CHAPITRE VIII
Certitude rationnelle de M. de La Mennais.
Toutefois, M. de La Mennais accorde bien que nous sommes dans l'impuissance absolue de douter jamais de notre propre existence, mais que nous ne saurions en avoir une certitude rationnelle , c'est-a-dire une certitude telle que la raison ne découvre aucune possibilité que ce qui lui paraît
vrai soit faux (1); et toute son école s'est attachée opiniâtrement a cette opinion.
Mais comment accorder cette impuissance de douter avec la possibilité de l'illusion? Quoi ! voilà, de votre aveu, une série de vérités que nous sommes forcés de croire parce que la nature nous y contraint invinciblement, qu'elles sont inébranlables au doute , et qu'elles forment , selon l'étrange expression de l'un de vos adeptes , les colonnes d'Heîxule de l'esprit (2) , audelà desquelles l'intelligence ne saurait avancer d'un pas ; en les ébranlant, on risquerait de détruire l'intelligence elle-même : et pourtant cela ne prouve lien^ ne démontre rien ; et , si Von est conséquent , on doute de tout sans la certitude rationnelle. Eh! qu'est-ce que cette certitude rationnelle peut ajouter à la certitude absolue,
{\) DêfensB de l'Essai, i. II, p. 192. (2) M. Lacordaire , Consklér. philos, sur le Syst. de M. de La Mennais , p. 48.
claire, péremptoire, que la nature ellemême et mon intime conviction m'en avaient donnée? D'autre part, comment serions-nous convaincus qu'il n'y a plus k balancer, quand nous apercevrions que nous pouvons être trompés, que ces prétendues colonnes sont posées sur un sable mouvant? C'est, nous dit-on , la main plus ferme d'une autre raison , de la raison générale du genre humain , qui en soutient la frêle construction , et l'assied sur des bases inchranlahles. Mais comment une raison qui doute de sa propre existence admettra-t-elle la certitude de l'existence du genre humain? Comment celui qui doute quand il ditye suisy peut-il dire avec certitude : le monde est? Etrange inconséquence ! Veut-on dégrader la certitude qui se manifeste a la raison individuelle? Son assentiment intérieur ne prouve rien ; il n'est point rationnel; il fallait toute la niaiserie de la philosophie cartésieftne pour y soupçonner quelque force de démonstra-
tionl Attendra-t-elle , pour devenir rationnelle , qu'elle ait comparé ses croyances avec celles du genre humain? Quelle étude! que de recherches ! quel labyrinthe ! et encore sans autre issue que le doute ! Qui me répondra de son témoignage , quand je ne puis compter sur celui de ma raison? A quel tribunal évoquerai-je la cause , si elle vient a subir partage dans les opinions, et qui jugera en dernier ressort?