‹ Histoire de la nouvelle hérésie du 19e siècle :; ou, Réfutation complète des ouvrages de l'abbé de La MennaisChapitre 14 sur 24 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

DU LIVRE INTITUL^ : PAROLES DLN CROYANT.

Un livre a paru sous le titre : Paroles d'un Croyant j sans nom d'auteur k la vérité; mais pouvait-on s'y méprendre , quand la voix publique le déférait à M. l'abbé de La Mennais, comme au seul écrivain capable de l'avoir produit ; quand lui-même , bien loin de le dissimuler, l'a manifestement reconnu , tant par sou silence que par la

86 HISTOIRE DE LA NOUVELLE nÉRESIE.

résolution exprimée d'en soutenir opiniâtrement toutes les maximes (1 ) ? Livre peu considérable par le volume , immense par sa perversité (2) , a dit le vénérable pontife qui occupe si dignement la chaire éminente , mère et maîtresse de toutes les Églises ; livre qui n'est , au reste , que le sommaire de ses précédentes productions , et surtout de son Avenir y continué , ainsi qu'il l'avait annoncé dans l'acte de sus/^nsion de ce journal (5).

Le livre se compose de quarante et un chapitres , dont nous allons exposer l'analyse.

(1) Lettre de M. de La Mennais , à M. de Tertanguy , dans l'Univers religieux, n. 'J85.

(2) Encyclique du 25 juin de N. T. S. P. le pape Grégoire XVI. Rapportée à la fia de cet ouvrage.

(3) Avenir, n. 395.

La première parole échappée a l'écrivain, c'est l'hymne de la foi chrétienne , la proclamation du plus auguste de nos mystères , l'invocation a l'adorable Trinité ; la parole par laquelle l'Apôtre veut qu'il soit préludé à tous les actes de la vie (1). « Au nom du (f Père , du Fils et du saint Esprit (p. 3).»

(1) lCor.,x,31.

88 HiSTOIKE

A ce nom sacré, ajoutait baiiitPaul, tout genou fléchit au ciel, sur la terre et dans les enfers (i). M. de La Mennais s'est-il montré docile aux sublimes inspirations qu'il communique? Ses lecteurs , transportés par lui près delà crèche duSauveur, assistent à la ^eco^^e création y qui signala Theureux avènement annoncé au monde par le diviïi cantique : cf Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieux , (f et paix sur la terre aux hommes de bonne « volonté ! (2) » Est-ce encore l'ambassadeur du Très-Haut, un nouveau député de la milice céleste qui vient le faire retentir k nos oreilles? « Que celui qui a des oreilles en- « tende ; que celui qui a des yeux les ouvre « et regarde ; car les temps approchent (5). »

L'Archange , envoyé sur la terre , apportait une nouvelle qui allait être pour tout le peuple un grand sujet de joie : (4) « Le Verbe

(^J)PLil., II, JO.

(2) Luc, II, 14.

(3) Paroles d'un Croyant ,\^. A. Matth., xi , ïô.

(4) Luc, II, 10.

DE L'A NOUVELLE HÉRÉSIE. t)9

« fait chair venait répandre la semence di-

i< vine , fécondée par son Esprit saint. Les

« hommes l'ont vue fleurir ; ils ont goûté de

« ses iruits , des fruits de l'arbre de vie , re- « planté dans leur pauvre demeure (p. 4), »

avec l'assurance d'une immortelle durée. En effet la divine semence , faible au commencement , est devenue tout à coup un grand arbre , où toutes les nations du monde , qui d'abord l'avaient méconnu, sont venues chercher un ombrage hospitalier (1). Plusieurs, il est vrai , l'ont déserté j le plus grand nombre n'a pas cessé de se reposer sous ses rameaux. L'oracle l'avait prédit, que l'Eglise naissante a Bethléem avec son tout-puissant Fondateur, serait bâtie sur la cime d'une haute montagne , d'où elle serait accessible a tous les regards, et que vainement les flots déchaînés se soulèveraient contre l'édifice immortel. De la s'était répandue sur tous les peuples du monde la lumière de la vérité , toujours vive , inaccessible k Terreur, (1) MaUh. XIII, 32.

00 lUSTOIIVE

fondée sur la parole qui a dit que les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle{\ ). Promesses illusoires ! Nos pères ont vu le soleil décliner; la terre est j^edevenue ténébreuse et froide (pag. 5). La nuit a succédé au jour le plus brillant ; nuit sombre, où Luther et Calvin entrevirent encore quelques restes des primitives clartés : le Croyant n'y découvre je ne sais quoi qui n!a pas de nom y avilie qu'elle est par un long esclavage : Eglise des temps modernes qui , dans nos folles espérances , nous apparaissais brillante de jeunesse et de beauté , à jamais exempte de ride et de tache (2), Eglise qu'illustrèrent les vertus et le génie des Charles Borromée et des François de Sales, des Vincent de Paul, desBossuet et des Fenélon, des Gerdil et des La Luzerne, des Benoît XIV, des Clément XI et des Pie VI ! voilez votre front, et allez vous

(1) Isa., H , Lx. Matth., xi , 18.

(•2) Bph., v,27.

ensevelir tout entière dans le sépulcre où dort le Dieu qui vous promit son assistance jusqu'à la consommation des siècles.

A la suite d'une révolution qui avait transporté la couronne impériale dans une autre famille , le Pape saint Grégoire-le-Grand , écrivant au nouveau Prince , commence sa lettre , ainsi que M. de La Mennais a fait son livre , par ces paroles : « Gloire h Dieu « dans les hauteurs des cieux , et paix sur la « terre aux hommes de bonne volonté (1).» La voix du Vicaire de Jésus-Christ s'unit aux chants des Esprits bienheureux , pour adorer les conseils de la divine Providence dans ces grandes catastrophes qui changent la face des choses humaines, pom' ramener toute gloire à celui-Pa seul a qui appartient toute puissance , et rallier toute bonne volonté dans un même sentiment de paix et d'oubli du passé. Le Prêtre du xix^ siècle imitera-t-il cet exemple? M. de La Mennais

(4) Epist. XLvf , t. Il, Oper. C(>1.; 1514.

ne rappelle ces augustes paroles que pour en faire des brandons de discorde , et accuser les conseils de la divine Providence dans l'inégale distribution qu'elle a faite des biens de ce monde , armer les pauvres contre les riches , et conséquemment les riches contre les pauvres; que pour donner le démenti aux promesses que Jésus-Christ a faites a son Eglise , et , dans la personne de saint Grégoire-le-Grand, outrager et tous les Pontifes, et tous les Docteurs de la paix et de la charité évangéliques. Un de ses panégyristes , rendant compte de ses Paroles d'un Croyant^ en convient , et va jusqu'à lui en faire un titre de gloire. <* La passion qui l'anime, >» nous dit M. L'Herminier, «< le remplit de « fureur contre les hommes. C'est après < avoir usé ses genoux et rongé son cœurj « qu'il s'est levé pour donner des accens de <c colère et de vengeance h son amour des <f hommes et de Dieu (1). ^'

(1) Revue des deux Mondes, l"' sept. 1834; p. ot)2.

Dès le début de cet ouvrage, M. de La Mennais , parodiant les paroles sacrées de l'Ecriture, s'enveloppe de paraboles, d'allégories, d'expressions figurées, empruntées aux livres de l' Ancien-Testament, et transportées a d'autres sens; artifice familier aux novateurs de tous les temps, comme Tertullien, saint Irénée, saint Bernard , l'ont reproché a ceux du leur. 11 joue l'inspiré, et, de son antre mystérieux, va faire sortir pêlemêle les hurlemens de la rage et les accens de la piété, les malédictions et les espérances. Abus. sacrilège , s'écrie le digne vengeur de la majesté de nos saintes écritures , lequel transforme les oracles de la vérité éternelle dans le langage de la sédition et de la révolte (1 ) !

Le second chapitre est une vision.

(i) Per impium Verhi Dei ahusum populi corrnmptintur , ad seditiones t« imperiis cxcitaudas. (Encyclique du 25 juin. )

Un bruit confus, vague, étrange, qui se fait entendre de tous côtés, a frappé l'oreillr du Croyant. « \,i\ terre a tressailli ; Dieu est en travail, (pag. 7,8). La nature se bouleverse; tout s'ébranle, se meut; tout prend un nouvel aspect. Des tourbillons de poussière qui se cboquent, se mêlent et se confondent, enveloppent les cités , et, passant sur elles, ils en ont fait disparaître jusqu'aux

IIISTOIKE DE LA NOUVELT.E nÊUÉSIE. 9S

ruines, (iiierrc à mort entre les peuples et les rois. Plus d'un trône est brisé , dont les débris gisent dispersés sur la terre. Lutte d'un grand peuple contre un ennemi couveri d'une épaisse armure ; c'est un combat pareil à celui de l'arcbange Michel, combattant contre Satan; il semble fi'appé a mort 3ton, il n'est que blessé j Marie , la vierge Marie l'enveloppe de son manteau, en lui souriant, et l'emporte, lui (ce grand peuple tout entier), dans son manteau, pour un peu de temps , hors du combat. « (p. 9 , 10. )

Que M. de La Mennais ait reconnu dan.s ce bouleversement du globe , dans ce nuage livide formé à l'horizon , entouré d'une lueur rouge comme le reflet d'un incendie, dans ces trônes brisés, et l'inutile résistance de ces rois palissant sous leur diadème , a l'aspect des peuples se levant en tumulte; qu'il y ait, dis-je , reconnu l'histoire de la sanglante révolution de 1790, cela peut être; nous ne prétendons pas

donner la solution de toutes les énigmes qu'il propose. Du moins, peut- on conjecturer avec plus d'assurance que l'autre partie du tableau s'applique à la révolution de 1 850 , et fait allusion à l'enfant du miracle y emporté hors du combat y par son glorieux patron, l'archange saint Michel, et vés,ÇTyé pour un temps meilleur , dans quelle espérance? si ce n'est pour ressaisir les débris du trône dispersé , et par la grossir la liste de ces Tyrans oppresseurs de leurs peuples, ajfamés de leur sang et de leurs trésors (1). Heureux présage, en vérité, et pour lui et pour nous !

Quoi qu'il en soit, l'espoir de ce retour fortuné adoucit pour un moment l'aigreur de ses préventions , et fait luire à ses yeux ' l'aurore du merveilleux changement qu'il décrit au chapitre suivant.

Mais quel est ce peuple , portant le signe du Christ sur le cœur? (pag. 10. ) Quel est

(1) Parolps d'un Croyant, pag. 1-5, 69, 117.

DE LA NOUVELLE nsîUÉSIE. 97

ce vaste édifice élevé à une grande hautcii^ dans les airs, et surmonté de ce même signe du Christ qui se distingue à peine, parce qu'il 'est couvert d'un voile noir. Que nous désigne-t-on par ces mystérieuses paroles? Est-ce la France? est-ce l'Espagne ? est-ce l'Italie ? car certes , dans la pensée de M. de La Mennais , ce ne peut être ni la France ^i f 'Angleterre , ni l'Allemagne , ni le nord de l'Europe , dévorés lentement par le despotisme , Tanarchie et l'athéisme, qui partout ont desséché les sources de la vie sociale et religieuse? Davus suniy non OEdipus.

Je ne devine pas davantage quel est ce troisième peuple sur lequel six rois ont mis le pied j et toutes les fois qu'il fait un mouvement, six poignards s'enfoncent dans sa gorge (p. 10), sans que tant de blessures l'arrachent a la vie. Réminiscence de la fiction célèbre qui expliquait les éruptions de l'Etna par chacun des mouvemens que le T. ni. 7

98 insTOiRE

c^ant Encelade , enchaîné sous le volcan ,

imprime a la Sicile.

Pourtant le voile se soulève. — Fils de l'homme que vois-tu encore? — Il a vu l'Orient gui se trouble en lui-même. A l'aspect de ses antiquej palais qui s'écroulent , et de ses vieux temples qui tombent en poudre , il cherche d'autres grandeurs et un autre Dieu (Ibid.). Veut-on âÊe que l'empire du Croissant chancelé , que l'Islamisme est abattu ?

L'Occident, le Septentrion, régénérés on ne sait comment, enfantent des générations nouvelles , pareilles h celle que la fable fait naître des dents du monstre immolé par Cadmus , Populi incvementafuturiiy).

Au Midi, des races affaissées sous je ne sais

quelle îualédiction (2) , se relèvent sous le

(1) Ovid., Métamorph., lib. m, vers 193.

(2) Pour le connaître, il lui aurait suffi délire le livre de la Genèse; il y aurait lu la malédiction pornoncée par Noë contre la postérité de Chîim : « Que

double étendard de la croix et de la liberté. Satan a fui, et le Christ, entouré de ses Anges, vient régner (p. 12).

De quel règne du Christ esl-il question ? Il en est de deux sortes, demandés h la fois par les paroles de l'oraison dominicale : Que votre règne arrive ^ dans le temps, et après les temps. Dans le temps, par la reconnaissance de sa Divinité et la propagation de son Evangile dans tous les lieux du monde , l'obéissance à ses saintes lois , et la soumission de tout notre être h son souverain empire. Après les temps, nous demandons que tous ceux qui lui auront obéi sur la terre , commjB fidèles sujets, soient réunis tous ensemble avec lui dans son éternel royaume. Voila, disons-nous avec les Pères, le règne de Jésus-Christ qui a été prépaie pour les siens dès V origine du monde(\ ); et chaque jour nous exprimons le vœu qu'il arrive, et qiVilne se

« Chanaan soit maudit ^ et qti'il soit l'esclave des es- « claves envers ses frères. » ( (reii. , ix, 2 j. ) (1) Mattli., XXV, .•>4.

fasse pas attendre. Mais nous croyons aussi que l'avènement de ce règne de gloire , réservé à l'éternité, sera précédé par des signes avant-courèurs, qui nous sont prédits pai* les saints oracles(1 ). De bonne foi , ceux dont nous parle M. de La Mennais sont-ils ceux que nous annoncent les Prophètes et les Evangélistes?

(1) Matth., XIII, 7 et seq.

Origine de lyoyliité. « Les habitans de « la terre étaient heureux ; ils vivaient en *( frères , quand le Serpent séducteur de la « première famille, et corrupteur de la race « humaine, se glissa au milieu d'eux : il fixa « sur plusieurs son regard puissant , et leur « parla a l'oreille. Après avoir écouté la pa- « rôle du Serpent, ils se levèrent et dirent : « Nous sommes rois. Et le soleil pâlit , et la

« terre prit une teinte funèbre, comme celle « d'un linceul qui enveloppe les morts. Ce « fut comme un jour où l'abîme rompit " ses digues , et oii déborda le déluge des « grandes eau'k. Et ceux qui dirent : Nous tf sommes rois, prirent un glaive, et sui- « virent la Peur de cabane en cabane. Les « peuples tremblans, glacés par la peur, (f se laissère/it charger de fers , eux , leurs « femmes et leurs enfans; etceux qui avaient V dit : Nous sommes rois, creusèrent comme « une grande caverne , et ils y enfermèrent « toute la race lium^ie, ainsi qu'on cn- « ferme des aiiimaui^^ans une étable. »

Mettez M. de La Meiinais en présence de toutes les histoires et de tous les monumens : soilt-ce la les notions qui nous ont été transmises de l'origine des gouvernemens parmi les hommes? Creusez le plus avant possible dans les temps anciens : ce n'<3st point parmi lès habitans de la terre que vous rencontrez

l'image de l'innocence et de la félicité primitives dont la mémoire s'est conservée dans les chants de la poésie , sous le nom A!âge d'oh'. Dépossédée du paradis où le Seigneur l'avait placée , la première famille du genre humain ne tarda pas à suhir tous les effets du terrible anathème provoqué par sa rébellion. Un fratricide commence cette longue chaîne de forfaits et de calamités qui composent ses annales et fatiguent la clémence du ciel. Etait-il possible d'oublier que sa justice fut contrainte de châtier par l'inondation universelle le déluge de crimes toujours croissans dont la race humaine était souillée (i ) ? Jetée hors de toute règle par l'anarchie des passions , la société sentit le besoin de renoncer k l'usage illimité de sa* volonté pour mieux assurer son indépendance, et a se donner, avec des lois , une forme de gouvernement. La première dont il soit parlé dans l'histoire , est

(1) Gcn., VI, ij.

le gouvernement monarchique. C'est, sans contredit, le plus anciennement etle plus universellement établi : l'Ecriture l'atteste (1). Les plus anciens peuples dont il ^oit parlé., les Babyloniens , les Assyriens , les Egyptiens , les Elamites , les nations qui habitaient proche du Jourdain et dans la Palestine étaient soumises a des rois. L'histoire profane s'accorde en ce point avec les livres saints (2). Homère exalte toujours les prérogatives de la royauté et les avantages de la subordination (5). Ce poète ne paraît pas même avoir eu l'idée d'aucune autre forme de gouvernement. Durant cette longue suite de siècles dont les Chinois se vantent , ils ne peuvent concevoir ce que c'est qu'un état républicain. On en peut dire autant de

(1) Gen., X, 10. I. Rcg. viii, 30.

(2).Plato, de Legib., 1. iv, p. 8'29. Ârist , rh Reptihh, 1. ij c. Il; 1. m, c. XV. Polybe, lib. vr. init. Oie, (le Lcr/ih., lib. iii, n. 2. Dyonis. Halic, 1. v, p. .336.

(3) lliacl., lib. ii, vers 204 et siiiv.

DE LÀ NOUVELLE HÉRÉSIE. iG6

tous les peuples de l'Orient (1). Ajoutons que toutes les anciennes républiques , Athènes , Rome, etc. , ont commencé par être soumises au gouvernement monarchique.

A quelles causes faut-il rapporter cet assentiment général des peuples en faveur de la royauté ? Est-ce à la secrète inspiration du Serpent tentateur, à l'orgueilleuse ambition de quelques hommes , et a la servile pusillanimité des autres ? Pourquoi donc l'Ecriture , qui nous raconte avec tant de détails le funeste dialogue du Serpent avec la trop crédule mère du genre humain , les discours insolens de Satan dans l'assemblée des Anges, et son entretien avec Jésus-Christ dans le désert (2), a-t-elle gardé le silence sur cet événement? Quelles révélations particulières ont pu l'apprendre à M. de La Mennais? Dans cette haute antiquité , le premier roi connu depuis le dé-

(1) GoguetjfZrî rOrigine des Lois^ etc., t. i^p. 21.

(2) Job., I, 6. — Matth., iv,3.

toc HISTOIRE

luge fut Nemrod , de qui la Genèse dit qu'il commença k être puissant sur la terre , et qu'il y fut renommé comme un violent chasseur , fondateur de Babylone , dont il fit la capitale de son royaume (1). 11 est permis de croire qu'il dut à cette qualité son élévation. La terre, couverte de forêts, et peuplée d'animaux féroces , était dangereuse a* ses habitans 5 il fallait être continuellement en garde contre leurs attaques. Un homme, qui réunissait les talens néces' saires pour les détruire , devait être alors extrêmement considéré. Nemrod , par ses chasses utiles à toute la contrée de Sennaar, s'y rendit célèbre. Bientôt il en vit les habitans se rassembler k ses côtés. Etant souvent k leur tête , il les accoutuma insensiblement k recevoir et k exécuter ses ordres , et par le consentement tacite de ceux qui s'étaient mis sous sa conduite , il resta leur chef. C'est ainsi que , vraisemblablement ,

(1) Gen., x,9, 10.

il parvint à fonder le premier royaume que nous connaissions.

Ce qui justifie cette conjecture , c'est le récit qu'Hérodote nous a transmis d'un fait qui , quoique d'une date bien postérieure , peut aussi faire juger des motifs qui auraient déterminé les peuples k établir le gouvernement monarchique.

« Les Mèdes, après avoir secoué le joug « des Assyriens , furent pendant quelque « temps sans aucune forme de Gouverne- « ment. Us ne tardèrent pas a être en proi^ « aux désordres et aux excès les plus crians. « 11 y avait alors parmi eux un homme très- « sage et très-prudent, nommé Déjocès.

« Les Mèdes le prenaient souvent pour jute ge de leurs différends. Déjocès écoutait « les plaintes, €t terminait les disputes. Ses « lumières et son intelligence lui acqui- K rent bientôt l'estime générale de la con- « trée. On venait même des autres par- « ties de la Médie , implorer son secours.

«f Mais accablé par le nombre des affaires « qui augmentaient chaque jour, il prit le K parti de se retirer. On vit renaître aussi - « tôt les troubles et le désordre , les Mèdes « alors tinrent conseil, et reconnurent que « le seul moyen de remédier aux maux de « l'État était d'élire un Roi. Le choix tomba K d'une voix unanime sur Déjocès. (1) »

Si la reconnaissance avait fait les dieux , pourquoi n'aurait-elle pas fait les rois ?

Les hommes qui avaient vu une image du royaume dans l'union de plusieurs familles sous la conduite d'un père commun , et qui avaient trouvé de la douceur dans cette vie, se portèrent aisément à faire des sociétés de familles sous des rois qui leur tinssent lieu de Pères (1). Tous les publicistes l'ont proclamé à l'envi : la première idée de commandement et d'autorité humaine est venue aux hommes de l'autorité paternelle. « Tout « le monde, a dit le grand Bossuet , a com-

(1) Lib. 1, n. 97 et suiv.

« mencé par des monarchies j et presque t( tout le monde s'y est conservé comme « dans l'Etat le plus naturel. Aussi avons- K nous vu qu'il a son fondement et son mo- « dèle dans l'empire paternel, c'est-a-dire « dans la nature même (1 ) ((

M. de La Mennais irait-il jusqu'à croire qu'il ait fallu que le Serpent parlât à l'oreille des Patriarches de la race humaine pour leur insinuer la pensée de commander à leurs enfans , et a ceux-ci d'obéir a leurs parens , de les révérer comme l'image de Dieu lui-même?

Qu'il ose venir déchirer le contrat sur lequel les hommes, si ce n'est Dieu luimême , ont fondé le principe de la royauté ,

(1) Bossuet, Polit, sacrée, liv. ii, art, 1, propos. IV, t. \\l, édit. in-4, p. 327 : « C'est pour cela, « apparemment, que les anciens peuples de la Pa- « lestine appelaient leurs vois Abimelech, c'est-à-dire, « mon père le roi. Les sujets se tenaient tous comme « les enfans du prince; et, chacun l'appelant mon « père le roi , ce nom devint commun à tous les « pays. »

qu'il voie un jour de deuil dans celui où les premières sociétés consentirent a se soumettre a des hommes chargés par elles de leur rendre la justice , et de les défendre contre l'ennemi du dehors ou du dedans : il suffirait pour le confondre de lui opposer l'unanimité des témoignages et la seule nécessité de l'institution. C'était là ce qu'invoquait le peuple hébreu dans la demande qu'il fît d'un Roi au Seigneur : « nous vou- «f Ions , répondit-il k son Prophète Sa- « muël , nous voulons être comme toutes ff les autres nations. Notre Roi nous jugera, «r il marchera h notre tête, et il combattra K pour nous dans toutes nos guerres (1), >» et le Seigneur voulut bien obtempérer a la demande, bien qu'il ne lui laissât pas ignorer çuel sera le droit du roi qui allait régner sur lui (2). Mais ici ce qui irrite le

(1) I. Reg., viii,20.

(2) ]l)id.,9. CVst-à-dire les inconvéniens de la puissance enmême temps que sesprérogative8.(Foy.

DE LA NOUVELLE HÉRÉSIE. lil

prêtre séditieux, ce n'est pas l'abus, c'est lafchose elle-même. « Quiconque après avqir écouté la parole du Serpent, a osé dire, nous sommes Rois ; s'est déclaré l'ennemi de l'humanité : le soleil à son aspect s'est couvert d'un crêpe funèbre ; l'épouvante et l'horreur précédaient leurs pas; et les peuples tremblans, glacés par la peur a la vue du glaive étincelant dans leurs mains , et poursuivant ses victimes de cabane en cabane, n'ont plus conservé de force que pour tomber k leurs pieds , demandant humblement des fers a leurs bourreaux.

Encore un pas de plus , M. de La Mennais ! et votre blasphème retombera sur Dieu lui - même; car il est roi , lui aussi, il s'honore particulièrement de ce titre; il l'exerce , en personne , sur son peuple choisi, et par ses lieutenans, sur tous les autres peuples du monde. Et il ne craint

Puffentlorf , et la Bible de Chais, t. Y, p. 64 et suiv. )

pas que les paroles sévères du Seigneur ne lui soient appliquées , quand il disait , parlant du peuple d'Israël : « Ce n'est pas le « serviteur qu'ils rejètent, mais le maitrej « c'est moi, moi-même , qu'ils refusent d'a- « voir pour Roi, non te ahjecerunty sed me^ « ne regnem super eos . »

A la doctrine de M. de La Mennais , opposons celle que la Tradition, exposée par un de nos plus anciens Evoques des Gaules , nous a transmise sur l'origine et l'histoire de la R-oyauté. « L'homine, nous dit le grand r saint Irénée , s'éloignait de Dieu j il (( était devenu si féroce que tous les autres (( hommes, sans excepter ses plus proches, « lui semblaient être ses ennemis. Toujours (( dans le trouble et la confusion , il se \\tf. vrait brutalement k toutes sortes de cri- V mes, aux meurtres, et a la convoitise « des richesses. Mais Dieu l'obligea de (c craindre d'autres hommes; car il n'avait K plus devant les yeux la crainte du Sei-

« giieur : afin qu'assujéti sous une puissance (f humaine et astreint aux lois du prince , (( il acquît une sorte de justice et s'abstînt « de faire du mal aux autres , au moins par « l'appréhension de l'épée qu'il voyait en- « tre les mains du Roij car, dit l'apôtre , « ce n'est pas en vain qu'il porte l'épée : il ff est le ministre de Dieu (1). »

(1) S. Iren., adv. Hœres, p. 321, édit. Bénéd.

rv

« Tous les. hommes sont frères , tous en- « fans d'un même père sur la terre qui est « Adam, et d'un même père dans le ciel « qui est Dieu. » (P. 17.)

On ne contestera pas à M. de La Mennais cette vérité.

Le grand Apôtre écrivait aux fidèles de Thessalonique :

« Pour ce qui regarde la charité fra-

« ternelle , il n'est pas nécessaire que « je vous en parle dans cette lettre; puis (( que l'auteur de la nature, Dieu vous a ap- « pris lui-même à vous aimer les uns les V autres , comme étant les membres d'un « même corps (1). «

Comme il est éloquent toutes les fois qu'il parle de la Charité que nous nous devons les uns aux autres ! Comme il rappelle par l'ardeur de sa charité ce cœur que Saint Chrysostôme se plaît à nommer le cœur de tout l'univers! Sa charité à lui , on voit bien qu'elle lui vient de source divine ; pure, dégagée de toute aigreur, de tout alliage avec les passions humaines , sans acception de personnes, toujours féconde en bénédictions. Il veut , lui aussi , que chacun n'ait pas soin seulement de ce qui le regarde , mais aussi de ce qui regarde les autres (2). 11 fonde sur la commune frater-

(1) I. Thessal., iv, 9. Ephes, ii, 4.

(2) Philipp., Il, 4.

iiilé du genre humain la subordination de icus les devoirs. Qu'éerivait-t-il a ceux de Corinthe? c Le corps n'est pas un seul « membre , mais plusieurs. Que si tous -les ' mcml)res n'étaient qu'un seul membre , - où serait le corps? l'œil ne peut pas dire " à la main : Je n'ai pas besoin de votre « secours , non plus que la tête ne peut pas " dire aux pieds : vous ne m'êtes point né- " cessaircs. Dieu a mis un tel ordre dans (' tout le corps, que tous les me«nbres con- " spirent mutuellement à s'entraîder les • uns aux autres (1). >>

Saint Paul fonde sur la commune fraternité des hommes la subordination des devoirs. La conséquence qu'en tire M. de La Mennais, c'est l'égalité universelle des conditions, c'est la négation de toute hiérarchie sociale , c'est le devoir de la résistance a l'autorité sous le nom d'oppression j les rois n'étant que des loups aflamés de carnage :

U) I Cor., xn, 14-26.

« Ne soyez pas comme les moutons qui , (( lorsque le loup a enlevé l'un d'eux , s'ef- « frayent un moment, et puis se remettent « a paître. Car, pensent-ils, peut-être se « contentera-t-il dune première ou d'une « seconde proie ; et qu'ai-je à faire de m'in- « quièter de ceux qu'il dévore ? Qu'est-ce « que cela me fait a moi ? il ne me restera « que plus d'herbe (p. i9, 20). » lime semble voir, U ce cri séditieux, l'Apôtre des nations accourir du troisième ciel pour répondre : Si les pieds ou les mains disaient a la tête : nous ne voulons plus êlre dirigés par toi , que deviendrait tout le corps? Quelle fête pour le loup , si les moutons refusaient d'obéir h la voix et à la houlette du berger?

«f Quand vous voyez un homme conduit <r en prison ou au supplice , ne vous pressez " pas de dire : Celui-là est uA homme mé- K chant qui a commis un crime contre les <f hommes. » (P. 21 .)

La maxime est vraie ; elle prouve à combien de méprises la justice humaine est exposée.

L'intention de l'auteur est -elle bornée

k cette généralité ? Prétend-il absoudre tous ceux qu'elle frappe? Le glaive du prince ou du magistrat ne s'est-il déployé jamais que contre des innocens? C'est la sa pensée; et elle devient une atroce calomnie.

« Quand vous voyez un peuple chargé de « fers et livré au bourreau , ne vous pressez « pas de dire : Ce peuple est un peuple vio- « lent qui voulait troubler la paix de la terre j « car, peut-être , est-ce un peuple martyr. »

A la bonne heure , il y en a plus d'un exemple dans l'histoire. Mais n'y aurait-il pas aussi dans les annales des peuples plus d'un exemple de violences et d'actes séditieux , des complots criminels contre l'ordre et la paix publics , châtiés légitimement par l'autorité des princes et par le courroux du ciel?

L'auteur ajoute : « Ce peuple martyr , '< peut-être il meurt pour le salut du genre humain. » (P. 22.)

J'ignorais qu'il y eût d'autre victime que

120 IfISTOIRE DE LA NOUVELLE HERESIE.

celle du calvaire capable d'opérer le salut du genre humain ; qu'il puisse y avoir sous le ciel un autre nom que celui du divin médiateur donné aux hommes pour être le sceau de la sanctification et le gage de la réconciliation du ciel avec la terre(i ) j que le sang d'aucun peuple , ni d'aucun juste en particulier que celui qui est la justice même, pas même le sang d'Ahel immolé par son frère , fut assez efficace pour satisfaire à la justice divine ; et que l'holocauste de la Pologne, car c'est à elle évidemment que M. de La Mennais fait allusion , pût être un jour de deuil et de terreur pour les enfers^ de joie et de triomphe pour le ciel.

i\) Act., ïv,'J2.

Ce n'est qu'une répétition du troisième chapitre. Le même vague dans les accusations intentées contre les rois et les dépositaires du pouvoir, qualifiés déprédateurs des peuples , enfans de Satan. (P. 26. )

« Il s'est rencontré de faux prophètes qui « ont persuadé k quelques hommes que tous « les autres étaient nés pour eux ; et ce « que ceux-ci pnt cru , les autres l'ont cru

ff aussi sur la parole des faux prophètes. » (pag. 24,25.)

Mais l'on ne nous dit pas que si en effet ces quelques hommes ont abusé de leur puissance , d'autres l'ont respectée ; que s'il exista des Achaz et des Jézabel , il y eut aussi des David et des Ezéchias. On ne nous dit pas qu'il s'est rencontré aussi h la cour des rois, des Nathan , des Elie , des Jean-Baptiste , paraissant au nom du Seigneur, pour en rappeler les oracles; et que si les méchans princes croyaient à la voix des faux prophètes , leur persuadant que tous les autres étaient nés pour eux , leur puissance n'alla jamais jusqu'à anéantir ces paroles de l'éternelle vérité : Que Dieu ne redoute la puissance de personne , parce qu'il a fait les grands et les petits , et qu'il a soin également des uns et des autres ; qu'en leur donnant la puissance , il les a avertis qu'il interrogerait leurs œuvres , pénétrerait le fond de leurs pensées , si , étant les mi-

nistres de son royaume , ils négligeaient de marcher selon ses volontés ; que bientôt il leur apparaîtrait d'une manière terrible , et qu'à ceux qui commandent est réservé le châtiment le plus dur (.1).

A travers les ténèbres de l'avenir , luit , pour le nouveau prophète, un rayon consolateur :

«< L'empire des fils de Satan n'aura qu'un i< temps, et nous touchons à la fin de ce •< temps. Demain un grand combat sera K livré ; demain sera le jour de l'épreuve , 'f le jour oii chacun devra donner avec joie « sa vie pour ses frères ; et celui qui suivra •< «era le jour de la délivrance. » (pag. 26. )

L'issue de ce combat, M. de La Mennais nous l'affirme, sera le rétablissement parmi les hommes, du règne de la justice et de l'amour , donc de l'égaUté absolue ; tous ces mots sont pour lui identiques j donc plus de riches ni de pauvres. Ce n'est point là (1) Sap., VI, 2, 3, etc. Eccl. vu , 6.

la prédiction de Jésus-Christ; car il a dit de sa bouche sacrée : Toujours , jusqu'à la consommation des siècles, il y aura des pauvres ; Seniper pauperes habetis vobiscum (1 ). Peut-être que ce fprtuné jour de la com-r plète régénération de l'humanité se fera long-temps attendre ! qu'importe que ce ne soit pas demain. Espérons que les saintes flammes de la charité et de l'amour finiront par se faire jour k travers les vieux préjugés d'inégalité commandée par la nature et parla société , puisque l'apôtre nous assure que la charité ne finira jamais (2). Mais les espérances du croj^a/zi prévaudrontelles contre l'assurance que nous donne Jésus-Christ, que le fils de l'Homme k son dernier avènement, ne trouvera plus de foi sur la terre (5), et qu'est-ce après tout que la charité sans la foi? N'importe encore;

(1) Matth. XXVI ,41.

(•2) I Cor.. xni,8.

(3) Lut> XVIII, 8.

c'en sera assez pour susciter des apôtres et des martyrs, qui ne craindront pas de donner avec joie leur vie pour leurs frères, et acheter k ce prix la délivrance de l'humanité ! (pag. 27. )

Nouvel acte d'union proposé aux hommes de tous les pays , fondé sur les mêmes maximes que celui du journal de V Avenir. « Seuls, avait-il répété dans, sa w feuille incendiaire , vous ne pouvez rien j « unis , voiis serez invincibles; et les droits « de la liberté et de l'égalité primitives « seront reconquis. Catholiques! vous for-

« mezrimmense majorité ; combattez, soyez (( unis , et vos tyrans ne seront plus (1 ) ! « Ici encore : « Si l'on vous demande combien (f vous êtes? Répondez : Nous sommes v»n , « car nos frères, c'est nous, et nous, c'est nos « frères. Dieu n'a fait ni petits, ni grands, « ni maîtres , ni esclaves , ni rois , ni sujets ; n il a fait tous les hommes égaux. » (p. 51 .)

Ce qui amena l'inégalité entre les hommes , c'est que « quelques-uns , doués de <f plus de force , ou de corps , ou d'esprit , « ou de volonté , ont cherché à s'assujettir « les autres ; et l'orgueil ou la convoitise K ont étouflfé en eux l'amour de leurs frères. « Que les faibles s'unissent , et ils n'auront « plus rien à craindre. (Ibid.)

Imprudent réformateur ! Commencez donc par anéantir les facultés, si diversifiées dans l'ordre physique ou moral, qui établissent de si prodigieuses différences entre les individus, bien qu'ils se ressemblent tous

(1) Avenir, n. 18, 53, H3, 395.

parleur configuration extérieure. Pourquoi a-t-il donné aux uns des qualités qu'il a refusées aux autres, et qui, rendant les premiers aptes à la mission spéciale à laquelle ils sont appelles, laissent les seconds a de grandes distances au-dessous d'eux ? Dieu commença par créer la nature avec ses inégalités : ensuite il créa la religion pour rétablir l'équilibre , et faire , du partage de ses dons ainsi distribués, le commun patrimoine de la famille. Plaignez-vous a Dieu de cet ordre admirable , qui est son ouvrage. Détruisez, si vous le pouvez, ces germes malheureux de la concupiscence , qui se reproduisent sans cesse dans chacun de nous, et nous mettent dans un état de guerre continuel , tant avec nousmêmes qu'avec tout ce qui nous environne; ce qui a fait dire a Saint- Augustin : qu'il n'y a rien à la fois de plus sociable que l'homme par sa nature , ni rien de plus intraitable et de plus insociable par la cor-

ruptidn (1). Il n'y aura plus ni grands, ni petits, ni maîtres, ni esclaves, ni rois, ni sujets: Oui, dans la bienheureuse patrie où nous tendons , mais sur la terre de l'exil , champ de bataille, livré aux passions humaines, êtes-vous Dieu pour commander aux flots impétueux de l'orgueil de s'arrêter? Ce grain de sable contre lequel ils viennent se briser en le submergeant , n'est pas moins nécessaire à l'harmonie du tout que ne l'est ce vaste Océan dont ils font partie. Qui les a /aits l'un et l'autre , si ce n'est le commun Créateur de toutes choses? A-t-il fait égaux tous les astres du firmament? Non : entre les étoiles, l'une est plus éclatante que Vautre (3). Le souverain Ordonnateur des mondes n'avait-il donc pas.fe droit de varier chacim des ouvrages sortis de ses mains , non-seulement (^lant aux

(1) ])e Civit. Dei, lib. xni, cap. 27.

(2) Stella differt a stellmin claritate, I Cor xv

T. ni. 9

espèces, mais quant aux individus ? Les seuls liens , qui unissent les hommes , sont le besoin et l'intérêt ; est- il possible d'en supposer qui n'enfantent pas a la fois des forts et des faibles, des grands et des petits , des riches et des pauvres, des maîtres et des sujets? D'oii résulte une dépendance réciproque de devoirs, commandés également par la nature et la religion; de sacrifices dont celle-ci surtout allège le poids, et qu'elle paie à grand intérêt; d'obligations étroites , dont la chaîne ,enlace et multiplie les volontés en les concentrant , fait de tout Israël un seul homme, comme parle l'Ecriture (1).

L'éloquent patriarche de Constantinople Ta dit : K La société humaine n'est tout en- '( tière qu'un échange de services ; elle est « toute fondée sur la communauté des be- « soins et des secours. Vous êles riche ;

(1) T Reg., XI, H»I Esj^r., ir, 64. Omnis muîtitudo quasi unit s.

« c'est pour soulager le pauvre j pauvre, « pour assister le riche. Vous ne pouvez « rien l'un sans l'autre. Membres d'un même « corps, il est impossible que vous vous « isoliez , sans que tout le système de l'har- « monie sociale ne soit en souffrance. Les « professions utiles , c^est la classe pauvre V et laborieuse qui les donne à la société; « elles n'existent que par les riches , qui ali- « mentent et leurs travaux et leurs res- « sources; les riches eux-mêmes n'.existent « que par les pauvres, qui fournissent a leurs « besoins ou a leurs plaisirs (i). »

M. de La Menjiais prêche l'union. Tous les sectaires la prêchent également. Ils invoquent la paix en déclarant la giuîrre h tout ce qiii n'est pas de leur parti. Catïhna demande à ses conjurés qu'ils soient unis, et tiennent ferme (2).

« Un seul individu ne pourrait triom- « pher de l'oppression qui pèse sur la so-

(1) Dans Biblioth. choisie., t. XVIII, p. 307.

(2) Sallust., Bell. Catîl.. p. 77. éHit. Elzev.

« ciété , par le partage inégal des cojidii< lions. On n'en yiendra à bout qu'en s'unis- « sant à un grand nombre. « (P. 52.)

Cetie maxime triviale avait -elle besoin., pour être démontrée , de grands efforts d'imagination? L'auteor la confirme par l'apologue d'un voyageur qui , ne pouvant remuer un rocber obstruant sa marche, appelle à son aide d'autres passagers. (^Ihid.)

L'invention n'est pas heureuse, et l'invraisemblance saule aux yeux. Le rocher qui s'oppose à votre marche , il vous su-ffit de le tourner ou de le franchir ; et pour cela vous n'avez pas besoin d'^de. Vous ne le remueriez pas tout seul ; non, quand même vous seriez plusieurs ; et malheur a vous si vous parveniez à le mouvoir ! il vous écrar serait de ses ruines. Car qu'est-ce dans la pensée de l'écrivain que ce rocher? C'est le pouvoir, c'est la loi , la société avec l'inégalité de ses conditions et de ses biens , rocher tutélaire j dit l'Esprit Saint, sous lequel chacun se met U l'ombre dans une terre

sèche et brûlante (1). Or, voilà ce qu'il at- ' taque , ce qu'il dénonce ici comme dans son Avenir ; ce qu'il accuse de tyrannie , de criminelle usurpation sur les droits de la nature : « Unissez-vous pour briser le rocher « qui vous arrête. ^)

A son apologue séditieux , opposons un autre apologue qui nous est fourni par l'auteur duTélémaque, et bien plus direct à la question : «Quittons un peu le stylesérieux, dit « l'archevêque de Cambray , et écoutons « pour un moment les raisonnemens que « ces maximes (celles de M. de La Men- " nais), inspireraient également à un fier « républicain et à un voleur de grand che-. '< min). Les rois, dira le républicain, ne « sont que les dépositaires d'une autorité. « qui réside originairement dans le peuple; « les hommes naissent libres et indépendans. « Mes ancêtres ont cédé leur droit inhérent « de se gouverner eux-mêmes aux Souve- « rains, à condition que ces magistrats su-

(1) Isa., XXXII , 2.

134 niSTOIRE DE LA NOUVELLE HÉRÉSIE.

« prêmesgouverneraientbien. Certainement « leur dessein , en confiant ce droit aux « princes, n'était pas de rendre leur posté- « rite misérable. Le roi a violé le contrat i( originaire ;' je rentre dans mon premier « droit; je le reprends. Vous avez raison, ') reprend le voleur, c'est sur ces mêmes «< principes que je règle ma vie. Les riches K ne sont que les dépositaires des posses- « sions qui appartiennent à tout le genre « humain. Les hommes naissent tous ci- «f.toyens de l'univers, enfans d'une même « famille ; ils ont tous un droit inhérent et *< naturel a tout ce dont ils ont besoin pour t< leur subsistance. Les riches ont violé ce <f contrat ; ils se sont emparés de tout; rien « ne me reste; je rentre dans mon droit na- " turel; je le reprends, et je \e\i< me safsir <f de ce qui m'appartient par nature, et faire « main-basse sur le superflu de tous ceux « que je rencontre, etc. (1), »

(1) Principes de la Souveraineté, (extraits par Querbeiif, p. 200), 1 vo\ in-8 Paris, 1797. )

Le héros du conte de Fénélon est un voleur poli , honnête et zélé pour les droits naturels de l'humanité (i) ! Les acteurs de M. de La Mennais ont des formes bien autrement acerbes j en voici un au chapitre viii qui est un méchant, maudit du ciel; il est fort et paresseux. « Si je ne travaille point, se 'f dit-il en soi-même ,je mourrai, et le travail

(1) Ibi(î.,p. 209,

m'^ kisupportable. xVlors il lui entra une pensée de l'enfer dans le cœur ; il s'en va de nuit, saisit quelques-uns de ses frères pendant leur sommeil et les charge de chaînes, w Je les forcerai avec les verges et le fouet « à travailler pour moi , et je mangerai le « fruit de leur travail. » Et il fit ce qu'il avait pensé ; et d'autres , voyant cela , en firent autant ; et il n'y eut plus de frères j il y eut des maîtres et des esclaves.

Un autre survint après qui, voyant que les hommes s'étaient multipliés, se dit : «Je (( pourrais bien en enchaîner quelques-uns, « et les forcer a travailler pour moi ; mais il « faudrait les nourrir , et cela diminuerait « mon gain. Faisons mieux : qu'ils travail- « lent pour rien ; ils mourront, mais j'aurai « toujours amassé des richesses avant qu'ils « aient diminué beaucoup , et il en restera « toujours assez. »

Ceux qui survivaient, il les amenait à des transactions nouvelles , qui grossissaient

DE L.\ NOUVELLE UÉRÉSIE. 137

d'autant son trésor. « En augmentant tou- <( jours plus leur travail , et diminuant toucf jours plus leur salaire. Et ils mouraient « faute du nécessaire, et d'autres s'empres- « saient de les remplacer; car l'indigence « était devenue si profonde dans ce pays , (( que les familles entières se vendaient pour « un morceau de pain. Et l'homme méchant « qui avait menti a ses frères amassa plu^de (; richesses que l'homme méchant qui les « avait enchaînés. Le nom du premier est «f tyran 5 le dernier n'a de nom qu'en en- '< fer. (p. 40-44.)»

L'auteur a bien senti que les besoins^nséparahles de l'humanité établissaient, parmi les hommes , une subordination subversive de l'égalité naturelle , et que le travail imposé à tous les enfans d'Adam les assujétît a une dépendance réciproque. Comment échapper a ces principes ? Des suppositions les plus arbitraires, iLdéduit les conséquences les plus violentes. «' Quoi! s'écrie a ce « sujet un de nos plus estimables journaux,

138 niSTOiiŒ

« celui qui paie un travail par un salaire , « celui que nous appelons simplement tin K manufacturier, un chef d'atelier, celui-lh, « pire que les tyrans , n'a de nom , ditesi< vous, que dans l'enfer ! Et vous jetiez ainsi (f l'anathême sur les manufacturiers, quand <f Lyon retentissait de la mitraille du com- « bat ! .Vous criiez les manufacturiers â l'en- « fçr, quand la révolte k Lyon criait : Les « manufacturiers à la mort ! Et vous êtes « un prêtre ! et vous avez dit que vous ap- <( prendriez au monde ce que c'est qu'un or prêtre (1 ) ! ^'

D^ns la doctrine constante de M. de La Mennais, point de distinction qui ne soit un attentat contre la nature et contre la Religion. Maîtres et tyrans, esclaves et serviteurs , • mots synonimes. Son arrêt de proscription embrasse toute autorité humaine , toute hiérarchie sociale. Pour lui , l'injustice, la cruauté aveugle, l'avarice insatiable dictent tous les contrats , règlent

(1) Journal des Débats, 24 mai 1834.

loiis les intérêts. Toutes les formes de gouvernement , toutes les nuances d'autorité dans les uns, de soumission dans les autres, également condamnables , parce qu'elles impliquent l'idée de domination et d'obéissances. A ses yeux , Titus et Néron , saint Louis et Henri VIII marchent sur la même ligne. Tout ce qui lut roi, fut pervers, rapace et cruel, prodigue des souffrances, des sueurs et du sang de ses sujet3 ; et ceux-:ci , viles bê,tes de somme , troupeau marqué pour l'esclavage ou" la boucherie ; ils n'obéirent jamais qu'à la peur de la i)erge et du fouet, qu'à la peur de mourir de faim.

Si l'auteur n'avait eu en vue que l'esclavage tel qu'il s'exerce dans les contrées de , l'Afrique et du Nouveau-Monde, on applaudirait à ces mouvemens d'une religieuse philantropie , réclamant avec raison contre ces trafics sacrilèges , oii tous les droits de la nature et de la firatcrnité humaine sont foulés aux pieds, où des hommes, créés à

140" DISTOIRE

l'image de Dieu, réduits à la condition d'animaux que l'on égorge sans remords, sont enchaînés aux plus pénibles travaux pour servir les caprices de l'avarice ou de la sensualité. Honneur au vertueux Las-Casas , qui eut le courage de plaider à la cour des rois la sainte cause de la liberté ! Honneur à ses pieux imitateurs qui alors, dans les confessionaux et dans les chaires, anathématisèrent cet infâme commerce (i). Mais vouloir faire peser sur toutes les conditions de l'ordre social les sévères reproches que l'humanité adressa de tout temps à ses oppresseurs, c'est 11 son tour outrager tous les principes, c'est braver toutes les conséquen ces des réactions les plus sanguinaires.

L'esclavage est-il dans la nature? Est^il . condamnable en soi et d'une manière absolue? Cette grave question a, de tout temps,

(I) Kaynal , Hist. jikilos. du Commerce^ t. V, p. 337. Roberlsoii , Hist. de l'Amer., t. (II, p. 52 , ett.I.p 342.

DE LÀ NOITIELLE HERÉSIL. 141

uxercé les publicistes et les philosophas. Grotius, PulFendorf, Barbeyrac, d'autres encore l'ont doctement discutée. Montesquieu lui a consacré un des livres de son Esprit (les lois (1). Au chapitre vi, il soutient que le droit d'esclavage //o/i être fondé sur la nature des choses ^ et produit les cas où il en dérive (2). Ni la loi du Sinaï, ni celle. de-l'Evangile n'ont condamne l'esclavage.

L'écrivain moderne qui nous a laissé un livi'e utile et savant sur les institutions de Moïse , Salvador , observe avec justesse que les expressions hébraïques^ se vendre, être en servitude, devenir esclave, embrassent nos expressions de louer , se mettre en condition, en service, devenir domestique (5).. Dans les états despotiques» eux - mêmes , la condition de l'esclavage n'y est guère plus à charge que la condition du su-

(1) Liv. XV, t. I, p. 409 et suiv. (édit. Paris 1798).

(2) Page 416.

(3) Tom. n, p. 412 (3 vol, in-S , Paris. )

jet.(1). M. de LaMennais est bien loin d'admettre ces distinctions. Tout se confond dans sonlaogage et dans sa pensée; l'abus devient le principe même . Ce que l'Eglise n'a point prononcé, il le préjuge; ce qu'elle n'a point condamné , il le proscrit impitoyablement. Parce qu'elle hâte de tous ses vœux Je jour où tous les princes chrétiens s'uniront par une convention générale en faverur de la miséricorde et de la piété, il ne permet pas à la sage politique et a la justice des états de calculer les effets de la réforme à cet égard. Parce que l'on s'indigne avec raison contre les lois odieuses qui autrefois ont autorisé l'esclavage dans la Crète , à Sparte, a Rome, dans laThessalie, à Sicyone, a Cartilage, iltoublie les soulcvemens que ces lois odieuses excitaient, pour en risquer de nouveaux et commander les vengeances. Ainsi, au moment où l'Angleterre avant nous s'occupait de modifier par d'utiles et

(1) Montesquieu. supr.,\). 409.

DE LA NQUVELLE IIÉIlÉSlt. 145

progressives réformes la législation à cet égard, en France les républicains de 1791, précurseurs de ceux de 1795, faisaient entendre ces paroles : Périssent les colonies ^ pluiôt^ qu'un seul de nos principes; et ce cri féroce, exhalé k la tribune de l'Assemblée constituante, allait par-delà les mers porter la dévastation et le carnage , incendier les habitations, et faire ruisseler les flots de sang humain !

Missionnaire de révolte , qui vous dites prêtre de Jésus-ChHst ! allez donc, votre livre k la main, dans les contrées que la Providence , en les abandonnant aux brutales fureurs de leurs bourreaux, consolait par la présence des Anges de paix apparaissant au milieu d'elles. Que disaient -ils k leurs malheureux habitans ? Y faisaient-ils retentir les cris de la vengeance et de la haine contre leurs barbares maîtres? Disaient-ils : Fils: d'Adam, tous égaux aux yeux de la nature et de la religion , brisez les fers sous

144 msTOinj;

lesquels l'avarice et l'orciueil vous tiennent courbés , brisez les sur les têtes de vos oppresseurs ; vos maîtres sont vos tyrans , et l'insurrection est le plus saint des devoirs? Non ; ils disaient : Frères du Dieu qui n'a pas craint de se rey ^ûy lui-même de la forme d'esclave pour nous racheter tous de l'esclavage du péché ', restez soumis à vos maîtres même fâcheux y « obéissez leur avec crainte (f et respect , dans la simplicité de votre « cœur comme h Jésus-Christ même ; ne les « servez pas seulement lorsqu'ils ont l'œil « sur vous, comme si vous ne pensiez qu'a « plaire aux hommes; mais faites de bon « cœur la volonté de Dieu, comme étant les » serviteurs de Jésus-Christ , et servez les « avec aflfection , regardant en eux le Sei- « gneur et non les hommes , sachant bien « que chacun recevra du Seigneur la ré- «f compense du bien qu'il aura fait, soit qu'il c( soit esclave, soit qu'il soit libre (f). *» (1) Ephes., chap. vi, 0-8.

DE LÀ NOUVELLE fiénÉSIE. l45

Saint Chrysostôme a dit que le CVirétien peut être libre jusqucs sous les chaînes de l'esclavage; témoin Joseph dans les fers de Putiphar('I).

(1) Bihlioih. choisie des Pères, t. XVIII, p. 306.

T. IH. iO

l^t .-y^.îcai^ 8

« Vous êtes dans ce monde comme des étrangers ! «

Saint Paul qui donne cet avis a tous les Chrétiens , en tire cette conséquence que nous devons avoir nécessairement sous les yeux la pairie vers laquelle nous marchons (i). Est-ce a cette morale que M. de La Mennais les rappelle?

« Allez au Nord et au Midi , a l'Orient et (1) Hebr., XI, 13-14, XIII, 14.

« à l'Occident, en quelque endroit que vous

* vous arrêtiez, vous trouverez un homme « qui vous en chassera, en disant : ce champ

* est à moi (p. 48). »

Mais s'il est vrai qu'il lui appartienne, de quel droit un autre prétendrait-il s'en emparer? Qu'aurait à répondre M. de La M«nnais ^VL frère et ami qui viendrait lui dire : il y a assez long-lemps que vous possédez voire terre de la Chesnaye : maintenant c'est mon tour? Ce qu'il aurait à répondre ! « chacun a droit de conserver ce qu'il a , « sans quoi personne ne posséderait rien. «

L'Apôtre ne permet pas que nous attachions notre cœur h rien de ce qui passe ; puisque étrangers dans ce monde, nous ne possédons point une cité permanente , et qu'il nous suffit d'y avoir le nécessaire. Mais en est-ce assez pour ceux à qui M. de La Mennais a dédié ses Paroles d'un Croyant? Rappelez sa maxime a ces partisans de la loi agraire, qui comme parle M. Lacor'

daire , s'en font une arme contre le Christianisme (i) , et vous \errez quel cas ils feront des restrictions de M. de La Mennais. De quel droit, vous diront-ils, ce champ estil à vous plutôt qu'a moi , pour que vous prétendiez m'en chasser?

Dans un gouvernement réglé , chaque particulier renonce au droit d'occuper par force le bien d' autrui, par cela seul qu'il veut qu'on respecte le sien. Abraham étant dans la Palestine , demande aux seigneurs du pays un petit coin de terre pour y déposer les restes de Sara sa femme (2).

Il y a chez tous les peuples civilisés un droit sacré de propriété reconnu inviolable, mis sous la sauve -garde de l'autorité publia que. Qu'il cesse d'être respecté, tout est en proie h tous.

T"^ ous ne dérouerez pas. Ce commartde-

(i) Considérât . ^jhiJosrpk. st/r lesijst, ds M. de La Mennais , p. j^.

(2) Gen., xyUtt. ^î.

DE LA XOinELLE nÉRÊSIE. l-fâ

ment est écrit dans le code de la nature comme dans celui de la loi. Celui qui prend quelque chose à son père ou à sa mère y doit être regardé comme un homicide^ a dit l'Esprit Saint (1),

« La pauvreté est fille du péché. La pau- (c vreté et la servitude ne viennent pas de « Dieu, mais elles sont une suite de la cor- « ruplion et des mauvaises convoitises des « hommes, » dit ici M. de La Mennais (p. 48). Cela est- il rigoureusement exact!

La Sagesse éternelle , qui nous a exposé dans ses livres saints les causes et les effets du péché, ne compte dans ce nombre ni la pauvreté, ni la servitude. La pauvreté et la richesse viennent de Dieu : Paupertas et honestas a Deo (2). Elles sont également , dans les conseils de sa divine Providence , une épreuve, non un mal; une occasion de péché , elles n'en sont ni la cause ni le fruit.

• {\) Prov., XXVIII, 14.

(2) Eccli., XI, 14.

iîtO niSTOIRH

La pauvreté n'est donc pas la fille , la conséquence immédiate du péché, témoins Job, Jésus-Christ et tous les Saints; ni la servitude non plus. On s'effarouche de ce mot : w II est dans la nature, répond le plus docte ir des théologiens modernes. Ce qui a donné «t naissance au mot servi , qui est devenu « odieux dans la suite, a été, dans son ori- * gine, un terme de bienfait et de clémence « descendu à\x mol servare ^ conserver (1). j* Nous avons eu déjà l'occasion de le remarquer ; et si nous y revenons, c'est parce que Técrivain que nous réfutons y revient sans cesse lui-même. « Celse m'oblige h me ré- « péter , a cause de ses éternelles répéti- « tions, » disait Origène.

Vous ne rencontrez nulle part, ni chez les Apôtres, ni dans les anciens canons , ni dans aucun des monumens de la primitive

(1) Bossuet, dans Principes du Gouvernemefit , p. 7. Voy. daLïis notre Bihlioth. choisie des Pères, Orlgèae , t. II , p. il62; S. I^aziîe , t. VII , p. 217 ; S. Chrysost., t. XII , 6S, 124.

DE LA NOUVELLE HÉRÉSIE. loi

Eglise , l'invitation aux esclaves même , à plus forte raison aux serviteurs, de s'affranchir de l'autorité , même violente de leurs maîtres , sous prétexte de la liberté chrétienne apportée au monde par la Religion nouvelle. C'est que l'on y comprenait autrement que M. de La Mennais le vrai sens des paroles de l'Evangile et des Apôtres , la vraie liberté des enfans de Dieu. « Piome païenne, a dit un estimable écrivain «< de nos jours, exerçait sur l'esclave, comme « sur l'enfant , le droit cruel de vie et de « mort. Rome chrétienne , par sa douce « charité , insensiblement abolissait , sans w commandement, l'esclavage, que la loi de « l'homme n'abolira nulle part sans désor- « dres et sans ceux de l'anarchie, qui est « l'esclavage de l'homme libre (i). »

(1) Les Paroles d'un Croyant , revîtes, corrigées par un Catholique, p. 36. (1 vol. in-S°, Paris, 1834.)

vision de l'auleur durant son sommeil , Toute la race humaine lui a apparu : « comme K un seul homme , gisant dans sa misère « sur une terre , tantôt glacée , tantôt brûi< lante , maigre , affamé , souffrant , af- « faissé d'une langueur entremêlée de con- « vulsions, accablé de chaînes forgées dans « ia demeure des démons , et c'était la « l'homme, je le reconnus (p. 52). »

HISTOIRi: DE LA NOUVELLE HÉnÉSlE. 1^5

Ainsi l'impie Marcion voyait le monde entier dans la contrée qui lui avait donné la naissance. Région malheureuse , lui répondait Tertullien , où le ciel est de fer comme les cœurs, où la lumière du jour ne perce qu'a travers des brouillards épais , où rien n'annonce le m. iivement et la vie , rien ne paraît animé que la barbarie (1 ). Mais toutes les autres contrées du monde ressemblaient-» elles a. celle-là?

« Quand trois rayons de lumière , d'amour et de force, réunis sur son cœur, le réveillèrent sur son lit d'angoisse. Et ce seul homme lui apparut comme une multitude de peuples et de nations -, et ils se dirent : « Fils du même Dieu , frères du même « Christ, sauvons-nous ou mourons ensem- « ble. » Et ayant dit cela, ils sentirent en eux une force divine , et j'entendis leurs chaînes craquer, et ils combattirent six

(1) Adv. Marcion, lib. i, cap. i, p. 435, édition Rigalt. Hihlioth. chois., t. II, p. 481.

jours contre ceux qui les avaient enchaînés, et le sixième jour ils furent vainqueurs, et le septième fut un jour de repos (p. 55).

Voila l'œuvre de M. de La Mennais consommée ! Comme le tout puissant Créateur il a travaillé six jours, et le septième il s' est reposé !

Je serai semblable au Très-Haut : a dit Satan dans son orgueil impie.

Ce chapitre est la suite du précédent.

H Nous avons résolu de combattre le méchant « qui nous accable de chaînes forgées dans « la demeure des démons. Combattez, et ne r craignez rien , que vos résolutions soient « fermes,maislentes.Sila\ictoireparaîtB'é- « loigner de vous, ce n'est qu'une épreuve; «f elle reviendra ; car votre sang sera comme K le sang d'Abel égorgé par Caïn , et votre

1^ niSTOlRE DE LA NOUVELLE HÉRÉSIE.

K mort comme celle des martyrs (p. 60-61 .) Ainsi avait-il dit dans son Avenir : « Les « Catholiques ont commencé depuis un an « un grand combat qui finira , s'ils perse- « vèrent, par le plus beau triomphe qui «' ait jamais été accordé a des eflorts hu- « mains. Ce triomphe marquera dans l'his- « toire une époque aussi glorieuse que le ¥ règne de nos tyrans est exécrable et flé- ¥ Irissant pour l'humanité (1). »

L'analyse de ces deux chapitres peut se réduire à ces deux mots : Liberté ou la mort.

(1) Avenir, u. 41, 42, 39i>.

xir.

Celui-ci est un des plus renommés du livre, et n'en est pas encore le chef-d'œuvre. Jamais peut-être , depuis la confusion des langues , l'orgueil insensé des hommes n'enfanta pareille production.

C'est-lh, encore une vision. Mais ressenible-t-elle a celle des Prophètes et des hommes inspirés par l'Esprit de Dieu ?

Par exemple , le Prophète Ezéchiel se

Yoit transporté , par l'Esprit divin , dans une plaine aride couverte d'ossemens.

« Fils de l'homme ! Commande a ces osse- « mens desséchés, de renaître h la vie; h « la voix du Prophète , tous ces morts se « raniment; ils se dressent sur leurs pieds, w vous diriez une grande armée, rangée en t' ordre de bataille , où brille sur tous les « fronts la joie de la délivrance , et l'es- K poirde la glorieuse immortalité (1).» Que cette image est grande ! qu'elle est digne du Dieu qui l'inspire et de l'interprète qu'il s'est donné ! rien n'effraie , rien n'attriste la pensée.

Le modèle que M. de La Mcnnais s'est choisi, est-ce Ezechiel? non, c'est Luther. Dans les œuvres de l'hérésiarque, il se rencontre deux fictions ; la première , est sa fameuse conférence avec le Diable qui , au milieu des agitations de son esprit et de ses orageuses veilles de nuit, vient lui appren-

(1) Eiech., XXXVII , 9-14.

DE LA NOUVELLE HÉRÉSIE. i^

dre que le Sacrifice de la Messe n'est qu'i* dolatrie; l'autre est sa \ision de l'arc-enciel , rapportée dans sa lettre au chancelier Pontanus du 5 août 1550. « Je vis en derw nier lieu deux merveilles ; la première , tf c'étaient les étoiles et toute la voûte cé^ « leste ; mais je n'appercevais pas les piliers w sur lesquels repose ce vaste édifice ; la <t seconde, c'étaient de grandes et épaisses •r nuées qui flottaient pesamment sur nos •f têtes et que l'on pouvait comparer à une « vaste mer : elles tombèrent sur nous ; elles « menaçaient d'un déluge éternel; bientôt cf elles disparurent, et à leur place semoncf tra un arc-en-cicl formant un dôme au- « dessus de la terre. C'était un toît bien fai- «( blc , plus semblable h un prisme qu'à un a toît solide ; il sembla cependant que le « faible phénomène semblait porter cette « masse d'eau et nous préserver (i). » Lu-

(1) Hist. de la Réformat., par de Sekendorf, t. I, p. 186 ; t. II, p. 225.

ifiO mSTOIRE

ther y voyait l'image des inimiliés qui allaient fondre sur sa réforme, et la prophétie de sa victoire. Du moins n'est-ce point par les affreux préludes de vengeance et de destruction, de mort et de ruines que le Croyant du XVI* siècle fait passer les peuples pour arriver a son règne d'égalité et de bonheur universel.

La vision que M. de La Mennais nous présente ici , c'est une épouvantable phanlasmagorie , qui vous transporte au milieu d'une place d'exécution , vous enveloppe d'ossemens et de blasphèmes, vous laisse pénétré d'une sombre horreur. Ici , la satyre la plus dégoûtante de l'humanité tout entière j des tableaux dont la démence seule a pu l>royer les couleurs j l'imagination créant a plaisir des crimes inouis dans les annales des peuples , et le récit des crimes les plus atroces exposés de sang froid.

Citons le texte; bien qu'il faille un certain courage pour transcrire d'aussi étranges paroles.

DE LA NOUVELLE HÉRÉSIE. 16l"

« Dans une salle tendue de noir et éclai- « rée d'une lampe rougeâtre , sept hommes « vêtus de pourpre et la tête ceimte d'une « couronne étaient assis sur sept sièges de « fer. Et au milieu de la salle s'élevait un •< trône composé d'ossemens, et au pied dii « trône, en guise d'escabeau, un crucifix ren- «. versé; et devant le trône, une table d'é- « bène, et sur la table, un vase plein de sanff « rouge et écumeux, et un crâne humain. Et « les sept hommes couronnés paraissaient « pensifs et tristes, et, du foad de son orbite « creux, leur œil, de temps en temps, laissait <( échapper des étincelles d'un feu livide. f< Et l'un d'eux s'étant levé , s'approcha du « trône en chancelant, et mit le pied sur le f< crucifix. En ce moment , ses membres « tremblèrent, et il sembla près de défaillir. « Les autres le regardaient immobiles; et « celui qui avait semblé près de défaillir , « étendit la main , saisit le vase plein de '< sang, en versa dans le crâne, et le but. Et T. m. >)>î

'162 IIISTOIHE

« cette boisson parut le tortider. Et dres- '« sant la tête , ce cri sortit de sa poitrine « comme un sourd ràlement : Maudit soit le « Christ , qui a ramené sur la terre la li- « berté ! Et les six autres hommes couronnés « se levèrent tous ensemble, et tous ensem- « ble poussèrent le même cri : Maudit soit « le Christ , qui a ramené sur Fa terre la «. liberté ! »

Et chacun a son tour boit le sang dans le crâne humain , avec des imprécations nouvelles contre la science et la pensée, contre le Christ , qui se terminent par le refrain : « Plus deChristj il y a guerre à mort, guerre « éternelle entre lui et nous. »

L'on se croit arrivé au terme de ce dithyrambe impie. ]Non : « Mais comment dé- ". tacher de lui les peuples V Ecoutez-moi, « reprend un .des sept conjurés ; il faut ga- « gner les prêtres du Christ avec des biens , ' dea honneurs et de la puissance; et, ils « commanderont aux peuples, au nom du

DE LA NOUVEU-E HÉRÉSIE. ItîS

« Christ, de nous être soumis en tout, quoi- « que nous fassions , quoique nous ordon- « nions ; et le peuple les croira, et il obéira •f par conscience. Et tous répondirent : il « est vrai, gagnons les prêtres du Christ (l).» Cette ligue criminelle du sacerdoce avec le pouvoir , contre les droits des peuples , était un des reproches habituels dont M. de La Mennaia chargeait les colonnes de son

A chaque page, nos évêques y sont flétris des ^oms injurieux de serviles adulateurs de la puissance , de lât:hes complices d'un pouvoir hypocrite et oppresseur ; ils ont prêté les mains h des ordonnances sacrilèges, a des lois athées, k des traditions memsongères, imprégnées du venin du calvinisme, au complet renversement de. l'Eglise catholique et 9u Christianisme. Ils ont consacré la tyrannie , en persuadant aux peuples que tout est permis aux méchans

(1) Pages 64-71.

princes , et que l'apôtre saint Paul Ic'îgiti-i mait les crimes du pouvoir par son précepte de l'obéissance.

11 ne s'en tiendra pas à ces seules attaques ; et le Chef auguste de l'épiscopat ne sera *pas plus respecté par le moderne Luther.

Quels sont ces monarques , ou plutôt ces monstres, sans nom même dans les enfers? puisque l'Apôtre nous assure qu'au nom de l'adorable Rédempteur , les démons tremblent, et que tout genou fléchit dans l^séjour affreux des châtimcns conmme dans celui des récompenses (1). Nous ne chercherons pas k soulever ce voile ; laissons-le peser tout entier sur la conscience du calomniateur.

Ne quittons pas ce chapitre sans faire »emarq.uer à nos lecteurs la phrase qui le termine : *

■ [\) Dœmonos credunt et contr émise unt. (Jacob., Il, 19.) — In nomine Jesn omne genu flectatur cœ- Jestium , terrestrium et infernorum. (Phil., it, U).)

« Et il fut dit a un Juste qui , en ce mo- « ment veillait et priait devant la Croix : « Mon jour approche : adore , et ne crains « rien (p. 71 ). »

Ce Juste, quel est- il? La modestie de M. de La Mennais ne lui permet pas de le nommer; on le devine. C'est sans doute le même dont notre écrivain a dit ailleurs : Dieu suscita un seul homme : dix ans après il y eut Trois- Jours (1) ; les trois jours de Juillet préparés par le génie de M. de La Mennais, qui, depuis dix ans, travaillait 'vi la régénération du Catholicisme.

(1) Avenir, n. 83, Réponse au Globe.

Continuation de l'orgie sacrilège.

Le lieu de la scène change. Les mêmes acteurs, devenus ombres silencieuses, courbées sous le poids d'une incompréhensible angoisse , s'écrient dans le transport d'une rage désormais impuissante : Le Christ a vaincu; maudit soit-il! Et l'infernal refrain est répété en chœur par chacup des conurés (p. 75^.

N'oubhons pas que ces forcenés blasphémateurs, ce ne sont ni un Néron, se vantant d'avoir immolé le Christ et son peuple sui; les autels du paganisme , ni un Dioclétien , qui croyait avoir aboli la superstition chrétienne par tout l'univers (\y. Ce n'est pas non plus Julien, apostat jusqu'à l'extrémité de sa vie , recueillant dans ses mains le sang qui jaillissait de sa blessure , pour le jeter contre le ciel , en s'écriant : Tu as vaincuj Galiléen (2) ! Non ; mais des princes chrétiens, des princes même religieux (o)^ïnstrumens de discorde et de corruption, souillés du plus pur ^ang de leurs sujets , lesquels ont tenté d'asservir les intelligences, ont étoufifélaliberlé, semé le mensonge et la di-

(1) T oyez les inscriptions rapportées a la p. 269 du t, I de notre Bihlioth. choisie des Pères.

{V) Au rapport de Sozomène , Theodoret , etc. , dans Vie de Julien, par l'abbé de Xa Bletterie , p. 483.

(3) Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre civil et polit. , par M. de La Mcnnais , p. i 49.

vision; c'est particulièrement un LbuisXIV, qui sait ? peut-être un pape Gélase qui , l'Evangile à la main, établit avec tant d'autorité la distinction des deux puissances , et son digne successeur , le Pontife assis sur la chaire éminente d'oii est sortie la censure qui frappe k jamais le livre de M. d€ La Mennais et sa doctrine. Publions, puisqu'il le faut , que rien n'indique nulle part que M. de La Mennais exempte de sa malédiction la hiérarchie spirituelle. Au contraire, ne pourrait-on pas voir des allusions , des intentions malheureuses dans plus d'un passage de ce même chapitre ? efe l^ suite nous en fournira plus de témoignages que nous n'en» voudrions,

11 se termine par ceé mots : « Et je vis « une main qui s'avançait ; elle trempa le « doigt dans l'eau noirâtre, dont les gouttes <f mesurent en tombant la durée éternelle , « en marqua au front les sept ombres, et ce « fut pour jamais (p. 78). »

Le signe de Caïn, imprimé sur le front de ces rois, suppose un forfait égal a la rigueur du châtiment. Où sont ici les coupables , si ce n'est le calomniateur !

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