CHAPITRE V
Reproches faits h la raison humaine.
Que si M. de La Mennais diffère tant de l'évêque d'Avranches dans les conséquences du système qui semble leur être commun à l'un et a l'autre , combien il s'en éloigne plus encore par son langage ! Jamais le dogmatisme ne prit un ton aussi tranchant que le fait la critique du nouveau Pyrrhon. <f Rien c( de ce qu'affirme une raison qui peut se K tromper ou une raison faillible n'est cer- « tain (1 ) , « avait-il dit dès V avertissement
(1) Essai, p. 480-595. Avertiss, du t. II, p. vu.
de son ouvrage; concluant du particulier au général : parce qu'elle se trompe quelquefois , nécessairement elle se trompe toujours. «Entendez, poursuit-il dans tout le cours du livre , chaque homme parler de la raison telle qu'il l'aperçoit en lui-même ; il en vante les lumières , il en proclame l'infaillible certitude. De bonne foi , quelle confiance mérite-t-elle, cette raison si fière avec si peu de motifs pour l'être ? Misérable héritière du péché d'Adam , enveloppée des ténèbres de son ignorance et de sa corruption , esclave de ses sens et de ses préjugés , éternellement dupe de ses illusions , elle ne marche qu'au sein de la plus profonde obscurité , et ne saurait faire un pas sans donner dans un écueil. Aussi , que de mécomptes , que de honteux égaremens , et sans que l'expérience lui profite ! Son histoire , qu'estelle , que l'humiliant tableau de ses chutes et de ses erreurs? Rien de fixe ni d'uniforme dans ses jugemens : chaque individu Tinter-
prête comme il l'entend, et personne qui l'entende delà même manière. Elle approuve et condamne , elle loue et censure au hasard. Point de croyance, quelque absurde qu'on la suppose , a qui elle ne fournisse tout l'arsenal de ses captieuses subtilités. Elle dit a. l'athée qu'il n'y pas de Dieu , au déiste que tout est problème dans la religion , au philosophe qu'il s'abrutit à croire ce qu'il ne comprend pas. Pauvre raison humaine, qui se croit suffire a elle-même et se fait sa propre règle , souveraine , indépendante ! Elle prétend diriger l'homme : il faudrait qu'elle commençât par être sûre qu'il existe ; sa pensée est pour elle-même une énigme. Le peu qu'elle sait lui vient de source étrangère. Qui cherche la vérité par sa raison individuelle , n'embrasse que la nue ; pour être conséquent, il faut douter de tout (1). »
(1) Essai sur l' Indifférence , t. I, p. 3, 27. Défense, passim. Ainsi dira-t-il dans son Avenir:
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Tel que le vainqueur , de son char de victoire il chante l'hymne du triomphe , en s'admirant lui-même et insultant aux ruines qu'il a faites, (f II fallait, poursuit-il, humilier pro- <f fondement cette orgueilleuse , la pénétrer « davantage de l'obligation étroite où elle est « de captiver son intelligence sous le joug K de la foi; il fallait pousser l'homme jusqu'au « néant , l'épouvanter de lui-même , déses- « pérer toutes ses croyances , même les plus « invincibles. »
Est-ce là un vœu , une imprécation ?
La rigueur de cet arrêt, comme on le voit , n'excepte rien , pas même les croyances les plus invincibles ; ni les œuvres de cette raison si ignorante , si dépravée , qui par l'organe des Législateurs rassemblait les multitudes éparses pour les domp-
« Les vérités crues avec Faveuglement le plus su- « perstitieux par tel parti , ne sont pas plus vraies « que celles que cherche à proposer le parti con- « traire. » N. 2o4.
DE LA NOUVELLE nÉRÉSIE. 12S
ter par le frein de la civilisation; ni les admirables découvertes de la science et du génie, lesquelles, bien que mêlées à des erreurs, n'en ont pas moins répandu la lumière sur leurs traces : astres brillans jetés par la divine Providence a travers la nuit épaisse qui les environnait; ni les utiles travaux de ces hommes , la plupart inconnus de leur siècle, qui, les uns par leurs doctes veilles, ont reculé le cercle des connaissances humaines et l'ont étendu aussi loin que Dieu l'a permis, les autres, par leurs sublimes institutions, ont entretenu ou vivifié les semences de vertu , de justice , d'honnêteté , quand elles périssaient parmi le genre humain. Qui est-ce qui a fait tout cela , si ce n'est la raison ? Vous nous parlez de ses écarts ; vous oubliez ses bienfL\its. Quoi donc! la bouche de Balaam ne s'ouvre-t-elle que pour maudire? Vous comptez les liens dont elle est garrottée. Ouvrez les yeux ! N'est-ce point par le secours des ailes que
Dieu lui a données qu'elle a pu s'élancer dans les cieux, parcourir le monde d'une extrémité à l'autre, plonger jusque dans ses abîmes? Prométhée, enchaîné sur le Caucase , n'en est pas moins le Prométhée qui avait su dérober le feu du ciel. Ma citation est profane j corrigeons cette faute par la pensée d'un saint Docteur : « La sagesse ou la science , n'importe ( ces mots sont toujours synonymes sous la plume de saint Augustin), consistant dans l'union avec Dieu, et Dieu étant la raison, la vérité souveraine, a l'homme l'ignorance et la folie, a Dieu la sagesse 5 mais la raison tient le milieu entre la folie de l'homme et la sagesse et la vérité de Dieu(1). »
(1) Cum eniin sapiens sif Deo ita inente conjiinctus ut nihil interponatur quod separet ; Deus enini 'est veritas , nec ullo pacto sapiens quisquam est si non veritatem mente conjuugat , negare non possumus inter stidlitiam liominis et sincerissiniam Dei veritatem me^iicm quiddam interpositam esse liominis safieniiam. S. Aug-., De iftilit. credendi ^ cap. xv,
Heureusement la religion ne nous adresse pas d'aussi désespérantes paroles.
Dieu, en châtiant l'homme coupable, ne l'a point tout-à-fait abandonné. Il l'a chassé du jardin de délices, mais il ne l'a point déshérité de son paternel amour. Au sein de sa disgrâce, l'homme conserve d'assez beaux restes de ce qu'il fut autrefois, et laisse reconnaître en lui k quelle image il flit créé et pour quelles destinées. L'empreinte de sa sublime ressemblance avec son auteur est dégradée , sans doute , les marques de cette dégradation se montrent partout; mais le trait caractéristique de ressemblance n'en existe pas moins ; il est dans l'intelli-
t. VIII Bénéd., p. 8, 67. « Les Ecritures appellent n Dieu la raison, non-seuieinent parce qu'il est la « source de toute raison , de toute intelligence et « de toute sag'csse , mais principalement parce que « la raison de Dieu est simple comme son essence. » Saint Dcnys Taréop., dans Bihlioth. choisie des Pères, t. XIX, p. 483. Et qu'est-ce que la raison humaine, sinon une émanation de cette raison divine? {Thid.)
gence. Pvoi détrôné, qui porte encore sur le front l'empreinte inefifaçable de sa grandeur passée, il promène fièrement, à travers les ravages de sa nature , et le souvenir de sa gloire déchue, et le pressentiment de sa future réparation. Dieu n'en a point agi avec lui comme avec l'ange rebelle , qu'il a précipité dans les enfers en l'y enchaînant h la nécessité du mal : Le malheureux, il ji aime pas. Dans sa terre d'exil, l'homme pense a Dieu sans le maudire. Seul de tous les animaux a qui nos modernes sophistes aiment tant a le comparer quand ils ne vont pas jusqu'à le ravaler au-dessous d'eux, seul il connaît son Créateur, et lui rend un culte; seul il a la perception de son être et l'intelligence de sa pensée; seul il possède le sentiment, le désir et le besoin de la vérité; il l'aime et dans lui et dans les autres ; il la cherche , il l'embrasse avec joie quand elle se présente a lui ; il la poursuit jusque dans son ombre; il comprend sa voix, dit
saint Augustin, quand elle parle intérieurement à son âme (1). Il n'est donc pas oblige d'aller la chercher au dehors^ ni de la faire venir de la société ^ ni d'interroger le genre humain , qu'il trouverait muet et sourd à sa voix.
(1) Veritas sine sono intus merttihus loquitur. (S. Aug., t. II Piénùd.,!). G62.) Habet in se ipso Kertim undc non dubitat. (^Ibid. )