CHAPITRE X
Messieurs Gerhet et Bautain.
M.GERBET,undesdisciplesdeM.cleLaMennais, rendant compte de la Controverse soulevée par la Philosophie moderne, et du rôle que la Théologie avoulu y prendre, y voit'un grand et puissant développement des idées auxquelles le Christianisme ne fut jamais étranger (1). M. Gerhet a raison , s'il entend par-la l'influence que le Sacerdoce eut de tout temps sur les lumières de la société contemporaine. Mais , sous le prétexte du
(1) Coup (l'œil sur la Controv. chrétienne, par M. l'abbé Gerbet, p. 84, 114, 142.
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progrès qu'auraient fait les esprits depuis trois siècles, prétendre que l'enseignement théologique a du prendre une direction nouTelle, contraire h celui qui nous fut transmis par nos plus vénérables Docteurs , c'est une prétention qui ne pouvait enfanter que l'erreur. Tel est l'unique résultat qu'aient produit les efforts de l'écrivain, pour pallier la doctrine de son maître , parfaitement appropriée , dit-il , aux besoins des esprits. L'école Lamcnnaisienne a trop oublié que le premier besoin delà jeunesse sacerdotale était une instruction solide , puisée dans les antiques traditions , et non pas dans dés systèmes arbitraires.
Analysons celle qu'il nous propose dans son écrit, publié sous le titre Des Doctrines philosophiques sur la certitude y si puissamment réfuté par M. Rozaven. Son vigoureux antagoniste le presse , l'investit de toutes parts , l'accable sous le poids de sa dialectique.
Pour remplir le vide existant dans l'en-
seignement de la Philosophie et de la Théologie, M. Gerbet remonte a la question fondamentale de l'une et de l'autre : Qu'est-ce gue la certitude; identique, selonlui,k la question qu est-ce que croire; et recherche quelle est l'essence de la foi divine. Il distingue avec raison la foi de la science, veut pour la première un témoignage infaillible , la parole de Dieu, et de plus, que ce témoignage soit transmis infailliblement: ce qui a eu lieu par la tradition universelle du genre humain. Il place le principe de foi pour les chrétiens dans l'autorité de l'Eglise , contre le sentiment des Théologiens catholiques : qui pensent que l'autorité de l'Eglise étant elle-même un des dogmes proposés k notre foi, il appartient a la raison de jnger si elle doit croire à la Révélation qui nous l'enseigne. Confondant le principe de foi avec les preuves de la Révélation , il s'en prend au Cartésianisme , qu'il affecte de présenter d'une manière inexacte, pour le mettre en opposition avec la
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doctrine catholique. Après ces préliminaires, il clierclie a établir f|iiG l'infaillibilité de la raison commune est le principe constitutif de la raison dans chaque homme , comme l'infaillibilité de la raison commune des Chrétiens est le principe constitutif de la raison du chrétien ; que l'ordre établi de Dieu pour transmettre la connaissance de la vraie Religion, étant indépendant de la volonté des hommes , a dû toujours subsister, et n'a pas cessé d'être obligatoire pour tous les hommes; que l'Eglise a dû posséder, dans tous les temps et dans tous les lieux, la plus haute autorité visible; conséquemment qu'elle a présenté avant Jésus-Christ les mêmes caractères que depuis sa venue , k savoir, l'unité, l'universalité, la perpétuité. Erreur monstrueuse qui l'enferme , comme son maître , dans l'hérésie de l'infaillibilité du genre humain.
Dans l'examen infidèle de la fameuse Conférence de Bossuet avec le ministre Claude,
il avance que les objections du Ministre , déductions rigoureuses de la doctrine cartésienne, étaient, par conséquent, insolubles pour Bossuet cartésien, et que ce prélat n'a du qu'à la maladresse de Claude son triomphe et la réputation dont il a j oui, d'avoir vie torieusement combattu son antagoniste (1) ïl juge avec la même sévérité M. l'évêque du Puy (Lefranc de Pompignan), a l'occasion d'une controverse à peu près semblable avec un ministre de Genève (2).
M. l'abbé Lacordaire lui accorde son suffrage sans nulle restriction (5). M. Rozaven lui reproche d'être le plus souvent hors de la question, d'ignorer ou de mal traduire les textes de nos saints Docteurs qui combattent ses doctrines, et de tomber dans de perpétuelles contradictions.
(1) Qu'on en lise riiisloire dans M. de Beausset , t. Il, p. 10 et suiv.
(2) T oyez-en le détail dans M. Rozaven, Examen , p. 390.
(3) Considérât.,^, ^h.
M. BAtJTAiN. M. l'évêque de Strasbourg avait confié à cet ecclésiastique la direction de l'un de ses, séminaires. Prévenu que l'enseignement que l'on y donnait n'était pas celui de l'Eglise , le prélat en témoigna ses inquiétudes par de charitables averlissemens, restés sans succès j ce qui le détermina à engager avec le Directeur une sorte de Conférence , sur le modèle de celle de saint Augustin avec Pétilien, et rendue publique (i). Elle porte sur les questions controversées par M. de La Mennais. A la première : Si le raisonnement suffit pour prouver avec certitude l'existence du Créateur et l'infinité de ses perfections, M. Bautain répond que la raison seule^ par le seul raisonnement , ne suffit pas; parce qu'étant trop bornée pour comprendre une immensité sans bornes, il lui est également impossible de la comprendre et de la connaître autre-
(1) Par une lettre pastorale de M. Tévéque de Strasbourg, 1 vol. in-8», Strasbourg, 1834.
ment qvie parla foi. C'est, dit-il, anéantir la foi que d'exalter, comme on le fait, la force de la raison , soit en philosophie , soit en théologie.
« La Révélation mosaïque se prouve-t-elle avec certitude par la tradition orale et écrite de la Synanogue et du Christianisme?
(( La preuve qui se tire des miracles de Jésus-Christ et de la tradition, en faveur de la Pvévélation chrétienne, sensible et frappante pour les témoins oculaires , a-t-elle conservé la même autorité auprès des générations subséquentes ?
(f La résurrection du Sauveur se prouvet-elle avec certitude par le raisonnement ?
A ces questions, M. Bautain répond négativement, et conclut que la foi doit nonseulement précéder, mais exclure tout exercice de la raison.
A la première assertion du Professeur, on répond par un fait décisif, que confirme l'autorité de saint Paul, k savoir : que la
connaissance de Dieu a été obtenue par un grand nombre de païens , au milieu de la nuit épaisse du paganisme, par la seule raison humaine, convaincue de cette vérité, par le seul aspect des merveilles de la création (1). Non, vous n'avez pas besoin d'un principe plus grand que l'infini pour acquérir l'idée de l'infini. « Il est vrai , avait répondu Fénelon, que je ne saurais épuiser l'infini , ni le comprendre , c'est-à-dire le connaître autant qu'il est intelligible. Je ne dois pas m'en étonner 5 car j'ai déjà reconnu que mon inintelligence est finie j par conséquent, elle ne saurait égaler ce qui est infiniment intelligible. Il est néanmoins constant que j'ai une idée précise de l'infini- je discerne très-nettement ce qui lui convient et ce qui ne lui convient pas. J\on-seulement j'ai l'idée de l'infini, mais encore j'ai celle d'une perfection infinie. Il est donc vrai, et je ne me trompe pas en le disant ,
(1) Voyez pins haut , p. '228 o( suiv.
que je porlc toujours au-dedaiis de moi , qiioidue je sois fini, une idée qui me représente une chose infinie (i). «
Sur la seconde question : Si la Révélation mosaïque ne se prouve pas avec certitude par la tradition orale et écrite de la Synagogue et du Christianisme ; le Professeur distingue dans la Révélation mosaïque les vérités de fait et les vérités divines, ou la divinité de cette R.évélation. La raison suffit, suivant lui, pour constater les premières, et nullement pour constater les secondes. Contradiction frappante , lui répond M. l'évêque de Strasbourg : « On convient que la tradition orale et écrite prouve l'authenticité des Livres de Moïse , et la vérité des faits historiques qui s'y lisent; par conséquent celle des plaies d'Egypte , du passage de la mer Rouge , de la source d'eau jaillissante du rocher, etc.; car ce sont là lies faits historiques. Que faut-il de plus pour
(i) Traité de l'exist. de Dieu, 2^ part., chap. ir, p. 295.
attester l'inspiration de Moïse ? C'est sur ces faits palpables et merveilleux que les Hébreux et les premiers Chrétiens ont reconnu l'authenticité du Pentateuque , et l'ont proclamée d'une génération à l'autre.
On lui demande si la preuve tirée des miracles pour établir la divinité de Jésus-Christ, a perdu sa force avec le temps , et si la tradition orale et écrite de tous les Chrétiens ne suffit pas pour rendre cette preuve solide , contre ceux qui nient la Ptévélation chrétienne? 11 répond : Suffisante peut-être pour les fidèles, elle ne l'est pas pour les savans, pour les déistes, et les incrédules; que s'en servir pour démontrer l'inspiration de l'Evangile, c'est faire une pétition de principes.
Qu'on lise ce qu'un de nos premiers écrivains contemporains, des mieux accrédités dans le parti, a écrit sur la certitude du témoignage, précisément dans la question actuelle (i).
(1) M. de Maistrc, Considérât, philosoph. sur lo Christianisme , chap. wn, p. S,').
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Avec non moins de hicidilé , M. i'cYcque de Strasbourg iiiterpeiie le moderne Sceptique pourlui demander où nous en serions aujour- <VIiui, si la tradition orale ou écrite avait subi quelque altération j si elle n'avait eu pour canaux que les simples fidèles ; et si elle n'eût pas été à l'épreuve des discussions de la science et de la critique. Dans l'éloignement où nous en sommes , il ne nous resterait qu'une probabilité faible et surannée sur les miracles de l'Evangile, sur i'autbenticité des Livres saints et leur inspiration , et par conséquent , sur la promesse d'assistance permanente donnée aux Apôtres et a leurs successeurs (1).
Quant à la pétition de principes reprochée il notre argument, M. Bautain a tort de s'en alarmer; elle n'existe que dans son imagination. « Dire que l'Eglise enseignante
(1) Avertisse-in . de M. révêque de Strasbourg:, en Réponse à M. Bautain , p. 40. Voyez plus liaut , p. 266 et suiv.
DE LA AOtVELLE IILUÉSIE, AiYiS
garantit et sanctionne la tradition sur les miracles , c'est intervertir Forclre des idées. Les miracles établissent la divinité de notre Sauveur et l'inspiration de ses Apôtres, Leur prédication verbale et écrite a proclamé dans l'univers que Jésus-Christ avait donné la promesse d'une assistance permanente a ses Apôtres et a leurs successeurs; voila l'origine de l'autorité spirituelle. L'invoquer ici pour prouver ce qui la prouve elle-même, c'est là la pétition de principes, le plus éclatant des cercles vicieux qui heurte le bon sens , et trahit un défaut de notions justes sur les fondemens du Christianisme (1). »
Pressé enfin sur la question : Si la raison iie précède point la foi , et si ce n'est point à elle qu'il appartient de nous conduire a la foi, M. Bautain échappe par la négative, et s'esquive dans une, •obscurité oii il est difficile de le suivre ; ressource familière au parti, pour avoir le droit de dire qu'on ne
(1) Le iiicme, ibid., j», 25.
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les comprend pas. Un seul mot de saint Paul tranclie la difficulté : « Je sais , dit le grand Apôlre, à qui j'ai donné foi; scio cui > credidi(\). » Il avait donc la connaissance, la science certaine des raisons qui l'avaient porté à croire. Chez lui la raison avait évidemment précédé la foi. Oii en serions-nous si , comme parle saint Augustin , V évidence n'avait contraint l'univers à embrasser la foi chrétienne? Jésus-Christ avait dit : Si vous ne croyez pas à mes paroles ^ du moins croyez à mes œuvres (2). Croyez à mes paroles, pourquoi? Parce que mes œuvres, qui sont celles duTout-Puissant,attestent que mes paroles sont celles du Dieu qui est la vérité. Il n'était pas difficile de reconnaître dans la doctrine de M. Bautain sa généalogie directe avec celle de M. de La Mennais. Le progrès y était sensible. Elle tend à ruiner tous les fondemens du Christianisme , en
(1) I Tim. I, 12.
(2) Joann,, x, 38.
ébranlant ceux de la tradition, la ccrtiludc des miracles , l'autorilc de l'Eglise < lier même. Dans son système, il devenait impossible de prouver la divinité de la R.eligion, puisque la raison n'a pas assez de force ni assez de clarté pour nous guider avec certitude à la Révélation faite aux Juils par Moïse , aux Chrétiens par notre adorable homme-Dieu. Ou est l'hérésie , si elle n'est pas dans les propositions avouées, proclamées par M. Bautain : que toutes les prc^ivcs déduites du témoignage des Apôtres et de l'Eglise ne sont, pour la raison incrédule, que des témoignages humains, que des discours humains, n'ayant ni la vertu, ni l'autorité nécessaires pour imposer la foi ; qu'il serait téméraire d'entreprendre de prouver rationnellement à un déiste la vérité de la résurrection de Jésus-Christ 3 que dcîs témoins auriculaires ne peuvent obtenir qu'une probabilité plus ou moins haute , et que , comme celle probabilité va sans cesse s'af-
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fiiililissant, de main en main, d'une génération à l'autre , on pourrait soumettre au calcul cette décroissance graduelle, et déterminer d'avance l'époque oii la probabilité doit dépérir et s'éteindre ; qu'a moins de pouvoir bien expliquer ce que c'est que la nature, il est impossible de juger si les faits extraordinaires que nous désignons par le nom de miracles répugnent à l'ordre général, ou s'ils n'en sont pas peut-être des manifestations plus éclatantes, des développemens plus énergiques. Celse , Porphyre , Julien, dans l'impuissance de nier les miracles de Jésus-Christ et de ses Apôtres, les attribuaient de même h. des causes naturelles e! aux secrets de la magie. Et ces erreurs ont trouvé des apologistes; on les soutient, onlespropage contre l'autorité du Supérieur ecclésiastique ; on se révolte a la fois contre ses paternels avertissemens, et contre l'évidence de SCS démonstrations ; on s'opiniâtre a charnier d'outrasfes etl^la raison et ses or-
ganes, la science et ses plus respectables dépositaires. On donne le signal aux plus monstrueuses erreurs. On viendra nous dire que l'Eglise n'est invariable que « dans Vidée de « Dieu, éternelle et immuable, du moment « que la Révélation l'a fixée dans le cœur w de l'homme j mais qu'il n'en est pas de «même de sa discipline, laquelle varie, « se modifie, selon les besoins des temps. » Ainsi, a l'exception d'un seul dogme , de ce qui tient essentiellement à la nature ou à Vidée de Dieu, tout dans la Religion peut varier et se modifier selon les hesoins des temps. Les dogmes de la spiritualité et de l'immortalité de l'àme , du péché originel , de l'éternité des peines et des récompenses, les préceptes et les conseils de l'Evangile, toutes choses qui ne tiennent pas essentiellement a Vidée éternelle et immuable de Dieu, peuvent varier et se modifier selon les circonstances! De ces modifications progressives dépend la régénération du monde j
car c'est là, nous dit-on, l'enseignement qui assure au clergé catholique les moyens les plus efficaces pour seconder le mouvement des intelligences !
Quelque égard que nous devions à la personne de M. Bautain et de M. de La Mennais, pouvons-nous ne pas appliquer a l'un et à l'autre le jugement que le grand saint Augustin a porté de l'hérétique en général , et de celui qui s'est laissé surprendre par ses artifices? « L'hérétique est, dit-il, l'homme « qui s'engage dans des opinions nouvelles « et erronées, par quelque intérêt humain , V par des vues d'amhition et de gloire ; l'au- « tre est celui qui s'attache au parti de l'hé- « résie, séduit par une fausse apparence de « vérité ou de piété ('l). ;»
M. Bautain diffère de M. de La Mennais en ce qu'il va plus loin encore. Ce dernier admet , comme preuve unique de la certitude, le témoignage des hommes, qu'il con-
(1) D ixnii Biblioth. chois, des Pères, l. XXI,p. 112.
fond avec celui de Dieu, et veut que sa règle du sens commun soit la même que celle de l'Eglise catholique. Le professeur de Strasbourg ne voit de certitude que dans la foi divine. S'il y avait des degrés dans l'absurdité, nous dirions que celle du Professeur alsacien surpasse celle que nous trouvons dans le système du Philosoplie breton. Tous deux ont voulu humilier et abaisser la raison humaine; et, au lieu de l'abaisser, ils l'ont anéantie (1).
(1) Réflcx. de M. Clatè , en réponse , etc., p. 24. Strasbourg , 1834.