens, la majesté de ces dieux dont ceux-ci disaient hautement qu'ils n'étaient que des hommes ou des démons.

Plutôt, comme l'écrivait l'empereur Antonin aux villes d'Asie , que de laisser a. ces dieux le soin de châtier ces hommes qui leur refiisaient les honneurs divins (1), on

(î) Voyez son édit dans Bihlioth. choisie des Pères, t. I,p ..'îl.'î.

leur immolait les chrétiens ; c'était au nom des dieux que les chrétiens étaient envoyés k la mort. Celse ramassa , dans un discours artificieux , tous les mensonges accumulés contre les chrétiens par la haine publique ou sa malignité propre , et que la philosophie du xviii^ siècle se glorifiait d'avoir inventés: vous croyez, en le lisant, avoir en mains le Dictionnaire encyclopédique. Origène , en lui répondant, ne laisse rien non plus à inventer aux siècles qui le suivront. C'est que le Clu'istianismc , sorti tout entier de la pensée de son divin auteur, eut d'abord toute sa perfection , et n'eut pas k subir cette progression que lui suppose M. de La Mennais et ses disciples (i ) , dans l'orgueilleuse pensée qu'appelés k être les régénérateurs du Christianisme, ils devaient y ajouter des démonstrations nouvelles.

(1) Essai, t. 1. p. Ui, \n: cl M, Lacordaire, Considérât., etc., j). 36.

DE LA NOUVELLE HÉRÉSIE. 8i

A peine un siècle s'est écoulé : déjà, d'un bout a l'autre du monde , le Christianisme fixe tous les regards. Le pacte de fimiille qui unit l'hérésie à la philosophie enfante les sectes. Les plus hautes spéculations de la métaphysique et de la morale s'emparent de toutes les intelligences. On y mêle les rêveries orientales , les pratiques de la magie et les superstitions de la Grèce. C'est par la qu'on veut expliquer les miracles et les dogmes de la religion nouvelle. Saturnin, Bâsilide, Marcion , Manès, Hermogène, les Valentiniens et les Gnostiques , poussent l'erreur jusqu'à ses dernières limites. Dieu avait suscité à son Eglise des vengeurs dans la personne des TertuUien , des Origène , des Clément d'Alexandrie , des Lactance. Saint Irénée démasque et confond toutes les hérésies. Sous Adrien, paraissent Plutarque , Epictète , Favorin , Elien , Florus : le paganisme ne manquait donc pas de défenseurs. Adrien l'avait fait asseoir jusque sur les lieux

consacrés par les plus augustes souvenirs de la rédemption; Marc-Aurèle le fait monter a côté de la philosophie, sur son propre trône, et devient lui-même un Dieu après sa mort. Capitolin dit « qu'avant la fin de sa pompe « funèbre , le sénat et tout le peuple le nom- <f mèrent par acclamation , tous à la fois , « Dieu propice , ce qui ne s'était jamais fait K et n'est point arrivé depuis. Ce fiit peu de '( chose de voir les personnes de tout âge , (( de tout sexe , de tout état et de tout rang , « lui rendre les honneurs divins ; on regarda « de plus comme des impies détestables « ceux qui, pouvant et devant avoir chez eux « son image, ne l'avaient point (i).

M. de La Mennais s'efï'orce vainement de justifier ces siècles -la du reproche de fanatisme , pour le réduire a celui de l'indifférence : il est réfuté par chacun des

(1) Capitol, in Aurelio,J)e Joly, Pensées de l'emper. Marc-Atirèlc Anton., p. XL. (Paris, 1773. )

faits qui en composent l'histoire; il les passe sous silence , comme pour en anéantir la mémoire. Qu'aura-t-il a répondre au seul fait de Julien , et de tant d'eiForts tentés par cet empereur , non-seulement pour abolir le Christianisme , mais pour rétablir l'idolâtrie? Sans revenir tout-à-fait au système des persécutions sanguinaires (car les païens eux-mêmes lui en ont reproché , et ses propres lettres en offrent la preuve) (1), le sophiste couronné imagina un autre plan d'attaques. A la tactique vieillie des calomnies absurdes et dégoûtantes dont on chargeait les disciples de Jésus-Christ, il substitua les traits de satire , décochés comme au hasard , les insidieuses allusions, les louanges hypocrites, les diffamations, remplaçant les échafauds par le sarcasme , et les proscriptions par le ridicule.

Son amour pour les dieux qu'adore le pa-

(1) Voyez Bihlioth. choisie des Pères, 1. 1 , p. 237.

ganisme s'enflamme de toutes les ardeurs du prosélytisme. « Que ceux, dit-il, qui ont vu ou entendu de ces hommes assez sacrilèges pour insulter aux temples et aux images de nos dieux , ne forment aucun doute sur la puissance et la supériorité de ces mêmes dieux(l). »

Julien avait bien senti que pour conserver l'édifice , il fallait l'asseoir sur des bases nouvelles, et que pour mieux combattre la vérité chrétienne , il fallait paraître s'en rapprocher. Tel fut le plan qui lui fut conseillé , soit par son propre génie , soit par les philosophes qu'il avait appelés à sa cour, et qui se partageaient ses faveurs. « Aux « idées pures et simples d'un Dieu unique , «f on substitua les idées platoniques sur la « divinité j a. un Dieu en trois personnes , « cette fameuse trinité de Platon j aux anges

(i) S. Cyrill. A\e\. Adv. Julian., liv. x. Ballet, Hist. de VEtahliss., etc., p. 279. La Blelterie, Vie de Julien y p. 350.

« et aux démons, la doctrine des génies « créés pour remplir l'intervalle entre Dieu « et l'homme j a l'idée d'un Dieu médiateur, «f la théurgie qui , à force de sacrifices et de «^ cérémonies secrètes , prétendait dévoi- «f 1er l'avenir, et opérer aussi des pro- «r diges; enfin, à la vie austère des chré- «< liens , des pratiques k peu près semblaor blés, et des préceptes d'abstinence et « de jeune pour se détacher de la terre « en s'élevant à Dieu (1). *

C'était là le système de Porphyre, d'Iamblique , de Plolin j de Proclus , et de tous ces Eclectiques qui de l'école d'Alexandrie se répandirent dans l'Italie et dans l'Orient. Presque toute la philosophie était donc devenue théologique, dit l'historien des hérésies. Le livre d'Ianiblique sur les mystères est un traité de théologie dans lequel le plato-

(1) Thomas, Essai sur les Eloges , chap. xx, t. I, p. 274. ( Edit. de Paris, 1773.)

nisme est visiblement ajusté sur le Christianisme , et dans lequel , au milieu de mille absurdités , on voit beaucoup d'esprit et de sagacité , quelquefois une morale sublime (1). Ils en imposaient principalement par leur morale , qui tendait k dompter les passions et à affranchir l'homme de l'empire des sensj car c'était vers cet objet que tendait le mouvement général des esprits. Cette disposition était l'effet d'une fermentation générale causée par le malheur des peuples , et par les grands intérêts politiques et religieux. Il est faux de dire , avec M. de La Mennais , que le fanatisme n'y était pour rien , et que le Christianisme avait trouvé l'empire dans cet état de défaillance morale ou d'indiflférence qui présage une dissolution prochaine (2).

Il devient évident que l'auteur a pour objet

(1) Pluquet, Dictionn. des Hérésies , Disc, prélimiu., t. I, p. 138, 157.

(2) Essai, t. I, |). 6^

de ses sinistres prédictions la France et l'Europe entière. On peut répondre k ses sombres pressentimens par les aveux même qui lui échappent : « Que s'il y a moins de chrétiens , les chrétiens ne sont pas changés 3 que les plus pures vertus, des vertus dignes des premiers siècles , honorent encore le Christianisme, et que l'Eglise de Jésus-Christ ne peut perdre, qu'aussitôt, de ses entrailles déchirées , mais toujours fércondes, ne sortent une foule de nouveaux enfans qui la consolent de ceux qu'elle a perdus (i). (c Toute dégradée qu'elle est par la corruption de nos mœurs, que l'humanité élève sa voix au milieu de la société : que de prodiges de courage et de charité ! Vous l'allez voir « voler , chez les •' peuples sauvages, au bout du monde, « pour les éclairer , soulager leurs maux , « adoucir leurs mœurs , pour étendre le

(l) Essai, t. 1, p. i8.

}}8 HISÏOIIŒ

»r saint empire de la vérité ; vous la verrez « descendre au fond des cachots , aller au- « devant des tortures pour lui rendre un « éclatant témoignage, et mourir avec joie « pour préparer son triomphe (1 ). .>

Est-il permis de désespérer d'une société où se rencontrent encore des principes de vie si actifs et si puissans?

'-*" Quelle avait donc été , encore une fois , l'intention de l'illustre écrivain en nous donnant sous un jour aussi faux l'histoire de nos premiers siècles chrétiens, et en substituant ses romanesques visions aux monumens qu'elle nous présente? Sans attendre même que les volumes subséquens de son Essai ^w/'/'/W/^ere/îce nous manifestent sa pensée, il la trahit dans vingt endroits de celui-ci.

Son intention était de déclarer à la Raison humaine une guerre à outrance^ de l'humilier profondément, en la chargeant à la fois

(1) Essai , p. 465 , et Introd., p. 48.

DE LA NOUVELLE HÉRÉSIE. d&

de tons les crimes de la Réforme protestante et de la moderne philosophie, source commune de l'athéisme. « Au principe d'auto- « rite, base nécessaire de la foi religieuse et ff sociale, on substitua le principe d'examen; t< c'est-à-dire "que l'on mit la raison humaine « à la place de la raison divine, ou l'homme « a la place "de Dieu. L'homme alors rede- « vint ennemi de l'homme , parce que , « souverain de droit dans l'ordre politique « comme dans l'ordre religieux , chacun «f prétendit de fait a l'empire , et voulut « établir le règne de sa raison particulière « et de son pouvoir particulier: prétention « absurde , qui devait aboutir inévitablef< ment à la servitude politique et a l'anar- « clîie religieuse (1). »

<f Pour tirer les hommes de l'indifférence « où les jette l'abus de la raison , il n'y a , « dit- il, qu'un moyen, c'est de dompter

(1) Essai , p. 65.

« cette raison altièrc, en la forçant de ployer « sous une autre si haute et si éclatante « qu'elle n'en puisse méconnaître les droits. «

Et cette raison supérieure, règle immuable du vrai , quelle sera-t-elle ? Sans doute celle de Dieu ? — Oui ; mais la raison de Dieu manifestée par la raison générale , par le commun consentement du geiire humain.

« Faites intervenir la raison pour juger si « elle doit admettre ou rejeter les dogmes « que Dieu nous révèle • aussitôt le magni- « tique et immense édifice de la religion, « transporté sur cette base fi'agile , croule « de toutes parts , et écrase sous ses ruines <f la raison présomptueuse qui s'était crue '■< capable de le soutenir (1). »

Ainsi la raison est déclarée incapable d'arriver à la connaissance de Dieu.

Quelle sera donc la règle de nos jugemens? Dieu nous a-t-il laissés sans boussole, a la merci des ignorances et des fluctuations

(l) hssai , Julrod., ji. 8, et I. I, p. ^d'Û.

de la raison privée? La divine Providence a ménagé dans tous les temps a la société humaine un critérium de vérité , une voie d'autorité qui ne s'égare point, également toute puissante et infaillible : « L'autorité «< générale prévaut toujours , et nécessaire- « ment, sur les autorités particulières qui « tendraient a renverser l'ordre, ou par la « violence ouverte , ou , plus dangereuse- « ment , par des opinions ; et c'est même « la raison de la durée perpétuelle de la « société religieuse , dont l'autorité géné- « raie , en vertu d'un privilège divin , est à « l'abri des erreurs (1). »

cf Comment nous assurons-nous de l'exis- M tence de l'âme dans les autres hommes , « si ce n'est par la communication des pen- « sées? et la pensée d'autrui ne nous serait- « elle pas totalement inconnue, si elle ne « nous était révélée par la parole? Sans <c cette révélation, notre âme, éternellement

(1) Essai , p. 50.

yii IlISTOmE

K solitaire, vivrait dans une ignorance abso- « lue des êtres semblables à elle : or , s'il «f faut nécessairement que l'homme parle a « l'homme pour être connu de lui, comte ment l'homme connaîtrait-il Dieu, si Dieu <f ne lai parlait point(1 )? »

« Par cela même qu'elle a des bornes, l'in- « telligence humaine n'aperçoit rien avec une K parfaite clarté. Ce qu'elle ignore, obscur- « oit plus ou moins ce qu'elle connaît j car « chaque partie ayant des rapports néces- <f saires au tout, il faut connaître le tout « pour connaître parfaitement la moindre « de ses parties. De là vient que la raison ce ne comprend rien pleinement. Une faible (( et vacillante lueur marque a peine quelce ques légers traits des objets qu'elle consi- (f dère. Incapable d'affirmer, incapable de « nier , perpétuellement flottante au gré « des probabilités contraires sur la vaste « mer du doute , ce ne sera pas elle qui

(1) Essai , p. 493.

« affermira la pensée de l'homme jusqu'à la <r rendre aussi inébranlable que la pensée « de Dieu ; et néanmoins il le faut , pour « que notre intelligence soit véritablement <f l'image de l'intelligence infinie en certi- « lude comme en étendue (1). »

f( La religion supplée par la foi à la « faiblesse de l'intelligence. Après avoir « prouvé son autorité divine, elle ordon- « nera a l'homme de croire ce qu'il ne peut i< encore comprendre , et elle mettra dans « ses croyances infinies dans leur objet, in- « finies en certitude , puisqu'elles reposent « sur un témoignage divin , le même ordre « qui existe dans les idées de Dieuj et comme (f les mêmes vérités sont connues par la « même foi de toutes les intelligences , il y « a société entre elles et le grand Etre qui <( les a créées pour lui (2). »

(1) Essai, ip. 483,486.

(2) Ibid.

94 HTSTOIUE

« Nous ne trouvons en nous-mêmes au- « cune vérité ; elles nous viennent toutes « du dehors. La raison n'est que la capacité « de les recevoir , de les reconnaître et de (( les combiner (i). >'

« De cette sorte , la certitude du témoi- « gnage remplaçant la certitude de l'évi- (f dence , l'homme a pu , sans changer de « nature , posséder pleinement la vérité « infinie (2). »

« Jésus-Christ a porté dans notre nature « le fondement de la perpétuité de la relief gion; il conserve la vérité dans la pensée i( de l'homme , comme la pensée même se « conserve par la parole transmise (5). »

« Je doute qu'aucun homme crût ferme- « ment en Dieu, si le témoignage de sa rai- « son n'était confirmé par l'autorité du genre « humain. »

(1) Essai, p. 487.

(2) Ihid.,]).^S9.

(3) Ihid., p. 180.

(f Le Christianisme n'apporta point au (c monde mie Révélation nouvelle , il ne fit (f que développer la foi existante dans l'uni- « vers; il ne naissait pas, il croissait (i).

Telle est la doctrine théologique qui déjà se découvre dans le premier volume de 1'///diffërehce , celui de tous qui ait excité la plus vive sensation ; tous ceux qui l'ont suivi n'en étaient que le prolixe développement, et réduisent tout le système à ces points principaux : que la raison individuelle est sans autorité pour servir de règle a nos jugemens ; que ni l'évidence, ni le sens intime ou la conscience ne nous donnent point de motifs de certitude ; que l'autorité de la raison générale ou commun consentement du genre humain est l'unique critérium de la vérité ; que seule elle en est le tribunal infaillible.

(1) Essai, p. 289.

90 nisTOiRE

Sa théorie politique n'y est pas moins clairement exprimée :

« Le pouvoir n'a d'autre principe que K la force. Quand il n'est pas dirigé par la « force, il cesse d'être légitime ; il est tyran- «f nie , oppression, domination violenle. (( La société chrétienne ne connaît de pou- « voir que celui dont le dépositaire est prêt « a s'immoler pour le salut de tous (1). (T L'homme est si grand, que Dieu seul a « droit de lui commander 3 noble vassal qui « ne relève que de l'Eternel. Quand Jésust( Christ apparut au monde , l'homme par- « tout était l'esclave de l'homme. Avant lui, K nulle part on n'avait l'idée de ce qu'est c( la royauté ; l'Evangile a proclamé la li- « berté pour tous les peuples et tous les int< dividus(2). Il fallait que la sagesse même «f de Dieu descendît sur la terre, je ne dis « pas seulement pour délivrer le genre hu-

(1) Essai, p. 446.

(2) Ibid., p. 413.

main des calamités qui l'accablaient , mais pour lui donner l'espérance, pour lui inspirer le désir d'en être affranchi (i).

« La société humaine n'est une véritable « société que lorsque ses membres, unis par « des lois relatives à leur nature intelli- « gente , obéissent au pouvoir suprême qui « régit tous les êtres intelligens ; car il « n'existe de véritable société qu'entre les « intelligences (2). »

Même doctrine que celle qui sera développée amplement dans ses productions ultérieures : seulement , ce ne sont pas encore ni les fougueuses déclamations du Mémorial catholique et des Mélanges religieux et politiques du même auteur, ni les sarcasmes amers de V Avenir j, ni les séditieuses provocations des Paroles d'un Croyant. Ici déjà, pas uneforme de gouvernement qui n'excite ses outrages ou

(1) Essai , p. 425.

(2) [hid.,x>. 447.

ses alarmes. Toutes les nations modernes sont minées sourdement par le despotisme ouparranarchie, fruits de l'athéisme et des institutions de néant qui les régissent (1). « Mais les peuples ont aussi leur intérêt , et « leur orgueil est plus terrible que celui (c d'aucun tyran. De Fa une liaine secrète « entre le pouvoir qui les gêne et les humi- (c lie ; haine qui s'étend du pouvoir a tous les « agens du pouvoir, a toutes les institutions , i( k toutes les lois , a toutes les distinctions « sociales (2). « Oii est dans ce conflit perpétuel la sécurité du gouvernement? où est le lien de l'obéissance? Aussi, h proprement parler, n'existe-t-il plus de société. Elle n'exista réellement qu'au temps du moyen âge,* « Dans les âges qu'on appelle barbares, V le Christianisme avait affermi et tempéré « le pouvoir, sanctionné l'obéissance, éta-

(i) Essai, p. "l-^jai.

(2) IhiA., p. 3^15.

« bli les vrais rapports sociaux , épuré les « mœurs et souvent suppléé les lois. Alors « l'homme était sacré pour l'homme j le « gouvernement était doux et fort, et le « peuple libre et soumis (1). La société se « trouvait régie par une puissance infinie « d'amour (2) . » Le souverain pontificat était à la tête de la civilisation ; l'harmonie régnait dans toutes les parties du corps social, liées entre elles par la suprématie universellement reconnue du siège apostolique.

« Malgré des désordres partiels et de légères « déviations^ l'Europe s'avançait vers la per- « fection oii le Christianisme appelle les peu- « pies comme les individus, lorsque la Ré- « forme vint subitement arrêter ses progrès «f et la précipiter dans un abîme oîi elle « s'enfonce tous les jours, et dont nous ne « connaissons pas encore le fond (5). » De

(1) Essai, p. 39, 77.

(2) Ibid., p. 41.

(3) Ihid., p. 42.

cette époque , « les goiivernemens et les peutt pies, établis dans une sorte de guerre «r ( faute du contre-poids que leur donnait « l'autorité pontificale ) , ont été contraints « de se demander des garanties mutuelles , V et de chercher leur sûreté dans des pactes « illusoires ( tels que le traité de Westpha- « lie ). Telle est la cause qui enfante en (( Europe cette foule de constitutions moitié « monarchiques , moitié républicaines , vête ritables traités temporaires entre le des- « potisme et l'anarchie (1). «

On n'a pas oublié que l'éternel cri de guerre de M. de La Mennais dans ses dernières productions était la séparation absolue de l'Eglise et de l'Etat , le renoncement de la part du clergé au traitement qui lui est alloué par la Constitution. Dès les premières pages du livre de V Indifférence^ le nouveau réformateur avait dit : (f Contem-

(î) Ihid., p. 77; et Religion considérée, etc., p. 148,

« plez l'état de la religion : on ne la proscrit «^ pas, mais on l'asservit; on n'égorge plus « ses ministres, mais on les dégrade pour « mieux enchaîner le ministère ; on lui pro- « digue l'outrage et le dédain, et l'injure « encore plus amère d'une insultante pro- <f tection. Quelques pièces de monnaie que « l'avarice qui donne envie a la misère qui « reçoit, des hommages dérisoires, des ent< traves sans nombre , des lois oppressives , « des dégoûts perpétuels et des fers , voilà « les magnifiques largesses dont la plupart « des gouvernemens ne se lassent point de « la combler (i). )>

Que dans le livre des Paroles d'un Croyant^ il excite les peuples à briser les liens de la subordination , il n'est que conséquent. Il avait dit , dès son entrée dans la carrière , qu'on ne devait rien a l'homme en tant qu'homme , parce que

(1) Introd., p. 26.

102 lilSTOUŒ

Dieu seul est le principe comme le terme de tous les devoirs ('I ). Qu'il nous fasse assister au dernier jugement (2) , c'est pour nous faire croire que le seul crime de la dureté envers les pauvres dictera la sentence du souverain Juge contre les prévaricateurs de son Evangile : « Parodie aifreuse! » s'écrie un journaliste. « Non , ce n'est pas là la doc- « trine de Jésus-Christ (3)! «

M. de La Mennais n'a fait, dans chacun de ses ouvrages, que se répéter lui-même; celui-ci contenait, dès son premier volume, toutes les erreurs répandues dans les suivans.

Mais les erreurs étaient inaperçues ; la séduction du talent de l'auteur ne permettait ni a la simplicité de la foi de les soupçonner, ni à la sévérité de la critique de les signaler; et, comme au temps de l'Aria-

(1) Essai, p. 513.

(2) Ihicl., ci Paroles d'un Croyant , p. 221.

(.3) L'Univers religieux, n° 11)0. Réponse d'un Chrétien aux Paroles d'un Croyant.

DE LA NOUVELLE HÉftÉSIE. 103

nisme, la France, long- temps surprise par les artifices du langage , éveillée enfin par la voix apostolique , a pu dire avec les Pères de Rimini : « Ce qui nous a trompés, (( c'est d'avoir eu trop bonne opinion d'une « école qui le méritait si peii('l). »

Qu'est-ce que la certitude? quels en sont les fondemens? Qu'est-ce que la raison, l'évidence, l'autorité? quels en sont les rapports avec la foi? Hautes questions sur lesquelles l'école de M. l'abbé de La Mennais ya nous donner enfin les lumières qui avaient échappé jusqu'ici a la sagacité des Bacon , des Leibnitz, des Descartes, des Bossuet.

(1) S. Hilaire , Fragm., p. 487. S. Hieroii,, Dialo(j. intor Lucifer et Ortliod., t. IV, p. 301. Dans Biblioth. choisie des Pères , t. XX, p. 31^6.

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