‹ Histoire de la nouvelle hérésie du 19e siècle :; ou, Réfutation complète des ouvrages de l'abbé de La Mennais (volume 2)Chapitre 27 sur 51 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Accord de la raison et de la foi.

Pourtant rien de plus tranchant que l'assertion de M. de La Mennais, « que la « foi n'a pas besoin de la raison ; que si « vous faites intervenir la raison pour ap- K prendre d'elle si on doit admettre ou « rejeter les dogmes que Dieu nous révèle , « aussitôt le magnifique et immense édifice w de la religion croule de toutes parts , et « écrase sous ses ruines la raison présomp-

IIISTOIRB DC LA NOUVELLE HÉRÉSIE. i79

« tueuse qui s'était crue capable de le souc tenir(l).» Quoi donc! le Christianisme ne peut-il supporter les regards de la raison? C'est s'éloigner également de saint Thomas , de saint Augustin et de la vérité catholique, que de supposer l'opinion d'un divorce absolu entre la raison et la foi ; comme si , de leur nature , elles étaient incompatibles, et que Dieu pût être contraire a lui-même. N'est-ce pas lui qui les a faites toutes deux? Il les a séparées, comme il a fait la lumière et les ténèbres , œuvre de sa souveraine toute-puissance , pour qu'elles concourussent également à l'utilité de l'homme. Le Manichéen seul y voit un élément de discorde , la production de son double principe. Non, Dieu ne les a pas faites ennemies l'une de l'autre. Elles existaient avant la chute de l'homme ; car Adam, créé raisonnable et libre, reçut au même jour l'ordre de croire aveuglément

(1) Essai, t. I, p. 490.

à la parole de son Créateur. La raison et I;i foi ont chacune leur domaine ; les Sages de tous les temps ont bien su en déterminer les limites et marquer l'étendue. L'Esprit saint, en daignant se charger lui-même de la direction de nos intelligences par la lumière de la Révélation , a laissé un champ immense , la nature entière aux recherches de la raison (1). Il a fait plus encore; il n'a pas dédaigné de soumettre ses propres oracles k l'examen de la raison. 11 s'est réservé a lui-même le sanctuaire qu'il a défendu par une nuée inaccessible ; mais il nous en abandonne les avenues extérieures. Le Sauveur appelle tous les hommes à l'examen

(1) Muiiduvi tradivit âispiitationi connu. i^Ecclesiast., III, ii. )

« Telle est la supériorité de la Religion chré- " tienne sur toutes les autres , qu'elle admet ou re- 'c jette Vusagie de la raison et de la discussion , sui- « vant les circonstances, et sous la condition qu'elle n se renferme dans de justes bornes. » (Bacon, dans Eraery, t. Il, p. \\6. )

DE LA NOL'VELLE HÉRÉSIE . UJl

de sa doctrine , ou du moins des témoignages qui l'appuient (1). Interrogez les Ecritures, disait-il aux questionneurs de son temps ; et telle a été la pratique constante de l'Eglise. Jamais elle n'a interdit à ses enfans le droit d'user librement de \ leur raison ; mais elle n'a jamais permis non plus que personne en exagérât les prérogatives. Pas un de ses Docteurs qui ait songé à placer le principe de la foi dans la raison , pas plus dans la raison collective que dans la raison individuelle, parce qu'après tout ce n'est toujours qu'une raison humaine , qu'un principe humain. Le principe de la foi divine n'est et ne peut être que l'autorité de Dieu même ; c'est a Dieu que nous croyons, et c'est l'infaillibilité de sa parole qui fait seule la certitude de notre foi (2).

(2) Joann., v, 39.

(2) « Aussi tous les théologiens catholiques dis- « tinguent-ils deux sortes de foi , la foi divine et la « foi humaine, et par conséquent aussi deux prin-

Laissez faire M. de La Mennais; et aprës qu'il aura fait de sa raison générale l'expression de la raisoji de Dieu même , fondé l'infaillibilité do cette raison arénérale sur

" cipes ou fonclemens de la foi. La foi divine est « fondée sur le témoignage de Dieu, témoignage es- « sentiellement infaillible; et, par conséquent, la foi « qui repose sur ce fondement donne une certitude « complète. La foi humaine est fondée sur le témoi- « gnage des hommes , témoignage faillible de sa « nature , et auquel nous ne jiouvons nous fier aveu- « gléraent et sans garantie. Ce témoignage peut in- « duire et induit souvent en erreur, quand on n'use « pas des précautions que la raison prescrit. Mais il M arrive quelquefois qu'il est revêtu des conditions « qui excluent tout péril d'erreur, et alors on peut " s y fier avec assurance. Il s'en suit de là que le « principe de la certitude que donne la foi divine « réside dans le témoignage de Dieu , parce que ce « témoignage n'est autre que celui de la vérité même, « qui ne peut jamais nous induire en erreur : mais « que le principe de la certitude que donne quelque- « fois le témoignage des hommes ne réside pas dans « le témoignage même , puisque ce témoignage est « faillible de sa nature , et que c'est à notre raison i< de distinguer quand nous pouvons et quand nous >< ne pouvons pas nous y fier. » (M. Rozaven , liéfubation des Dovt. philos, do M. Gerhct, p. 253, 254.)

ses rapports avec Dieu , vous l'allez voir, renversant son propre édifice , Tisoler de tout rapport avec Dieu^ et affirmer que le seul système social aujourd'hui possible^ est celui qui ne serait fondé que sur la raison humaine y sans nul rapport avec Dieu(i). D'après la doctrine constante des Pères et des théologiens, la vérité du Christianisme, prouvée par les prophéties et les miracles, se trouve garantie par une évidence palpable au jugement de la raison , invoquée comme arbitre dans chacun des procès intervenus sur celte matière , sinon quant au fond des choses, toujours quant a la validité du témoignage et du raisonnement. A défaut de l'évidence intrinsèque réservée aux jours de la consommation, nous avons l'évidence extérieure , argumentum non apparentium (2)^ dit l'Apôtre ; sorte de vue intellectuelle que saint Thomas

(1) ^tentr, Î9 novembre 1830.

(2) Hebr., xi, 1.

appelle une intuition indirecte, résultante des motifs de crédibilité que la raison et l'autorité présentent a la foi. De Ta l'axiome de saint Augustin , « que la certitude de nos « connaissances, c'est la raison qui nous la « donne ; et celle de nos croyances , nous la « puisons dans l'autorité (i).» Jésus-Christ, en nous donnant sa religion , savait bien qu'elle embrassait un grand nombre de vérités auxquelles notre raison ne pouvait atteindre j il savait aussi qu'il y en a d'autres accessibles à notre raison , indépendamment de la révélation. Pour toutes, il nous a donné un double flambeau qui nous sert dans la nuit où nous marchons ici bas, jusqu'à ce terme heureux de notre pèlerinage oii toutes les ténèbres seront dissipées, où toutes les vérités se manifesteront à tous les regards , où seront compris tous les mystères de la divine essence telle qu'elle

(1 ) Quod intelligimus debemus rationi ; quod credimus auctoritati. ( De Utilit. credendi , n. 25,)

DE LA NOLVELLE HÉRÉSIE. 18d

est : videhimus eum sicuii est. Jusque-là , étrangers sur la terre d'exil , enfans qui trébuchons à chaque pas, depuis le berceau jusqu'à la tombe, deux guides s'oflfrent à nous dans la carrière : pour les vérités supérieures à la raison, le flambeau de la foi qui nous les fait croire sans les comprendre; pour les vérités accessibles à la raison, le flambeau de la raison elle-même qui pèse les motifs de sa croyance , qui confirme et perfectionne en nous la connaissance des choses que nous comprenons. Par exemple , et c'est le raisonnement de saint Thomas , nous ne comprenons pas le mystère de la Trinité , et cependant nous le croyons par la révélation de ce que la foi nous en apprend. Le dogme de l'existence de Dieu, la raison suffit bien pour nous l'enseigner; «mais, ajoute le saint Docteur, la plus " haute perfection à laquelle l'homme puisse « parvenir consistant dans la connaissance « de Dieu, il ne peut l'atteindre que par

100 nisTOiiuz

•< l'opération et l'enseignement de Dieu , qui « se connaît parfaitement lui-même (1). » Par là s'établit merveilleusement l'harmonie entre la foi et la raison ; double principe de certitude dont chacune a son caractère et ses attributions : la raison prépare la foi et la justifie ; la foi éclaire la raison , la dirige , l'achève.

Saint Augustin développe celte belle économie de la bonté divine à l'égard des hommes dans son traité De futilité de la foi ^ en réponse aux Manichéens. « Pour les in- •f telligences vulgaires , pour les simples , « dit-il, la voie de l'autorité j pour les sa- « vans , pour les intelligences cultivées , « capables d'embrasser les motifs qui por- « tent l'esprit humain jusqu'à V intelligence « divine y la voie du raisonnement, le ilami< beau de la raison qui discute, compare ,

(I) Q 14, DcFido, art. 10. M. Rozaven, Examen, p. 138. Voy. liolden, Divinœ fidei Analysis , cap. vi, p. 00. édit Paris, 1707.

DK hX nOL'VELLE IIÉULSIE. 1U7

« pèse les raisons. Il est des esprits téiiié- « raircs, impétueux, qu'il faut comprimer; « il est des esprits lents qu'il faut exciter , « des ignorans qu'il faut instruire. La mul- « titude qui manque des moyens et de la « sagesse nécessaires, lui interdirons-nous c( la connaissance de la religion? L'y ame- «f ner par degrés, l'introduire de connais- K sance en connaissance jusqu'au sanc- X tuaire, voilk notre méthode 3 en est-il de « plus raisonnable ? Ainsi aux enfans , au com- « mun des hommes , l'autorité , l'Eglise , la «f foi; aux esprits plus relevés, la raison (1). » Par la, les moyens divers de l'instruction sont appropriés aux intelligences diverses. Au temps des saint Augustin, des Origène, des Clément d'Alexandrie, comme au nôtre, la méthode d'enseignement se proportionnait a la portée de tous les esprits.

i( L'autorité requiert la foi et prépare

(1) De l'utilité de la Foi, dans Biblioth. choisie des Pères , t. XXI^ p. IIG.

tf l'homme a la raison ; la raison le conduit « a l'intelligence et a la connaissance (1). »

Laquelle des deux, de la raison ou de la foi , précède l'autre ?

Cette question , soulevée par M. de La Mennais, est par lui résolue affirmativement en faveur de la foi. «f La foi , dit-il , précède « la raison (2). »

La question n'aurait rien d'embarrassant, si l'on n'était parvenu h l'obscurcir par de captieuses subtilités. La religion commande à l'homme de croire ce qu'il ne peut encore comprendre; et dans ce sens, la foi doit marcher avant la raison. Cela est vrai ; mais doit-elle marcher sans la raison?

Qui est-ce qui ne convient pas que la raison n'intervienne dans toutes les questions non-seulement premières et fonda-

(1) Auctoritas fidem flagitat et idtio ni préparât homineni : ratio ad Intellectmn cognitioiiemqiie perdit cit. (S. Aug-ust., De ver. Religione , n. 4o. )

(2) Essai, l. 1, p. -ISO, 188.

mentales , mais métaphysiques et religieuses, comme dans toutes les connaissances humaines? (( La foi n'entre dans notre âme que par w l'intermédiaire de la raison , à moins que « de vouloir en faire l'instrument aveugle (( et irréfléchi de l'animal (1). » La foi, pour s'introduire dans le cœur, a besoin d'être entendue par l'organe de l'ouïe , qui la fait passer à l'intelligence : Jides ex auditu. Mais, dans toute question aussi, le raisonnement, opération de la raison, n'est-il pas également nécessaire? Dans la pensée de saint Augustin , si clairement exprimée , le droit et même le devoir de la raison est d'examiner si elle doit croire avant que de croire , examiner quelle est l'autorité au nom de laquelle la religion commande de croire sans comprendre. Et dans le vrai , si ce premier acte de la foi n'est pas jugé et approuvé par la raison , cette foi n'est pas

(1) M. Boyer, Examen, p. 110.

190 histoihe

raisonnable. Quicredit cita, /em cordeest{\ ).

La raison prend l'homme comme par la main pour l'introduire dans le sanctuaire de la Religion , et le laisse sur le seuil. Elle ne lui permet pas de s'avancer au hasard ; elle interroge la Révélation elle-même , et commence par s'enquérir de ses lettres de créance. Montrer le chemin a quelqu'un , l'aplanir devant lui , en ôter les pierres et les encombres , ce n'est pas le construire , c'est seulement le rendre praticable. Selon saint Augustin, la raison mène k la vérité, et en est distinguée comme le guide de l'aveugle qu'il conduit par la main (2).

La foi précède la raison y et lui prépare les voies. La proposition est vraie dans ce sens que la foi, don de la bonté divine, est aussi la vie de la raison humaine; qu'elle agrandit et développe son intelligence;

(1) EccL, xvni, 4.

(2) M. Boyer, Examen, p. 121 ; et M. Rozaven, p.lOî.

DB XA NOi:VELLE IIÉRÉS1£. 101

qu'elle corrige les saillies de son intempérance, réprime les écarts d'une indiscrète curiosité j qu'elle assure h la soumission le mérite et les récompenses promises à la foi, qui est aussi une vertu. (1).

Elle est fausse et erronée par les conséquences que M. de La Mcnnais et son école en ont tirées. Pour élever un trône h l'autorité , il immole la raison et anéantit la lumière qui nous mène à la Piévélation , et ne laisse à sa place que le doute.

M. de La Mennais avait donné l'exemple de la révolte contre la raison ; ses disciples

(1) « Celui qui croit, dit saint Thomas d'Aquin , « a un motif suffisant qui le porte à croire , car il v « est porté par l'autorité de la doctrine divine, con- " firmée par des miracles ; et , ce qui est encore plus « efficace , par un mouvement intérieur de Dieu qui « invite à croire : alors ce n'est point par légèreté '< qu'il croit. Néanmoins ce motif n'est pas suffisant " pour comprendre , ou lui donner l'intelligence ou « la science ; et ainsi il y a pour lui lieu de mériter. « {Sermon, théolog., part, ii, qucst. ii, art. 0 : Utrum rrederc sif meritorhun. )

192 HISTOIKE

l'ont suivi. Sous prétexte qu'elle e^i finie ^ elle est nulle.

Pascal, qu'ils aiment a citer, réfute tous les sophismes par ces paroles : « Ce sont « deux excès également dangereux, d'exclure « la raison, de n'admettre que la raison. « Dieu ne prétend pas nous rendre raison (f de toutes choses ; il n'entend pas non|plus ff que nous soumettions notre créance a lui « sans raison, et nous assujettir avec tyran- « nie. 11 nous fait voir clairement des mar- «< ques divines en lui qui nous convainquent <f de ce qu'il est, et des preuves que nous « ne puissions refuser (1 ). »

« Le fini peut-il comprendre l'infini? » Non sans doute, pas même le concevoir ; car, par cela même qu'il est l'infini, qu'il échappe a toutes les intelligences , il cesserait d'être ce qu'il est, disent tous les Pères, si je pouvais définir seulement ce qu'il est. S'ensuit-

(1) Pensées , ch. v, p. 46; et chap. xxvili, p. 235, «dit. Paris, 1711.

DE LA NOUVELLE IlERKSIE. 195

il que tout caché çu'il est ,\\ne se soit pas fait connaître a ma raison? Saint Paul dit le contraire^et n'oppose au paganisme que celte théologie. Ces dogmes, qui sont ceux de la religion naturelle , ma raison parvient à les connaître, mais elle ne peut s'élever jusqu'à les comprendre. 11 lui est également impossible de les nier et de les concilier.

« Par la foi seule , et sans le secours de « la raison , l'homme connaît aussi pleine- « ment que Dieu même. >*

Hérésie que saint Jean Chrysostôme a combattue avec force dans ses éloquentes homélies contre les Anoméens.

Vous accusez la raison de parler de l'infini sans le comprendre : le comprenonsnous par la foi? Pas davantage. La foi fait précisément ce que fait la raison avant elle. L'une et l'autre nous obligent a croire l'infini dans toutes les perfections divirves, sans nous le faire comprendre dans aucune.

L'esprit humain ne va point jusque-là. Re-

connaissons ses bornes ; mais ne les exagérons pas (1).

« Si l'homme pouvait par lui-même re- « connaître la vérité de la Piévélation , con- « quérir , par les seules forces de sa raison , « tout ce qui est nécessaire au salut, il serait « complètement indépendant dans sa science « comme dans sa foi : il ne faudrait plus ni «f Dieu ni Eglise. »

Quelle confusion dans les idées ! Que faut-il pour savoir qu'il existe un Dieu Créateur , que Dieu s'est révélé par Moïse et par Jésus-Christ? Il suffit de faire usage de sa raison. Ces deux vérités conduisent k la foi ; elles en sont les préliminaires et non les objets. « La raison serait in- «f dépendante! elle n'aurait plus besoin ni « de Dieu ni d'Eglise ! Mais , au contraire , « s'écrie M. de Trevern dans sa Réponse à <f M. B^utain , les seuls qui en sentent le

(1) M. l'évêque de Strasbourg. Réfut. de M. Bantnin ^ p. il.

« besoin indispensable sont ceux qui recon- <r naissent la divinité de la Kévélalion; ceux « qui la rejettent ne s'occupent point de ses « préceptes et de ses dogmes. « Eh! depuis quand suffit-il de connaître un Créateur, et qu'il a daigné se révéler aux hommes , pour acquérir et posséder tout ce qui est nécessaire au salut? Ne faut-il pas de plus fuir le vice , pratiquer les a ertus , accomplir les préceptes du Sauveur? Combien de chrétiens convaincus des vérités de la foi , et qui les violent dans la pratique !

« La vérité entre dans l'âme en souve- « raine. »

Toujours des généralités , toujours des équivoques de mots.

Oui , sans doute , il est certaines vérités qui s'emparent de l'àme en souveraines, telles que ces vérités naturelles et morales dont il a été parlé plus haut; et encore a combien de controverses n'ont-elles pas donné lieu au sein des diverses écoles ! Mais, de bonne

loi , cette maxime serait-elle applicable à la raison générale dont jamais on n'avait entendu parler? car voilà oii M. de La Mennais'en veut venir j c'est la qu'il place le critérium, le sanctuaire de la vérité j et comme les mêmes vérités sont , dit-il^ connues par la même foi de toutes les intelligences y il y a société entre elles et le graiid Ktre qui les a créées pour Im ., et de la l'infaillibilité du consentement général. Qu'estce que les décisions de la raison générale en religion , en morale , en politique? Avaient-elles eu jamais la lumière de l'évidence , puisqu'elles n'avaient enfanté jamais que les opinions les plus contradictoires?

« La vérité exerce son empire en conser- « vant II l'inlelligence sa liberté j car si l'es- « prit n'est pas libre de refuser , d'acquies- « cer h l'évidence , la volonté est toujours « libre d'écouter ou non son témoignage; « et c'est même ainsi qu'en croyant sans y cf être forcé par une évidence intrinsèque et

« invincible, l'homme rend volontairement K à Dieu un hommage digne de lui. »

Mais depuis quand ceux que la force de leur raison , ou l'atlrait du sentiment, ou la douce violence de la grâce ont amenés a croire , accusent-ils leur servitude ? La raison , quand elle s'est bien convaincne des preuves de la vérité , se croit-elle opprimée en voyant clairement qu'il faut croire ? Elle consent a s'aveugler, mais pour Dieu seul j a sacrifier ses lumières , mais uniquement à celui de qui elle les tient. En rend-elle à Dieu vm hommage moins digne de lui , en reconnaissant que hors de lui il n'y a que trouble et agitation d'esprit ?

La vérité peut se préseiller k l'esprit de telle manière qu'on doive croire et qu'on puisse ne pas croire. Alors la foi est un devoir, mais non une nécessité; elle est en même temps libre et volontaire. Combien de personnes sont persuadées qu'elles doivent croire sans avoir pour cela la foi ! La

raison en est que l'objet de la foi restant obscur, l'acte de foi est une soumission de notre raison , laquelle dépend toujours de notre volonté; et, quelque convaincus que nous soyons que nous devons obéir à l'autorité qui nous commande la foi , l'obéissance reste toujours en notre liberté. M. de La Mennais lui-même le déclare en ces termes: « Sous l'empire même de l'évidence , «( l'homme demeure libre , non pas de se « méprendre , mais de se révolter -, non pas f< de ne point voir , mais de nier ce qu'il « voit. Liberté terrible , qui , trop souvent « réduite en usage , devient , pour quicon- « que sait penser , la preuve la moins équi- « Aoque du vi#e originel de notre natu- « re (1) ! >»

De tous nos Docteurs , saint Thomas est , après saint Augustin , celui qui a porté le plus de lumière dans ces questions. Les prin-

(1) Essai suri' Indiff. (introd. )• p- 17.'

DE LA NOUVELLE UÉUÉSIE. idB

cipes qu'il établit sur la théorie de lu foi et de la certitude , sur les avantages respectifs de la foi et de la raison , répondent a toutes les objections. L'accusera- t-on d'être Cartésien ? Indiquons surtout son Commentaire du i\^ chapitre de l'Evangile de saint Jean. Nous abrégeons. «Trois choses, dit-il , nous conduisent h la foi en Jésus- Christ : premièrement la raison naturelle , secondement le témoif>na2e de la loi et des prophètes , troisièmement la prédication desx4pôtres, de leurs disciples et de leurs successeurs. Celui qui est conduit comme par la main a la fois par ces trois moyens , peut dire que rien de tout cela n'est le fondement ou le motif de la foi , et qu'il ne croit ni sur le fondement de la raison naturelle , ni sur celui du témoignage de la loi , ni sur celui de la prédication , mais uniquement sur le fondement de la vérité même. La foi doit être certaine j car celui qui doute en matière de fci estiniidèle. La certitude est commune

!^00 iiisTOiui::

à la science et a la foij car, de mêmci; que la science est certaine , la foi l'est aussi ; elle l'est même beaucoup plus, car la certitude de la science est fondée sur la certitude de la raison humaine, qui peut errer , au lieu que la, certitude de la foi repose sur la raison divine , qu'on ne peut contredire. De même que nous avons la certitude de la science par le moyen des premiers principes que notre intelligence et notre raison nous font connaître , nous connaissons aussi les principes de la foi par la lumière que Dieu met en nous. »

Dans cette théorie de la foi , ajoute Thabile réfutateur de M. de La Mennais , saint Thomas ne dit pas un mot de la raison générale , du consentement commun ou du plus grand nombre. Est-ce oubli ? est-ce ignorance? est-ce omission coupable? Il parle , il est vrai , de la raison naturelle , et la donne pour un des moyens qui nous conduit à la foi 5 mais cette raison naturelle

DB LA NOUVELLE HÉRÉSIE. îiOl

n'est point la raison générale , la raison humaine proprement dite ^ comme l'appelle M. de La Mennais ; car il convient qu'elle peut errer, quœ jalll potest , et l'on nous dit que la raison générale est infaillible. Mais ce qui est vraiment surprenant , c'est que , dans la doctrine de saint Thomas , cette raison qui peut errer, est pourtant aussi capable de certitude , et qu'elle obtient cette certitude, non par le moyen d'une raison supérieure en laquelle elle croit , mais par la lumière naturelle qui est en elle , et qui lui fait connaître les premiers principes. Enfin , bien loin de reconnaître un principe unique de certitude qui soit identique au principe de la foi, saint Thomas distingue expressément le principe de certitude de la science , du principe de certitude de la foi. w La foi lire sa certitude d'une lumière que « Dieu répand dans l'âme ; la science lire « la sienne de la lumière naturelle. » Assurément , si nos nouveaux Docteurs

Si02 HliiXOlKli

nous enseignent la vérité , saint Thomas enseignait l'erreur ; et ce Docteur de l'Eglise , appelé depuis des siècles l'ange de l'école , a joui jusqu'à présent d'une réputation usurpée (1).

Ce qui a jeté l'école Lamenaisienne dans cette perpétuelle logomachie, c'est la préoccupation d'esprit en faveur du système de la raison générale , laquelle a brouillé toutes les idées sur la certitude et l'évidence. Ainsi a-t-elle confondu les motifs de la foi avec les objets de la foi. Les motil^ de la foi doivent être évidens, les objets de la foi évidemment croyables , et tous les théologiens catholiques parlent le même langage. Eneflet, le mot croyable ne peut s'appliquer qu'aux objets de la foi , non aux motifs , lesquels doivent être non-seulement croyables , mais certainement connus , pour que la foi soit possible. Les objets de notre foi ne peuvent pas être évidens par rapporta nous , mais ils

(1) M. Rozaven , Examen , p. 37S.

DE LA KOUVELLK ULULSlE. SOS

doivent être évidemment croyables. On s'est récrié qu'il y avait ici contradiction. « Pour « qu'il y eût contradiction , il faudrait , ré- (f pond un théologien bien autrement exercé « que nos antagonistes sur ces matières dé- « licates , que les expressions widens et évi- « déminent croyables fussent synonymes, ce «^qui n'est pas. Par exemple, il n'est point « évident pour nous que Jésus-Clirist soit « présent dans la sainte Eucharistie ; mais « ce dogme de notre foi est évidemment « croyable , puisqu'il est évident que l'au- « torité divine sur laquelle nous le croyons «f ne peut nous induire en erreur. Par oii «t l'on voit que le mot évident est appli- « que au motif, et l'expression évidemment « croyables a l'objet même de notre foi. « Le psalmiste a bien dit : Testimonia tua, « Domine j, credibilia jacta sunt nitnis. Ces «( paroles ne désignent-elles pas une évi- « dence de crédibilité (1) ? »

(1) M. RozaTen , Examen , p. 233.

Cette doctrine , qui est textuellement celle de saint Thomas et de saint Augustin , a été jugée obscure par nos jeunes régénérateurs de l'intelligence. L'un d'eux \a jusqu'à la taxer ai' inintelligible. L'autorité de ces saints Docteurs a été vengée avec éclat par deux théologiens vraiment dignes de ce nom , qui les ont lus. Leur doctrine ne pe^t paraître obscure qu'à ces ennemis de la vérité^ comme les appelle le saint évêque d'Ilippone , qui, se fermant les yeux , ne voient pas , ou ne voient qu'a travers les brouillards; ils confondent la science avec la foi , deux choses que nos saints Docteurs distinguent soigneusement. La science , qui a sa force dans la raison , est fondée sur l'évidence, la foi sur l'autorité. On ne peut refuser son assentiment a l'évidence , parce qu'elle agit immédiatement sur l'intelligence , indépendamment de la vo-lonté ; mais on peut le refuser à l'autorité , parce que l'autorité agit principalement sur

la volonté, qui peut refuser sa soumission à l'autorité la plus évidente et la plus légitime. L'autorité est un metif suffisant de foi, et voilà pourquoi la foi est libre , et que la science ne l'est pas.

Terminons cette discussion , aride peulctre, mais indispensable, par ces belles pensées de M. Boyer, dans son examen du système Lamenaisien : « La vérité, selon saint Augustin, est une lumière qui est en nous, un rayon , une émanation de la clarté de Dieu réfléchie dans notre âme, une illustration de notre raison , ce flambeau allumé à la lumière de Dieu. Il y a en nous un principe intérieur, un moi intelligent, qui cherche la vérité, qui arrive jusqu'à elle pour la voir , la contempler , se nourrir en quelque sorte de cette immortelle substance. H y a loin de cette doctrine à cette vérité Lamenaisienne répandue dans tout l'univers comme un océan de lumière, et qui entre dans notre âme comme l'air et l'eau dans

SiOfi HISTOIRE

un vase vide. Pour peu qu'on soit versé dans les ouvrages de saint Augustin, on reconnaît cette doctrine, reproduite sous mille formes. A cela revient cette haute métaphysique que Fénelon, Bossuet et tant de philosophes modernes ont puisée dans les ouvrages de ce saint Docteur, qui se plut souvent k asseoir la théologie la plus profonde sur le fond de la philosophie la plus élevée. Je parle de ces vérités éternelles que l'homme ne crée pas, mais qu'il voit, qu'il aperçoit, et dont le type et le modèle doit être quelque part. Elles ne sont pas le produit , mais la règle immuable qui corrige et redresse tous ses jugemens. On ne peut les concevoir et s'en former l'idée , sans se représenter en même temps un Etre suprême, universel, éternel, en qui elles sont reçues, et dont l'entendement est comme la région oii habitent en idée tous les êtres réels ou intelligibles, visibles ou invisibles. La raison éternelle et souveraine de Dieu étant la

source d'où émane toiilé vérité , notre raison est une émanation de cette suprême intelligence , une lumière allumée au feu et à la clarté du Soleil éternel de vérité et de justice (1). »

(1) ^arowen, p. 206-208..

Page 1