‹ Histoire de la nouvelle hérésie du 19e siècle :; ou, Réfutation complète des ouvrages de l'abbé de La Mennais (volume 3)Chapitre 31 sur 44 · CHAPITRE ÎI · texte numérisé non relu

CHAPITRE ÎI

Certitude du témoignage des sens et du sentiment.

Les mêmes argumens qui repoussent les objections proposées contre l'évidence, militent en faveur du témoignage des sens et du sentiment.

Avant M. de La Mennais , Empédocle , Métrodore, Leucippc, récusèrent le témoignage des sens. Pyrrlion et Arcésilas enchérirent sur leurs leçons de scepticisme : ce sont les Pères de l'école nouvelle. Les sens nous

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trompent, ne cesse-t-on de nous dire. Les sens nous trompent quelquefois , donc ils nous trompent toujours • donc ils ne nous laissent contre leurs illusions d'autre ressource que celle du doute universel. Et le même homme qui , dans son Essai sur l'Indifférence, proteste si énergiquement contre ce doute, qu'il regarde comme la plus dangereuse jnaladie du siècle , nous y replonge par l'impossibilité d'y échapper.

Saint Augustin foudroie ce raisonnement dans plusieurs de ses livres ; il le reproche aux Académiciens comme une extravagance (1). TertuUien s'exprime ainsi: «Une <f nous est pas permis de douter de la fidé- •< iité des sens , de peur que l'on n'en doute i< aussi en ce qui regarde le Christ, et quel'on cf ne dise peut-être qu'il aura vu faussement « Satan précipité du ciel , ou qu'il aura en- <f tendu faussement la voix du Père lui reh-

(1) EnchiricUoH , cap. xx , et De Civitate Dei , libr. XIX, cap, 18.

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« (iant témoignage (1). » Ce qui fait dire à run de nos premiers philosophes modernes : « Si l'homme était privé de tonte sehsibi- « lité , il serait en même temps privé de K toute intelligence; il n'aurait idée ni de « l'univers, ni de l'auteur de l'univers, ni « de lui-même, ni des rapports qui naiss'ent •< de ces idées. N'étant pas averti de son v existence propre , comment pourrait-il « soupçonner d'autres existences (2) ? » Mais rien ici de plus précis que les paroles de Pascal, qui résument toute la question : « D'oïl apprendrons-nous la vérité des faits? « Ce sera des sens , ce sera des yeux, qui en <c sont les légitimes juges , comme la raison <' l'est des choses naturelles , et la foi des

(1) De Anima , cap. \ii.

(2) M. de La Rdhiigulère , Leçons do Philos., t. Il, p. 170. Foy. surtout sa xu'' leçon, p. 303 et suiv., où il explique avec Une si lumineuse sagacifé sa théorie des facultés sensibles . intelligentes et morales, qui renverse tout le système de M. de La Mcunai? et de son école.

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(f choses surnaturelles et révélées, selon les « sentimens de deux des plus illustres Doc- « teurs de l'Eglise , saint Thomas et saint «f Augustin. Ces trois principes de nos con- « naissances , les sens , la raison et la foi , t< ont chacun leur objet séparé et leur cer- « titude dans cette étendue j et comme Dieu i< a voulu se servir de l'entremise des sens « pour donner entrée à la îoï,Jides ex au- « ditu y tant s'en faut que la foi détruise la « certitude des sens , que ce serait , au conf< traire , détruire la foi que de vouloir ré- « voqucr en doute le rapport fidèle des « sens (1). »

Nous attachons le caractère de certitude au témoignage des sens qui nous attestent l'existence des êtres ou des faits extérieurs qui sont à leur portée , toutes les fois que leur témoignage est soutenu , réglé , uniforme , et que la raison ne le contredit pas. Nous l'éprouvons en nous dès l'âge le plus

(1) P'/-oî7t/«cta/es, lettre xviii.

tendre et jusqu'à la plus extrême vieillesse. « Le plus intrépide sceptique oserait-il , de « sang-froid , s'élancer dans un précipice « qu'il aperçoit a ses pieds, se refuser les <f alimens nécessaires , sous prétexte qu'il « doit se défier de ses sens qui les décou- « vrent , et que peut-être il est lui-même « un fantôme ? Voudra-t-il jamais contester « la réalité du corps qui vient de le frapper, « et, s'il voitl'épée briller sur sa tête ou qu'il « entende gronder la foudre, rester tran- «r quille et se croire en sûreté à l'abri de ses « doutes frivoles? L'homme sent nécessai- « rement qu'il a un corps ; il le nourrit , il « l'épargne, il le soigne avec précaution; il « craint pour lui l'influence des objets exté- « rieurs qui le meii^cent, et jamais il ne « pourra heurter indifféremment tout ce qui « l'environne ; toute sa conduite et ses ac- « tions démontrent pleinement sa persua- « sion. Or, quelle peut être la cause de cette (f propension siuniverselle, de cette croyance

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K permanente et nécessaire? Notice âme elle- « même en ignore l'origine, et ne peut cl'ail- (c leurs s'en défaire malgré tous ses efforts. <f Donc c'est Dieu lui-même qui seul en est K l'auteur et qui la produit en nous pour ré- « gler nos démarches; et, alors, comment c prétendre qu'elle puisse être pour nous « une source d'erreurs et d'illusions , sans «( les faire nécessairement retomber sur Dieu « même? Ne serait-il pas contraire a sa sa- « gesse , à sa véracité , d'abandonner ainsi <( les hommes , de les entraîner même a des « méprises continuelles par un penchant « trompeur et irrésistible? pourxait-il , saps « se renoncer lui-même, être la cause de « tant d'affections mensongères? Non sans cf doute , et nécessairement il doit , en les i< produisant, nous en garantir l'infaillibilité, « ou devenir la cause efficiente de notre il- «(.lusion; il faut donc, par conséquent, « qu'elles aient un principe réel dans les j( corps qui les occasionent , et que nos sens

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« ne puissent nous tromper, au moins quand i< ils nous attestent en général leur existence. u Aussi n'est -il aucun motif de certitude <c avoué plus universellement, ni plus autlien- « tiquemerit reconnu pour infaillible • et si « l'autorité peut jamais nous assurer de rien, K elle doit, sans contredit, nous interdire « tout doute sur ce point. Il suffit de pro- « noncer, pour constater un fait, que nous « l'ayons vu de nos propres yeux ; et si l'on « n'a point a se défier de notre sincérité , i< toutes les contradictions cessent a l'ins- « tant(1). »

Les objections que l'on oppose a ces principes ne peuvent être regardées que comme des subtilités que la moindre lueur du sens commun fait évanouir.

Par exemple , on vous dira que d'habiles

(1) M. Receveur, Recherches philosopk., etc. p. 63-93. Dajjuesseavi, Méditât, pli ilos,, iv. Bergier, yîpologic de la Relig. (art. Certitude, t. II, |j. 379), Bergier , Apologie de la Religion {art. Certitude), t. II, p. 370.

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géomètres ont affirmé comme certaine telle proposition que d'autres venus après ont démentie; qu'avant Copernic, on croyait généralement et avec certitude que c'était le soleil qui tournait : aujourd'hui il est prouvé que c'est la terre. Eli! qu'importe que ce soit l'un ou l'autre? En est-il moins certain, par le rapport de tous mes sens, qu'il y a au-dessus de moi un soleil qui m'échauffe de ses rayons , sous mes pieds une terre qui fournit à mes besoins? Parce que tel géomètre s'est trouvé en défaut, en concluerez-vous qu'il n'y a rien de certain en géométrie? Il ne peut y avoir de diversité dans les opinions , ni d'erreur dans les jugemens , que sur la cause ou sur quelques circonstances du fait. Le fait en lui-même est d'une vérité immuable et éternelle.

De même , ce le sentiment est , de l'aveu « de tous les philosophes , une preuve in- « contestable des affectionsquisont en nous, « et un motif infaillible de juger avec assu-

« rance que nous les éprouvons. 11 faut, en « e£fet , que nos affections soient réelles poiu* " être senties 3 elles ne sauraient agir en nous <( et sur nous si elles n'existaient pas j et l'on « ne peut pas supposer que l'âme éprouve « un sentiment quand elle ne l'éprouve pas « en effet , parce qu'elle ne saurait sentir « et ne pas sentir tout à la fois. Et comment « se ferait-il que l'homme ne sentît pas, « quand on suppose qu'il sent réellement ? « Lorsque j'éprouve de la douleur ou de la « joie , je ne peux être trompé que dans le « cas où je n'éprouverais ni douleur ni joie ; « or, il est impossible que cela soit jamais , « puisqu'on suppose préalablement que tou- « tes ces affections sont réelles. Le doute ici « ne peut donc exister sans contradiction ; « on est obligé de détruire le sentiment pour « le convaincre d'incertitude , et par consé- « quent de le justifier dès qu'on veut leren- <f dre suspect. »

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