LIVRE ONZIÈME
SOMMAIRE
Qualriènie concUve d’Avignoa. — Élection d'Urbain V. — Histoire de ce pontife. Commencement de son règne. — Suite delà guerre entre le légat et Bernabos.
Ligue contre ce tyran. — Urbain V fulmine contre lui. — Défaite de Bernabos, près de Salaruolo. — Arrivée du roi de Chypre cl du légal l'icrrc Thomas à Avignon. — Mouvements pour une croisade. — Négociations avec Bernabos. — Pierre Thomas à Bülin. — U parvi<*nt à ménager un accommodement entre le Suinl-Siége et les VUconti. — Entliousiasnic pour l’expédition sainte. ~ Départ de Venise du roi de Chypre cl du légat Pierre Thomas. — Prise et abandon d'Alexandrie. — Mort de Pierre Thomas. — Efforts d’Urbain V pour détruire les grandes compagnies. — Bertrand Duguesclin les emmène en Espagne. — Zèle d'Urbain V pour rétablir la paix p.inni les princes, et restaurer la bonne discipline dans l’Église. — Voyage de l'empereur Charles IV k Avignon. — Urbain V SC résout à reporter le Saint-Siège en Italie. — Changements politiques à Rome.
— Tristes elTets du séjour de la Papauté à Avignon. — Urbain V notifie son départ. — Joie de ITtalic. — Efforts du roi de France pour retenir le pape. — Nicolas Oréme. — Départ d’Urbain V. — Lettre de Pétrarque. — Mort du cardinal Albomoi. — Son éloge. — * Entrée du pape à Rome. — Canonisation d’Elzéar de Sabran. — Réforme d’Urbain V dans le gouvernement de la ville. —
— Dans l’abbaye du Munt-Cassin. — Charles IV vient en Italie. — Sa honteuse expédition contre Bernabos. — L’empereur d’Occident et l’empereur d'Orient à Rome. — Grandeur d’Uibain Y. — Il annonce son retour en France. — Sainte Brigitte — Départ du pape. — Sa mort.
L’homme à qui devait revenir l’honneur de remplacer le ponlife défunt était bien l’illustre conquérant de l’État ecclésiastique, le cardinal Ægidius Albornoz. Son habileté politique, sa longue expérience des affaires, la vigueur de son caractère, répondaient h la gravité des conjonctures
dans lesquelles Innocent VI avait laissé le monde chrétien. Aussi les vues de plusieurs de ses collègues se tournèrentelles vers lui, et des lettres pressantes de se rendre au conclave lui furent-elles adressées. Tout porte à croire que, s'il eîlt cédé à ces instances, la majorité des suffrages se serait réunie sur sa tètc; mais Alhornoz, aussi modeste que grand, refusa de poursuivre une dignité dont il voyait Itien moins le prestigieux éclat que l’immense responsabilité (1).
Les cardinaux entrèrent au conclave au nombre de vingt et un, excessivement partagés sur celui d’entre eux (pi’ils se proposaient de donner pour chef à l’Église. Cependant, la cause même qui devait prolonger le conclave faillit le terminer avant la lin du premier jour. Le 28 sc[}tembre, par l’effet du partage des opinions qui engageait les électeurs à perdre leurs voix avant d'en venir à une épreuve sérieuse, le cardinal Hugues Roger, frère de Clément VI, obtint quinze voix ; c’était plus des deux tiers des suffrages, ce qui le faisait pape ; mais Hugues Roger était un prélat rempli d'humilité, uniquement appliqué aux œuvres de sanctification, et qui n’avait jamais songé à la tiare. Le résultat du scrutin le fit trembler. Il se jugea incapable de soutenir le fardeau de la Papauté, et il eut l’héroïque courage de le refuser (2) .
Cette élection déplaisait au conclave ; elle n’avait })oinl encore été rendue publique, on accepta sans peine le refus d’Hugues Roger, et les épreuves recommencèrent. Pendant les trois jours qui suivirent, le scrutin ne produisit que des résultats insignifiants. Un premier candidat, le cardinal de Toulouse, Raymond de Canilhac, obtint onze
(1) Sepulv., l.I II,n°22. — Lescale, 1. VI, p. 284. Compendio, I. III, c-*’
(2) Hait. Vill., I. II, c. xxTi. — Baluze, Vite 1. 1, p. 848.
ELECTION D’ÜRBAIN V.
voix; un second, dix; un troisième, neuf. Les autres épreuves offrirent successivement une division de suffrages plu| marquée encore. Li face du conclave devint orageuse. D’un côté, l’obstination des Limousins à vouloir conserver la tiare à une province qui venait de donner, coup sur coup, deux papes à l’Église ; de l’autre, la persistance de leurs adversaires à l’en déplacer, et, plus que tout cela peut-être, l’ambition personnelle des cardinaux de Boulogne et de Périgord, tes deux personnages les plus influents du Sacré Collège, rendaient tout accord impossible. Pour terminer ce conflit, qui menaçait de devenir scandaleux, les plus sages proposèrent d’élire un sujet étranger au cardinalat. Cet avis prévalut, et toutes les voix se réunirent sur l’abbé de Saint-Vicjor de Marseille, Guillaume Grimoard (1).
Le prélat qu’une fortune si peu attendue venait de porter ainsi au trône pontiflcal avait vu le Jour dans le Gévaudan, au château de Grisac, éloigné de deux lieues de la ville de Mende. Son père, le chevalier de Grimoard, était seigneur du lieu, et sa mère, Amphélise de Montferrand, pouvait, aussi bien que son époux, se glorifier d’une noblesse ancienne. Si l’on en croit les récits du temps, des circonstances merveilleuses auraient accompagné la naissance de Guillaume Grimoard. (2) Venu au monde comme une masse informe de chair, saint Elzéar de Sabran, son parent, qui se trouvait alors au château de Grisac, aurait obtenu, par ses prières, la réformation de cette mons-
(1) Malt. Vill., loc. cit. — Froissarl , I. I, part. II, c. eu. — Specitnen Ilistoriæ Sozomeni Pistoriensis, t. XVI, p. 1069.
(-2) Urbaia V élait Gis de Guillaume Grimoard de Beauvoir; chevalier, baron du Roure , et d'Amphélise de Montferrand, Glle du comte d'Ariano, de la maison de Sabran, en Provence, sœur de saint Elxéar. (Moreri, Dictionn., article Urbain V.)
Irueuse figure, et, après l’avoii- tenu sur les fonts du baptême, le même saint aurait prédit la grandeur future de cet enfant (1). Dès le plus bas âge, Guillaume déploya les vertus qui font les bienheureux, la pureté surtout. A peine sorti de l’enfance, ses parents l’appliquèrent à l’élude des arts libéraux, de la jurisprudence civile, du droit canon et de la théologie. Il s’y fil remarquer par les plus brillants succès, et il fut successivement proclamé lauréat et docteur dans les Universités de Montpellier, de Toulouse, d’Avignon et de Paris. On l’appelait de son temps la lumüre du droit (2). Ses goûts le portant vers l’état monastique, il se détermina pour l’ordre de Saint-Benoît, et en prit l'habit dans le prieuré conventuel de Chiriac. Ce fut dans le même prieuré de Chiriac qu’il reçut tous les ordres sacrés. Pendant vingt ans, il professa, soit à Montpellier, soit à Avignon, le droit canon et l'Écriture sainte avec un éclat qui attira à ses leçons un grand nombre d'auditeurs distingués. Il exerça ensuite la charge de vicaire général dans les évêchés de Clermont et d’Uzès, et s’y fil une grande réputation d’intégrité cl de fermeté. Les Mémoires de Cluny nous apprennent qu’il remplit aussi les fonctions de doyen dans celle abbaye (ô). Des affaires, que l’histoire ne spécifie point, l’ayant appelé en cour de Rome, sous le pontifical de Clément M, ce pape fut bientôt frappé de la capacité de Guillaume Grimoard, et le fit abbé de Saint-Germain d’Auxerre, à la place d’Étienne deChétry (4). Innocent VI le transféra ensuite à Saint-Victor de Marseille.
Ces deux pontifes honorèrent Guillaume de plusieurs
(t) Duchesne, Preuves de l'histoire des cardinaux, p. 408.
(2) Eo tempore vocabatur Incerua juris. (Chron. Coriielii Zantfliet, ap. veler. script. Collect., t. V, p. 281.)
(S) Duchesne, Ilist. des cardinaux français, t. Il, p. 582.
(4) Id., Preuves, p. 410.