CHAPITRE Vï
Certitude du jugement de la raison individuelle dans la connaissance de certaines vérités ou des premiers principes .
Il existe , de l'aveu de nos adversaires , un ordre de vérités dont notre entendement a une perception naturelle, invincible, inébranlable au doutej vérités nécessaires, qui sont le fonds commun de toutes les intelligences , et constituent ce que l'on appelle le sens commun; vérités que l'on ne dé-
HISTOIRE DE XA NOUVELLE IlÉliÉSIE. loi
montre point , au-delà desquelles il est impossible de remonter (1 ) . Elles sont de tous les temps, ou, pour mieux dire, elles sont avant tous les temps , et seront toujours au-delà de toute durée compréhensible : d'où vient que Fénelon , qui a si éloquemment développé ce qu'en avait dit avant lui l'élo-
(i) Par exemple , je ne puis entrer dans un douf p sérieux pour savoir que le tout est plus grand qu'une de SCS parties; si deux choses identiques avec une troisième sont identiques entre elles; qu'il est impossible d'être et de n'être pas, etc.
M. de La Mennais : « Nous croyons invincible- 'c ment que le soleil se lèvera demain ; qu'en con- '< fiant des semences à la terre, tlle nous donnera w des moissons. Qui jamais douta de ces choses? » Qui ? lui-même ; car il n'ose affirmer que son existence , donc son propre corps , soit autre chose qu'une chimère, une illusion « Le premier qui a dit : Je suis , a prononcé le plus impénétrahle mystère du symbole des intelligences humaines. ( Essai , t. II , p. 22. Défense de l'Essai ^ p. 41.)
J'observerai que les vérités morales ont un degré de certitude supérieur à celle des vérités phvsiqnc; auxquelles les miracles ont souvent dérogé. Par exemple , hi rétrocession du jour pour opérer In
i5*j HISTOIRE
ffuent éveque d'Hippone( 1 ), les nomme idées universelles , éternelles , immuables. Quelle en est l'origine et la nature , leurs classifications , leurs rapports entre elles? Faut-il croire , avec certains philosophes , qu'elles sont inhérentes à l'âme, innées dans elle, de telle sorte qu'elles contiennent originairementlesprincipes de certaines notions capitalesque les sens et l'expérience ne feront qu'é-
défaite des Gabaonites : Stetit itaque sol in medio cœli, et non festinavit occumbere spacio unius dici. { Jos. , X , 13. ) Il n'y eut pas de lever de soleil , puisqu'il n'y eut pas de couchai)t. De même pour le miracle d'Ezéchias. ( Isaîe, xxxvii, 8. F^oy. la Synapse , t. 1, p. 967.) « Tous les exemples « qui confirment une vérité générale dans Tordre « physique, ne suffisent pas, dit Leibnitz, pour éta- « blir la vérité universelle de cette même vérité; {Pensées, dans M. Emery, t. I, p. 179.) Voyez aussi M. de Maistre , Considérât, philos, sur le Christian. p. 88.
(1) Traité de l'Existence de Dieu , 1" part. , n, lu, p. 174, édit, Paris, 4726. S. August., De serm. Domini in monte , lib. ir, ch. xv. Confess., lib. xr , vh. rir.
DU LA nOUVELLK HÉnË81E, 155
veiller par suite avec d'autres? ou bien, que l'âme, entrée claiisle corps entièrement vide, et semblable, selon Aristote, à une table rase oii nuls caractères ne sont écrits , les reçoit successivement de ses rapports avec les objets extérieurs? Laissons a la métapliysique à résoudre ces problèmes , si ^le le peut (1 ) . Qu'il nous suffise d'affirmer , ce que l'on ne nous conteste pas, que nous portons au-dedans de nous la connaissance de certaines vérités qui forment l'apanage nécessaire de la raison ; que chaque individu de l'espèce humaine les trouve gravées dans son esprit, et qu'il ne saurait rc reployer sur lui-même par la réflexion sans les apercevoir , ni les apercevoir sans être forcé de les admettre. Nous les distinguons des connaissances posi-
{}) f oy. Leibiiilz , JSotiv. Essais sur l'Entendti.tent humain , \\. 4; et avant -propos , dans Pensées de Leibnitz , \mv M. Emery, t. I, p. 177. On ])eut voir ces questions clairement discutées dans les» Jjrrroiis de Philosophie de M. La Romiguière, t. II, j). 24, lî)2, 249. 11 a épuise la matière.
tives et accidentelles qu'il nous est indifférent de ne pas acquérir , et que nous ne recevons jamais sans en examiner les titres auparavant, tandis que, pour les autres, nous n'en .exigeons aucune preuve , aucune raison; ce sont des règles essentielles manifestées par nos propres lumières , lesquelles , par le seul rayon de cette raison créée qui est l'émanation de la raison incréée , nous servent elles-mêmes h acquérir et à juger toutes les autres, et à fonderies conséquences qui découlent de ces premiers principes. Il est impossible de parler de l'homme sans indiquer un Etre raisonnable, doué d'intelligence , de la faculté de connaître et de raisonner. i< Dieu , nous dit d'Aguesseau , nous « a créés capables de voir par lumière ou «par sentiment, et par conséquent il a tf voulu que je connusse par ces deux voies. « Ma raison esta mon esprit ce que mou œil « est k mon corps. Celui qui m'a créé raitf sonnable n'a pas voulu que je pissse ré-
1)K LA NOUVELLE HÉKÉSIE. 13o
« sister k ma raison lorsqu'elle se montre « à moi dans toute sa clarté (i). >> L'ange de l'école et saint Augustin l'avaient dit avant l'illustre chancelier (2).
Que leur répondra M. de La Mennais?
Que saint Thomas et saint Augustin ont été des docteurs , mais qu'ils ne sont pas des conciles.
Mais outre ces vérités sensibles U tous les yeux, n'est-il donc pas aussi une autre série de vérités également naturelles et indubitables, qui se découvrent aux intelligences les plus bornées et dominent les hommes les moins raisonnables , celles-là qui font la base delà morale, comme les axiomes généraux sont la base de la logique? Nommezles, avec les Sages d'autrefois, la loi naturelle, l'instinct de la conscience , notions cardinales, primitives, empreintes dans toutes les
(1) Méditations philosoph. 11. Descartes , Lettres, 1. I. p. 9^J. M. Lacordaire , Considér. p. 44.
(T) T. VI, p. 18. f oyez leurs témoig'nag^GS re-
130 lUSTOIHË
àmesj avec Platon et saint Augustin, images réfléchies de cette lumière substantielle *qui est Dieu et éclaire tout homme venant au monde (1); feux vivans, traits lumineux cachés au-dedans de nous , a quoi il faut bien reconnaître quelque chose de divin et d'éternel qui se montre avec éclat, surtout dans les vérités nécessaires (2); avec le grand Apôtre , le code proposé au genre humain par le souverain Législateur, imprimé par ses divines mains au fond de toutes les âmes, Opus leqis scriptum in cordihusÇô): toujours est-il qu'il se rencontre le même chez tous les hommes, malgré les variations infinies des opinions qui naissent en eux , de leurs passions , de leurs distractions ou de leurs caprices; qu'il s'est fait entendre
cueillis ])ar M. Rozavcn , dans sa réponse à M. Gerbet, p. JoO. Du Voisin, Essai polém. sur la relig. natur. chap. m , p. 388.
(1) Joann. i. 19.
(2) Leibnitz do. M. Emciy, t. I, p. J 77
(3) Rum. II, 15.
DE LA NOUVELLE IlÉBr^SIE. 157
jusqu'aux extrémités de la terre , et ne s'est pas ressenti de la confusion de Babel; la même , a-t-on répété des milliers de fois, à Rome , à Athènes , au cœur de Socrate ï;\ivant la ciguë , de Régulus en présence du féroce Carthaginois , du jeune Scipion rendant a son époux l'étrangère que lui donnait sa victoire. Alexandre, dans l'ivresse de ses brutales orgies , n'avait pas besoin que les Scythes vinssent lui apprendre son devoir dans une langue étrangère : il savait de celui-là même qui instruit les Scythes et les nations les plus barbares les règles de la justice qu'il aurait dû suivre (1). Eh ! qui le lui avait appris k lui , comme au dernier de ses esclaves? Le maître intérieur qu'on nomme Raison, qui nous fait penser encore aujourd'hui comme on pensait il v a quatre mille ans ; qui me donne h moi , comme a vous, M. de La Mennais, l'idée du désordre,
(1) Mallebpanche , Recherche de la Vérité, dans sa préface.
de l'injustice et de Poppression ; érige dans mon cœur , comme dans le votre , un autel secret k la vertu , a la religion , à la pi4*.é , quand j'ai le malheur d'en violer les saintes lois. Car, pourquoi cette indignation naturelle contre tout ce qui les blesse ? Ai-je attendu , pour m'en trouver saisi , la parole de mon voisin , et moins encore le consentement du genre humain? Pourquoi ces vives réclamations de la conscience , ces remords cruels qui arrêtent l'homme prêt k s'abandonner au vice , ou qui le punissent lorsqu'il s'est rendu coupable , si déjà l'on ne portait en soi les principes du devoir, les règles de la justice pour juger les actions qui viennent frapper nos sens? Rien n'est vicieux que pour s'écarter de l'ordre et bouleverser l'ordre. Tout dépravés qu'ils sont , iës hommes n'ont point encore osé donner ouvertement le nom de vertu au vice ; et bien que triomphant dans le monde , le vice est encore réduit à s'y déguiser
Ui: LA NOUVELLE HÉIlÉSlE. 139
SOUS k masque de l'hypocrisie ou de la fausse probité, pour s'attirer une estime qu'il n'ose espérer en se montrant à découvert. Ainsi , malgré toute son impudence , il rend un hommage forcé U la vertu , en voulant se parer de ce qu'elle a de plus beau pour recevoir les honneurs qu'elle se fait rendre (1 ). Il faut donc avoir l'idée de la règle pour juger ce qui s'en écarte ; etd'oùpeut-elle venir, si ce n'est , dit l'éloquent patriarche de Constantinople , « du Dieu qui nous a donné la (f raison pour qu'elle dissipe l'ignorance « de l'esprit , règle le jugement , lui ap- (f prenne à ne pas se méprendre sur la valeur cf des choses? 11 nous l'a donnée comme une « lumière qui doit nous diriger , comme une « armure qui nous défende contre les divers <f accidens de la vie. Mais ce don précieux « de la libéralité divine, nous le méconnais- '< sons, nous en corrojnpojis la sublime ins- « titulion , nous le mettons sous le joug des
(1) Fénelon, Kxist. de Dieu , chap. iv. sect. 3.
'< plus frivoles dissipations ; l'àme , qui en •f est le siège, est comptée pour rien. Mais a « quoi servent des soldats couverts d'armes « éclatantes d'or , quand le général est em- « mené prisonnier ? Vous décorez le vais- « seau de magnitiques peintures, et vous «f souffrez que le pilote soit submergé (1) ! » Ce n'est donc point la faute de la raison si nous tombons si souvent dans l'erreur. Est-ce sa faute si votre œil malade n'en aperçoit pas la lumière ? Ce n'est pas elle qui vous trompe , c'est vous qui vous trompez vous-même. Le Soleil de vérité, de qui émane ce rayon çui luit encore au milieu de vos ténèbres (2) ; il est immuable, infaillible ; le rayon qui s'en échappe participe h sa nature , immuable , infaillible comme lui ; mais vos ténèbres ne la comprennent pas , parce qu'elles vous aveuglent. Si l'on ne
1) Homcl. xx. in Math., t. XII de la BibUothèqu" choisie des Pères , p. 300.
(2) Joann. i. — Lua;venitininunduni,etdilexcrunt homines mftgistenebras quant lucem. f Ibid. iti. 19 )
DE LA NOUVELLE HÉKÉSIE. l-^il
pcvU point dire que l'homme se donne à lui-même les pensées tju'il n'avait pas , on peut encore moins dire qu''il les reçoive des autres hommes , parce qu'il est certain , nous dit encore Fénelon , qu'il n'admet et ne peut riea admettre du dehors sans le trouver aussi dans son propre fonds, en consultant au-dedans de soi les principes de la raison pour voir si ce qu'on lui dit y répugne.
Il y a donc une école intérieure oii l'homme reçoit ce qu'il ne petit ni donner ni attendre des hommes qui vivent d'emprunt comme lui. Dans la nuit obscure où le péché nous a plongés, quelle que soit la faible portée de notre raison et sa facilité à se laisser' tromper, quelque variables que soient ses jugemens , elle n'en reste pas moins tout ce que Dieu l'a faite. Elle n'en connaît pas moins tout ce qu'elle a appris du seul véritable Maître qui enseigne tout, et sans lequel on n'apprend rien. Les autres maîtres nous ramènent toujours dan» cette école intérieure,
142 msTOiRE
où il parle seul. « L'âme, quoiqii'unie ati (( corps d'une manière fort étroite , ne laisse •f pas d'être unie à Dieu ; et dans le temps « même qu'elle reçoit par son corps ces sen- (f timens vifs et confus que ses passions lui (( inspirent, elle reçoit de la vérité éternelle f( qui préside à son esprit la connaissance «c de son devoir et de ses déréglemens. « Lorsque son corps la trompe , Dieu la dé- « trompe ; lorsqu'il la flatte , Dieu la blesse ; « lorsqu'il la loue et lui applaudit , Dieu lui cf fait intérieurement de sanglans reproches, « et il la condamne par la manifestation « d'une loi plus pure et plus sainte que celle « de la chair qu'elle a suivie (1). » Nous pouvons refuser de l'écouter et nous étourdir ; mais en l'écoutant, nous ne pouvons le contredire. Inspiration faible et momentanée d'une raison primitive, supérieure, sii- J>rême , immuable , qui se communique avec
(4) Mallebr., Préface de la Recherche de la Vèriiê. Descartes , Principes de la Philos. , préface.
DE lA NOUVELLE nÉRÉSIE. 145
mesure à toutes les intelligences, ma raison peut faillir , soit dans les points obscurs que présente la recherche de la vérité , soit dans les fausses règles de conduite où nos passions nous engagent : elle est infaillible à la lumière de l'évidence des premiers principes et de leurs conséquences immédiates (1). Elle l'est aujugement de ses détracteurs euxmêmes, qui en appellent à son tribunal dans toutes les controverses , jusque dans celles où ils prétendent la dépouiller de ses titres. C'est la raison qu'ils invoquent , la raison qu'ils veulent convaincre et par les faits et par les raisonnemens ; enfin , pour ruiner l'empire de la raison , c'est son empire qu'ils réclament (2). Elle l'est , au jugement de saint Thomas , même indépendamment de la foi. Dans l'opinion constante du saint docteur , comme dans celle de saint Augustin ,
(1) M. Boyer, Exaine n , p. 240.
(2) M. de Cardaillac , Leçons élément, de Philos., t. I, p. .302.
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la raison individuelle ne sera pas , si vous voulez , le principe absolu de la certitude , mais un principe de certitude. Elle est infaillible , non par nature , il n'y a que Dieu qui le soit , parce que l'Etre infini possède seul la connaissance pleine et parfaite de toutes les vérités 3 elle l'est par la communication qui lui est donnée de certaines vérités, nonpas de toutes les vérités; l'infaillibilité de l'être fini consistantnon a tout savoir, mais a avoir l'intuition des vérités qui lui sont connues. Encore une fois donc, parce qu'elle se trompe quelquefois,s'.ensuit-il qu'elle doive se tromper toujours? Parce qu'étant homme, je suis menteur (1 ), s'ensuit-il que je ne puisse ouvrir la bouche que pour mentir? L'erreur, comme les autres misères de l'homme , est une suite , non de sa nature , mais du péché qui a corrompu sa nature (2) . Si donc l'homme
(1) Omnis homo mendax, Ps. CXV, 1.
(2) S. Aug^ust., De Fera Religione , cap. Lxvii.
DE LA NOUVELLE lîKRÉSIE. 1-43
pouvait s'abstenir du péché , il pourrait également se préserver de l'erreur 5 et de même que , malgré sa corruption , il peut avoir en bien des occasions l'assurance qu'il ne pèclie pas , rien n'empêche qu'il ne puisse être aussi certain qu'il ne se trompe pas en beaucoup de ses jugemens (1).
C'est ce que démontre péremptoirementle docteur Angélique , saint Thomas j et pour cela il n'a pas besoin d'avoir recours au témoignage de la foi. Il reconnaît dans la raison humaine un principe de certitude , non dans la raison générale de IVT. de La Mennais , mais dans la raison individuelle j non dans la foi qui nous vienne du dehors , mais dans la lumière naturelle que nous tenons de Dieu : Non ahhomine exterius loquente, sed a solo Deo y quinohis lumen rationis indidit , per quodprincipia cognosciîiuis, ex quihus orituv scientiœ certitudo. Dire , avec M. de La
(1) Voyez Dans M. Rozaven, Examen des Doctrines philo soph . sur la certitude , p. 'Ki,2-lo7. T. I. 10
Mennais et ses disciples , que !a foi puisse seule nous donner l'assurance de ce que nous croyons , c'est se montrer étranger k toute philosophie comme a toute théologi«^ Plus de base à la foi ; car enfin , pour qu'il soit possible de croire , il faut bien que la raison voie qu'elle doit croire. Une raison qui n'aurait en elle-même aucun principe de certitude serait par là même une raison incapable de foi, ou du moins d'une foi certaine 5 car la foi certaine suppose la connaissance certaine de l'autorité infaillible à laquelle on crèit. « L'autorité sacrée de l'E- (f glise elle-même , toute infaillible qu'elle f< est , nous dit un profond théologien de «f nos jours, n'est pas pour cela le principe « de notre foi ; elle en est seulement la règle « et le guide infaillible 5 elle nous montre (f ce que nous devons croire , mais nous (( croyons sur l'autorité seule de Dieu (i ). »
{\) M. Rozavcn, ETamen .^etc, ]). 18.
Mais n'y a-t-il encore que nos Docteurs chrétiens qui aient fait l'apologie de la raison? Nous savons trop combien M. de La Mennais et sa jeune école ont réussi a décréditer leur témoignage. Ils respectent si peu l'Ecriture sainte! pourquoi respecteraient-ils davantage les Pères de notre Eglise? Ce qu'ils étudient de préférence , ils ne s'en défendent point, ce sont ces mêmes écrivains que l'Eglise a flétris de ses censures. Eh bien ! qu'ils restent condamnés a leur tour par les mêmes hommes dont ils font leurs oracles. L'auteur du Christianisme î'aisonnahle y Locke, tant vanté par nos modernes incrédules, consulté sur les principes de certitude : « Dieu, répond-il, nous « a donné la raison comme un oracle qui « parle en son nom , que nous devons con- « sulter en tout temps, et qui peut nous in- « struire en toutes sortes de rencontres (i). »
{\) Toni. II, p. .'50 1.
Pas un seul de nos sceptiques le plus accoutumés k déclamer contre la raison et ses jugemens, Montaigne à leur tête, Lamothe Le Vayer, Bayle, Jean-Jacques Rousseau, qui n'eussent a nous fournir les textes les plus contraires a ce qu'ils avaient d'abord avancé le plus témérairement.
La raison n'est dangereuse que par l'abus que l'on en fait. Elle a ses éclipses comme la foi ses obscurités. C'est la colonne du désert, lumineuse d'un côté, ténébreuse de l'autre. « Le ciel, ô liomme! t'a donné un (f juste, un heureux degré d'aveuglement et « de faiblesse dont ta raison est le contre- « poids (i). M Mais notre auteur confond a dessein l'abus avec le principe; la raison droite , douée de perceptions claires et distinctes , avec la raison dans l'ivresse , égarée par les passions, qui, selon l'expression de
(]) 1?o^Q, Essai sur l'Homme. Pascal, Pensées, p. 45. Fénélon , Exist. de Dieti , p. 202. (édit. Paris, 18.1 J.) •
Montaigne, desbauche7it sihontensemeni la tranquillité de l'âme et le jugement de l'intelligence (1 ) .
Cette parole du philosophe français ne serait-elle pas la peinture fidèle de l'étrange argumentation où se jette notre écrivain?
A défaut du sable mouvant oii nous place la raison individuelle, il nous porte sur un terrain plus ferme, c'est la raison universelle. Quand la certitude manque a nos raisonnemens , nous la retrouvons dans l'autorité du consentement général ; c'est la qu'elle réside, expression de la parole de Dieu, infaillible comme elle. Nous avions cru jusqu'ici que cette prérogative auguste de l'infaillibilité ne se trouvait pas hors de notre Eglise catholique. C'étaient là de ces doctrines surannées dont M. de La Mennais vient nous apprendre à secouer le joug. « A moins de supposer la raison humaine c( infaillible , il n'y a plus de certitude pos-
(1) Essai da Morale, livre II.
ISO HISTOIRE
« sible; et pour être conséquent, il faudrait « douter de tout sans exception(1 ). a Etrange supplément qui nous laisse sans point d'appui , et à la place d'un flambeau , quel qu'il soit, ne nous présente qu'un nuage d'une profonde obscurité ! Cette raison générale , qu'a-t-elle de plus que la raison particulière , puisqu'elle n'est que la collection des raisons individuelles ? quels sont les témoignages de son infaillibilité? quelles en sont les preuves, quand son histoire dépose tout entière contre elle? Ce genre humain, où est-il? qui l'a vu? quel en est l'organe? « Le genre « humain , interrogé , se lait d'un silence « éternel. Il est mort ou n'est pas né 3 et les (f générations qui s'agitent entre ces deux « tombeaux condamnés U l'ignorance ne « connaissent ni leurs pères ni leur posté- « rite (2).» Pour découvrir la vérité quelque part, il faut bien que je la cherche ou que
(1) Essai, t. II, chap. xiv.
(2) M. Lacordaire , Consid,, p. 170.
DE LA NOUVELLE ïlÉftÉSIE. 161
je l'écoute j que j'aille vers elle, ou que je la laisse venir jusqu'à moi. Mais où aller, quand je ne rencontre partout que des abîmes , quand peut-être je ne suis moi-même qu'un fantôme ? Et puisqu'il n'y a plus enfin de certitude possible^ me voiFa, pour être conséquent^ réduit à douter de tout, même si j'existe!
CHAPITKE VII.
La roÂson a la certitude infaillible de son existence. Extravagance du doute universel. Axiome de Descartes : JE PEXSE , DONC JE SUIS. Sophisme de M. do La Mennais.
De toutes les vérités, celle qui se présente la première à la pensée de l'homme est celle de sa propre existence (1). Peut-on croire que M. de La Mennais parlât sérieusement quand il a dit que pour la raison de
(1) Fénélon, Traité de l'Existence de Dieu , p. 286 et siiiv. chap., intitulé Quatre premières vérités certaines.
HISTOIRE DE LA NOUVELLE HÉRÉSIE. lo3
l'homme tout était douteux, jusqu'à son existence; et que, pour en être assuré, il fallait d'autre témoignage que celui de son être tout entier qui le lui atteste? C'est la pourtant ce qu'il répète à chaque page, c'est là tout l'esprit de son système 3 et il faut après lui devenir sceptique pour ne pas tomber dans le scepticisme. Etrange logique que celle qui dirait : Prenez du poison pour éviter d'être empoisonné ! Mais que peut rechercher ou découvrir celui qui n'existe pas? Dès-lors qu'on veut penser, raisonner, croire , douter même , peut-on , sans une contradiction qui va jusqu'à l'absurde, se demander si l'on existe réellement? C'est là un f\it si généralement vrai que l'on est forcé de le supposer même pour le nier : aussi personne n'est-il assez fou pour le nier sérieusement. Je sens invinciblement que j'existe j et comme il est impossible de sentir ce qui n'est pas, il faut donc indubitablement que mon existence soit réelle ,
puisque sentir n'est autre chose qu'être ou exister. Cette vérité produit en moi une conviction si parfaite qu'il m'est impossible d'en souhaiter ou même d'en concevoir une plus grande; et dès-lors je ne saurais craindre d'être trompé. D'ailleurs, s'est-on avisé jamais de chercher un critérium de vérité pour celui qui n'existerait pas ? Ainsi donc , ou j'existe , et je veux partir de la comme d'un point incontestable ; ou je n'existe pas , et alors je n'ai besoin d'aucun moyen pour arriver à la certitude. Il n'y a pas de milieu; car vouloir en douter, ce serait nécessairement supposer et affirmer même que l'on n'existe pas('i).
Moi , pyrrhonien , je n'affirme ni ne nie
(1) Voyez, M. Boyer, Examen du Syst. ffe M. de La Mennais , p. 79. «Tant que l'homme restera u homme, quelque forcené qu'il puisse être , sera-l-il «jamais asseai fou pour se croire une chimère ? Non. « La nature lui défend cet excès de délire ; et il doute « si peu de son existence qu'il craint à tout moment « de la perdre, et qu'il fait tous ses efforts pour la «conserver. » M. Receveui-, [Observât. ,Qic,-ç. 53.)
mon existence; tout ce que j'en prononce se réduit à un peut-être. Mais vous l'avez du moins ce peut-être : or, si vous n'existez pas, qu'cles-vous? Pûen; et le rien peut-il douter ? car douter , c'est être quelque chose.
Peut-être que ma vie et mon être tout entier ne sont autre chose qu'un songe et un rêve de la nuit. Donc vous vivez et voua êtes; car le néant ne peut ni rêver ni raconter des songes (1). Vous aurez de la joie
(1) M. ^o^ev ^Examen du Syst. philos, de M. de La, Mennais,^. 79. (1 vol. in-8°, Paris, 1834. ) M. Gerbet entreprit la défense du système de M. de La Mennais dans un ouvrage publié sous le titre Bes Doctrines philosophiques sur lu, certitude, semé d'erreurs gi-aves victorieusement réfutées par M. Rozaven, 1 vol. in-S", Avignon, 1833. Il y convient que quiconque douterait s'il existe, s'il y a d'autres hommes , sHl est en rapport avec eux, s'il y a un langage, serait déclaré fou. « Et c'était là, nous dit ui) autre de ses disciples, la conséquence où M. de La Mennais voulait amener ses lecteurs. » (M. Lacordaire , Considér., p. 149. ) La solution donnée par lui-même à son problème a fait voir de quel cùte était la folie.
OU de la soujGfrance : les confondrez -vous l'une avec l'autre ? Vous avez faim ou soif : direz-vous de ce mets que vous savourez , de ce ruisseau où. votre soif vient de s'étancher, qu'ils n'étaient que fantastiques? Un précipice vient tout à coup s'ouvrir sous mes pas durant la route où je marche ; mettrai-je un bandeau sur mes yeux, au risque de m'y précipiter? Vous persisterez à me répondre que vous douiez encore que tout soit douteux, k Non, vous dira Bayle lui- « même , vous ne pensez pas ce que vous di- « tesj votre doute ne va pas jusqu'à l'anéan- « tissement de votre raison. Ce doute même, (c s'il est sincère , est pour vous un axiome , « un fait palpable qui ne me laisse plus contre K vous d'autre argument que de dire que l'on <c ne raisonne pas contre un cerveau dérangé «^ et en délire. »
Poussons plus avant avec M. de La Mennais.
« Le premier qui a dit: Je suis , a prononcé
« le plus impénétrable mystère du symbole « des intelligences humaines. Que sais-je si « je ne suis pas un fantôme, une chimère, (f si mon existence elle-même n'est pas une (f illusion? Pour la mettre a couYert des K surprises de mon ignorance , il aurait fallu (f commencer par me faire connaître Dieu, (( principe unique de toutes les existences. « Hors de cette cause essentielle , primor- « diale de tout ce qui est, ma propre exis- K tencc n'est plus que problématique. Tout « ce que ma raison m'en découvre, c'est « que je suis un être contingent, venu dans V le monde pour n'y paraître qu'un mo- « ment, et dont on pouvait bien se passer. « Or, de l'idée d'un être contingent, on ne « déduira jamais son existence actuelle ; et « tous les êtres finis ne pourraient , séparés tf de la cause première qui les a faits, ac- « quérir la certitude rationnelle de leur « existence. Demandez-le aux philosophes « et aux théologiens réunis ensemble, les
158 nisTOiRE
V preuves données jusqu'ici , tant du Chris- « tianisme en général que du dogme parties culier de l'existence de Dieu, que sont- (< elles? Toutes insuffisantes, incomplètes, t( parce qu'elles portent toutes ( celle du If consentement des hommes excepté ) sur « un principe faux. Donc la supposition ar- « bitraire de mon existence, philosophie « absurde , niaise , destructive de toute vé- « rite , et dont la solution vient aboutir au « chaos du scepticisme (i). »
Ici l'attaque de M. de La Mennais se dirige spécialement contre Descartes, et porte la discussion sur un autre point de vue, qui toutefois ne s'écarte pas du premier.
Descartes a placé son critérium de vérité dans l'évidence. L'évidence a fait luire a ses yeux cette proposition : Je pense ^ donc je suis; car pourrais-je penser si je n'existais pas? Un pas de plus, et c'en est assez
{\) Défense de V Essai , p. 159 , 163 et sniv.
DE LA NOUVELLE HÉRÉSIE. lo9
pour arriver k la démonstration : donc Dieu existe. Ce pas, il l'a fait, et le fondement est inébranlable. C'était là le point d'Arcliimède; il le saisit, et toute l'école applaudit. Vainement on se récriera après lui comme de son vivant : « Oser se vanter « d'avoir enfin découvert la seule preuve « de l'existence de Dieu , la seule voie qui « mène "a Dieu, c'est eu quelque sorte accuse ser d'athéisme le genre humain tout en- (( ticr (1). » Le même philosophe de qui nous empruntons cette objection , résolue par Descartes lui-même, n'en dira pas moins, et des milliers de voix répéteront avec lui : K Ce grand homme, on peut le dire, a régétf néré en quelque manière l'esprit humain, w lorsqu'il l'a averti de revenir sur tous les « jugemens portés dès l'enfance, lorsqu'il lui <( a ordonné de résister aux raouvemens irré-
(1) M. de La Romiyuière , Leçons de Philos., t. I, p. 279. (Paris, 1833.)
IGO HISTOIRE
« fléchis de l'habitude et aux illusions des « scnsj lorsqu'il nous a appris a soumettre les K préjugés à la raison, à nous méfier de larai- V son elle-même (1). :» Oui, sans doute, avec la mesure convenable j car il est bien loin de récuser indéfiniment le témoignage de la raison, et de la dépouiller de son caractère de certitude, quand il a pour base l'évidence. Il est étrange que M. de La Mennais, quilui doit son principe, dont il abuse, ne s'en serve que pour déprécier l'auteur. Serait-ce que la gloire du grand homme offusquerait son génie? Descartes règne dans l'école 5 il y a détrôné Aristote. Pourquoi n'aspirerait-il pas a l'honneur d'y régner k son tour ? et il faut commencer par abattre le piédestal.
Cette philosophie est niaise j dangereusej autant qu'elle est absurde.
(1) M. de La Romiguière, Leçons de Philos, t. I, p. 25G. La mémoire de Descai'tes a été vengée avec éclat par M. Boyer, p. 281 et suiv.
Un moment , téméraire censeur ! j'allais dire : orgueilleux Zoïle ! l'accusation ne s'arrête pas a Descartes seul 5 elle retombe directement sur deux de nos plus illustres Saints ; sur l'Eglise , qui a sanctionné leur doctrine par son suffrage j sur une foule innombrable de Catlioliques , qui rendent gloire a Dieu de cette preuve nouvelle ajoutée surabondamment à toutes les démonstrations de son existence. Le fameux axiome de Descartes : Je pense ^ donc je suis, pouvait n'être qu'une réminiscence. ^ De toutes les rencontres que M. Descartes a pu faire avec les anciens, dit Baillet dans sa Vie, il [n'y en a point qui l'ait surpris plus agréablement que celle de saint Augustin , qui, en matière de philosophie, est regardé comme le chef des académiciens du Christianisme. Il fut redevable a un de ses amis de la remarque qui en fut faite pour la première fois en 10^0 (i) j et notre philosophe
(1) Liv. VIII, chap. x, 'l" pftrt,, p, 535.
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l'en remercia dans les termes les plus modestes, en convenant lui-même de sa conformité (1). Elle résulte en eflfet des passages suivans de saint Augustin (2) : V Nous sommes et nous connaissons que nous sommes, et nous aimons notre être et notre connaissance ; je suis très-certain par moi-même que je suis , que je connais et que j'aime mon être. Je n'appréhende point ici les argumens des académiciens, ni qu'ils me disent : Mais si vous vous trompiez? Car si je me trompe, je suis, puisque l'on ne peut se tromper si l'on n'est. Puis donc que je suis, moi qui me trompe, comment puis-je me tromper à croire que je suis, vu cpi'il est certain que je suis, si je me trompe? Ainsi, puisque je serais toujours moi qui serais trompé , quand il serait vrai que je me tromperais, il est indubitable que
(1) LeUres, t. II, p. o63.
('2) Be Civit. Dei , lib. xi, cap. xxvi (Iraduct. de Loiiibert), t. II, p. ^iOSef suiv.
je ne puis me tromper lorsque je crois que je suis, etc. » Par cette argumentation, le saint évêque entre de plain-pied dans la preuve, non pas seulement de l'existence de Dieu, mais de la Trinité, qui en compose la mystérieuse essence, dont l'image se trouve réfléchie dans nos âmes (i ).
Il poursuit le même raisonnement dans un autre de ses livres.
Saint Anselme a soutenu la m|me opinion, renouvelée par Descartes ; et Leibnitz, qui la rappelle, est bien loin de flétrir cette doctrine des qualifications à! absurde, niaise, retombant de tout son poids dans l'aibéismc (2). M. de La Mennais n'ignorait pas sans doute que cette belle théorie avait pour auteur le grand évoqué d'Hippone.
11 ose la braver; qui plus est, il a cru, nous
■ (1) Bc Trinitate , lib. x, cap. x. Fénelon développe éloqiicmment ce% paroles dans son beau chapitre du Boute universel. ( Exist. de Dieu, p. 269 et suiv.)
(2) Ponsces (I(^ Leihn., par M. Emery, t. I, p. 83.
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dit son intime confident , M. l'abbé Lacordaire , découvrir dans cette doctrine un venin funeste et caché (\\ lia dit que ce n'était pas a l'évidence, mais au genre humain, k décider la question; c'est-a-dire qu'il a préféré l'autorité du genre humain, autorité toute humaine, à l'autorité divine conférée par Jésus-Christ a l'Eglise catholique.
Quoi qu'il en soit , car nous n'examinons pas encore ici la question , Descartes s'en applaudissait (2). « Il était si content, dit Baillet, de l'évidence de la démonstration qu'il croyait avoir trouvée , qu'il ne faisait point difficulté de la préférer a toutes celles des vérités géométriques, son principal titre à la gloire de génie inventeur. j> Parlant de ce procédé si éminemment philosophique , il disait : « C'est une chose qui de soi est si ff simple et si naturelle k inférer de ce qu'on « cloute^ qu'elle aurait pu tomber sous la
(1) Cotisidér., etc. pag. 152.
(2) Fie, -p. 606.
DE LA \01JVELLE IIÉKtSlE. IGo
(f plume de qui que ce soil. » A-t-il par là répudié les autres preuves que l'on tire du monde physique, ces preuves sensibles, en quelque sorte matérielles, dont saint Paul se sert avec tant d'avantage contre les épicuriens? Nullement; il repousse l'objection comme une calomnie dont il s'indigne, tant dans ses Lettres que dans ses Méditations (1 ). Seulement il se borne à cette preuve, parce qu'elle est la première de toutes et la plus immédiate qui se présente à l'esprit du philosophe qui procède avec ordre , et que l'homme même privé de la vue n'en a pas besoin pour, y croire. Descartes veut prouver l'être d'un Dieu par la vérité de nos facultés , et la vérité de nos facultés par l'être d'un Dieu. De cet argument : Je pense , donc je suis y dont chacun de nous porte la conscience au-dedans de soi , le philosophe français déduira par une filiation immédiate sa démonstration de l'existence de Dieu et
(1) Voyez ses £e<i;es , t. II, p. 5C3.
de la spiritualité de l'âme , clef de la métaphysique, pivot de toute la théologie, prisme lumineux ajouté aux anciennes preuves de la religion. Arnaud y voit un rempart invincible contre l'irréligion et le libertinage ; Bossuet empreint ces hautes spéculations du double sceau de sa puissante dialectique et de sa sublime éloquence (i); Fénelon y répand le charme de sa puissante onction ; Duguet , dans ses Principes de lafoi, sait y découvrir des aperçus nouveaux, et convertir le doute même sur la divinité en une démonstration triomphante de son existence (2). Attaqué du vivant môme de Des-
(1) Introd. à la Phiîos.^ chaip. iv.
(2) Duguet , Principes de la Foi , t. I, p. 45. « Je « ne puis concevoir l'idée de Dieu que je ne le con- « çoive comme un être infiniment parfait ; et je ne « puis le concevoir ainsi, que je ne comprenne dans « son idée T existence actuelle , parce qu'elle est de « toutes les perfections la première et la plus essen- « tieile. Or, c'est un principe infaillible du raison- « nement , qu'on doit assurer d'une chose tout ce « qu'on découvre dans son idée ; nous n'avons point
cartes par la mauvaise foi , il avait fini par triompher de la prévention et du sophisme. K Pour ne rien dire que de clair, «répétait le siècle entier de Bossuet, k il n'y a rien que « nous concevions plus distinctement que « notre pensée même , ni de proposition « qui nous puisse être plus claire que celle- ¥! la, : Je pense, donc je suis. Or, nous ne « pourrions avoir aucune certitude de cette « proposition , si nous ne concevions dis- « tinctement ce que c'est qu'i^/i cirey et ce K que c'est que penser; et il ne nous faut « point demander que nous expliquions ces <( termes, parce qu'ils sont du nomhre de « ceux qui sont si hicn entendus par tout le V monde, qu'on les obscurcirait en les vou-
« d'autre règle pour raisonner juste. II est donc aussi « certain que Dieu existe nécessairement , qu il est « certain que l'existence actuelle est nécessairement « comprise dans Fidée d'un être infiniment ])ar- « fait. , etc. » Tout ce qui suit n'est pas moins solide et concluant.
« laiit expliquer (1). » De ce point de départ, l'intelligence, développée par la méditation, remonte au premier Etre, qui est la source de son être, et qui produit en elle le sentiment de son existence et le type de toute vérité. De là donc la croyance nécessaire d'un Etre supérieur et la certitude de nos conceptions, doijt il devient lui-même le garant infaillible. Entraînés invinciblement par le sentiment de notre être borné vers une cause infinie qui soit le principe de tout ce que nous sommes, nous partons nécessairement de nous-mêmes, parce que nous sommes en nous , et qu'à moins de n'exister pas, c'est-a-dire, de n'être qu'un cadavre ou une brute insensible, il nous est impossible d'ignorer que nous existons. Estil besoin, pour en avoir l'infaillible certitude, de remonter jusqu'à la première des causes, qui est Dieu , pour avoir la certitude de ma
(I) Logique de Port-Royal , chap, l, p. 12, édit. Parl«, ^7o2.
propre existence ? d'attacher immédiatement l'efTet a la cause, la conséquence au principe , d'embrasser toute la chaîne des êtres pour envisager à leur sommet celui sans lequel on sait bien que pas un seul autre n'existerait, moins encore pour s'assimiler k lui , comme on nous accuse d'en avoir la prétention ? Non ', notre raison bornée ne le permet pas ; mais toute bornée qu'elle est, elle saisit cet anneau de la chaîne; elle s'y reconnaît , heureuse de s'y tenir suspendue ; elle ne s'en sépare point , elle ne dit point : Je suis celui qui est, qui a en soi le principe et la nécessité d'être : elle dit simplement avec Descartes : Je pense y je porte en moi le rayon de la divine intelligence qui m'a créé a son image j donc ye suis, et la vie qui m'a été donnée à moi, être contingent, qui n'étais pas hier et qui ne serai plus demain, je ne l'ai reçue que par émanation de cette plénitude de vie , dont seul il est la source, et qui n'appartient qu'à l'Etre
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seul nécessaire et immortel. Que M. de La Mennais se récrie : Otez Dieu de l'univers^ et l'univers n'est plus qu'une grande illusion, et comme une vague manifestation d'un doute infini; je réponds : L'idée de l'existence de Dieu, loin de s'isoler de l'idée de la mienne propre , s'y enchaîne indissolublement. Mettre la première en problème, c'est également dire que si Dieu n'existait pas y rien n'existerait : blasphème impie, extravagant aux yeux de Descartes, qui le repousse de toute la puissance de sa raison contre les athées j comme aussi jeter des doutes sur ma propre existence : criminelle absurdité que le même philosophe n'a cessé de repousser contre les sceptiques. Loin donc d'entrer pour cela dans une défiance universelle , c'est précisément ce qui nous fait conclure avec une pleine assurance qu'il doit donc nécessairement exister. Ne pouvant, encore une fois, nier notre existence sans exister déjà, tout ce qui est nécessaire
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pour en rendre raison , loin de nous ramener au doute , acquiert par là même une certitude inébranlable au doute.
Aussi tous les défenseurs de la vérité chrétienne que l'Esprit de Dieu a suscités dans tous les âges pour le soutien ou l'ornement de son Eglise , n'avaient-ils songé jamais à chercher hors de ce cercle les caractères de l'infaillible certitude. Ils ne disputaient pas k la raison ses inaliénables prérogatives j mais la voyant dans son origine et dans sa source , ils prenaient dans ses propres élémens les règles de conduite fondées sur les vérités éternelles qu'ils proposaient aux peuples. Us n'en dissimulaient pas les faiblesses ni les honteux égaremens , tant s'en faut. Ils ne songent pas à la désespérer ; non, assurément ; ils ne veulent que l'amener à la reconnaissance de ses imperfections et à l'aveu qu'il y a par-dessus elle une Raison plus haute a qui elle doit son être et de qui elle attend son perfectionnement,
alors que ne voyant plus les choses a demi, comme par un Jiiiroir et en énigme, elle les embrassera telles qu'elles sont, et dans leur plénitude. Us ne rejetaient pas la force du consentement général des peuples, témoin ce qu'en ont dit les Origène , les Chrysostôme, les Augustin, les TertuUien , mais pour déplorer les monstrueuses erreurs qu'ils y avaient mêlées , non pour s'en prévaloir contre l'excellence des autres témoignages. Mais non , savant Origène, profond Augustin , éloquent Chrysostôme , sublime Bossuet ! vous tous prophètes et apôtres de l'alliance que Dieu a daigné contracter avec les hommes pour leur apprendre toute vérité, non , vous n'avez fait que balbutier j flétris désormais du nom de Cartésiens y vous ne soupçonniez pas les premiers élémens de la philosophie ; vos preuves sont insujffîsantes , incomplètes; Celse, Porphyre et Julien l'apostat avaient eu raison de les juger telles : car voici qu'un
prêtre du dix-neuvième siècle , se qualifiant l'avocat du Christianisme, ose prononcer qu'elles ne sont rien moins que décisives , qu'elles ne forment, après tout, qu^une philosophie niaise , absurde , dangereuse , et qu'elles retombent de tout leur poids dans le scepticisme!