ÉTAT DE L'EUROPE
On a fait à Jean XXII, plus qu'à tout autre de nos pontifes français, le reproche d'avoir dépaysé la Papauté. Comment Jacques d'Osa, dont l'éducation, les habitudes, les amitiés étaient italiennes, qui avait passé une grande partie de sa vie dans la Péninsule, et qui nourrissait les plus vastes projets qu'un pape pût concevoir; comment Jacques d'Osa, dis-je, ne dirigea-t-il point ses pas vers la capitale du monde chrétien, et préféra-t-il l'humble séjour de la roche des Dons aux splendeurs de la ville éternelle? Mais c'est là précisément ce qui prouve qu'une malheureuse nécessité, et non une aveugle fantaisie, commandait à la Papauté cette absence que les Romains ont tant déplorée. Mieux que personne, le vieillard de Cahors appréciait la véritable situation des choses ; il jugeait que la restauration de la puissance pontificale dans son siège naturel n'était point encore opportune, et qu'un autre point d'appui que celui de Rome était nécessaire pour faire mouvoir les ressorts de l'autorité apostolique.
En effet, jamais les factions qui divisaient l'Italie n'avaient été plus acharnées les unes contre les autres. La ligue guelfe, formée à Florence lors du voyage de l'empereur Henri VII, avait survécu à ce prince. Pour s'opposer à ses entreprises, les Gibelins en avaient organisé, à leur tour, en Lombardie, une autre sous la direction de Matlhaeo Viscomti, qui avait remplacé, dans la seigneurie de Milan, la famille des délia Torre, et s'était établie sur ses ruines. La ligue guelfe, ayant à sa tête le roi de Naples, était de beaucoup la plus puissante, il est vrai ; mais la gibeline rachetait son infériorité numérique par le talent de ses chefs. MatthaDo Viscomti, à Milan ; Cane délia Scala, à Vérone; Passérino Bonacossi, à Mantoue; Frédéric de Montefeltro, à Urbino, et surtout Castruccio Castracani degli Interminelli, à Lucques, étaient les hommes les plus
h.ibiles dans la politique el dans la guerre que l'Italie eut vus depuis longtemps. Déjà la Lombardie était le théâtre des luttes sanglantes des deux partis; les révolutions qui bouleversaient la ville de Gènes allaient bientôt les amener l'un et l'autre au pied de ses remparts, et prêter un nouvel aliment à leur ambition ainsi qu'à leur fureur.
Le nouveau pontife ne devait pas tarder à être compromis dans ces luttes. Le besoin de relever l'autorité papale en Italie, celui de réparer les échecs essuyés par les Guelfes pendant la vacance du Saint-Siège, tout le portait à y prendre une part active. Un de ses premiers soins fut de confirmer au roi de Naples les titres dont Clément V l'avait revêtu (1), et de dépouiller ses ennemis des titres de vicaires impériaux qu'ils tenaient d'Henri VII. Par une bulle du mois d'avril 1317, il déclara solennellement que la mort de cet empereur les en avait privés. Le langage du pape, en cette occasion, était décidé. Il disait que les droits de l'empire terrestre aussi bien que ceux de l'empire céleste ayant été remis aux mains du bienheureux Pierre, la juridiction impériale, pendant la vacance de l'Empire, appartient au pontife romain, qui l'exerce par lui-même ou par ses vicaires, et que quiconque, sans l'aveu du Saint-Siège, continuait les fonctions qui lui avaient été confiées par le défunt empereur, offensait la religion et attaquait la majesté divine (2).
L'Empire était vacant, en effet, car deux concurrents s'en disputaient le trône. Après la mort de Henri de Luxembourg, les électeurs se divisèrent en deux factions, dont l'une voulait pour empereur Frédéric, duc d'Autriche;
(1) Raynald, ann. 1516, n # 23.
(2) Id.. ann. «317, n°2T.
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l'autre, Louis, duc de Bavière. De prime abord, le parti de Frédéric se trouva le plus puissant. Mais Louis, par des largesses habilement distribuées, réussit à en détacher un certain nombre de grands barons qui passèrent dans le sien, et rendirent les forces moins inégales. Dans cet état de choses, les électeurs se rassemblèrent, ceux qui tenaient pour l'Autriche, ayant à leur tète l'archevêque de Cologne, à Saxenhausen; ceux qui tenaient pour la Bavière, ayant pour chef l'archevêque de Mayence, dans un des faubourgs de Francfort, sur l'ancienne place des Élections. Chaque parti déclara son candidat empereur. Ces deux élections illégales furent suivies de deux couronnements qui, dans les traditions de lEmpire, ne l'étaient pas moins. Louis de Bavière reçut la couronne a Aix-la-Chapelle des mains de l'archevêque de Mayence, auquel n'appartenait point cet honneur; et Frédéric d'Autriche, bien que couronné par l'archevêque de Cologne, ministre légitime de cette cérémonie, le fut à Bonn, dans un lieu où il ne devait pas l'être (1).
Mais, quand les droits des deux concurrents auraient été moins contestables en principe, ils manquaient, l'un et l'autre, de la condition la plus essentielle à leur existence légale, je veux dire de l'approbation du Saint-Siège. Le chef de l'Église, inconnu alors, n'avait pu évoquer les prétentions des deux rivaux à son tribunal suprême, et décider auquel revenait l'héritage d'Henri VII.
Si cette anarchie de l'Empire simplifiait la situation de Jean XXII vis-à-vis de l'Italie, en revanche elle compliquait étrangement ses rapports avec l'Allemagne. Louis de Bavière et Frédéric d'Autriche, chacun de son coté, en avaient appelé au pape (2), et Jean XXII devait bientôt
(t) Struvii Burcardi Corpus Ilisloriœ germanicac , t. I, per. ix, p. 67 i cl seq.
(2) Id., p. 675 et 677.
entrer comme arbitre dans ce grave démêlé. Or, quel que dut être son jugement, on ne pouvait espérer qu'il serait accepté de tous. Trop de passions et d'intérêts étaient en jeu. Un conflit entre le Saint-Siège et la moitié de l'Allemagne était donc imminent, et il ne tarda pas à éclater. Mais, avant d'aborder cette dernière lutte de la Papauté avec l'Empire, aussi bien que les événements dont l'Italie fut le théâtre, nous devons raconter un ordre de faits qui, par leur nature exclusivement théologique, sembleraient avoir dû leur être étrangers, et qui pourtant, par un enchaînement de circonstances particulières à cette époque, y occupent une large place.