‹ Histoire de la papauté pendant le 14. siècle avec des notes et des pièces justificatives par l'abbé J. B. Christophe (volume 2)Chapitre 103 sur 146 · NOUVELLE DÉFAITE DE BERNABÜS · texte numérisé non relu

NOUVELLE DÉFAITE DE BERNABÜS

voquanl l’Église Iriompliante, il demanda à haute voix que la sentence qui venait d’être portée sur la terre fût ratifiée dans le ciel (1).

Visconti eut bientôt à déplorer un malheur plus sensible pour lui. L’ai raée confédérée assiégeait Modène; Bernabos se porta de sa personne, le 10 avril, avec une masse de deux mille cinq cents chevaux, pour la surprendre. Lopez de Lima, Gardas Albornoz, neveu du légal, et Fel- Irino de Gonzaga commandaient l’armée pontificale. Ces trois chefs, ayant appris à temps la marche de l’ennemi, ne voulurent point l’attendre dans une position qui leur semblait désavantageuse, et, levant leur camp, ils marchèrent à sa rencontre. Les deux armées se joignirent près de la petite ville deSalaruolo. Bernabos, prévenu, ne put reculer, et il s’engagea aussitôt une bataille sanglante où Gardas Albornoz perdit la vie, mais où Bernabos essuya une défaite plus désastreuse encore que celle de San-Ruffcllo. Ambroise Yisconti, un de ses fils naturels, les principaux officiers de son armée, plus de mille cavaliers, tombèrent entre les mains des confédérés (Ü). L’humiliation de Visconti était au comble. C’était le moment de fondre de toutes parts sur lui, de l’écraser et par là d’affranchir 1 Égliscde son plus mortel ennemi, et 1 Italie du plus cruel de scs tyrans. Mais un incident imprévu vint tout à coup changer la politique d’Urbain et la rendre pacifique.

Nous avons vu comment, vers la fin du règne d’innocent VI, le légal Pierre Thomas avait déterminé le roi de Chypre à se transporter en Occident pour y exciter les jirinces à tenter un passage général. Ce monarque fit, le

(1) Malt. Vit!., toc. cil.

{2) Mail. Vill., 1, II, c. xuv. — Specinien Hist. Sozom. Pist., p. 107t.-*- Cron. di fiologoa, t. XVIII, p. 467. — Sepulv., I. III, 25 cl 24. — I/'scale, I. VI, p. 288, 289 et 200.

S44 niSTOlRE DE LA PAPAUTÉ, UV. XI.

‘29 février 1363, son entrée à Avignon, où le pape, le Sacré College cl le roi de France l’accueillirent avec les transports de la plus vive allégresse. Il ne tarda pas à déclarer le but de son voyage et à représenter au Saint-Père combien, « pour sainte chrétienté, ce seroit noble chose et « digne qui ouvreroit le saint voyage d'oulre-mer et qui « iroit sur les ennemis de Dieu (1). » Le pape et toute la cour romaine approuvèrent avec enlliousiasnie un tel projet. Urbain V prêcha lui-même la croisade. On était dans la semaine sainte, et le souvenir de la passion du Sauveur ajoutant à l’éloquence du pontife, son discours produisit un elTcl extraordinaire. Le roi de France, celui de Danemark, tous les seigneurs qui l’entendirent, ne purent retenir leurs larmes, et jurèrent de sc joindre au roi de Chypre pour combattre les infidèles et délivrer les lieux saints. Les choses allèrent même si loin, que le souverain pontife put fixer sur-le-champ l’époque de l'expédition. Le roi de France en fut nommé généralissime, le cardinal Tallcyrand de Périgord légat: le roi de Chypre eut la charge de la préparer. Tous les princes, ainsi qu’un grand nombre de seigneurs de la plus haute distinction, reçurent la croix des mains du pape (2).

Mais, malgré la bonne volonté des princes, il y avait, dans la guerre que Bernabos faisait à 1 Eglise romaine en Italie, un grand obstacle à l’expédition sainte. Toutes les ressources du Saint-Siège venaient s’absorber dans les frais immenses qu’exigeait fenlrelien d’une armée toujours en activité, et on avait besoin des ressources du Saint-Siège. Urbain V plaçait la croisade au-dessus de tout. Cela explique comment, au milieu de ses succès les plus brillants et

(t) Froissart, 1. I, part. Il, c. ciiv.

(•2) Id., lien cité. — Baluie, Vilæ, I. 1, p. 167. — Vila B. Pétri Thomasii, Bolland., t. II, c. xi.

NÉGOCIATIONS AVEC BERNABOS.

lorsqu’il pouvait forcer Bernabos à la paix, il songea à la lui demander. L’intérél particulier du Saiiit-Siége parut au pape devoir céder, en cette occasion* au bien général de la cbréticnté. Leroi de France et le roi de Chypre offrirent leur médiation, et leurs ambassadeurs partirent pour Milan. Ceux de Pierre de Lusignan étaient le bienheureux Pierre Thomas, devenu archevêque de Crète, et Philippe de Maisière, son compagnon et plus tard son biographe. D’abord, tous les honneui’s de la cour de Milan furent pour les représentants du roi de France ; Pierre Thomas et son humble compagnon, ne se distinguant par aucun éclat, furent à peine remarqués du superbe Visconti. .Mais les choses changèrent bientôt de face. Tout paraissait s’opposer .à la paix. D’un côté Bernabos, irrité par son dernier revers, rugissait comme un lion et méditait contre l'Église les plus terribles vengeances; de l’autre, le cardinal Albornoz, qui tenait dans ses mains la victoire, voulait la pousser jusqu’à ses conséquences extrêmes. Les ambassadeurs français, qui avaient d’abord paru vouloir attirer à eux tout l’honneur de la négociation, voyant, après quelques tentatives infructueuses, que les diflicultés ne s’aplanissaient point, désespérèrent d’arriver à une solution raisonnable et se retirèrent, laissant aux représentants du roi de Chypre le soin de continuer la médiation.

Ce fut alors que Bernabos commença à remarquer l’archevêque de Crète. Il eut plusieurs conférences avec lui, et tel fut l’ascendant que cet habile homme sut prendre sur l’esprit de Visconti, que ce seigneur, à la suite d’une de ces conférences, dit à l’archevêque en poussant un profond soupir : « Vous m’avez persuadé. Eh bien! que la c< paix soit donc entre l’Église et moi. Je veux être désor- « mais un fils soumis et docile de l’Église. Allez trouver « le cardinal, annoncez-Iui mes intentions et traitez avec

« lui comme vous le jugerez à propos; je m’en remets « pleinement à votre sagesse (1). »

Ces dispositions conciliantes amenèrent d'abord une trêve qui fut signée au mois de septembre 1363, et servit de préliminaire à la pai.v, pour laquelle on travailla dès lors activement des deux côtés. L’honneur de traiter dans une cause ]>our laquelle il avait combattu avec tant de gloire revenait tout naturellement au cardinal Âlbornoz. L’homme qui avait servi si heureusement les intérêts de l’Église dans la guerre méritait bien de les servir encore dans les négociations. Mais Bernabos ne redoutait rien tant que de se trouver en présence de ce grand politique. .Avant l’ouverture des conférences, il demanda à ce qu’il en fût écarté; et telle était, à la cour d’Urbain V, l’envie d’arriver à la paix, qu'on accepta cette insidieuse condition (2). Le traité de Brétigny venait de faire au cardinal Androin de la Roche une brillante renommée d’habileté; Bernabos jeta scs vues sur ce prélat et l’obtint du pape. Ce u’était pas sans motif que le choix du duc avait distingué l’ex-abbé de Cluny. Des honneurs presque infinis, dit une chronique (3), accueillirent le nouveau légat à son arrivée à Milan. C’est de la sorte qu’en usait le perCde Visconti quand il espérait séduire. Les conférences ne durèrent (|ue treize joui's, et le traité définitif de paix fut signé le 3 mars 1361. On accusa, avec raison, le représentant du Saint-Siège d’y avoir sacrifié les droits et l’honneur de l’Église romaine (4). A la vérité, Bernabos renonça pour

(I) Vita B. Petri Thomasii, c. xii.

(*2) Bernabo.'! non voile aver pacc col messcrc Egiüio, cardinal legato, ma voleva far pace colla Chicsa c clie mandasse un altro cardinal. (Cron. di Bologna, p. 472.)

(3) Ebbe si grande ouore che fu iiiGiiito. (Cron. di Bologna, p. 47S.)

(4) Malt. Vill., I. XI, c. Lxiv. — Specimen Hist. Soxom. Pial., p. 1071.

PAIX AVEC BERNABOS

jamais aux prétentions des Visconli sur Bologne, restitua au pape Luco, Crevalcuore et toutes les places qu’il avait conquises, ainsi qu’au seigneur de Ferrare les forteresses qu’il lui avait enlevées, mais ce fut à la condition que le pape lui payerait la somme exorbitante de 500,000 florins, que tous les prisonniers seraient rendus et que le cardinal Albornoz quitterait la légation de Bologne. Ce dernier article était un des principaux, tant la présence (le son vainqueur était insupportable au fier Visconti ou lui inspirait de terreur ! L’héroïque légat sortit de Bologne, remplacé une seconde fois par Androin de la Roche (1), et se contenta d’administrer à l’avenir la Marche d’Anc(>ne et le Patrimoine. Le désir qu’Urbain V avait de la paix doit l'excuser d’avoir souscrit à un pareil traité; rien n’excusera jamais Androin de la Roche de l’avoir fait.

Aucun obstacle ne semblait plus devoir arrêter l’exécution de la croisade projetée ; toute l'Europe était pacifiée. Le roi de Chypre, qui en parcourait les États, excitait partout l’enthousiasme dont il était lui-même animé, et recevait des promesses favorables. Et, toutefois, cette expédition pour laquelle on venait de faire de si grands sacrifices, de rassembler tant d’éléments, cette expédition que tout annonçait comme devant être puissante et glorieuse, cette expédition devait échouer comme celles qui l’avaient précédée. Le roi de France, qui en était le chef, le cardinal de Périgord, qui devait en être le légat, moururent presque à la même époque. R est vrai que ce dernier fut dignement remplacé par le bienheureux Pierre Thomas, devenu patriarche de Constantinople. Mais il y eut encore d’autres contre-temps. D’un côté, les Vénitiens, qui avaient d’abord promis leur concours à la croisade, se virent for-

(1) Lescnle, 1. VI, p. 29o et 296. — Raynald, ann. 1564, n° S.

cés de le retirer par la révolte de l’ile de Crète, et tout ce que put faire le bienheureux fut d'obtenir d’eux qu’ils fourniraient à leurs dépens la moitié des vaisseaux destinés au transport de l'expédition. D’un autre côté, grand nombre de croisés qu’on était parvenu à enrôler, n’ayant point trouvé, au terme fixé pour l’embarquement, le roi de Chypre, qui parcourait toujours les cours de l’Europe, se dégoûtèrent; en sorte qu’à leur arrivée au port Pierre de Lusignan et le légat ne rencontrèrent plus que cinq cents chevaux et six cents fantassins. Il n’était pas possible de rien entreprendre avec des forces réduites à de si mesquines proportions. Toutefois, le roi de Chypre et le légat ne se découragèrent pas ; ils s’embarquèrent solennellement avec ces cinq cents chevaux et cos six cents fantassins comme s’ils avaient eu une armée entière, et arrivèrent, au bout de quelques jours d’une heureuse navigation, en vue de file de Rhodes. Là, le prince d’Antioche, frère du roi, vint le rallier avec soixante navires auxquels s’étaient jointes les galères des hospitaliers de Saint-Jean, montées par cent chevaliers, et toutes les forces de Pierre de Lusignan se composèrent de dix mille fantassins et de quinze cents chevaux (1).

Ce fut néanmoins avec celte poignée de soldats que Pierre Thomas et le roi de Chypre, toujoure animés du désir de délivrer les lieux saints, résolurent d’attaquer la puissance du Soudan d’Égypte. Un tel projet n’aurait pas été dighe de ceux qui le concevaient s’ils eussent cru le réaliser avec de si faibles moyens. Mais ils se berçaient de l’espoir que l’Europe songeait à eux, que les princes chrétiens organisaient un passage général, et que leur expédition n’était que l’avant-garde d’une grande et formida-

(1) Viu B. Pétri Thomasii. c. iiv et xv.

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