‹ Histoire de la papauté pendant le 14. siècle avec des notes et des pièces justificatives par l'abbé J. B. Christophe (volume 2)Chapitre 98 sur 146 · PIERRE THOMAS · texte numérisé non relu

PIERRE THOMAS

lait faire face, ne lui permirent pas alors de répondre effectivemenl aux supplications des Grecs, et il se contenta, en attendant meilleure fortune, de réchauffer le zèle d'une ligue formée sous Clément VI entre les Vénitiens, le roi de Chypre, les chevaliers de Rhodes, et d’en aider les opérations par le produit d’une levée de décimes, qu’il ordonna pendant trois années (i). Mais ce n’était point une coalition de ce genre, faible et mal unie, qui pouvait refouler dans leurs déserts les hordes nombreuses et fanatiques des Ottomans ; il fallait une grande expédition que tous regardaient comme impossible, excepté deux hommes peut-être. Innocent VI et Pierre Thomas.

Celui-ci n’eut qu’à se montrer à Venise. Ses pieuses exhortations, son éloquence insinuante, les raisons politiques qu’il sut faire valoir, y inspirèrent aussitôt des dispositions pacifiques. 11 courut en Hongrie les annoncer au roi Louis. Ce monarque reçut Pierre Thomas avec tous les honneurs dus à un envoyé du Saint-Siège. Non-seulement il consentit à la paix, mais, enflammé encore par les chaleureuses excitations du saint homme, il jura solennellement entre ses mains de se mettre lui-même en personne à la tête d’une croisade, et voulut sur-le-champ prendre la croix (2). Malheureusement, Pierre Thomas quitta Louis, et ce prince, dès qu’il cessa d’entendre l’énergique éloquence du religieux, oublia son serment.

Cependant, l’empereur de Constantinople réitérait plus vivement que jamais la demande d’un secours, et, pour l’obtenir plus efficacement, il promettait la réunion des deux Eglises, réunion si souvent tentée et que la mauvaise foi des Grecs avait toujours fait échouer. Jean Paléologue,

(1) Baynald, ann. 1333, 19 et 22.

(2) Vila B., ubi supra, c. iv, n” 23. — Raynald, 1336, ii" 2.1.

qui venait de succéder à Cantacuzène, envoya, en 1356, à Avignon, l'archevêque de Smyrne et .Nicolas Sigeros Megatériarque. Ces ambassadeurs arrivèrent à la cour pontificale vers la fête de la Pentecôte, et y reçurent l accucil le plus favorable. Us étaient porteurs de lettres de l’empereur, qu’ils lurent devant le consistoire assemblé. Ces lettres produisirent une sensation profonde, et, bien qu’on fût accoutumé à se défier des promesses des Grecs, Innocent crut devoir prendre celles de Jean Paléologue en sérieuse considération. Ce fut à Pierre Thomas qu’il confia le soin d’en poursuivre l’accomplissement (1). Notre bienheureux eut pour compagnon dans cette nonciature Guillaume, évêque de Sozopolis. L’empereur et les princes de l’Empire environnèrent des plus grands honneurs les envoyés pontificaux à leur arrivée à Constantinople. Pierre Thomas se mit incontinent à l’œuvre. La ville impériale se ressentit bientôt des effets de son activité. Ses prédications et ses conférences sur l’union des deux Églises dissipèrent les préjugés d’un grand nombre d’esprits. Plusieurs seigneurs de la cour furent entraînés. L’empereur luimême, convaincu, et devenu zélé catholique, écrivit au pape qu’il reconnaissait la suprématie de son autorité, lui jurait obéissance, travaillait activement à y ramener ses sujets, et, pour preuve de la sincérité de son retour à l’union, il lui annonçait la déposition du patriarche schismatique de ConsLantinople, et son remplacement par un prélat dévoué à l’Église romaine (2).

Tels furent d’abord les succès de Pierre Thomas. Mais sa mission ne devait pas se borner à procurer l’union des deux Églises ; elle devait préparer les éléments d’une expé-

(1) Rayoald, ann. 13ô6, n° 53.

(2) Vita B., ubi aupra, c. t, n°* 28, 29, 30, SI et 32.

PIËRRE THOMAS.

dilion sainte. Après avoir si heureusement jeté les semences de la réconciliation de l’Orient avec l'Occident, le nonce partit de Constantinople au milieu des regrets de la cour impériale, dont il avait su captiver à un si haut degré l’estime et l’affection, et se rendit en Chypre. Sa réputation l’avait précédé dans ce royaume; les honneurs qui l’accueillirent à son débarquement furent tels, que son humilité s’en trouva alarmée, et qu’il se crut obligé de les repousser : « Vous vous trompez, dit-il avec cette inalté- « rable douceur qui ne le quittait jamais, vous vous trom- « pez ; je ne suis ni un nonce ni un légat du pape ; je ne a suis qu’un pauvre moine pèlerin qui désire visiter le a sépulcre du Sauveur (1). » C’était là, en effet, toute l’ambition de son âme. Il la satisfit. Malgré la faiblesse de son corps, épuisé par une rude maladie, malgré les instances du roi, malgré les mille dangers du voyage, il s’embarqua pour la Palestine. Jérusalem le vit s’agenouiller sur ce sépulcre sacré, baiser et arroser de ses larmes les lieu.x que le Rédempteur du monde arrosa de son sang. Pendant le séjour qu’il lit au milieu des fidèles de la ville sainte, il fut pour eux comme l’ange de Dieu, les éditiant par sa piété, les consolant par ses prédications (2).

En Chypre comme à Constantinople, tout avait réussi au gré des désirs de Pierre Thomas. Mais tout n’était pas fait, et cette première mission accomplie n'était que le prélude d’une autre plus solennelle. Innocent VI chargea de nouveau le bienheureux, devenu évêque de Coronée, de retourner dans les mêmes contrées qu’il venait de par-

(<) Dicens benigne : Non sum nuntius, sive legatus papæ, sed quidam frater peregrinus pauper, desiderans sepulcrum Domini videre. (Vita B., c. VI, n' 54.)

(2) Ibid., c. VI, n*” 54, 53 et 56.

courir, et cette fois non plus avec le simple titre de nonce, mais avec celui de légat a latere. Pierre Thomas se remet en route avec une nouvelle ardeur, rallie les galères vénitiennes, celles des chevaliers de Rhodes, visite avec elles Smyrne et les autres villes maritimes de sa légation, ranime parmi les populations chrétiennes le courage et l’espérance, et arrive enfin à Constantinople, où il est reçu avec des transports d’allégresse.

Jean Paléologue soutenait contre les Turcs une guerre qui n’était pour lui qu’une suite de désastres. Pierre Thomas joint ses galères aux siennes, offrant ce premier secoui’s comme l’annonce d’un plus puissant qui s’organise, et remet l’activité dans les opérations militaires. Les Turcs attaquaient, il les force à se défendre, et les chrétiens retrouvent la victoire. La flotte confédérée était en vue de Limpsaque, dont les Turcs avaient fait une place fortifiée. L’intrépide légat, sans calculer le nombre de ceux qui la défendent, en ordonne l’attaque ; les chrétiens l’escaladent et la dévastent. Après ce hanli coup de main, Pierre Thomas regagnait tranquillement la flotte avec ses gens lorsqu’un corps de Turcs s’élance d’une embuscade et se jette sur sa troupe. Les chrétiens, surpris, prennent la fuite ; le légat reste seul avec cinquante chevaliers de i'Hôpital et quelques hommes d’élite. Sans s’émouvoir, il se retourne contre les Turcs, fait tète à leur multitude avec cette poignée de braves. Reculant et combattant, ne cessant de se défendre que pour attaquer à son tour, il rejoint enfin la flotte, après avoir fait mordre la poussière à trois cents Turcs et à leur chef (1),

L’activité de Pierre Thomas ne connaissait pas de bornes. Il prêchait, baptisait, combattait à la fois. Smyrne, Con-

(t) Vita B., c. vil, n« 30 et 40.

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