XIV -XV
Par-dessus ce cloaque de sang et de boue, vous voyez soudain s'élever des pensées lumineuses , des maximes vraies, des conseils utiles , traduits pour la plupart de l'Ecriture , du livre de l'Imitation , des saints Pères. L'auteur les a répandus dans les chapitres suivans : et la douce morale qu'ils présentent contraste singulièrement avec
HISTOIRE DE LA NOITVBLLB HEBéfflOB. i7i
ce langage de fnreiir et dimposture auquel il s'était abandonné.
Le voyageur échappé d'un vallon fangeux , ou loB sifflemens des animaux impure ou féroces ont long -temps retenti k son ^oreille : qu'il arrive à une plaine riante , émaillée de fleurs, arrosée de ruisseaux limpides, où il puisse impunément étancher sa soif, éprouve le besoin de s'y reposer. Ce qu'il voit , semble , pour la première fois , se présenter à sa vue. Telle est l'impression qu'a produite sur nous la lecture de ces chapitres xiv et xv, qui succèdent brusquement aux tableaux hideux des pages précédentes.
Ce que nos Livres Saints appellent commtinément charité^ M. de La Mennais le nomme amour. N'importe : « Dieu est « amour , la paix est le fruit de l'amour ^ K qui n'aime pas ses frères , n'aime pas •f Dieu (p. .79). »
« Chaque homme pèse sur les autres , et
^ l'amour seul rend ce poids léger. » Si cette maxime veut un commentaire, le voiùi : « Si «r vous ne pouvez supporter vos frères, <c comment vos frères vous supporteront- « ils (p. 80)?
(c Plus l'amour s'épanche , plus il sura-^ i< bonde. Celui qui aime , son cœur est un tf paradis sur la terre.
«Vous dites que vous aimez; et beaucoup « de vos frères manquent de pain pour sou- « tenir leur vie , de vêtemens pour couvrir (< leurs membres nus, d'un toit pour s'abrit< ter, d'une poignée de paille pour dormir « dessus, tandis que vous avez toutes choses « en abondance. Vous dites que vous aimez, « et il y a un grand nombre de malades qui « languissent privés de secours sur . leur <r pauvre couche, des malheureux qui pleu- « rent sans que personne pleure avec eux .... « Vous dites que vous aimez vos frères , et t< que feriez-vous si vous les haïssiez? Et « moi je vous le dis : Quiconque te pouvant
tf ne soulage pas son frère qui souffre , est « l'ennemi de son frère ; et quiconque , le i< pouvant , ne nourrit pas son frère qui a faim , est son meurtrier (p . 81 -82) . »
Tout cela est vrai , simple , évangélique.
On nous dira que saint Paul l'a mieux dit encore , que saint Grégoire de Nazianze et saint Basile ont développé ces maximes avec une éclatante supériorité ; que l'admirable saint Jean-Chrysostome n'est jamais plus éloquent que quand il expose ces mêmes vérités; que leurs préceptes sur l'aumône ne sont pas des aphorismes , ni leurs homélies des satyres ; louons .toujours M. de La Mennais dans ce qu'il a de louable.
Il ne suffit pas d'aimer Dieu , il faut le craindre. Cet là le principal objet de ce chapitre (p. 85).
Il s'y rencontre cette pensée : « La bou- (c che qui s'ouvre pour blasphémer est un « soupirail d'enfer (J). 84). »
Comment la plume qui a tracé cette parole , a-t-elle ]jyi si isouvent oublier l'oracle émané de la bouche Divine :
mSTOIBB DE LA NOUVELLE HERESIE. 175
« NOLITE TANGERE CHRISTOS MSOS , ET IN « PROPHETIS MEIS NOU1S MALIGNARI, Ne tOU-
« chez point à mes Oints j et ne proférez « point des peuples de malignité contre mes « prophètes (1 ). >•
Le chapitre xyi est un hymne en Thonneur de la Providence j en forme de parabole. Oh I si M. de LaMennais n'avait laissé tomber de sa plmne que de semblables paraboles !
(i) Psaamecxv, iô.
De la Pbièbe. « Quand tous avez prié , <: ne sentez-vous pas votre cœur plus léger, « et votre âme plus contente ? — Que faites- (c vous sur la terre , et n'avez-vous rien à (c demander à celui qui vous y a mis ? — Il V en est qui disent : A quoi bon prier ? Dieu « est trop au-dessus de nous pour écouter « de si chétives créatures. Eh! qui donc a » fait ces créatures si chétives? qui leur a
DE LA NOUWLLE HBAÉSIB. 177
<r donné le sentiment , et la pensée , et la « parole , si ce n'est Dieu ? — Il en est tr d'autres qui disent : A quoi bon prier ?
« Dieu ne sait-il pas mieux que nous ce dont tr nous ayons besoin? — ^Dieu sait mieux que ir vous ce dont vous avez besoin , et c'est «^our cela qu'il veut que vous le lui detr mandiez ; car Dieu lui-même est votre «r premier besoin , et prier Dieu , c'est com- « mencer à posséder Dieu. Le Père connaît « les besoins de son fils; faut-il à cause de « cela que le fils n'ait jamais une parole de « demande et d'action de grâces pour son
«c Père? (p. 95.)»
Répétons encore que si M. de La Mennais n'eût écrit que de pareilles pages , son nom eut fait moins de bruit, mais qu'il aurait recueilli plus de bénédictions.
XYIIL
Est-ce que Taccent de la miséricorde et de là vraie piété chrétienne serait étranger au cœur de Técrivain , et que, hors du langage de la colère, il cesse d'être dans son élément naturel?
Après ces courts chapitres, d'où s'exhalait en quelque sorte le doux parfum de l'onction évangélique, vous tombez à des cha-* pitres bien diflférens, bien étranges, si ce n'est que c'est Ik le génie naturel du Prêtre de Mathan. Ecoutez-le :
aSTOIRB DE I.A NOtrVELLE HÉRÉSIE. 179
m Vous n'avez qu'un père , qui est Dieu , « et qu'un maître , qui est le Christ. »
Lorsque Jésus-Christ sur la terre prononçait de sa bouche sacrée qu'il n'y a qu'un seul msûtre (1) a qui ce nom appartienne essentiellement ,* comme étant le principe fécond et unique de toute autorité et de toute puissance : ses disciples se méprenaient-ils sur le sens de ces expressions?
De ce qu'il avait dit aussi que nous n'avons qu'un seul Père qui est dans le Ciel , concluaient-ils qu'il n'en fallait pas reconnaître d'autre sur la terre , lui qui leur commandait d'honorer ceux de qui nous avons reçu le jour, et de rendre à César ce qui àppartient à César (^1 Ainsi encore avait-il dit à ses Apôtres qu'il était la seule lumière véritable hors de laquelle il n'y a que ténèbres , et il l'avait dit avec vérité ; ce qui ne l'empêchait pas de dire a ces mêmes Apôtres qu'ils étaient la lumière du monde , c'est-à-
(1) Matth. XXV, 8, 10.
(2) Matth., XV, 3-9. — Matth., xxvii, 21.
iaO HISTOIBIS
dire , participans a celle qui réside en lui comme dans s» source et sa plénitude répandue sur chacun de nous (1). Et c'est dans le m^me sens ique Saint-Paul , écrirant à Thnothée, réclame, poilr JésusrChnat seul, l'honneur, b ^oire ei^l'epipire (9l).
9- Quand donc on vous dira de ceux qui « possèdent sur la terre une grande puii»- « s^nce : voilà vos maîtres ; ne le croyez « point. S'ils sont justes ^ ce moM vo» ser- « viteurs ; s'ils ne le sont pas , ce soiit vos « tyrans. >»
Cette doctrine combattue dans notre précèdent volume , pag^ 199 et 43^, comprend deux erreurs capitales , 4 ^ sur lli nature et l'étendue de la loi de Dieu; Sî^ sur le caitactère des deux juridictions établies par Jésus- Christ.
« J'ai vu dans son berceau un enfant « criant et bavant , et autour de lui étaient K 4^8 vie^lai^ds qui lui disaient^ Seigneur j
(1) Joan. , I, 16.
(2) lTiTO.,i,i7.
DE LA !<JOi;V>Ue HBRÉSIS. IM
« et qui , en s' agenouillant , t'adoraient/ et « j'ai compris toute la misère de l'homme . (p. 98). .
Mais ce royal entant k son berceau, David
disait de lui : Dieu a choisi mot^^fils Salo-
, si jeune encore , pour le placer dans
? le Seigneur sur Israël (\).
ornent où , sur la scène françûse,
life Joad se prosteme aux pieds du.
s , en disant:
mds \o respect que je dois à mon Boi (2) , de témoins oculaires', d'unanations accueillent l'auguste i repose la majesté du Roi des
1 (lit cent fois contre l'abtis Lileurle répèle ici. <. C'est le plan, leur domination est \\\ et Ae la convoitise. Et ■ c'est pourquoi , lorsqu'on n'a pas à crain-
(1) I Paralip., xiu, 10, l'i.
(2) Racine, Athalie,Ac\..\y ,K-i\i-
-""^ mal' '*"■*"
?««'•" L^aiùe-*-^^. eue
DB LA NOUVSIXB HlÈBlteB.
tes
^M seulement de la monarchie , mais de l'aristocratie même ; et leur yéritable dessein ^[enfermait une entière ; égalité de rang et d'ordre dans une république absolument libre et indépendante; dit le philosophe Hume (4).
C'étaient des prèlres, des prédicateurs qui tenaient ce langage , et demandaient l'établissement d'une pure démocratie , le plus haut point de Textravagance et de la séditioln (2). Et à la yoix de ces fimatiques prédicateurs, les tètes des Strafford, des Lawd , des Marie Stuart , des Charles l**" roulèrent sous la hache des bourreaux.
Le saint et éloquent patriarche de Constantinople a foudroyé cette doctrine. L'é-^ galité des conditions, a-t-il dit, couvrirait la terre de forfaits et de calamités (3> Le
(i) Hmne^ HUt, de la mais, deStuari, tom. III, p. 308.
(3) Hom., XXIII, in Episl. ad Roman. ^ t. IX, éd. Bénéd., p. 686.
iM HisTOOHE nm la houvslle vèvlésïr.
Dëmon , homicide dès le eommencement (i ), inmtkàià la terre de cnmes. Dieu, dans sa cléflieace, dohita sn& hommes la royirtité comme deyant être le frein du erimé. Lia royauté île vient donc ^as du Démon , avait dit , avant S. Chrysostôme , un de iilos plus aahita évêques des Gaules, le grand Saint** Irénée ; car le démon est Tenneiâi de la paift ; et la royauté fiit instituée polir être le fon*demienft et le lien de la paix /parmi les hommes (3)* Ceux ppk l'ont attribuée au Démon auraient du àppercevmr ce qui est*évident, que le Démon et Torgueil n'ont pas telle^ ment corrompu Pautorilé souveraine des rois 9 qu'on ne puisse y reconnaître le bièn- &it de Dieu qui se sert de ces rois mêmes pour faire goûter aux hommes les avantages de la paix et de la société (5).
(1) Joan. , vm , 44.
(2) S. Iran. , contr. HœreSy lib. v, ciap. xxiv.
(3) Boesuet, Défenêey liv. i, sect. ii et m.
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•r Né vous laissez pas tromper par de « vaines paroles. Plusieurs chercheront - à «r.Yous persuader que vous êtes vraiment « libres, parce qu'ils auront écrit sur une « feuille de papier le mot de liberté , et TaU" tr ront aiBché a tous les carrefours (p. 104). »
Pour cette fois, M. de La Mennàis ne trompe pas ses lecteurs ; et il aurait pu don*
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her cette maxime pour épigraphe k chacun de ses livres :
Mais, défiez-TOusde lui^ même cpiand il dit Trai.
La liberté qu'il sollicite , qu^il exige au nom des droits de l'homme , ce n'est pas la liberté garantie par les lois et tempérée par elles ^ celle-là vous montre des Supérieurs, vous oblige a des contributions, à un service public , éclaire vos pas , surveille vos démarches , ne vous permet pas de faire à autrui ce que vous ne voudriez pas qui vous fât fait a vous-même. Celle-là, il n'y voit qu'une oppression , la pire de toutes, oppressioi^ hypocrite quise couvre du nom de liberté. La liberté que veut M. de La Mennais, c'est celle dont il ^ fixé les conditions dans chacune des proclamations de son Ai^enivy et qu'il renouvelle explicitement dans ce chapitre ; liberté absolue., liberté sans entraves , sans nulles modifications , de tout penser , de tout dire,.
•B Uk NOUVSiXB BÈBiÉSÊE. §S7
de tout impfimer ; liberté d'enseignement et d'association , tout ce dont jouissent les oiseaux du ciel, et l'animal errant sans msdtre dans sa solitude saunage , où il n'a pour guide que son instinct. Liberté de faire tout ce qu'il tous plait sans en rendre compte à d'autre puissance qu'à cette puissance viwmte qui on sent en soi et autour de soi y qu'Adam apprit à connaître, après qu'il eut mangé le firuit défendu , et l'Ange rebelle , après qu'il eut donné dans son^ cœur accès a cette pensée : je serai semblable au Très-Haut {\).
« La liberté luira sur tous quand, à force ir de courage et de persévérance , vous ff vous serez affiranehis de toutes servitudes « (p. 106). »
C'est-à-dire, quand une vaste insurrection , levant à la fois des milliers de bras , les armant de la torche et du fer, vous aura ramenés à cet état de nature sauvage et
(1) UriitB «tcttl DU, Gen., hi , 5.
iM nsTOBJs
farouche , où , par cela que tout le in^Mide e<t iiiaftre, tout le monde eat 'esclave.
« Quand vous aurez dit au fond de votre •c âme : Nous voulons être libres ! (p. i(ff.)n
Suffirait-il de lé dire? Non. M. de La Mennais veut P-aotion , il la veiat énergique, générale , san^ante s'il le faut :
« Quand pomr le devenir, vous serez prêts K à tout sacrifier et à tout squjSril*. (Ibid^) n
Tout! excepté cette condition même de servitude où Dieu vous aurait placés coonme Joseph a la cour de Putiphaï* , comme les Juifs captifs a Babylone, comme Vincent de Paul , esclave à Tifnis.
cf La liberté luira sur vous , lorscju'au pied « de la croix, sur IdqueH^ te Christ mourut cr pour vous , vous aurez juré de mourir les r uns pour les autres. {Jbi(i.) »
Rapprochement impie ! Jésus - Christ mourut sur la croix pour racheter tous les hommes de l'esclavage du péché ! Tou^ les chrétiens succombant à la fois sur un champ
DE LA NOUVELLE HlËRfiSIE. itid
de bataille, rachèteraient-ils un seul des leurs? Jésus-dhrist meurt en nous laissant l'exemple de sa soumission k la volonté de Dieu son Père ; exemple de la patience la plus héroïque , innocent agneau , muet sous le couteau qui l'égorgé , refiisant l'assistance des Anges qui seraient accourus par légions , s'il l'eut voulu , pour venger la cause de leur Roi ! Et M. de La Mennais excite les catholiques k combattre par tous les moyens, pour défendre quoi? ce qu'il lui plaît d'appeler la liberté !
M. delaMennais voudrait faire croire que les défenseurs de Tautorité le sont du des- • potisme , qu'on ne saurait combattre l'anarchie sans en vouloir à la liberté ; que les oppresseurs des peuples le sont avec connaissance de cause , par système , et sans remords; que comme il le dit ailleurs , le livre de Machiavel fait tout l'évangile du Pouvoir (1 ).
En conséquence de ces doctrines , l'on se
(i) Religion Gonsidérie^ etc. y f9iç. ià^l.
serait imaginé qu'il est de l'essence de la royauté, d'être tyrannie; qu'il est dans l'esprit des gouvernemens de tromper et d'abrutir les sujets , de les diviser pour régner, qu'il est même dans l'intérêt des peuples qu'ils soient opprimés.
Cette supposition mensongère ouvre au sophiste un beau champ oîi reviennent les objections bannales , assaisonnées' de ce ton de sarcasme qui donne si aisément de l'esprit à^elui qui en a le moins :
« Le peuple est incapable d'entendre ses « intérêts , on doit pour son bien le tenir (f toujours en tutelle. A ceux qui ont des « lumières, appartient de conduire ceux qui « en manquent (p. 189). >»
<r Ainsi parle une race hypocrite • et « avide. » Et de là , les entraves de toute sorte a la liberté , au commerce , à l'enseignement, qui ne vous permettent pas de disposer, comme vous l'entendez , de vos personnes, de vos biens, de vos enfans. (Jbid.)
IM .lll»TODLB
ir Vous èt^9 incapables de 'savoir ce cpii « vous est bon ou mauvais , de connakire vos « besoins et d'y pourvoir : et sur cela , on •r vous enverra des hommes bien payés à « vos dépens , qui géreront vos biens k leur « fantaisie. Vous êtes incapable de discerner « quelle éducation il est convenable de « donner à vos enfans : et par tendresse « pour vos enfans on les jettera dans des « cloaques d -impiétés etdemauvaisesmœurs.
« Vous êtes incapables de .juger si vous ff pouvez, -vous et votre famille, subsister «r avec le salaire qu'on vous accorde pour « votre travail: et l'on vous défendra, sous « des peines sévères , de vous concerter entf semble pour obtenir une augmentation «r de ce salaire, afin que vous puissies vivre, « vous, votre femme et vos enfans (p..441),*
Ce n^est plus ici le Serpent^ parlant k l'oreille des rois, pour leur insinuer des paroles de domination. N'est-ce pas Ineia plutôt le démon de la révolte appelant k haute