‹ Histoire de la nouvelle hérésie du 19e siècle :; ou, Réfutation complète des ouvrages de l'abbé de La Mennais (volume 3)Chapitre 34 sur 44 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De l'autorité.

M. de La Mennais sait bien tout ce que le mot d'autorité a d'auguste et d'imposant pour nous. Il en abuse, en le transportant à d'autres sens bien éloignés de la commune acception qu'il a dans l'ordre civil et religieux. Dans l'un et l'autre : autorité, puissance, tout vient de Dieu : omnis potestas à Deo. D'où vient que ce qui recommande k nos yeux la raison, c'est que nous y

HISTOIRE DE LA NOUVELLE n^.RÉSIE. 309

voyons le rayon de la souveraine intelligence qui en est la source ; de même ce qui nous enchaîne a l'autorité, ce qui nous la rend sacrée , ce qui lui prête , par exemple , un poids si considérable dans la cause de la vérité catholique contre les Protestans , c'est l'assurance qu'elle a son invincible fondement dans les promesses que Jésus Christ a faites a son église ; d'où nous concluons avec certitude qu'elle est infaillible.

M. de La Mennais lui-même , dans un autre de ses écrits, rendra hommage a ce principe : « Tout l'édifice du Christianisme, K ses dogmes, son culte, sa morale, repo- « sait depuis quinze siècles, et, dans les K principes catholiques , doit reposer tou- « jours, selon l'institution de Jésus-Christ, « sur l'enseignement d'une autorité divineif ment infaillible (i). »

On ne pouvait ignorer que saint Augustin et saint Thomas nous avaient laissé , sur la

(1) Delà Religion considérée , etc., p. 304.

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question de l'autorité , les écrits les plus lumineux. Nos jeunes théologiens pouvaientils se dissimuler quel poids de tels noms apportent dans la balance. Malgré leurs efforts pour essayer d'en affaiblir l'autorité, sous le prétexte , disent-ils , que ces saints Docteurs n'étaient pas profondément versés dans ces matières, ils ont senti qu'il n'était pas possible de les passer sous silence , et voulu se donner le mérite de les avoir lus. Si même il fallait les en croire , ces saints Docteurs auraient pensé comme eux sur les questions de la certitude, de la foi, de la raison et de l'autorité.

IVous avons vu plus haut quelle était la doctrine de saint Thomas d'Aquin. Ecoutons à son tour le grand évêque d'Hippone : «Dieu, pour nous élever vers lui , nous a donné deux moyens , l'autorité et la raison , qui , loin de se combattre, se concilient aisément l'un avec l'autre ; car en obéissant à l'autorité, on ne s'écarte pas de la lumière de

la raison , qui nous fait voir quel est celui a qui nous croyons (1). »

Voila donc, dans la pensée de saint Augustin , deux principes de certitude bien distincts l'un de l'autre : l'autorité et la raison. Avant M. de La Mennais, aucun catholique n'avait pensé qu'il n'existât qu'un seul principe de certitude. Tous, sans exception , croyaient que , puisqu'il existe deux classes de vérités bien distinctes, dont Tune est l'objet de la science , l'autre celui de la foi, c'était une conséquence nécessaire qu'il doit y avoir aussi deux principes de certitude, l'un pour les vérités dcyô/^ l'autre pour les vérités de science. Tous disaient, avec saint Augustin : « Ce que nous comprenons, nous le devons U la raison; ce que nous croyons, nous le devons a l'autorité : Quod intelligimus y dehemiis rationi ; quod credimusj auctoriLati. »

(1) Traduit dans Pensées àQ Pascal , cli. v, p. 45 (Paris, 17'J/i). S. August., Enchirid., ch. xx.

Que l'autorité soit un moyen plus sûr a la fois et plus expéditif de parvenir a la connaissance de la vérité ; qui le conteste? Saint Augustin l'affirme sans doute en termes exprès. Elle seule, dit-il, ébranle les hommes ignorans; il ne faut que des yeux pour voir la brillante lumière qui en jaillit de toutes parts; et pourquoi? Parce que le plus simple raisonnement saisit sans nul eft'ort l'évidence des motifs qui lient les conséquences au principe, a savoir, cet enchaînement de merveilles qui ont porté, selon l'expression du même saint Augustin, notre Eglise catholique au plus haut degré d'autorité. Par-là, l'évidence devient la garantie infaillible de l'autorilé inf\illible de l'Eglise. Mais la base, où en est-elle? sinon dans la raison. Or, c'est là ce que le saint Docteur établit par cet axiome incontestable : la raison et l'autorité ne sont jamais entièrement séparées, parce que c'est la raison qui '€usi-

('J) JDe verd Relia io ne , ch. xxiv, xxv.

dère à quelle autorité il faut croire (1).

Puisque nous sommes redevables de la science à la raison, et qu'il n'y a point de science sans certitude, on croyait donc qu'il y a dans notre raison un principe de certitude.

Les Manichéens aflfectaient de ne reconnaître d'autre guide , dans la recherche de la vérité , que la raison. Leur grief principal contre l'Eglise catholique était qu'elle commandait à ses disciples de croire aveuglément , sans examen ; qu'elle avait la prétention de conduire à la vérité par la foi, c'est-à-dire, par la soumission a l'autorité seule. Même reproche de la part de Celse , si bien réfuté par Origène. Saint Augustin y répond par son traité de l'Utilité de la foi, ( de utilitate credendi , ) où il venge également les droits de la raison et de l'autorité. Nos Sectaires modernes n'adoptent de la réponse du saint Docteur que ce qu'elle a de favorable a l'autorité.. Ils

(1) Bans Ëihîioth. choidc , t. XXI, p. J20.

affectent à leur tour d'exalter l'autorité , comme si nous en méconnaissions les augustes prérogatives , et la prépondérance sur la raison , nous qui cesserions d'être chrétiens, si nous cessions de répéter avec le même saint Augustin : « S'il n'est point (( de voie qui mène plus sûrement à la sa- « gesse et au salut, que de plier sa raison a « la foi, n'est-ce pas méconnaître étrange- « ment le bienfait que nous tenons de la « protection divine, que de vouloir résister cf à une autorité qui se recommande par de « si puissans motifs (i)? » Mais lui vouloir sacrifier la raison : autre excès non moins téméraire , au jugement de saint Augustin , et c'est Ta le but constant des efforts du parti. Encore h présent, que les savantes discussions engagées sur cette matière ont mis a la portée de tous les lecteurs les ouvrages de nos saints Docteurs; les disciples de M. de La Mennais s'opiniàtrent à fermer

(1) Dans Biblioth . ckoisie,i. XXI, chap. metviii.

les yeux. Ils rie cessent de reproduire leurs argumens en faveur de l'autorité que nous ne leur contestons point, et se retranchent derrière les grands noms de saint Augustin, de saint Thomas, de Suarez, et d'autres théologiens catholiques , pour faire croire qu'ils pensaient comme eux, que c'est nous qui sommes dans l'erreur, et qui nous déclarons, aux termes du saint évêque d'IIippone, les adversaires de la vérité, coupahles d'enlever a, l'Eglise ce lustre immense j, comme parle un écrivain de nos jours , suspendu , nous dit-on , entre le ciel et la terre , pour unir les intelligences divisées. Quant a la raison, que nos saints Docteurs assimilent h l'autorité , hien qu'en la plaçant dans un rang inférieur, ils n'en persistent pas moins à la rendre suspecte, U en déprécier les jugeniens, k l'anéantir dans ses actes et dans ses rapports avec la foi. Parce que leur maître a pose pour fondement tle sa doctrine l'infaillibilité du genre humain, ils poursui-

vront sans relâche ce principe absurde, sans nul égard pour les censures qui l'ont condamné 5 ils y reviennent sous toutes les formes.

Ce privilège de l'infaillibilité , qui n'appartient en propre qu'à Dieu , Dieu l'a-t-il donné à d'autre qu'à son Eglise ? L'a-t-il donné a la raison générale du genre humain ? Quel texte de l'Ecriture M. de La Mennais alléguerait- il en faveur de son assertion ? Oii verra- t-il que la raison générale j le sens commun du genre humain nous soit présenté par Jésus-Christ et ses Apôtres comme l'oracle et l'infaillible tribunal de la vérité? A qui le souverain Législateur a-t-il donné la mission et l'ordre de prêcher son Evangile? A quelques Apôtres, non à la multitude. Qui a-t-il établi le Chef du troupeau, la colonne et le fondement de son Eglise? On l'a bien reconnu dans chacune des controverses qui , sous tant de formes différentes , ont agité le vaisseau de l'Eglise. Du temps

de rAriaiîisme , le genre humain presque tout entier, selon l'expression de saint Jérôme, semblait être du côté de l'erreur (1). Que devenait le Christianisme, s'il n'y avait eu d'autre autorité, d'autre règle de croyance que le commun consentement ? D'où le savait-on? Qui auraitpu le constater? LesAriens se vantaient d'avoir pour eux le plus grand nombre, et dans les pays où ils dominaient, il était impossible de s'assurer du contraire. Heureusement, Dieu a donné à son Eglise, pour terminer les controverses , un moyen beaucoup plus sur que ce consentement si souvent contesté et si difficile k constater. On se souvint qu'au concile de Jérusalem , où fut débattue la question des cérémonies lévitiques , saint Pierre prononça; et l'assemblée, que fit-elle? Elle se tut (2). Ce

(1) Orbis denique unirersits miratiis est se esse Arianum {Dialog. advers. Lucifer. )

(2) Act., XV. Tacuit antem omnis 7nuItifi/do. (Vers. 45.)

n'est point la multitude qui est consultée , ce n'est point elle qui prononce le jugement, ce n'est pas son autorité qui décide la question; mais elle reçoit la décision avec respect , et s'y soumet aussitôt. Les esprits, jusque-là divisés, s'unissent; il n'y a plus qu'un sentiment. Qui ne voit qu'alors ce consentement est un consentement d'obéissance? Il est le résultat de l'autorité; il n'en est pas la source. Ainsi dans la cause de l'Arianisme , ce moyen fut mis en usage pour en arrêter les progrès. Un petit nombre d'évêques s'assemblèrent a Nicée (i). Par leur organe , l'Esprit saint prononça que la Consubstantialité du Verbe est un dogme de notre foi ; et leur décision , publiée dans toute l'Eglise , devint le centre de ralliement de tous ceux qui, tenant à

(1) « Car ils n'étaient que 318, tous de l'église « d'Orient, et l'on sait combien , dans ce temps, était « considérable le nombre des é-vêques catholiques,» M. Rozaven, Examen , p. *2().

DE LA NOUVELLE nÉPj;SlE. 519

la foi catholique, avaient pu être jusqu'à ce moment indécis sur ce qu'il fallait penser des questions agitées par les novateurs. En vain dira- 1- on que les décisions des Conciles généraux elles-mêmes et celles des Souverains Pontifes sont fondées sur la foi ancienne et commune de l'Eglise ; que c'est cet accord qui en fait l'autorité 5 que l'Eglise, lorsqu'elle donne des décisions, ne fait pas de nouveaux articles de foi, mais proclame seulement la foi antique, déclare ce qui a été toujours et universellement cru, aux termes de saint Vincent de Lérins ; donc que l'Eglise elle-même n'est que la manifestation et le complément de la raison générale. Mais c'est prendre l'effet pour la cause , que de placer l'autorité dans ce consentement même , au lieu de le reconnaître dans l'action continue qui produit et conserve le consentement. Il faut donc bien s'entendre sur le mot de Vincent deLérins, que ce qui a été cru toujours en tout lieu et

par tous, est de fol catholique (1). Mais il ne faut pas croire que le saint Docteur ait eu l'idée de présenter sa maxime comme l'unique règle de la foi catholique , ni même comme la première j ce serait prendre une règle partielle pour la règle unique , et par conséquent contredire la doctrine catholique. La règle principale et universelle est la définition de l'Eglise , qui a souvent décidé des questions long-temps controversées et douteuses , sur lesquelles les saints Pères eux-mêmes n'étaient pas d'accord. Il est donc vrai que,, selon la doctrine catholique, ce n'est point le consentement commun ou du grand nombre qui est l'autorité , juge suprême des controverses.

La maxime de saint Vincent de Lérins, qui , comme parle Bossuet , perce au cœur toutes

(1) Nous avons emprunté cette suite de raisonnemens à M. Rozaven, dans sa réfutation particulière de M. Gerbet, fortifié par une décision rendue à Rome, sous le pontificat de Léon XII. (^Examen , p. 25 et suiv. )

DE L/\ iVOUVELLr IIÉRKSŒ. 521

les hérésies , frappe bien plus directement encore M. cle La Mennais et son système nouveau, inoui dans l'Eglise. Car enfin, d'oii vient ce Donat, et de quel ciel nous est-il tombé? demanderaient encore Tertullien et le grand saint Cyprien , en entendant cette étrange nouveauté? Elle fut inconnue a nos Pères. Il parle de consentement général comme sceau de vérité 3 et il est seul j il est d'hier , avant-hier on^-ne le connaissait pas(1). A peine autour de lui quelques disciples qui, de son aveu , ne le comprennent pas , Docteurs imberbes, faisant non-seulement profession d'ignorance , mais d'ignorer même leur ignorance (3). Le suffrage d'un si petit nombre de Clercs, est-ce là tout le genre humain avec sa raison générale ? Il existerait, ce consentement général, comment encore une fois le découvrir? A quelles

(4) Undo honatiis aut è quo cœlo ruit? — Hesternns , Hodlsnius , Terlull. p. 035, cclit. l\\^. Voyez noivc Bihliotli . choisie des Pères ^ t. III, p. "209 et.suiv.

(2) Huet, Traite do In Fnihhsse, p. 12'?. T. I. 2i

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marques le reconnaître? Quel tribunal en sera l'organe ? Quels juges prononceront en son nom ? Quel chef en publiera les décisions et les fera respecter et obéir (1 ) ? On cst-il ce genre humain , demande M. Lacordaire luimême. Qui l'a vu, qui l'a entendu (2)? Oii sont ses missionnaires , cjuel est son organe ? Je vois bien dans l'Eglise catholique ce tribunal, ce chef, ces juges , cette autorité en un mot que l'on peut consulter et qui parle , qui ordonne , qui agit et se fait obéir. Pourquoi? Parce que son divin Fondateur lui a commandé A^ enseigner ^ qu'il a doté son épouse de sa propre puissance , qu'il en a garanti l'immortelle durée , qu'il a soumis toutes les intelligences à ses décisions; et, par tous ces motifs , je suis fondé à croire à l'infaillibilité de l'Eglise catholique. Mais qui jamais avait osé dire, avant M. de La Mennais , que ce privilège eût été donné au

(1) M. Boyer, jE;rawew,p. 132,

(2) Considèr., p. 168.

genre humain ? Quelles promesses de ce genre lui ont-elles jamais été faites? Demandez-en la preuve a l'histoire : tout entière elle est muette. De l'origine des choses, descendez h travers les siècles jusqu'à l'avénement de Jésus-Christ, en prenant potir guide non pas les romans que l'on nous débite ici sur l'origine des sociétés et du langage , mais les récits bien autrement authentiques de nos saintes Ecritures. Elles ne nous parlent que d'un funeste héritage d'ignorance, de crime et de malheur, transmis par le crime d'Adam à sa postérité, que d'un joug pesant sous lequel le genre humain tout entier resta courbé pendant quarante siècles , et dont il ne pouvait être émancipé que par le sang du divin Rédempteur (1). Et M. de LaMennais ne nous parle que d'un

(i) Grave jugum super filios Adœ , Eccll., XL, 1. Voyez dans Bossuet, Elevât, mr les Mystères, t. I, }). 21)o et suiv., jusqu'à la page 330 (Edit. in-12. Pnris , 1 727 ) les suites du Péché originel.

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patrimoine cl'mfaiilibiiitc en faveur de ce même genre Immain , initié , nous dit-on , a tous les mystères de la future Révélation ! Qui croire , de l'Esprit saint ou de M. de La Mennais? Les mêmes Ecritures nous disent bien <|ue notre premier Père , au moment de sa naissance , fut mis en possession d'un grand nombre de vérités qu'il rendit communes aux familles patriarcales 3 et de la les arts et les sciences répandues dans la société humaine ; de Fa ces vastes souvenirs si profondément empreints dans la mémoire des hommes coînme sur la surface du globe et dans les entrailles de la terre , pour attester à jamais la vérité de l'historien qui nous les raconte. Mais ces lumières primitives , vous les allez voir bientôt s'effacer et disparaître dans la nuit épaisse qui d'un pôle a l'autre s'appesantit sur le genre humain. Quelques éclairs échappés de la nue ne font pas le jour; et c'est encore l'Esprit saint qui nous apprend que toute chair citait cor-

DE LA rVOUVELLE IIÉUÉSIË. 525

rompu sa voie (1 ) , et que l'image de Dieu était devenue , dans le genre humain , si méconnaissable , que son divin Auteur se repent de l'avoir fait , et se résout de le renouveler par un déluge. Le genre humain en devient-il meilleur ? Non. Ses iniquités passées se reproduisent sous des formes plus monstrueuses qu'auparavant , quand Dieu voulut se faire un peuple a part , dépositaire plus fidèle que le genre humain de la foi antique partout oubliée , portion bien faible arrachée li la corruption universelle , et toujours prête elle-même à y retomber.

Abraham paraît. Le saint patriarche ne dut pas assurément a l'autorité de la raison universelle et du commun consentement la foi par laquelle il fut justifié y puisqu'il lui fallut une vocation particulière pour en faire le père des crojans (2). Quelle était encore la situation du genre humain au

(1) G'e»., VI, 12.

(2) I{om.,i\, 3, 11. •

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temps de Moïse, des Prophètes et de toute la législation mosaïque? Une nuit profonde, où toutes les opinions erraient a l'aventure, où tous les peuples étaient égarés dans leurs voies ; troupeaux sans pasteurs, comme parle Isaïe (i). Qu'était le peuple juif en proportion de tout le reste du monde? Un faible point perdu dans l'immensité du globe, retraçant a chaque instant l'image de cette arche conservatrice de la race humaine au milieu des eaux du déluge qui l'avaient envahie tout entière. Aussi le reconnaissait-il lui-même. Le seul lieu du monde où Dieu soit connu, c'est la Judée; et pas une autre contrée n'a reçu du ciel un aussi précieux bienfait (2). Partout ailleurs qu'à Jérusalem , dans un si petit coin du monde , la plus délirante idolâtrie régna durant une longue suite de siècles, « non-

(1) IsaKe, LUI, 6.

(2) 'Notus in Jîidœâ Beus ps. LXXV, 2. Non

fecit tiiliter omni natiom, ps. CXLVII, 20.

<( seulement, dit l'Apôtre, parmi les na- « tions en proie d l'impiété et à l'injustice ^ (( mais parmi les Sages eux-mêmes égaies « dans leu7'S vains vaisonnemenSy coupables « et sans excuse cle retenir la vérité capi' tii'e (i). » L'histoire de l'humanité, a chacune de ses époques, ne fournit que trop de preuves a cette humiliante accusation. Quels monumens l'érudition de M. de La Mennais opposait-elle k l'innombrable multitude de témoignages qui la confirment ? Lui-même est obligé d'en convenir. C'est même sur ce fait incontestable qu'il établit son système contre l'aveuglement de la raison, qui, abandonnée a elle-même, s'est plongée tout entière dans un océan d'erreurs , oii la Religion et la morale avaient fait avant Jésus-Christ un si déplorable naufrage ; mais pour nous faire croire qu'elles s'étaient sauvées dans la raison générale comme dans une arche a l'abri des

(1) Rom., i, 18. Eph.,i\, 17.

tempêtes, c'est-h-dire, que , bien que chacune des raisons particulières fût sans Dieu et sans loiy le genre humain croyait "a Dieu et professait un Christianisme anticipé; c'est-a-dire, que tous les membres du corps individuellement étaient infectés de la corruption de la mort, et que cependant le corps était plein de vie. Conçoive qui pourra cette théorie. C'est la pourtant tout l'Evangile de M. de La Mennais. Nulle équivoque dans son langage : ^ La vérité chrétienne « ne naissait pas avec la Piévélation évani< gélique ; elle croissait. Jésus-Christ , ve- (f nant au monde , y trouvait toutes les M vérités établies (i). La raison, manifestée v par le témoignage du genre humain, sup- K pléait le Christianisme , avant qu'il n'eût <f paru sur la terre (2). Jésus-Christ, le Verbe K de Dieu , uni a l'intelligence, a l'esprit, h

(1) Essai, i^. 289.

(2) T. II, Frèf., p. xciv.

« la vérité, avait, dès l'origine de la société (( liiimaine , apporté dans notre nature le « fondement de la perpétuité de sa reli- « gion (1). » Donc, ce n'est pas Jésus-Christ qui a ouvert au monde les portes du salut , reconcilié le ciel avec la terre , fléchi en faveur de l'humanité le courroux de Dieu son père , écarté par son sang l'Ange préposé à la garde du paradis pour en défendre l'entrée h la race d'Adam ; et son Apôtre s'est trompé, quand il a dit que c'était là le seul nom dans qui il fût possible que les hommes fussent sauvés (2). Non; la docde M. de La Mennais est plus rassurante. Ecoutons ses disciples , qui nous en donnent la clef : « Il suffisait , pour être sauvé , de « reconnaître la croyance des premières « vérités , et tout au moins de l'existence « d'un Dieu créateur du ciel et de la terre.

(1) Essai, IX AS9.

(2) Nec enim aliud nomcn est suh cœlo daium hominibus in qtio oporteat nos salvos ficri. Act., iv, 2.

ff Parce que cette reconnaissance a toujours M été regardée par les théologiens catho- « liques comme indispensable au salut, il « faut bien croire qu'il existait avant le <(■ Christianisme un moyen perpétuel et unice versel d'en acquérir la foi infaillible (i). » Or ce moyen, quel était-il? La raison générale du genre humain.

Encore l'efficacité de ce moyen ne serat-elle pas bornée aux temps qui ont précédé la venue du Sauveur. Elle s'étend a ceux qui l'ont suivie j car le moyen perpétuel et universel d'acquérir une foi infaillible , l'auteur le déclare expressément distinct de V autorité de.V E glise ; donc, dans la pensée de l'auteur, même depuis l'institution de l'Eglise , « la foi divine serait im- (c possible sans cette autorité infaillible , « essentiellement distincte de l'Eglise (2) j » et il est visible que le genre humain est ici

(1) M. Gerbet, Doct. philos., p. 36.

(*2) M. Lacordaire , Considêr., p. 42, 43.

D£ LA NOUVELLE UEUÉSIE. 551

le principe de la foi et du salut. Ecoutons un autre disciple, l'Elisée sur qui particulièrement s'est reposé l'esprit de son maître : « Sans doute , nous dit celui-là , la vérité « est ce à quoi adhère la raison humaine j x( mais ce à quoi elle adhère partout et tou- « jours j ce sur quoi elle n'a varié en aucun « lieu ni en aucun temps ; l'universalité et « la perpétuité , voilà le caractère distinctif « du vrai. Or, oii est l'universalité , sinon « dans les croyances de tous les peuples? « oii est la perpétuité, sinon dans les i< croyances de tous les siècles ? où sont tous « les siècles et tous les peuples, sinon dans (. le genre humain ? Le genre humain est « donc le dépositaire de la vérité ; il en est « l'oracle infaillihle (1). » Et qu'on ne dise pas queM. Lacordaire désapprouve ultérieur rement le système du Maître , jusqu'à le qualifier de protestantisme. \Uex^oser en termes aussi ménagés qu'il le fait en cet endroit ,

(1) M. Rozavcn , Examen , p. 131.

n'est-ce pas en faire l'apologie plutôt que la censure? Ce qu'il blâme, c'est la trop grande extension que M. de La Meunais lui a donnée ; mais il la rend plausible par une sorte d'affectation à l'autoriser par la mauvaise application des témoignages dont il la fortifie (1). Nul doute que V universalité et la perpétuité ne soient le caractère distinctif du vrai; et certes nous sommes fondés a les revendiquer en faveur de notre Eglise catholique. Nos Doctciu's cbré tiens de tous les temps n'ont pas manqué de faire valoir pour elle cette preuve, qui la distingue si éminemment de tout ce qui est humain.

Lisez entre autres un des plus beaux discours de Massillon, qui la développe avec éclat (2). Et qu'est-ce que l'admirable discours de Bossuet sur l'histoire universelle? qu'est-ce

(1) Com'uUr., p. GO et 174. Nous y répondrons au chapitre vi.

(2) Carême , t. 1. Serm., Sur la Vérité de la Religion.

DK i.A xot vELî.r: ni':ni':sTr. OÔ5

que. le livre de la cilé de Dieu de saint Augustin? que la savante démonstration de cette yérité. Jamais homme de sens ne songera à l'appliquer au genre humain , bien que le genre hiiinalii se compose de tous les siècles et de tous les peuples . Mais nous avons encore d'autres titres de gloire à compter pour notre Eglise. On les connaît; ils sont indiqués dans tous les livres. Eh bien ! que les partisans de l'infaillibilité du genre humain osent ici établir leur parallèle entre l'Eglise et le genre humain ! Les mettre de pair l'une avec l'autre est déjaune absurdité. L'Eglise catholique a pour elle une évidence de faits solennels, irrécusables, a la portée de tous, tandis que l'autorité du genre humain n'a rien qui la constitue qu'une autorité récente , arbitraire et combattue (1). L'Eglise a pour elle la parole de son divin Maître ; de sa bouche sacrée est sortie la promesse que les portes de V enfer ne

{\) M. Liieonlairej Considérât., p. 158.

prévaudront jamais contre elle : les portes de l'enfer l'ont assaillie et se sont brisées. Qu'elle nous parle de son infaillibilité, certes elle en a le droit; mais le genre humain, oii sont ses titres de créance? Je demande quel est son organe , personne ne répond j quel est son chef, ses ministres, ses miracles , ses sacremens; tout est muet; seulement on nous dit « que son autorité (f est un fait aussi bien que l'autorité de « l'Eglise. — Du moins faut-il le prouver. (f — Non , nous ne le prouvons pas. — Mais « si vous ne le prouvez pas , comment donc « l'établissez-vous? — Notre réponse est K bien simple : nous l'établissons comme « fait, qu'il faut admettre sans preuves, sous «f peine d'être sceptique ou insensé (i). » De bonne foi , si nous n'avions a alléguer dans la cause de notre Eglise que de pareils raisonnemens , il y a long-temps que les portes de l'enfer auraient prévalu contre

(1) M. de La Mennais, Essai , W vol., ch. xrv.

elle, et réduit en poudre la colonne de la vérité.

On s'efforce de les réunir par une connexion intime qui, en les rapprochant, laisserait a l'Eglise son incontestable supériorité : « L'Eglise avant Jésus -Christ, « raison générale , manifestée par le té- « moignage du genre humain. » Par-la, l'autorité et l'infaillibilité de l'Eglise se communiquaient au genre humain. Autre contradiction , monstrueuse alliance que l'Apôtre foudroyait par ces paroles: « Quelle « transaction peut-il j avoir entre Jésus- V Christ et Bélial(A)l » Dans cette Eglise amalgamée de la sorte avec les temps d'avant Jésus-Christ, placez h côté d'elle une autorité autre que la sienne ; même en la déclarant supérieure , vous la dégradez. Comment une autorité quelle qu'elle soit, pourrait-elle être plus grande qu'une autre autorité infaiUible; l'infaillibilité étant le

(1) Qiiœconventio ChristindBelial ,ii,Coi\\ï, il.

terme extrême de l'autorité? Jésus-Christ est-il dii'isé? Son Eglise, pas davantage; elle est seule ou n'est rien. Cessez de l'appeler unej si vous lui donnez une égale ; sainte^ si vous l'associez au règne de l'idolâtrie. Est-ce qu'elle n'existait pas alors dans la synagogue et dans le peuple juif? Oui, sans doute- parce que, concentrée dans son sanctuaire, elle ne se répandait point au dehors. Que si l'universalité et la perpétuité de croyance était, dans le sens de la nouvelle école , les marques distinctives du vrai y et si la raison humaine , incapahle de rien connaître certainement, doit toujours se régler d'après l'accord général et le consentement le plus universel , le paganisme jfut donc alors la religion véritable î L'idolâtrie possédait seule la certitude inébranlable ; les cultes infâmes de Sérapis et de Molock , d'une Vénus adultère , d'un Mercure voleur, d'un Jupiter incestueux, étaient les seuls légitimes, puisque seuls ils

DE LA .\Ol\ELLE IIKRÉSIE. 557

étaient reconnus (Imiis tous les lieux de l'univers, un seul petit coin du monde excepté ! Jésus-Clirist , le vcrhc de Dieu uni à VinlelligencCj l\ l'esprit, h la véiilCj, était uni au Sabéisme de FOricnt, aux superstitions de Memphis et de Babylone , aux extravagances du poiylîîéisme grec et romain ; et l'Eglise des Démons fp.t véritablement i'Ecflise œcuménique! C'était le peuple hébreu qui avait tort de préférer ses croyances locales et solitaires a l'autorité universelle du genre humain; et Socrate , condamné à boire la ciguë pour avoir cru h l'unité d'un Dieu , était une expiation nécessaire, demandée au nom de la vérité, puisqu'elle s'exécutait au nom de la religion universelle.

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