‹ Histoire de la papautë pendant le XIV" sic̀cle, avee des notes et des pièces justificatives (volume 2)Chapitre 2 sur 44 · CHRISTOPHE · texte numérisé non relu

CHRISTOPHE

APPROBATIOIS.

Nous avons iaiL examiner le livre manascril iiuilulé : Histoire de la Papauté pendant te quatorzième iUdet par M. labbé CSbristophe, curé de iNotre-Dame de Fontaine ; d après le compte qui nous a été rendu, nous ne pouvons qu'autoriser l'impression dudit ouvrage.

Lfon, le 17 léfrier 1^.

t L.*J.-M. CànpnuL Dfi fiONALD.

Ànimifui dê Lyw*

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PRÉFACE

Lorsque je commençai mes rechei"clies sur l'histoire qae je publie aujourd'hui^ j'étais loiu de songer à faire un livre. Le but unique de mon travail était

de m'édifier sur un fait qui m'avait loiijonis paru singulier : la présence des souverains pontifes en France pendant soixante-douze an$« Sans savoir précisément en (juoi les historiens se Irompaiuiit sur ce fait, je soupçonnais les uns de l'avoir mal compris, les autres de n'avoir pas cherché à le comprendre^ de le juger du point de vue de leurs préventions ])lutôL que du point de vue de Tépoque où il fut accompli. Je ne pouvais me persuader qu'un £iit si considérable, si fertile en conséquences graves, n'eût d'antre cause d'existence que l'élection de Clément V comme la raconte Giovanni Villani, écrivain haineux et de maur vaise foi ; que la raison d'être de ce fait ne se trouvât pas plutôt dans les événements politiques dont Rome, dont l'Italie étaient alors le théâtre. Mon dessein primilif était donc de faire sur la translation du Saint*

IV PRÉFACE

Siège à Avignon une dissertation où j'aurais discuté,

plus longuemeni que ne Ta fait le Père Bcrihier, les mollis sérieux de celle révolution iiiémorable, dissertation que j'aurais ensuite publiée dans quelque Revue.

Mais, à mesure que je pénétrai dans Tinlérieur de mon sujet, je le vis s'élargir devant moi, el je ne tardai pas à m'apercevoir que le déplacement d'une puissance comme celle de la Papauté pendant près d*un siècle avait dû être préparé par des événements qu'il laiportait d'interroger, qu'un fait de cette nature plongeait ses racines dans tout un ordre de choses qu'il était nécessaire de débrouiller si Ton voulait arriver à la vérité.

L'origine du fait une fois mise eu lumière, l'ouvrage était à peine commencé. Ne fallait-il pas décrire ce fait, en exposer les détails, en montrer les rapports^ la connexité avec [ histoire contemporaine? Les mêmes préjugés qui égaraient les historiens sur les causes de la venue des papes en France faussaient encore leurs appréciations sur le séjour que les papes firent dans ce pays. Chacun le considérait ou à travers ses antipathies nationales ou à travers ses préoccupations personnelles. Les écrivains italiens l'appelaient la captivité de Babylone; les écrivains incroyants et réformés, un honteux esclavage imposé à la Papauté par la royauté française. On refusait à ce séjour toute grandeur, toute indépendance. Certes^ nous sommes loin de nier que la Papauté, transplantée loin de son siège naturel, se trouvât dans une position aussi favo-

PRÉFACE

rable à raction de son autorité que si elle eût régné à Rome ; mais il faut être juste : elle n'a manqué ni de

* grandeur ni diiidépeiidauce, celle papauté qui compléta le corps du droit canon^ donna à l'Église un concile œcuménique, reconquit le domaine ecclésiastique, tcnassu le parti gibelin, déposa Louis de Bavière et créa deux empereurs. £h bien! il fallait faire ressortir ce côté si glorieux pour la Papauté française, cl loulefois si méconnu, et nionlrer que les homines qui accomplirent ces grandes choses n'étaient point indignes de leurs plus illustres prédécesseurs.

Venait après cela le grand schisme d'Occideiil, celle épreuve si douloureuse pour T Église : nouvelle carrière où je ne pouvais éviter d'entrer. Si Ton veut que le fail (lu schisme ait eu des causes proporLiounées à la généralité, à la durée^ à riniluence de ce iait, il faut bien en reconnaître d*autres que les violences exercées sur les électeurs d Urbain VI et la rigueur intempestive de ce pontife. L'on ne persuadera jamais à personne que les grandes perturbations qui ébranlent la société religieuse, comme la société civile, arrivent par accident. Les événements par lesquels elles se manifestent n'en sont que l'explosion. Elles fermentaient bien avant cela dans les profondeurs du corps social. Nul doute que la réformation n'eut eu lieu indépendamment de la prédication des indulgences. De même nous verrons que le schisme aurait été difficilement prévenu, quand même le conclave de 1378 n'aurait pas donné à TÉglise un pape douteux ; tous

• les éléments en avaient été préparés du vivant meine

vt PRÉFACE.

de Grégoire XI, et ce pontife en emporta dans la tombe le triste pressentiment. Le schisme était tout entier

dans ce vœu exprimé hautement par les Romains : « Nous le voulons Romain , ou au moins Italien , » et dans ce vœu contraire qui était dans le cœur de tous les hommes d'oiitre-monts : « Nous le voulons Fran- « çais et non Italien. » Des haines et des affections profondes s'étaient formées pendant la longue absence des papes hors de Rome; les esprits étaient divisés avant que les masses le devinssent. Le schisme fut presque autant le fait des antipathies et des sympathies nationales que le lait de Timpossibihlé où Ton se trouva de distinguer le vrai pontife du faux pontife ; et cela est si vrai, que, loi^sque les différentes nations de la chrétienté se réunirent dans une môme volonté, le schisme cessa. 11 n'y avait qu'un concile général qui pût en venir à bout, parce qu'un concile général seul pouvait éteindre les rivalités et concilier les intérêts divei^« Ainsi, le grand fait du schisme s'enchaîne naturellement au séjour des papes à Avignon ; il en est une conséquence immédiate et Iogi(jue.

L'époque du grand schisme n'avait été qu'incomplètement traitée par les écrivains ecclésiastiques du dix-septième siècle, privés qu'ils étaient des dociimenis qui ont été publiés depuis, surtout par les Bénédictins et par Muratori* Les quatre volumes in-4^ de Leniant sur le concile de Pise et le concile de Constance n'étaient point de nature à y suppléer : pouvait-on attendre d'un protestant réfugié une œuvre équiluLle pour 1 Église catholique? On rencontre, il est

PRÉFACE. vil

vrai^ dans son travail^ comme récit des iàils^ la vérité matérielle; mais la vérité morale, cette vérité qui résulte d'une juste apprécialKui des choses, ne s*y trouve poiul. Les études de l'auleur, quoique vastes^ n'ont point été dirigées par une impartialité assez éclairée pour lui laue surmonter ses préventions de secte et lui permettre déjuger les événements de leur vrai poiut de vue; il n'aperçoit, dans les désordres du schisme, qu'il lie preuve de la nécessité de la réformation de Luther^ qui n'a rien réibmié. Mais la lutte de l'Eglise contre ces désordres, il ne la signale que pour l'accuser d'impuissance; mais les sublimes vertus qui illuminèrent si prodigieusement cette époque, il en détourne ses regards ; mais le principe de l'unité se maintenant intact au milieu des déchirements; mais la constitution chi étienne s afl'erniissanl sous les coups qui devaient l'ébranler; mais la Papauté toujours grande, toujours vénérable aux yeux des peuples, malgré le prolond abaissement de ceux qui s uititulaient ses représentants; la Papauté se tirant à la fois brillante et pure du milieu des scandales qui devaient l'éloufler, ne sont pas là des laits qui aient frappé Lenfanty et, faute de les avoir signalés, son histoire res- . - fera comme une longue et injuste diatribe contre TEglise romaine.

Il devenait donc indispensable d'aborder Tépoque du grand schisme, soit ])our combler les lacunes de nos vieux historiens, soit pour opposer un antidote à des ouvrages écrits dans un esprit de dénigrement.

En^face d'une telle perspective, il est évident que

ynt PRÉFACE.

ce n'était plus d'une simple dissertation qu'il s'agis* sait, mais d'une histoire complète de la Papauté pen- (laiit le quatorzième siècle. Je confesserai ici avec sincérité que je n'eus point assez de modestie pour m'effirayer de Ténormité de cette tftche^ et que je l'aoceptai résolument. Le sujet était neui, et, indépendamment des sympathies nationales qu'il éveillait en moi^ il préaentait çà et là un certain nombre de ces situations dramatiques, de ces péripéties saisissantes qui sourient à riina[iiuation d'un jeune écrivain, qui voit tout d'abord dans les événements ce qu'ils ont de poétique et d'intéressant plutôt quetîe qu'ils renferment de sérieux et de grave. J'osai croire au succès ; je m'en suis bien repenti plus tard, lorsque les diflicultés de mon entreprise se dressèrent devant moi comme d'abruptes sommités. Mais ce n'était plus le temps de reculer; s'il y a de la témérité à s'engager dans une carrière périlleuse, il y a aussi de la honte à revenir sur ses pas : on ne se résigne point aisément à un tel sacrifice.

Il ne fut pas possible d'abord de me tracer un plan

de l'ouvrage: tout était uuuvoau pour moi. Le premier soin qui dut m'occuper fut de me mettre en quête des sources où je devais puiser mes documents ; j'étudiai ensuite mon sujet d'un bout à l'autre sur ces documents. Ce ne lut que lorsque, mes matériaux ayant été mssemblés, je pus me rendre compte de la liaison des faits outre eux, que je songeai à les classer, à les mettre en ordre, à donner la forme à mon travaiL £n cela, j'avouerai fi^nchement à mes lecteurs gue je

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PIkiFAGE.

n'ai cherché à suivre aucun des systèmes en faveur à

noire époque. Débrouiller le chaos des contradictions, débarrasser les faits des circonstances accessoires, eu exposer la suite avec netteté, chaleur, rapidité, mettre en scène les pei^onnages, en leur conservant le caractère» la physionomie qui leur appartiennent, me semble remplir suffisamment le but de Thistoire ; c'est celui que je me suis efforcé d'atteindre.

De distance en distance se sont présentées les questions les plus délicates, les plus considérables, les plus difOciles à résoudre qui puissent s'offrira un historien. Je dis les plus délicates, par les susceptibilités qu'elles réveillent, les passions qu'elles émeuvent» les controverses qu'elles soulèvent. Je dis les plus considérables, par le rôle qu'elles jouent dans l'histoire, les événements qui s'y rattachent, les conséquences qui en sont sorties. Je dis les plus difficiles à résoudre, parce qu'elles sont complexes, qu'elles tiennent fortement à des sympathies ou à des répugnances que le tem|>s n'a point effacées et que des opinions ardentes en font leur aliment.

Il fallait quelque courage pour affronter de semblables questions, entreprendre de les traiter. J'ignore de quelle manière le public verra le parti que j'ai pris dans ces questions, mais j'ose espérer qu on ne me refusera pas la justice de convenir que je les ai abordées franchement, sans détour, sans passion, et n'ai pris mes conclusions qu'avec pleine connaissance de cause. Du reste, ces conclusions, ainsi que le reste de l'ouvrage, je les soumets à l'autorité de ce siège

PRëFàGË.

apostolique, dont les jugeaienls out été et seront toujours ma règle invariable.

Convaincu comme je le suis que le triomphe de l'Église est dans la vérité des faits de son hisloire au^si bien que dans la vérité de sou enseignement, le but suprême de meseCTorts a été de trouver cette véritéau milieu du dédale tles évcnenienls el des témoignages confus des chroniques. J'y ai consacré dixans d'un travail assidu. Si je ne puis me flatter d'avoir toujours été houi4'ii,\, il m'est permis de dire que j'ai signalé plus d'une injustice el rectifié plus d'une erreur. J aurais sans doute répandu plus de jour sur une époque assurément peu connue, s'il m'eût été possible de dépouiller les manuscrits du Vatican ; dans l'extrême difficulté de le faire, j'ai dû me contenter des documents édités soit en France, soit en Italie, soit en Allemagne. Ce n'était pas déjà une iaible lâche que de les connaître et de me les procurer. A force de recherches je suis parvenu à en consulter le plus grand nombre. Je ne m'en suis pas tenu là, j'ai interrogé les monuments qui rappellent encore le souvenir de la mémorable époque où notre pays posséda la Papauté; j'ai visité en outre dans les bibliothèques d Avignon * et de Garpentras ce qu'elles renferment de manuscrits visibles. Grâce à tous ces documents subsidiaires, je crois avou" donné de la Papauté pendant le quatorzième siècle les détails les plus complets qui aient été publiés jusqu'à ce jour.

Je vais ici au-devant d'une objection. On pourra m'accuser de me borner à narrer les faits religieux

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PRÉFACE. XI

et politiques relatifs à la Papauté, de ne point assez iuitier le lecteur au mouvement des arts, de la littérature, dans oette période si rapprochée de la renaissance, de le tenir à l'écart de ces débats orageux de Técole où les systèmes philosophiques luttèrent pour la prépondérance; de ne parler des écrivains et des poètes qu^incidemment, lors([uc leur nom se rattache aux événements; en uumot de montrer beaucoup plus la vie physique et morale que la vie intelkctiiellodu siècle. Eh bien! si c'est là le défaut de mou œuvre, j'avouerai que cedéfaut est complètement volontaire. Malgré les exigences de Topinion, que je ne me SUIS piiiiit dissimulées, je n'ai pu résister à cette considération qui m'a toujours paru décisive, savoir : que j'écrivais Thistoire de la Papauté, non l'histoire de la li Itéra liire^ de la philosopliie et des arts; conséqueinment, que mon devoii^ était de me renfermer dans mon sujet; que toute exposition de faits qui ne se lien l pas an sujet par cjutlque endroit sensible n'est qu'une digression qui briseFunilé et, par suite, détruit l'intérêt derhistoirc^ on partageant Tatten tien dulec* teur. D'ailleurs, ou ces sortes d'exposition^ sont étendues, et alors elles deviennent mi livre dans un livre; ou elles se bornent à un coup d'œil général et rapide, el alors elles sont incomplètes : double inconvénient qu'elles entiaîneut toujours après elles, quand elles n'y joignent pas celui d'émaner d'une plume incompétente.

Qu'il me soit maintenant permis d'offrir publiquement les témoignages de ma gratitude aux hommes

lit

PRÉFACE

qui m'ont aidé de leur obligeance dans mon liavail. Je dois surtout ces témoignages à M. Collombet, à M. Monfalcou , bibliothécaire de la ville de Lyon, ainsi qu'à M. Mulsant, son digne collègue; ces messieurs entendent à mei*veiUe la confrateiiiité de la science. Je dois beaucoup aussi au R. P. Prat, auquel la cause cathuli(]iic est redevable de plusieurs savants ouvrages. La complaisance de ce religieux si distingué a toujours été sans bornes, et il a mis plus d'une fois à itia disposition toutes les richesses de la bibliothèque de son couvent.

J'ai puisé bien des lumières dans les conseils de deux hommes dont le monde savant déplore si amèrement la perte récente: Tun est M. Âudin; Tautre, M. Grégori, conseiller à la Cour d'appel de Lyon. Pas n'est besoin de faire l'éloge du premier: il s'est placé, par ses quatre monographies, de Luther, de Calvin, de Léon X et d'Henri YIII, au premier rang des écrivains de notre époque. Le second est moins connu, quoiqu'il méritât tous les honneurs de la renommée. Mais la mort Ta frappé au moment où il allait mettre au jour le fniii de ses laborieuses recherches et iixer à son nom Tauréole de la gloire. Ces deux hommes si éminents m'honorèrent de leur amitié, je devais à la mienne pour eux de déposer sur leui^ tombes l'expression de mon estime et de mes regrets.

lMliOI)UCT10i>.

Le pouvoir spirituel de la Papauté est soleonellenient proclamé dans le& paroles du Sauveur du monde; il est

exercé sans conteste par les. successeurs de saint Pierre. Dès le berceau du cbrislianisme, il se développe avec lui, et tous le reconnaissent pour le centre de l'unité ecclésiastique. Le pouvoir temporel de la Papauté ne sort point» comme le premier, aussi clairement des paroles évangéliques; il jaillit plutôt des ciiconstances» après être resté assez longtemps obscur. Nous allons essayer d'en tracer Vhistoîre.

Le cinquième siècle vit naître pour Rome d*étranges moments. Cette ville, qui avait si longtemps régné sur le monde» devint tout à coup la proie de ceux que son sceptre avait humiliés. Un jour qu'un de ses conquérants barbares marchait contre elle pour l'effacer de la tcirc, il arriva que, dans sa détresse, ses légions ne pouvant plus la défendre, elle eut recours à son évéque. Saint Léon marcha à la rencontre d'Attila, armé simplement de la majesté de la religion, et l'on dit que le moaaique superbe, cédant à

s INTRODUCTION.

rascciulant victorieux du pontife, se replia tlevanl lui (1). Que cette retraite ait été l'effet d'un prodige ou simplement de la persuasion» il est certain qu'on doit lattribuer à saint Léon. Or, elle annonçait que le règne de la puissance maLcriclIe avait cessé, et qu'une nouvelle puissance, tonte morale, toute d'intelligence, allait prendre sa place. Dans ce fait, se révèle tout l'avenir temporel delà Papauté.

C'est la première fois, effectivement, que la Papauté se présente dans l'histoire environnée d'une grande influence sur les pouvoirs de la terre, mais, a cuup sûr, ce n'est pas la première fois qu'elle l'exerce. Bien qu'il soit difficile, avant le cinquième siècle, de préciser les faits qui indiquent le progrès de la puissance temporelle des jiapos, plusieurs coujtH'luré'.s fondées nous aulonsenl à pcusf^rqu'à l'époque dont il s'agit, lorsque l'empire d'Occident réclama son appui tutélaire contre le roi des Huns, le développement de cette puissance n'en était pas à son début. Elle s'élevait d'une manière lente, insensible, couime toutes les choses que leur propre énergie et non la violence des passions fait mouvoir, mais elle s'élevait. Si le fait des persécutions a été, comme tout porte à le croire, un fait pour le moins aulanl politi(jue (|ue religieux, il ])rouve jusqu'à un certain point que les premiers développements de cette puissance n'échappaient pas aux empereurs. Pourquoi, en effet, cet acharnement de leur part à poursuivre les évêques de Rome plulol que les autres pasteurs de l'Église? Un contemporain nous en donne un moiil digne de remarque : C'est, dit-il, qu'il était plus supportable aux maîtres du monde d'entendre dire qu'un compétiteur s'élevait pour leur disputer l'empire, que de voir un évoque con-

(1) Gassiodorî Ghnmicon. Romandes, de Gothor. orig. et gestis, c. sut.

stitué à Rome (1). Si cette parole de saint Cyprien a quelque valeur historique, et pourquoi n'en aurait-elle pas ? elle montre quelle influence puissante les pontifes romains

exerçaient déjà sur les sujets de l'Empire au troisième siècle, et au milieu des hostilités sanglantes du Paganisme contre TÉglise, puisque les empereurs apercevaient en eux de dangereux rivaux de leur pouvoir.

Ammien Marcel) in, au quatrième siècle, décrivait ainsi la pompe qui environnait les pontifes romains : « Ceux qui « ont été clioisis, dit>il, pour cette dignité, sont enrichis « par les présents des dames romaines ; ils sont portés sur « des chars, vêtus d'habits magnifiques. La somptuosité « de leur table surpasse celle des tables impériales (2). » c< Faites-moi évêque de Rome, disait alors le préfet Préo( texlatau pape Dama$e,etjemefaîs aussitôt chrétien (3), » n faut Tavouer, ces témoignages, émanés de sources païennes, sont avant tout une satire de ce qui semblait un abus à des yeux disposés à ne voir dans le Christianisme qu'une austère simplicité ; ils prennent évidemment, par ignorance ou à dessein, la splendeur du pontificat pour le luxe personnel de riiomnie, les offrandes déposées entre les mains de récouome des pauvres pour des présents destinés à satisfaire une ambition mondaine, les somptuosités occasionnées par les nécessités de position pour une manière habituelle de vivre. Mais, quel que soit l'espiit de ces témoignages, ils n'en signalent pas moins dans l'histoire de la Papauté d'alors l'existence d'une véritable grandeur temporelle. Ne devait-elle pas être déjà considérable, puisqu'elle frappait les regards des païens?

Cette grandeur temporelle tenait à deux causes dont

(1) S. Cyprîani Epist. u, ad Antontamiiii.

(2) Ammiw. HarcelL, 1. XXYU, c. ir.

(S) S. HîeroiiM t. U, p. 929, édit. trad. de P.-Z. Gollombet.

A 1NTRUDUCT10>.

Taction était déjà puissante à cette époque. La première était le pouvoir arbitral qu'avaient les pasteurs de TÉ*-

glise de prononcer dans les différends qui s'élevaient parmi les iidèles ; pouvoir dont les évêques furent mis en possession dès Forigine même du Christianisme; pouvoir qui n'était pas, tant s'en faut, une conséquence de leur iTiiHibtcre spirituel, dont aucune loi n'avait pu les investir, qu'ils tenaient uniquement de la coiiliaïKc publique; pouvoir qui était pour eux bien plus une charge qu'un honneur, dont beaucoup auraient souhaité d'être dégagés, mais pouvoir qui, en les mêlant aux intérêts matériels de leurs ouailles, donnait à leur administration un air de souveraineté ( 1 ) .

La seconde cause était la richesse progressive des églises. De bonne heure, la nécessité de pourvoir aux besoins des ])aslours, d'entrelciiii' la splendeur du cullc divin, do soulager les pauvres, attira à chaque église, d'abord des offrandes volontaires, puis des contributions obligées, que venaient augmenter encore les dons faits par testament en biens-fonds ou en numéraire. Toutes ces ressources étaient naturellcmenL confiées aux mains des éve(|ues, qui les administraient pour le plus grand bien de la communauté chrétienne, et devenaient par ce moyen comme les chefs, ou plutôt, les pères lempurcls de peuples entiers. De là pour les pasteurs une intîuence d'autant plus vaste, que l'abondance du trésor ecclésiastique leur permettait d'étendre plus loin le bras de la charité (2).

Ces deux causes agissaient en faveur de tous les évêques; mais les résultats, en étaient bien plus considérables relativement aux pontifes romains, vu Timportance de leui>

(1) Pouvoir du Pape au moyen ngc. ln-8% Paris, 1845, introdiictioji,

(2) Le même ouvrage, inliod.

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ville épiscopale, centre imiiii ase où tout afHuait, où les grandes fortunes étaient concentrées. Nul doute que l'évéque dont la juridiction s'exerçait sur une plus vaste échelle, qui était en rapport direct avec les personnages les plus opulents et les plus illustres de l'Empire, ne dût acquérir une grandeur personnelle supérieure à celle de ses frères dans 1 episcopat. La conversion de Constantin dut être et fut, en efPet, le signal d'un notable accroissement (l(î cette grandeur. De même que les empereurs n'avaient point connu de bornes dans leur haine pour le Christianisme, de même ils n'en eurent point dans leur amour. Ils comblèrent l'Église et ses pasteurs de libéralités et de privilèges (1), et, dans îa distribution de ces libéralités, (le ces j)riviléges, ils distinguèrent constamment l'Eglise romaine et son chef, auxcpiels ils se plurent à prodiguer des honneurs spéciaux. Quand les peuples voyaient ces superbes Césars, que les hommages et les respects du monde cnlior égalaient aux dieux, se courber comme les derniers de leurs sujets devant la majesté du successeur de Pierre, quelle immense idée ne devaient-ils pas concevoir de la puissance de l'homme qui humiliait ainsi la puissance même !

Toutefois, jusque vers la fin du quatrième siècle, aucun témoignage historique n'attribue aux pontifes romains un pouvoir temporel proprement dit supérieur à celui des autres évéques. Mais, au cinquième, un écrivain ecclé^ siastique nous apprend qu'avant même le pontificat de Zozime, qui succéda, en 418, à Innocent 1*', répiscopat romain avait joint à T exercice du pouvoir spirituel une sorte de domination temporelle (^). Quelle était la nature,

(1) Pouvoir du Pape au moyen à{,'e. In-8°, Paris, 1845, introd.

(2) Tr; Puaxtwv iTïtoy.CTTÂ; -epa ta; U^mowhi; juv«aTiî«v irpoiXAoûotlt. (So-

cnte, Hist. eccles., 1. VU, c. xi.)

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e INTRODDGTrON.

quels claient ies attributs, Ich limites de celle duniiiialion? 11 serait malaisé de le dire. Le sénateur Gassiodore (1), qui en parle dans une lettre écrite au pape Jean 11, vers Tannée 554, la suppose, mais ne la définît pas, et aucun des écrivains d'alors ne la précise niieiix. D'où venaitelle? Question non moins obscure. Était-elle le résultat d'une concession quelconque de souveraineté octroyée aux papes? Plus d'un savant Ta cru; et, si les titres écrits pouvaient toujours justifier de l'existence des droits qu'ils expriment, la diiïiculté serait résolue, puis(|ue nous possédons le texte même d'une donation de Rome et de son territoire faite par le grand Constantin à Sylvestre I*', ainsi qu'à ses successeurs, à perpétuité. Mais, bien que le texte de cette donation se retrouve en lete de toutes les collections de conciles, bien que, durant plusieurs siècles, Tauthenticité de cette donation ait été reçue sans, conteste, la supposition en est aujourd'hui trop clairement démontrée poiâi (pi oji jHiisse expliquer par là l'origine du pouvoir temporel en question (2). Nous sommes donc obligés, encore une fois, de recourir aux conjectures.

Un fait singuliei-, un fait qui occupe une large place dans rhistoire de l'Empire au quatrième siècle, et qui exerça une influence décisive sur ses destinées, c'est le fait de la translation du siège impérial de Rome à Gonstantinople. Accomplie dans les circonstances où elle le fut, et par un homme aussi considérable que Constantin,

(1) Nolîte in me tantum rcjicere cmtatis Ulia& aktam, quœ poUus ves- Ira laude secura est... Securilas ergo plebis ad vestram respicit famam, eui diWiiitna est commîssa custodia. (L. )Ù[, epist. ii.)

(2) Sur la fausseté de celte pièce, Toir Horin, Bist. de TorigiDe et des progrès de la puissance temporelle des papes, in-fol.— De Marca, de Con- Gordia safiodotii et imperîi, io-lbl. 1. lU, c. xii. — Baronii Annales eccles., ad aonum 9M. — Pouvoir du Pape au moyen âge, pièces jastificatÎTes.

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cette translation a élc et sera longtemps encore le problème de Tbistoire. Mais, quels ({iraient été, pour le génie qui la consomma, les motifs de cette translation, il me paraît évident qu'une des premières conséquences qui en résultèrent (lut èliT (le favoriser chez les papes le développement d une très-grande importance politique. On le conçoit aisément : à partir de Constantin, aucun empereur ne siégea plus à Rome, et cette capitale se trouva, pour ainsi dire, abandonnée à elle-même. Laissés seuls au milieu des circonstances lâcheuses qui survinrent , avec les moyens puissants d'influence que nous avons vus entre leurs mains, les pontifes de Rome n'eurent pas de peine à devenir les personnages les plus considérables de la ville et de la province, à réunir tous les suffrages de l'opinion publique, et à exercer de fait, et souvent par nécessité, dans les afifaires politiques, une autorité contre laquelle les empereurs de Byzance.ne réclamaient point, soit qu'ils ne fussent pas libres de la retirer, de la cir-conscriremême, soit plutôt qu ils l'approuvassent dans l'intérêt de leur gouvernement , redoutant peu Tambition des papes et se confiant en leur sagesse. .

Il ne serait pas vrai de dire pourtant que, dans le cinquième siècle et dans le siècle suivant, la position exceptionnelle des papes en Italie et les concessions libres ou forcées du gouvernement impérial ftissent pour eux l'unique source de la puissance temporelle qu'ils acquirent successivement. Cette puissance vint aussi d'autres causes que les circonstances firent naître. Avec F agonie de Tem pire romain avait commencé pour l'espèce bumaine une série de calamités qui remplissent l'espace de deux siècles. Les historiens témoins de ces calamités ont peine à trouvei' des expressions qui en retracent 1 horreur. A compter de la mort do Tbéodose le Grand jusqu'à rétablissement

g INTRODUCTION.

des Lombards en Italie , c'est-à-dire durant une période de cent soixante et seize ans, les hordes des barbares les plus sauvages ne cessèrent de passer et de repasser sur les plus belles proTinoes de TEurope, et d'en couvrir le sol de sang et de ruines. Tout disparut sous le tranchant de leur glaive destructeur : arts, sciences, agriculture, lois, cités, mœurs, civilisation, habitants, tout fut emporté par les flots de ce torrent débordé. La face de la terre changea , et une profonde nuit s'épaissit sur elle. Pourquoi, alors, tout ne périt-il pas sans retour? pourquoi, au milieu de cet effroyable cataclysme , Tancienne société ne disparut-elle pas entièrement? On le reconnaît aujourd'hui : c'est parce que l'Église chrétienne en recueillit les débris, car l'Kglise se trouva à l'épreuve de la destruction.

En effet, au privilège qu'elle possédait de s'appuyer sur des idées supérieures à ce monde visible, d'inspirer à l'homme dos espérances indépendantes du temps, et d'échapper ainsi par sa iialure mèniè à l'action dissolvante des vicissitudes humaines, elle joignait l'avantage d'être alors fortement constituée. Ses institutions étaient à peu près développées, son gouvernement concentré, son unité rigoureusement établie; son clergé, déjà si vém laMi par ses vertus, était devenu le dépositaire presque unique des lumières en tout genre. 11 ne faut donc pas s'étonner si elle résista à l'invasion des éléments destructeurs qui absorbaient tout le reste; si, de plus, elle disciplina ces éléments mêmes, et finit par reconstruire avec eux, à ses frais et par la force de son esprit, une nouvelle société, dont les destinées se trouvèrent dès lors naturellement entre ses mains. L'Église chrétienne fut la providence de l'humanité au cinquième et au sixième siècles. Si sauvages que soient les hommes, comme ils sont hommes, le spectacle de l'ordre et de l'harmonie finit par obtenir sur eux un as-

cendant qui les sul^jimue (rautanl plus victorieusement qu'ils y sont plus étrangers et que leur esprit est moins accoutumé aux impressions qu'il produit. jLes Barbares qui renversèrent l'Empire nous en fournissent une preuve. Ces homiiii b féroces qui avaient tout détruit, chez qui le désordre semblait être, pour ainsi dire, l'élément naturel ; ces hommes qui n'avaient eu jusque-là sous les yeux que rimage du chaos , quand ils rencontrèrent devant eux la majes(é de l'Eglise chrétienne, s'arrêtèrent étonnés de l'empire qu'elle exerçait sur leur nature sauvage , et se prirent à l'honorer. Les marques de respect qu'ils lui donnèrent alors sont nombreuses, intéressantes. Nous avons vu quel effet opéra sur le roi des Huns la vue de saint Léon; on sait la vénération de Clovis pour saint Remy, celle de Tliéodoric pour saint Césaire d'Arles. Les conquérants de l'Smpire furent à leur tour conquis à l'humanité par rÉglise, et la civilisation fut sauvée. Mais une si grande victoire ne put être rem])orlée sans qu'il en revînt aux chefs de l'Église un notable accroissement de puissance temporelle.

D'un autre côté , les peuples soumis par les Barbares cl que tant de calamités avaient écrasés, s'apercevant qu'au milieu du désordre général la voix des pasteurs de l'Église était écoutée, qu'ils exerçaient sur les nouveaux maîtres du monde une influence salutaire et se trouvaient seuls capables d'arrêter les excès de la force brutale, les peuples donc s'empressèrent de se ranger sous l'autorité de leurs évéques, de leur confier la suprême direction des affaires temporelles.

Ce dernier f;nt se manifesta snrtoni en Italie. Plus qu'aucune autre partie de l'Europe, cette péninsule avait été malheureuse. Tour à tour ravagée par les Goths, les Huns, les Érules, les Lombards ; spoliée par ses propres

10 imODUCTlON.

souverains, qui, au lieu de la protéger, venaient lui arracher ce que les Barbares avaient respecté, elle n'eut, pendant trois siècles consécutif», d'autre ressource que l'inépuisable charité des pontifes romains, d'autre défense que leur habileté et leur courage. Dans l'abandon où se trouvèrent les choses, ces lici oiquos pasteurs se virent forcés, sous peine de laisser tout périr, de saisir le timon des affaires et de gouYcmer. c< Le malheur des temps, dit « Edward Gibbon , augmenta peu à peu le pouvoir tem- « porel (les papes: les évêques de Rome étaient alors réa duits à exercer le pouvoir en qualité de ministres de « charité et de paix (i). » Les choses en vinrent au point que non-seulement les grandes affaires, mais encore tous les détails de radminislration civile, tombèrent entre leurs mains. L'un d'eux, saint Grégoire le Grand, s'en plaint amèrement; il se plaint que « son élévation au pontificat c< Tait rejeté dans le siècle , bien loin de l'en éloigner, et « que le repos de sa contemplation soit troublé par plus « de soins temporels qu'il n'en avait abandonnés en quita tant la vie laïque (2). £t ailleurs : a Je ne puis être à « moi, dit-il, car, dans le poste que j'occupe, un pasteur (c est surchargé de tant de soins extérieurs , qu'il ne sait,* « le plus souvent, s'il est pasteur ou prince terrestre (3). »

Le pontificat de saint Gri'iioire le Grand résume tout ce que la puissance temporelle des papes avait acquis d'extension vers la fin du sixième siècle. Pendant une administration de tî'cize ans, cet homme extraordinaire fut, en effet, aussi prmce que pontité. 11 fit la paix et la guerre,

(1) nîst. de la décadence de Tempire romain, c. xtv, édit. du Panthéon.

(2) S. Gregor. Regislr. epist., 1. 1, episl. t, t. VII, édit. de Venise,

(5) Hoc io loco quisquis pastor dicitnr, curis cxterioribus graviter occu* patur; iia utstcpe incertum fiât ntrum pastorisoMcium an terreniprocerîs agat. (Id., Epist., 1. 1, epist. xxv.)

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INfBODUGTlON. 11

nomma au gouvernement des villes, au commandement

des années, pourvut aux approvisionnements et à la défense des places fortes (1), sans qu'au milieu de fonctions sk délicates sa prudence se démentit un seul instant. 11 sut faire respecter son autorité à la fois par l'empereur, les Romains cl les Barbares; il sauva l'Italie et s'attira l'amour et la reconnaissance des peuples, a la plus douce ce récompense, dit Gibbon, que puisse trouver un bon cia toyen, et le meilleur titre de l'autorité souveraine (2). »

Mais, tandis que la confiance des peuples, émue ])ar les bienfaits de lu Papauté, édifiait sa puissance en Italie, la conversion des Barbares l'étendait au dehors. Ce fut encore saint Grégoire le Grand qui eut la gloire d'entreprendre cette conversion. 11 n'était que simple moine lorsqu'un jour, parcouraiil les maichés de Rome, il vit exposés en vente de jeunes esclaves dont la beauté le irappa. « Ces es- «c claves sont-ils païens? demanda-t^il au marchand qui les a avait amenés. Ils le sont en effet, répondit celui-ci. — « Quel dommage, s écria Grégoire en poussant un ])rofond « soupir, que de si intéressantes créatures soient plongées « dans les ténèbres de l'idolâtrie et privées de la grâce de ce Dieu ! El de quelle nation sont-ils? — îïs sont Anglais, ré- « pliqua le maître. — Bien ; ils ont, en effet, dit le saint, « jouant sur le mot, une physionomie angélique et digne de a iigurer dans la société des anges (3). » Dès ce moment, le projet de convertir les Ânglo-Saxons au Christianisme pénétra profondément dans l'âme de Grégoire. S'il n'exécuta pas ce projet personnellenient, c'est que le peuple romain,

(1) Les lettres de saint Grégoire font foi de ces divers actes administratifs. — Voir Sigouio, Uisl. de regoo llalia;, 1. 1.

(2) Ch. xLv.

(3) Vit» S. Gregor., per Paalum et Joliaimem diacouos, t. XV, p. 2ô6 et 276.

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1S ITfTROBUGTION.

dont il était Tidole et l'espérance, s'y opposa »le toutes ses forces. }thh, une fois assis sur le siège de Pierre, il songea à accomplir son projet par d'autres personnes, et envoya, en 506, en Angleterre, le célèbre moine Augustin avec quarante ouvriers évanfréliques. Le succès de ces premiers apôtres fut tel que Grégoire pouvait le souhaiter; car un an s'était à peine écoulé depuis qu'Augustin avait pénétré dans les royaumes anglo-saxons, que le pape écrivait à saint Euloge, patriarche d'Alexandrie, que, le jour même de la fête de Noël, plus de dix mille Anglais, d'une seule fois, avaient re^'u le baptême (1).

La conversion de TAnglcterre fut une grande fortune pour l'Église d'Occident. Ce fut de cette île que sortirent, dans ics siècles suivants, tous les apôtres qui cvangélisèrent la Germanie : saint Wilbrod, saint Switberd, saint Sigefrid, saint Boniface surtout, qui, plus qu'aucun autre, était destiné à étendre Tempire du Christ dans le centre de l'Europe. Cette importante conquête avait été précédée d'une autre non moins précieuse, la conversion des Goths en Espagne, ramenés de Tarianisme à la foi catholique par l'exemple de leur roi Reccared et le zèle de saint Léandre, archevêque de Scville, ami et compagnon de saint Grégoire (2).

Il n'en était pas de ces succès comme de ceux qui avaient signalé les premiers développements du Christianisme; ils n'enfantaient pas seulement des disciples au Christ, ils avaient encore pour résultat de créer au siège de Rome des sujets dévoués. C'était au nom de ce siège que les ouvriers évangéliques se présentaient aux peuples; c'était immédiatement de ce siège qu'ils tenaient leurs in-

(1) s. Gregor. Epist., 1. Vm, epist xxx, ad Bulogium.

(2) Pour tous CCS faits, voir l'Hist. du pontificat de saint Grégoire le Grand, par le P. Maimbourg, in-4s passim.

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slructions, leurs pouvoirs; c'était à ce siège qu'ils recouraient sans cesse* La foi qu'ils communiquaient, les lumières, la civilisation qui en étaient la suite, émanaient donc (le Rome; dès lors, l'existence des Barbares convertis, couiuie citoyens et comme fidèles, se liait étroitement a\ er Rome* D'ailleurs, le nom de Rome, si abaissée que fût cette ville célèbre, portait avec lui l'idée de la domination. Les peuples n'avaieiil pu renoncer à l'habitude do la vénérer, et la suprématie de la religion ayant succédé chez elle à|la suzeraineté de la force, ils se laissaient aller naturellement à la reconnaître une seconde fois pour leur reine.

El il fallnil bien que (juelquc chose de semblable eût grandi la Papauté dans l'esprit des nations barbares qui peuplaient l'Occident, pour que Grégoire II, écrivant à l'emperieur Léon Tlsaurien, dans les premières années du huitième siècle, pût menacer ce prince de Tirrésistiblo influence qu'il exei'(;aiL sur elles : « Les pontifes romains, a dit-il, sont les arbitres et les modérateurs de la paix <c entre l'Occident et TUrient.. • IjCs yeux des nations se sont oc fixés sur notre humilité, et elles nous regardent comme « un dieu terrestre (1). »

Ainsi, d'un côté, les éléments spéciaux (rinfluence que les papes possédèrent dès le berceau même de l'Église, la translation de Tempire de Rome à Gonstantinople et les concessions des empereurs ; de l'autre, le respect des peuples, les services que les papes leur rendirent, joints aux heureux effets de la conversion des Barbares, avaient insensiblement jeté les bases de la puissance pontificale. Deux événements vont maintenant en avancer avec rapidité la construction.

(I) Epist. Gi'tigorii U ad leonem Isaur., ap. Ubbe Concilia, t. Ylll, col. 19 et 22.

H IJSTRODUCTIQN.

Bien que négligée par les maîires de TEmpiro , Uome ne s'était pas néanmoins séparée de leur fortune. Conquise d'abord par les Érules, elle avait été depuis momentanément occupée par les Goths. Reprise sur ces derniers avec l llalic par Bélisaire et Narsès» généraux (h' Jusiinion, elle continuait d'obéir aux souverains de Byzauce. Pendant les deux cents ans que les empereurs grecs dominèrent encore sur elle, les papes firent tous leurs efforts pour leur conserver cette inriporlanle possession. C'est un fait notoire qu ils employèrent à cela non-seulement 1 autorité de la religion et leur influence personnelle, mais encore les ressources de rÉglise romaine. Or, on a peine à croire de quelle ingratitude les souverains de Byzance payèrent tant de services. Non contents d'abandonner les papes à euxmêmes, on aurait dit que le but unique des instructions données aux exarques et aux patrices, chargés de représenter en Italie l'autorité impériale, était de traverser leur administration, (le leur susciter mille qnerelles, mille persécutions, de conspirer contre leur vie. En 650, l'empereur Constant fit enlever Martin 1", et, après Favoir abreuvé d'outrages, l'envoya mourir en exil {A), En 692, Sergius, et, en 701 , Jean Vi, n'évitèrent un sort scmbiable que [)ar le dévoueiiiLui du peuple romain, qui les protégea (2). Si, poussée à bout par ces vexations répétées, Rome ne secoua pas alors le joug de l'Empire, ce fut grâce encore à rinvincible patienci' des pontifes. Mais il y a un certain excès que la tyrannie même la plus jiuissante ne dépasse jamais impunément el qui en amène infailliblement la ruine. Une tentative impie de la cour de Byzance devint le signal d'une réaction qui finit par lui enlever sans retour Rome et l'Italie.

(1) Baronii Annales, ad aiui. OSO.

(2) Id., ad ann. 692 et 701.

En l'année 727, l'empereur Léon risaiirien commença à s'élever contre le culte des images. C'est une chose étonnante que r obstination avec laquelle ce prince, qui ne manquait pas d'ailleurs d'habileté, se passionna pour cette misérable erreur. Il semblait attacher à son triomphe sa gloire et le salut de l'Empire. Apres en avoir inlesté l'Orient, il crut qu'il pourrait l'introniser à Rome» et il envoya Tordre d'y détruire partout les images des saints et des martyrs. Il osa promettre ses bonnes grâces au pape s'il obéissait à cet ordre, ci le menaça de la déposition s'il essayait d'y résister. Grégoire II occupait alors le siège apostolique; ce pontife, comparable par sa sagesse, sa fermeté et ses vertus aux plus illustres de ses prédécesseurs, ne répondit aux pronu ssesde l'empereui •jne i)ar l'indignation, et brava ses menaces avec mépris. Les choses n en restèrent pas là : une conspiration ourdie contre la vie de Grégoire par les agc nts de Constant! nople ayant ])orté Tirritalion (les peuples à son comble, il se fit en faveur du pontife un soulèvement des Romains, des habitants de la Pentapole et de la Yénélie. Tous, après s'être choisi des ducs indépendants, voulurent proclamer leur affranchissement avec celui du pape, et il ne tint pas à eux qu'ils ne marchassent sur Coiistantinople \)ouv y introiuseï' nn empereur de leur choix. Les Lombards prirent part à ce mouvement, et, partageant l'indignation générale, servirent en • cette occasion la cause du saint-siégc (! ).

Si iious en croyons Théophano, suivi en ce point par Zonaras et Cédrëuus, ce ne furent point les peuples qui prirent l'initiative de l'émancipation, ce fut Grégoire II lui*méme qui détacha de TEmpire l'Italie et Rome, et leur défendit de payer l'impôt (2). Anastase le Bibliuihécaire,

(1) Anast. Biblioth., in YiU Gregorii papœ II.

(2) Theoph. Ghronogr., p. 543.— Zonar. AnnaloS; 1. XV, t. II» p. 104.—

ie INTRODUCTION.

riiisLoricn lombard Paul Warriefried, tous deux ués sur le théâtre de l'événement, disent le contraire ; ils assurent que l'opposition du pontife à Tautorité de Léon dans cette circon:>laiico se bonia h rejeter son hérésie, et à j)rémuiiir les lidèles contre son iiiipiélé. Ils ajoulcul que, bien loin de favoriser la révolte, il s'efforça de la comprimer ; que, sans son intervention pacifique, une guerre civile aurait sûrenienl éclaté (1), et les lettres de Grégoire s'accordent avec ces témoignages historiques. Ainsi, Théophane se trompe sur le véritable moteur, mais non pas sur les conséquences de cette réaction ; car il est certain que, dès ce moment, l'ilalic cessa de payer le tribut accoutumé à Byzance, qu'il y eut une république romaine dont le pape fut proclamé chef, que tout cela changea prodigieusement la situation de la Papauté, que son administration devint plus indépendante.

Cependant tout lien avec Conslantinuple ne fut pas alors brisé, car nous voyons longlenq)s encore la suzeraineté politique des empereurs grecs indiquée dans les actes publics. Les papes semblaient user de la domination moins à titre de propriété que de dépôt (ii) ; ils savaient que la république romaine était trop faible pour suffire à sa propre défense ; ils espéraient que les chefs de l'Empire, revenus un jour à Vorthodoxîe et à la justice, auraient à cœur (le la protéger, tout cunimesi ces monarques, énervés par la mollesse de l'Oriont, avaient dù être capables de protéger qui que ce fût. Tel est le premier événement.

Gedrcni llist. ad. aun. 15 LeoaU Isauri, p. 57£». Byzanl. cuUcct , ed. parisiensis.

(1) Anast. Bihlioih., in Vila Gregorii papa; II. — Paulus Waniefrieiï, de

(Je«;tis Lnngob. 1. VI, xlix.

(2j Pouvoir du Papo au moyen âge, prcini.M'o partie, article 1, parag. m, p. 271 .

INTBODUCTION. 17

Un danger ne cessait que pour faire place à ua autre. Ce furent les Lombards qui devinrent, à leur tour, les ennemis du saint-siége. Maîtres de Texarchat de Ravenney et se montrant de plus en plus agressifs à mesure que la fortune secondait leur ambition, ils portèrent leurs vues jusque sur Borne. Cette malheureuse cité, à peine échappée à une tyrannie, se vit menacée de passer sous une autre, plus violente parce qu'elle était plus barbare. Jamais peutêtre raiitoi iié pontilicalc ne se trouva plus près d'être asservie sans retour; et, toutefois, c'est de cette proximité de la smitude que nous allons voir sortir son entière indépendance.

Rome n'avait point de ressource pour lulter coiiUti la puissance lombarde; rien ne s'offrait autour d'elle, et le temps n'avait pas tarde à montrer fjiie tout espoir du côté deConslantinople n'était qu'une illusion (4). Mais, au milieu de cette détresse, la Papauté ne perdit pas courage; le coup d'œil éclairé de Grégoire 111 sut démêler le point capital. Il comprit que Rome et la Papauté ne pouvant plus désormais compter, sur l'Empire, il fallait diercher ailleurs, pour Borne et la Papauté, une alliée forte et dévouée, assez proche pour les défendre à temps contre leurs ennemis, assez éloignée pour ne pas les froisser par le contact de sa puissance. La situation politique de l'Europe ne permettait point d'hésitation sur le choix de cette alliée. Depuis trois siècles se formait par la victoire, de l'autre côté des Âlpes, la monarchie des Franks. Ceux-ci étaient dans cette première vigueur de la jeunesse qui opère les grandes choses, et, à l'époque dont il s'agit, ils étaient par* venus, sous le fils de Pépin d'Héristal, au comble de la gloire.

(1) Cernens praesertim ab imperiali potentia nullnm esse subveDiendi auxilium. (Ânast. BMoth., io Vita Stdphani papae II.)

18 mmmm.

L'Islamisme fuyail devant eux. Les vastes régions qui s'étendent des Pyrénées à TOder reconnaissaient leurs lois. C'était donc à la nation franke que devait s'adresser la Papauté; celte nation était d'ailleurs catholique lélée, et tout dans son caractère garantissait un dévout inent généreux : aussi est-ce sur la nation franke que Grégoire 111 jeta les yeux.

Ce fut Tannée 744 que le légat chargé de sdUictter l'alliance des Franks avec Rome arriva auprès de Charles Martel ; il manifesta au héros austrasien les intentions du souverain pontife, lui dit que le peuple romain, abandonnant le parti de l'empereur, avait recours à la géi^reuse puissance du prince frank pour le délivrer de la tyrannie des Lombards, et lui offrit le consulat, dignité à laquelle semblait attaché rhoniieui du protectorat de Rome. Cette ofiûre était accompagnée des clefe de la Confession de saint Pierre, des liens de cet apôtre, et de présents magnifiques (1 ) .

Si attrayante que dût paraître aux yeux de Charles iMartel une proposition de cette impoi tanee, nous ne voyons point qu elle ait eu des suites immédiates. Une amlMUMdte honorifique et un retour de présents répondirent seiili> pour lors, aux avances de Grégoire III (2). Probablement la lutte terrible que le prince austrasien soutenait contre les Arabes, et sa mort, arrivée peu après, Tempéchèrent de rien faire de plus. Hais, neuf ans ;4us tard, en 750, un incident fameux montra que la ]>ro])osition du pontife n'avait pas été oubliée. Pépin le Bref, fils et successeur de Charles Martel, s' ennuyant de n être que le premier ministre d'un roi fainéant, voulut définitivement être roi. Mais, retenu par les religieuses sympathies des Franks pour h

(1) Fredegarii Scholast. cont., ad ann. 741. — Annales Metenses. — Voir Cenni, Momnaenla tloiaiiialionis pontiticiœ, in-4", Rome, 2 vo]., t. 1, p. 2 et seq., el la leltre de Grégoire lll, dans le mèixie aultur, p. 19.

(2) Fredcgarii Scholast. coDtio., loc. cit.

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LMKUÛUCTION. i$

race méronngieniie, il ne crnl pas devoir s'attribuor ce titre auguste sans s'être muni d'avance d'une approbation

qui fît disparaître tous les scrupules, et, de concert avec les seigneurs franks, il adressa au pape Zacharie la question célèbre, savoir : Auquel de$ deux demU appartenir le mm de rai, à celui qui en exerçait kf povmir$j ou à cehi qui en avait simplrment le titre? La réponse du pape fut telle que Pépin la désirait : elle portait que le titre devait accompagner la réalité du pouvoir (1).

Aussitôt cette réponse reçue, Childéric III fut rasé, en^ fermé dans un monastère, et Pépin proclamé et sacré roi ù sa place. Un a beaucoup discuté sur celle réponse de Zacharie. Les uns ; ont vu Tacte d'une haute juridiction temporelle; les autres, seulement un avis doctrinal sur un cas de conscience. Au milieu de la diversité des sentiments, il est malaisé de bien caractériser la natui c de 1 acte accompli ici par le pape. Si l'on entend par cette haute jundic* tion temporelle que Zacharie déposa Childéric III, et éleva I^épin à sa place de sa propre autorité, ou se trompe évidemment, vu que Zacharie aurait accompli un lait sans modèle et sans imitation. D'un autre côté, peut-on supposer que la réponse du pape n'ait été qu'un simple avis sur un cas de conscience, ({uand on lit dans les historiens contemporains que Pépin tut élevé à la royauté par l'ordre, le commandement du pape Zacharie (2) ? On approcherait, je crois, de la vérité, en disant que Zacharie, répondant aux leudes de Pépin, exerça tout à la fois cette autorité

(1) Eginhurd, Amules, édit. Cologne, iW» p. 47.— Fredegarit ScbohM, cootia.. «d ann. 783.^ Annalefl Metai., ap. Dnchesoe, p. 878. — Mabillon, de Re diplom.» édiu de Naples, 1. 1, p. 200.

(2) Od peut lire les témoignagea des anciens historiens sur ce lait dans l'abbé Robrbaeber, des Rapports natnrels entre les deux pnissances, in-a^, t. If e. zfn*

fO INTROmrCTIOK.

doctrinale que le successeur de Pierre a reçue de Dieu pour éclairer les peuples comme les particuliers sur la moralité de leurs actes, et cette autorité arbitrale que, plus tard, le droit public attribuera si solennellement à la Papauté, de prononcer dans la cause des souverains, et de les déclarer, en certains cas, déchus du trône. Mais, quel que soit le sens qu'on donne aux paroles de Zacharie, elles dénotent un progrès immense de la puissance pontificale dans l'opinion des peuples.

Cependant, quoiqu'il y eût entre la Papauté et la monarchie franke des rapports d'un si haut intérêt pour toutes deux, les conditions d'une alliance définitive n'avaient ])f)int été encore arrêtées ; soit que Pépin craignît les engagements d'un tel acte, soit que les Lombards, devenus moins agressifs, n'en fissent pas autant sentir la nécessité aux papes. Mais en 752, Àstolphe, leur chef, se jeta sur le lerritoinî romain et en assiégea la capitale, qu*il menaça d cnïportei' de lorce et de livrer au pillage. Dans cette extrémité, Étienne 11, successeur de Zacharie, se retourna du côté de Pépin ; et, prenant une de ces résolutions hardies qui inlluent toujours d'une manière décisive dans les affaires, il quitta Rome, et, protégé dans sa retraite parles envoyés mêmes de Pépin, passa les Alpes, et vint en personne solliciter près du monarque frank une intervention prompte et vigoureuse dans la querelle du saint-siége avec ses ennemis. C'était là précisément le moyen d'abréger les négociations. En effet, la présence inattendue du vicaire de Jésus-Christ au milieu des terres frankes, qui ne l'avaient jamais vu, ses malheurs, dont le récit prêtait à sa personne une majesté de plus, ses supplications touchantes, firent sur l'esprit de Pépin et de ses leudes l'impression qu'il fallait. L'alliance avec Rome fut résolue ; les conditions en furent arrêtées : le couronnement de Pépin

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INTRODUCTION. 8t

par les mains d'Ëtiemie dut en être la cousëcralion (1). Cest ainsi que se préparaient les événements qui allaient changer la direction du monde.

Pépin franchit deux fois les Alpes. Tout lui réussit; il battit les Lombards, contraignit leur roi à respecter le territoire de Rome et à relâcher l'exarchat de Ravenne. Le monarque frank montra alors combien religieuses et sincères avaient été ses intentions quand il s'était chargé du protectorat de Rome. Jean, silentiaire de l'empereur Constantin Copronyme, étant venu redemander, au nom de son maître, la restitution de Texarchat, Pépin lui fit répondre qu'aucune considération humaine ne lui ayant fait prendre les armes, qu'ayant été uniquement guidé dans son entreprise par l'amour de saint Pierre, il ne souffrirait jamais que T exarchat fût enlevé à T Église romaine (2). En effet, selon qu'il s'y était engagé avant de quitter la France, il ne voulut retenir pour lui de ses succès que la gloire ; quant à ses conquêtes, il les céda à l'Église romaine (5). Par cette cession importante, les nœuds qui. unissaient Rome aux souverains de By zance furent définitivement brisés; et, quoique Ton continuât encore de dater les actes publics des années de leur règne, ils n'exercèrent plus, dans Tancienne capitale du monde, aucune autorité. L'indépendance de la Papauté se trouva ainsi consommée.

Charlemagnc acheva l'ouvrage de son père. En détruisant le royaume lombard, il débarrassa enfin le saint-siége d'un voisin incommode et turbulent qui, tôt ou tard, Tau-

(1) Anast. Ribliolh., iu Vila Stephani papœ H.— Sigonio, Hist. de reguo ItalicB, lib. \\\, anno 7o5.

(2) Anast. Bibliolli., in Vita Stefhani.

(3) Eginhard, Annales, ann. 7o5 el loi). — Anast. Bibliolh., loc. cit.-* Ceoui, Munimi. domiu. punlif., t. I, p. 62.

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tt nnTROBCGTIOIl.

rait dominé. Il resserra les nœuds de T alliance des Franks ayee Rome, confirma les donations précédentes, et en fit de nouvelles. C'est peut-êire ici le lien de dire un mot sur

la nature de ces donations célèbres. Comment doit-on les considérer? Ont-elles été une pure libéralité des princes franks î Les papes leur r1oivent*ils la souveraineté qu'ils exercent encore aujourd'hui sur une portion de Fltalie? Questions difficiles, complexes, dont les bornes de cette introduction ne nous permettent que d'indiquer la solution .

Si glorieuse que puisse être pour nos rois la création d'une souveraineté qui, en rendant les papes indépendants, a exerce une inllueiice si salutaire sur TÉglise romaine, quand on scrute les monuments historiques de l'époque, on est forcé d'avouer que cette création n'est pas entièrement le fait de nos rois. Il est certain & n'en pouvoir douter que, (lej)uis le pontificat de Grégoire II, c'està-dire depuis plus de vingt-cinq ans avant la donation de Pépin, les papes étaient en possession de la souveraineté à Borne, qu'ils la tenaient des vœux du peuple, l'avaient acceptée, et en exerçaient les fonctions. Et cela est si vrai» que Zacharic, s'étanl adresse au roi Rachis pour en obtenir la reddition de quatre villes du duché de Rome et de plusieurs autres de l'exarchat, il les demanda, non point an nom de l'emperenr et de l'Empire, mais en son nom propre et au nom de la République romaine, et que Rachis, en les rendant, eut l'intention de les rendre, non pas à l'empereur, mais au bienheureux Pierre, chef des apôtres, et à la République romaine (1). Les termes de cette reddition sont remarquables. Il y est dit que le monarque lombard « redonna, concéda de nouveau » les places en

(1) Ânast. Uibliolh., in Vita Zacharice papa) I.

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question (i). Uonc, avant la conquête lombarde, elles appai tenaient à la République romaine et au pape.

Pépin fit deux actes de donation à Ëtienne U : le premier par Itti-méme^ à Quercy, en 754; le second à Borne, en 755 j par T entremise de Fulrade, son représentant. Nous n'avons plus le texte de ces actes, quoiqu'ils eussent été déposés dans les archives de TËglise romaine : le temps les a détruits (2). Mais Ânastase le Bibliothécaire avait sous les yeux ces pièces importantes lorsqu'il écrivait ses biographies des papes. Or, le sens que cet écrivain prête au terme de donation dans cette circonstance, est visiblement celui de restitution. Astolphe, dit-il, s'engagea par iûriî à rendre h ville de Rtweme <me phtsimrs mtref (3). Pépin s'était ex]nMiiic de la racnie manière lorsque, cédant aux iastauccs d étienne II, il avait tait demander par ses ambassadeurs, au même Astolphe, la restitution des droits de l'Églm et de la République romaine. Les paroles d'Ëginhard s^accordcnt avec celles d Aiiaslase (4). Étiennc II, écrivant à Pépin après la donation, lui dit, sans 1 offenser, que rËglise romaine n'avait acquis aucune augmentation de territoire (5). Quand Adrien I*^ se trouve dans le cas, à son tour, de solliciter Charlemagne de protéger, à Texemple de son père, TÉglise romaine affligée, il ne lui parle que de réparation à exiger (6). Partout c'est de restitution et non pas de cession qu'il s'agit. D'où il suit que,

(1 ) Redonavit, reconcessit

(2) Epist. Hadriani 1. Carolo régi, ap. Cenni, 1. 1, p. 3S5. (S) AUlulphus per scriplam paginam affirmaTit se illico redditumm ôvitalem Ravennatiam eum aliis diversis chiUtibas. {In Vita Stephanl 0.)

(4) ne Vita etGestia Carolî Hagni, coUect. Reoberi» p. 4.

(5) Nullitm augmentum nobia factom est. (Epiât, ti Stephani Hppîno régi» ap. Genni, p. 91 .)

(6) Ut plenarias B. Peiri justUias exigefet. (Voir les lettres d'Adrien i Charlemagne, dans Genni, 1. 1.)

34 INTIIÛDUGTm.

antérieurement à toute donalion de la part de nos rois, il existait une souveraineté des papes sur le territoire de Rome et de l'exarchat. Que firent donc les rois franks ? Us restituèrent à la souveraineté des papes les domaines que Tusurpation des Lombards lui avait enlevés. C'était là tout ce qu'avaient demandé les chefs de 1 Église romaine, et réternelle gloire des princes franks est de TaToir accompli avec générosité.

Rome vit Charlemagne quatre fois, et qualrc fois elle admira en lui le monarque religieux, pacifique et libéral. Le dernier voyage qu'il fit dans cette capitale sera à jamais célèbre par révénement qui en fut Toccasion. Quand il l'entreprilj ce prince avait accompli la plus grande partie des belles actions qui lui ont mérité le surnom de grand aux yeux de la postérité. Trente ans de victoires lui avaient fait retrouver en Europe les bornes de Vancien empire d'Occident. Maître de tant de nations, il les gouvernait avec une sagesse égale à la valeur qui les lui avait conquises.

A la vue d'une si vaste domination, Léon III crut, à

l'exemple de son prédécesseur Zacharie, que le titre ne devait pas être séparé du pouvoir, et, désirant assurer pour toujours à l'Ëglise romaine lappui d'une telle puissance, en les liant Tune à Tautre par une étroite dépendance, il couronna Charleniagne empereur, l'an 800, la veille de Noël, en présence du peuple romain assemblé. Ëginhard a dit naïvement que le pontife voulut, dans cette circon* stance, ménager une surprise agréable au monarque frank (1). Si l'on regarde aux apparences, il y eut quelque chose, en eiïei, comme une surprise; mais si Ton pé-

(1 ) In Yita Garoli Magui, 1. il. — Idonachus S. (ialii in Vita Gaioli^ 1. 1, c. xzviu.

INTROBOCTION. 85

nôtre dans le fait, si Ton pèse les intérêts réciproques des personnages qui 1 accomplirent, ou en juge autrement. U est difficile de croire que des hommes, aussi sages que Léon m et Gharlemagne, se soient portés d une manière presque instinctive, l'un à faire un empereur, l'autre à le devemr, improvisant de la sorte un empire. 11 est difficile de croire que de tels hommes n'aient point calculé et accepté, dans le secret d'une négociation préalable, toutes les conséquences inouïes qui allaient découler de cet évé* nement(l).

£n effet, T imposition spontanée du titre d'empereur faite à un roi par un pape, et Facceptation spontanée de ce

titre par ce roi, sont, sans contredit, la chose la plus hardie, la plus considérable, la plus féconde en résultats sociaux» qui eût été faite en faveur de la Papauté, et par la Papauté, depuis Torigine de l'Église. De la sorte, le pou^ voir spirituel ne se faisait pas seulement du plus grand des pouvoirs temporels un protecteur dévoué, il rangeait, de plus, ce pouvoir sous sa suprématie, et l'obligeait à reconnaître en lui un droit divin dont il relevait. Ce principe une fois posé, la logique des "peuples tira aisément les conséquences. Aussi l'opinion que le pape seul faisait les empereurs, qu'il avait le droit de les juger, de les déposer même, passa-t-elle dans le droit public des nations européennes (2).

Cependant, bien que le pouvoir temporel fût subjucrué, l'autorité, qui était devenue suzerame, devait lutter beaucoup encore avant de lui faire accepter les conditions de sa vassalité. Le plus difficile était fait, la base était posée,

(1) Voir Sigonio. llist. de regiio Italiîe, lib. IV.

(2) Voir là-dessus les cbap. xxiv et xxvii du tome 1 des Rapports entre les deux puissances, et le Pouvoir des papes au moyen âge, deuxième partie.

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M irfTAOlHIGTION.

mais bien des évëncmenls devaient s'accomplir avant que rëdifîce fût construit. Tout devint favorable à la Papauté : d*abord le progrès immense de la prëpondëfaiicedii clergé sous le règ:nc de Louis-le-Dcbonoairc, ensuite les fréquentes circonstances qui appelèrent l'intervention pontificale dans les affaires de rÈmpire, enfin la faiblesse des princes qui occupèrent successîrement le trône de Gharlemagne. Et il fallait bien qu'elle eût acquis en peu d'années un suprême ascendant, pour que, moins d'un demi-siècle après la mort du grand empereur, Nicolas l" se soit trouvé en état de menacer un roi de Lorraine de le mettre, lui et son royaume, en péril s'il osait se rendre coupable de certains crimes qu'il désiguail (1): pour que le môme Nicolas 1*", écrivant à Adventius de Mets, en 865, pût.lui dire : « Voyez un peu si ces rois et ces princes, auxquels c< vous vous dites soumis, sont vraiment rois et princes; (X voyez d abord s'ils se conduisent bien, et ensuite s'ils et régissent de même les peuples qui leur ont été confiés*; « voyez s'ils gouvernent d'après les maximes du droit; « sinon, ce sont des tyrans, non des rois; nous devons « leur résister, nous dresser contre eux , et non leur ce obéir (2)«i> Quand un bomme seul et désarmé ose parler ce langage à ceux auxquels toutes les forces matéridles de la société obéissent, il faut qu'il ait entre les mains une puissance supérieure à celle des années.

Mais, au commencement du dixième siècle, nous voyons les progrès delà Papauté se ralentir tout à coup, par l'effet même d'une des causes qui les avaient favorisés. La faiblesse toujours croissante des empereurs franks amena à cette époque une désorganisation sociale comme les an-

{i) Nicolaï ï Epist. xi.vm ad Teutbergam, ap. Labbe, t. VIÏI.

{%) Nicolai l fcipist. vr ad Àdveatium Met«niem, ap. Labbe, t. VIII.

INTROIHJGTION. 17

nale«: de rhumanité n'en signaient pas. il s ensuivit, en Italie surtout, une anarchie dont les ravages des Sarrasins vinrent compléter les désastres. Le sainfrsiége perdit la plus grande partie des possessions territoriales que la libci aiité des premiers empereurs avait ajoutées à son premier domaine. Les seigneurs auxquels les papes avaient inféodé ces possessions pour en tirer parti s'étaient, peu à peu, rendus indépendants, et quelques*nns, comme les marquis d'Ivrée, étaient devenus, par leur turbulente ambition, de véritables fléaux pour 1 Italie et Rome* Dans cette situation déplorable, la Papauté, n'étant plus protégée par une main ferme, tondia dans une honteuse servi- (udpqne lui imposèrent, pondant près de soixante ans, deux femmes célèbres par leur beauté et leurs excès, Théodora et Marozia, sa fille. La liberté fut bannie des élections, et remplacée par la tyrannie; on n'y garda plus aucune forme canonique; les intérêts mondains et non ceux de l'Église décidèrent des choix. La chaîne majestueuse des saints pasteurs qui avaient fait si longtemps la gloire de Rome fut brisée. Alors commença, pour durer un sià< de, cette suite d'indignes pontifes qui déshonorèrent la chaire de saint Pierre et mirent l'Église en péril (1).

Dans cet état de choses, la Papauté risquait de succomber, non pas sous les coups de l'hérésie et du schisme, mais sous son propre abaissement. L'un de ses représentants, Jean XIÏ, le sentit ; il comprit que l'Église romaine, pour recouvrer son autorité et son lustre antique, avait besoin de l'intervention d'une puissance vigoureuse et tutélaire. Heureusement, cette puissance existait de Tautre côté de TAdriatiquc. Là, Otbon 1" avait ramassé dans la pous-

• (4) Baronii Annales ad ana. 912. —Muratori, Annali d'Italia, in-S^, t. Vm, ad ann. 960. — Sigonio, Hist. de regno Italiœ» Ub. VI.

« imODUCTION.

sière le sceptre de Charlemagnc, et le portait, dt pLiis vingtquatre ans, avec talent et gloire. Jean Xll s'adressa donc à ce prince, et lui députa, en 960, le cardinal Jean et le scriniaîre Â2on, chargés d*une lettre dans laquelle le pape suppliait le pieux et sérénissime monarque de venir, pour l'amour de Dieu et des saints apôtres Pierre et Paul, délivrer rÉglise romaine des mains des tyrans et lui rendre la liberté (i). La politique d'Othon V lui fit comprendre sur-le-champ ce qu'il y avait à gagner, dans l'intérêt de sa gloire et de son pouvoir, à la proposition qui lui était faite. Il accourut en Italie, suivi de ses braves Allemands, extermina les tyrans, rétablit Tordre et la paix , délim Rome, et y reçut des mains du pape, pour prix de ses exploits, la couronne impériale. L'empire d'Occident passa ainsi des Franks aux Germains.

Si indispensable que fikt cette seconde intervention de la puissance séculière dans les affaires de la Papauté, elle ne devait pas être aussi favorable que la première à ses intérêts et à sa situation. Nous avons vu Pépin et Charlemagne, satisfaits de la gloire d'avoir affranchi le successeur de Pierre de l'oppression de ses ennemis, ne point chercher h exploiter sa reconnaissance aux dépens de sa liberté. Trop magnanimes pour n'être pas desintéressés, ils n'essayèrent jamais de pousser leurs prétentions au delà d'une protection tutélaire. Othon I"" ne fit pas de même. Ce n'est pas que ce prince ne fût digne d'être placé à côté de Pépin et de Charlemagne. Mais, soit qu'il eût d'autres vues politiques, soit qu'il se crût appelé à la mission, non-seulement d'affranchir la Papauté, mais en-* core de la restaurer, Othon n'imita pas ses deux illusU^es

(1)Liatpn]idi Hisl., lib. VI, c. vi.-'iloiitUsU Saxo, td tno. 960, ap. Eceaid, Corpus historicum, 1. 1/

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prédécesseurs. Un de ses premiers soins* après la victoire, fut de placer la Papauté sous sa dépendance, en se rendant ' maître des élections* Afin de bien apprécier la portée d'une prétention qui devint plus tard la source des plus graves querelles entre les deux puissances, il est nécessaire d'entrer dans quelques détails historiques.

En réclamant Tintervention de son autorité dans Télectien des papes, le monarque allemand n'introduisit point, à vrai dire, une nouveauté. Dès l'instant que le Sacerdoce et l'Empire s'étaient unis ensemble, le besoin de protéger l'ordre et de faire respecter les règles canoniques dans les élections épiscopales avait a})pelc le pouvoir civil à y prendre une part active. De là un usage qui m larda pas à devenir un droit, par suite de la déférence que l'Église crut devoir accorder à TËtat sur ce point. Ce droit était revendiqué surtout dans les élections aux sièges patriarcaux. Toutefois, quant à celles qui concernaient le siège de Rome, nous ne voyons point que les princes s'en soient mêlés avant le règne du grand Théodoric. Ce monarque est le premier qui ait réclamé, dans Télection des pontifes romains, une place au consentement royal. Depuis, l'autorité des empereurs ayant été rétablie en Italie par la valeur de Teunuque Narsès, Justinien V retint ce droit, avec l'agrément du pape Vigile. Les lettres des papes, ainsi que les faits de l'histoire, prouvent que les successeurs de Justmien en jouirent sans contesté, soit par eux-mêmes, soit par l'entremise des exarques (4). L'élection de Grégoire ni est la dernière que Ton voit soumise à la ratiflcation impériale de Byzaacc (2). A dater de l'élection de

{{) Sigonio, Ilist. de rcgno Ilaliœ, lib, I. — De Marca, de Ooncordia sacerd. et impcrii, lib. VIII, c. ix. — Papebroch. Conatus chronico-hisloricus, dissert, xvi, p. i46.

(2) Ibid., p. m.

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80 iTmoBUcnoif.

ce pape jusqu'au milieu du règne de ix>uis-le-Débo]mairet Ton ne découvre plus aucune (race de Tintervention du pauvoir civil dans l'élection des pontifes romains. Il est

vrai qu'on allègue sur et; point une large concession d'Adrien 1" en faveur de Chariemagne« Mais rauthenticilé de cet acte, quoiqu'on en trouve le texte dans le décret de Gratiane (1), est fortement attaquée par Baronius, et les témoignages iuhluiiques d'autre pari sont loin de lui être &vorables. U est certain que Charlemagne rétablit, par un capitulaire spécial, la liberté des élections épiscopales (2), et que Louis-le-Débonnaire, à la fin de son acte de dona'tion, défend, à l'imitation de son père, de troubler les Romains dans i'éieclion du pape. D'un autre côté, Florus Magister dit formellement que, pendant tout le règne de Charlemagne, la consécration des pontifes dans TÉglise se fit sans aucun recoui.-? au })riiice : Absqur udcrrOijaUune principis (5). Mais plusieurs faits sembleraient prouver que les successeurs de Charlemagne n'avaient pas renoncé à l'ancien droit des empereurs grecs, car nous voyons des tentatives d'intervention très-nettes dans trois élections de papes, celle de Grégoire IV en 828, celle de Sergius U en 844« et celle de Benoit lil en 855 (4). De tous ces f^its, il est permis de eondure que le droit du pouvoir civil dans les élections pontificales avait été négligé, mais noâ entièrement aboli depuis la restauration de l'empire d Occident* Ainsi, Othott V n'émettait point- une prétention nouvelle en s'immisçant dans les élections dés papes.

(1) Decretum Gratiani, distînc. 63 primx partis, c. xxii.

(2) Capîtularîa reg. francor., edit. Baluz«y t.I, p. 779.

(5) De Marca, de Goncord., lib. VIII, c. iti.— Baronii Ânoales ad ami. 774, Q* 45 et geq. — Morin , Hist. de l'origine et des progrès, p. 640 et 8uiv.

(4) Papebroch. Gonat. hist., p. 129» 130 et 136.

INTRODUCTION. 3i

Haia ce qui était fndmeiit inouï, c'est la part exorin** tante qu'il osa s'y adjuger. Tout le privilège qu'avaient invoqué les empereurs grecs sur ce point se réduisait à confirmer le décret de l'élection faite par le clergé et le peuple romain : Qu*U ne tait point procédé à (ordinoÊim de amfU que le décret général de 90n élection n'mt été envoyé à h cité impériale, selon l'avtiqne usage, porte la décrétale du pape Agaliion (1). 11 est à présumer que les princes franiks n'avaient prétendu à ries de plus; ma» Otbon I*' ne se ccmtenta pas d'nn privilège si simple. Aprèa avoir exigé du peuple romain le serment solennel qu'il n'élirait ni n'ordonnerait à l'avenir aucun pontife sans son consentement impérial, il fit rédiger par Léon ¥iU, sa créature, un décret Êimeux qui lui accordait, tbisi qn'k ses successeurs, le droit d'élu e les papes, de régler ce qui ccmcemait le siège apostolique, et de donner l'investiture des archevêchés et évéchés, par tout l'empire, aux snjats ^Q'il dioisiiaii pour oeoiper ees sièges (2). G'élait là réellement mettre la P;i paillé entre les mains des empereurs, et séculariser l£giise. Evidemment le saint-siége, dana tttte occasion, ne fldsait que chonger de servitude* Tonte k difréfence qu'il y avait^ c'est que la preonère élaii anarchique et violente, taudis que la seconde paiaibbail légale et consentie»

Rendons pourtant quelque justice à Otbon. La situatloo qn'il fit à la Papauté était de beainconp préférable à ceUe

d'où elle sortait. Bien qu'ambitieuse et mondaine, la domination des premiers empei-eurs d Allemagne sur Rome fut jusqu'à un certain peint salutaire. Si elle refusa Via-

(1) Décret Grat., di«l. 65 prim. part., c. xzu

(8) Décret. Grat., dist. 65 prim. part., c. xiin.— De Harca, de Concordia, llb. Vni, c. xa.-*Baroiiiui, ad aon. 774, n* 1S et aeq., aocue Sigebert de Gembloors d'avoir fabriqué lui-iDèine ce décret

» IlfTRODUCTIOTf.

dépendance à la Papauté, elle lui restitua une partie de sa dignité. Ainsi, elle ne permit plus que des pontifes sans mœurs et sans foi montassent les degrés du siège de Pierre; elle en dopo>;i un certain nombre, et, que de pareils actes fussent canoniques ou non, il est certain qu ils avaient leur utilité dans les circonstances, et servaient les intérêts de la religion. Plusieurs des pontifes créés par FEmpire, comme Sylvestre II, hoiiûrt'reiiL 1 Église rujiiainc par leur caractère, leur science et leurs vertus (1). D'ailleurs, Rome n'était point capitale de TËmpire. La puissance qui régnait sur elle était donc éloignée, conséquemment moins oppressive, moins tracassière, qu'on pourrait d'abord se l'imaginer; elle laissait aux papes, pourvu qu'ils lui fussent soumis, une certaine latitude dans laquelle il leur était permis de se mouvoir assez librement. Les papes étaient humiliés ; la Papauté conservait sa grandeur et sa majesté.

Mais cette situation de la Papauté ne pouvait être que transitoire; durable, elle l'aurait tôt ou tard amenée à se fondre dans la prépondérance impériale. En effet, il n'était pas iiiipd^siblt' tjue iîome ne devînt, avec le temps, la capitale de TEmpirc; il Pétait encore moins que des princes mondains no se rendissent maîtres absolus du souverain pontificat, qu'ils n y nommassent à leur gré, qu'ils ne le laissassent vaquer selon les v ae^ de leur ambition, qu'ils n'en investissent que leurs créatures, devenues par là les ministres de leur volonté, et qu'à la fin le pouvoir des clefe ne se confondît avec la puissance du sceptre. Contre de tels dangers, la siluation des papes n'ofiiail aucune garantie. £t ils étaient si possibles, ces dangers, que

(i) Voir la vie que Hock a donnée de Sylvestre 11^ dans la traduction de l'abbé Axinger. Paris, iu-8*.

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LNTRODUCTION. S5

les empereurs les réalisèrent à peu près tous. On sait qu'un des projets FaToris d'Otbon III était de reporter à

Rome le siège de TEiiipire (l). Ce même Othon lU plaça véritablement sur la chaire de Pierre qui il voulut. Henri Ul se gêna encore moins ; il força Grégoire VI à déposer la tiare ; puis, seul et sans consulter ni les cardinaux, ni le clergé, ni le peuj)le romain, il nomma pour le rciuplacer Cléiiienl II. Les élections deDaiiiase II, de Léon IX, n'eurent pas lieu avec d'autres formalités (2;. 11 ne restait plus à l'empereur qu'à se nommer lui-même. Évidemment, la Papauté aurait fini par aller à sa ruine.

Il lui fallait promptement sortir de cette si tua Lion, ou par r intervention d'une troisième puissance, ou par ses propres forces. La première de ces deux voies était de tous points impossible. Àx[ui en aurait-on appelé? À la France? Mais ses monarques, réduits à quelques arpents de terre, étaient obligés de conquérir un royaume sur leurs grands barons. Â l'empire d'Orient? Mais, outre que ce malheureux empire, suivant sa fatale destinée, s*isolait de plus en plus de l'Occident en se précipitant dans le schisme, il était encore à demi dévoré j)ar les Turcs Seljiottcides, dont les avant-postes approchaient de r^icée. La seule puissance vraiment forte était la puissance aile- * mande, et c'était eUe qui opprimait. La seconde voie semblait plus impossible encore. (Juelle apparence, en effet, que ia Papauté, affaiblie, comprimée, sans ressources matérielles pour Taider dans ses entreprises, pût lutter contre cet Empire qui la tenait comme écrasée? Eh bien! si peu

(1) Mascovii Comment, de rcbus imperii, in-4", Lipsix, 4757, p. 172. — Baldrici Cliroiiic. Onmeraceus., ap. eumd. Mascov. — Mabillon, Vetera Analecta, fol., p. 694.

(2) HennanDi coulract. Chrouicon, ad ann. 1047 et 104S.--iamberli Sehafhaburg, ad ann. 4048.— Otto Frbing., lib. YI, c. mm.

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praticable que parût ce^ voie, ce fut par elle que la Papauté se sauva. Ce qui devait sembler impossible k tous

parut possible à uu seul iioinme : cet homme était Hildebrand.

Les commencements de ce génie prodigieux ne nous sont point connus. Tout ce que Ton sait, c'est que Hilde-

brand naijuit à Soanne, en Toscane, et que ses parents étaienl pauvres; quil eut pour maître, dans ses jeunes années, rarchiprétrc Gratien, qui devint plus tard le pape Grégoire VI ; le reste est incertain. L'histoire commence à fixer les yeux siu' lui à l'éputpie de rabdicatioii de ce même Grégoire Yl; elle nous le monti^e alors accompagnant en Allemagne son bienfaiteur, et, peu après, allant s'enfermer dans le monastère de Cluny, où ses progrès dans la vie spirituelle et sa pruloiidt! capac ité le firent bientôt élire prieur. Le monastère de Cluny était, à cette époque, sous la direction du saint abbé Odilon, le modèle de la discipline et de la ferveur monastiques. C'est là que cette Ame ardente et forte acquit, par la sévérité et la précision de la règle, l'étonnant empire sur elle-même qu'on lui vit dé])loyer dans les circonstances difficiles, et que l'habitude de la contemplation Faccoutuma à concentrer ses pensées sur un but. C'est là encore que, favorise par les longues heures que la solitude laissait à la méditation, il commença à concevoir la première idée de ce plan gigantesque qui devait changer la face du monde.

Pendant son séjour à la cour impériale, le joime moine avait vti de près l'abaissemenf de l'autorité spirituelle devant l'orgueilleuse tyrannie de la puissance temporelle, les abus désastreux qui résultaient des investitures laïques î et celte vue avait produit sur lui une de ces impressions profondes qui, dans les âmes supérieures, sont le germe de projets grands et généreux. 1) avait sondé la

plaie, il s'occupa d*y chercher un remède. La nature même

du mal le lui révéla. Ce remède était d'abord de séparer l'Église d'avec l'État, de rendre ensuite à l'Église sur l'État celle suprématie à laquelle elle avait acquis un droit incontestable par la restauration deFEmpire; puis, après avoir lundu les deux éléments sociaux dans une unité ri^ gourcuse, de faire de la Papauté le centre de cette unité. La réforme de TÉglise devait être la première conséquence de Fexécution de ce plan (4). .

Quand on considère le projet de Hildebrand, soit en lui-même, soit dans les circonstances où il le forma, on est obligé de convenir qu'il fallait un génie transcendant comme le sien pour le concevoir. Au milieu de la plus grande faiblesse de la Papauté, au milieu du plus urand déploiement de la puibbance impériale, toul à coup un simple moine, sans appui» sans influence, en un mot, sans moyen visible, forme le projet d'arracher de force la Papauté à l'Empire ([ui la domine, bien plus, de soumettre l'Empire à la Papauté. Quel rével £t pourtant ce n'est point un rêve, une de ces conceptions fantastiques qui naissent et meurent dans le cerveau qui les a créées. Hil-' debrand est trop |)osilif pour s'é[»ren(lre d'une vaine chimère. S'il a formé un tel projet, c'est qu'il a l'espérance de le réaliser; c'est que, non-seulement la possibilité, mais encore la probabilité de cette réalisation, a frappé son esprit.

En effet, en se repliant sur lui-même, il a vu l'âme commander au corps; en interrogeant l'bistoire, il en i appris que c'est l'esprit qui commande au glaive. Pourquoi donc la puissance spirituelle, qui représente l'Ame dans la société humaine, ne commanderait-elle point à la

f1) Toutes CCS idûos sont ciairoment développées dans le recueil des leUres de Grégoire Vil, au l. X de la collecUoii de Labbe.

puissance temporelle, qui en représente le curps, qui en est le glaive? Et non-seuieto^t iï a reconnu Texistence théorique de «ctte irérilé, maU dans ses voyages, en (ta^ lie, en Allemagne, en France, son œil observateur en a su dciuêler l'existence vivante dans l'esprit social de l'époque. La tyrannie 1 y cocMpnnia, il eat vrai, mais elle ue l'étauffe pas; un élan vigoureux Ten fera jailUr et k meUra en a^tivité ; il ne s'agit que de lui imprimer cet élaa. Ce nesl pas tout. Ces mêmes voyages l'ont mis à portée d'entendre les plaintes de la partie saine du clergé sur le» désordres enfantés par Içs investitures laïc^uea» de voir les populations, toujours de plus en jdus opprimées par la main ée fer des barons et de leurs hommes d*armes, tourner leurs regards vers TÉglise et attendre leur affriuichisiienient de sa bienfaisante protection. Dans une réaction conuode celle qu'il médite, il aura donc pour li^i le clergé et les peuples. Sans doute, les opinions sur lesquelles il s'appuie sont isolées, tlollantes, timides; mais il saura bien, en les travaillant, en leur présentant un but, les unir, leur prêter de l'audace, les rendre entreprenantes. On sait aujourd'bii s*îl se trompa dans ses espérances.

Toutefois, jamais llildebrand n'eût réalisé ce plan gigantesque, s'il n'avait eu, avec tout son génie, qu'ua caractère ordinaire. Mais son caractère était plus étonnant encore que son génie. Jamais on ne voulut avec plus d'énergie que lui. jamais avec plus d»' o< instance. Une fois qu'il eut lixé le but qu'il se |n tqwsail d'atteindre, son regard ne l'abandonna plus. Mul obstacle ne le déconcerta, parce qu*il avait prévu d calculé le nombre et la grandear des difUcultés. qu il auiau a vaiiitiw Immobile dans hi bonne comme cUa» k mauvaise fortune, toujours se»^ blable à luinnéme, on ne le vit point se démentir un seul jour.

lNTR0aU€T10>. 37

Ce fut en l'année ^049 que la Providence fournit h Hildebrand la première occasion de mettre la main à 1 exécution de ses projets. Cette année vit arriver à Cluny l*è¥d^e de Toiil, Bruno, nouvellement élu pape par Henri 111, dans un synode tenu h Worms. On était a la veille de Noël, et le nouveau pontife, qui avait déjà pris le nom de Léon IX.» se jMiéparait à déployer dans cette solennité les magnificences de la Papauté. Hildebrand saisit l'occasion ; il ose se présente^ à Bnlno, il lui parle dé l'irrégularité de son élection avec une telle force d'éloquence, que celui-ci, subjugué, dépose les ornements pontificaux, revêt l'habit des pèlerini, et vâ se faire élire de nouveau p&r le cler^ et te peui)le (1).

Après une telle inllueiice exercée sur un pape, Hildebrand ne pouvait plus rester dans un rang secondaire. ^ Aussi, dès ce iuoment, le voyoUs-nous, non plus à Cluny, ' fiiàis k Ron)e, décoré dtt titre d'ârchidiacre, et investi de lô suprême direction dans les affaires. Dès lors, ^es moindres démarches deviennent importantes. Sous Léon IX, Vidor II, Ëtienno IX» Nicolas if, Alexandre II, sous cinq pontificats, c est4-dite durant vingt-trois ans qui s'écoulèrent avant sa propre élévation, le gouvernail de l'Église est darts ses mains. Rien ne se fait sans lui; ses idées deviennent le mobile de toutes les déterminations ; tous ceux qui rapprochent en sont bientôt pénétrés, et, leur zèle s' enflammant du sien, ils ne s'occupent plus que de les ' communiquer à d'autres. Par eux, Hildebrand se trouve partout à la fois, en France, en Angleterre, en Allemagne; le monde entier est agité par le génie d'un seul hommé. S'agit-il de tenir des conciles, c'est Hildebrand qui en rè-

(I) Otift FHsing., lib. VI, c. zum.— Loraia, HUt. de l'Âbbaye de Cluny. p. 55, 1** édition.

58 LNÎRODUCTiON.

gle les délibérations et en dicte les décrets. S'agit-il d'élire

de nouveaux pontifes, c'est Hildebrand qui les désif^ne et décide du choix. Tel fui l'effet de son activité, qu'à la mort d'Alexandre II, tout se trouva mûr pour Taccomplissement de ses plans* On dit néanmoins qu'à cet instant décisif, quand il fallut payer de sa personne, quand les acclamahons réunies du clergé et du peuple lui déférèrent le souverain poutitical, on dit que ce fier génie se rejeta en arrière (4), soit que son humilité, qui était grande, le portât à décliner une dignité qu'il jugeait trop hante pour lui, soit que la prévision de l'avf^nir effrayât son courage. Mais on vainquit ses résistances, et il devint Grégoire YIl. Aussitôt Ton vit commencer un ordre de choses inconnu.

Alors régnait en Allemagne Henri IV, monarque que la Providence avait orné de toutes les qualités qui font les • grands princes, mais qui, grâce à une mauvaise éducation, n'avait développé que les vices qui font les tyrans. La dépravation de ses mœurs et de son caractère en était au point, qu'on a peine à croire les excès auxquels il se livrait (2). Un pareil monarque devait naturellement craindre l'avènement à la tiare d'un homme tel que Hildebrand. Déjà, sous le dernier pontificat, n'étant qu'archidiacre, Hildebrand avait donné h l'empereur un échantillon du sort qu'il lui réservait s'il devcuail jamais pape. Élu à cette dignité, bien loin de rassurer Henri sur ses intentions, il lui écrivit que, si son élection était ratifiée, il ne laisserait pas impunis les crimes du prince (5). Mais en vain les conseillers de Henri insistèrent sur les menaces et rappelèrent la véhémence de rarchidiacre pour lui faire

(1 ) Voigi, lUst. de Grégoire VU, 1. 1, p. 244.— fierthold. GoDStantiensis,

ad ann. i07i.

(2) Struvius Burkard, Corpus kisl. Germau., période vi, p. ^5. (5j Yoigt, 1. 1, p. 247.

INTRODUCTION. 3i

annuler son élection ; une sorte de fatalité entraînait cet empereur, et il envoya son consentement (1).

Il ne tarda pas à s'en repentir. Ses Texations arbitraires venaient de soulever la Saxe et la Tfauringe; ces deux grands fiefs de sa couronne étaient en armos contre lui. Grégoire, dont les avis palerueis étaient demeurés sans résultat, saisit la conjoncture, et envoya, en 1075, à Gos^ lar, des légats, pour sommer l'empereur de se rendre à Rome, sous peine d'excommunication, afin d'y justifier sa conduite sur la vente des évéchés, les investitures anljcanoniques, les spoliations qu il se permettait L'indignation causée par les injustices de Henri IV était au comble; le coup vigoureux du pape produisit un effet imniense dans toute l'Allemagne.

Dans le premier moment, Henri lY essaye de répondre aux sommations du souverain pontife par des violences. Sur ses ordres, un conciliabule tumultueusement assemblé à Worms dépose Grégoire. Mais ce dernier, sans se soucier de cette déposition, excommunie Tempereur, le prive de TËmpire, et délie ses sujets du seraient de fidélité (5). L* Allemagne entière prend fait et cause pour le pontife, et Henri li a bientôt plus d'autre moyen de salut que d'aller, en 1070, presque seul, à travers mille dangers, trouver le pape, retiré au cbâteau de Ganossa, afin d'implorer son pardon. Là, on ne lui donna audience qu'après l'avoir retenu durant trois jours dans les cours du château, par la saison la plus rigoureuse, et dans Tétai le plus humiliant (4). La sentence d'excommunication fut levée, il est vrai, et le titre d'empereur rendu à Henri IV ; mais la

(1) Slniv., p. 369.

(2) Lamberli Schafuaburg Chron., ad ann. 1076. — Struv., p. 376.

(3) Berthold, Constant., ad ann. 1076. — Annalista Saxo, ad ann. 1076.

(4) Struv., p. 881*

40 liNTBODUCnON.

clémence même de Grégoire était une victoire pour la Papauté et une défaite pour l'autorité impériale. Dès ce moment, le triomphe de TÉglise sur i'Ëtat fut consommé.

En se décidant à attaquer de la sorte la puissance des empereurs, Grégoire avait senti la nécessité de se ménager un point d'appui en Italie, d'oii il pût frapper avec force et sécurité. Après les pertes successives qu'elle avait éprouvées, il ne restait guère à la Papauté, de ses anciennes et nombreuses possessions, que Rome et son duché. Encore son autorité y était-elle faible et (léi)en(lante depuis que les monarques germains y avaient mis le pied. Le reste avait passé en des mains étrangères. Grégoire en était réduit à chercher des alliés. H en trouva d'abord un puissant dans le victorieux Robert Guiscard, le successeui de ces aventuriers normands qui avaient conquis le royaume de Naples. Plus tard, la Providence lui en offrit un autre non moins puissant, mais plus sûr et plus désintéressé, dans la célèbre comtesse Mathilde, cette héroïne dont la gloire a laissé une trace si brillante dans l' histoire du onzième siècle. Fille de Boniface, marquis de Toscane, elle avait hérité des Ëtats dè son père. Ces États renfermaient la Toscane, Mantouc, Rejïgio, Parme, Plaisance, Ferrare, Modène, Vérone, une partie de l'Umbne, ic duché de Spolète, le Patrimoine de saint Pierre, depuis Viterbe jusqu'à Orvîéto, avec une portion de la marche d'Ancône. A celte puissance, Mathilde joignait une capacité guerrière et administrative, une suite de desseins, une hauteur de caractère rares chez les personnes de son sexe, et une piété supérieure à tous ces talents. Grégoire sut s'emparer de cette princesse, la lit entrer dans ses vues, la pénétra de son esprit et lui inspira un tel dévouement pour l Église romaine, qu'il l'amena à céder, en 1077, à cette Église, la Ligurie et la Toscane, cession qui devait être suivie, plus

mTBODUCnON. 41

tard, d'une donation pleine et entière de tous ses États (1).

Le règne de Grégoire YIl dépassa à peine douze années, et pourtant il occupe une place immense dans Thistoire

de la Papauté, à cause de ses résultats. Non-seulement Grégoire força l'Empire à reconnaître la suzeraineté du • saint-siége, mais encore il rangea seul, sous l'autorité de saint Pierre, autant de ducs, de princes, de rois, que tous ses prédécesseurs ensemble ; il réalisa ce que des utopistes n'auraient pas osé rêver : la monarcliie universelle, par la seule force de la religion et de la justice. Ce fut en vain qu'Henri iV, brûlant de se venger, s'avança jusqu'à Rome, à la tête d'une armée, et obligea Grégoire à chercher un refuge (lan*? l'exil; il ne lui arracha pas une seule concession. Ces succès de la force brutale n'eurent d'autre effet que de procurer à l'héroïque iricillard un glorieux tombeau, et de montrer à l'univers qu'une grande àme est au-dessus de la mauvaise comme de la bonne fortune. Henri lui-même n échappa point au sort qu'il avait voulu faire au pape* et le persécuteur de Grégoire YII mourut détrôné par son propre fils (2).

D(^s trois hoiiiines que (jré^oire avait désignes j)()ur lui succéder, le premier, Victor Jli, ne fil que passer sur le trône pontifical ; mais le second, Urbain il, reprit l'œuvre de son maître, et la continua avec vigueur. Un événement singulier vint tout à coup en favoriser les progrès. Ce fut sous le pont fi cal d'Urbain II qu'éclata en Europe le mouvement célèbre qui précipita l'Occident sur l'Orient pour lui arracher un tombeau. Les croisades doivent beaucoup sans doute à Urbain II, car c'est lui qui sut en réunir les éléments, et les mettre en activité ; mais la glo-

(Ij Voir le texte de cette donaliou dans Cenni. t. Il, p. 258. (2) Anonymus, in Vila Heurici IV, ap. Urlizium, t. I, p. 392. — Otto Frisiog., lib. VU, c. ix et xi.

Digitizeo lj oOOgle

rieuse concepliou des croisades ne lui appartient point. - Déjà cent ans avant, un pontife, compatriote d'Urbain, et non moins illustre que lui, Sylvestre II, avait eu l'idée*

d'exciter l'Europe à la eonqihHe des limix saints (1). Las tentatives qu'il fit alors pour la réaliser n'eurent aucune suite. Rien n'était encore assez mûr pour un si grand dessein. Depuis, Grégoire VII avait remué cette idée avec* * pins de succès, et tout porte h croire que si ce grand ponlife eût vécu, il 1 aurait lui-même exécutée. Grégoire considérait cette idée au point de vue de ses desseins, et la rattachait au plan qu'il s'était formé relativement à la monarchie chrélienne. Si Ton entend bien les confidences qu*il fait à ce sujet dans ses lettres, l aûi anchissement des . lieux saints était moins le but qui Texcitait à armer TËurope contre l'Asie, que l'extension du royaume de Jésus- Christ. C'est une chose remarquable, dit l'aulcur de 17/?xtoire des Croisades (1), que ces mots magiques, qûi devaient plus tard enflammer l'enthousiasme des peuples, ces mots : Jénmlem, tombeau du Fils de Dieu, ne soient pas • même prononcés clans ses lettres. Grégoire se serait servi du zèle des soldulii delà croix pour la délivrance de la ville • * sainte; puis, l'impulsion étant^une fois donnée à leur courage, il aurait regagne, avec leur secours, sur lé Mahométisme, tout ce que son fanatisme conquérant avait envahi, et la monarchie clirélienne se serait accrue d'autant. . .

L5-dessus, il y a j)lus que des conjectures; le témoignage de Grégoire lui-même nous apprend que telles étaient ses vues. Le pian yui les renfermait était merveilleusement conçu. On commençait d*abord par arracher

(1) Lettre de Sylvestre U, dans Michaud, Bibliothèque des crofamdei, partie II, p. 467.

(2) Bii»liotbéqae des croisades, t. U, ]»• 480.

aux Scljoucides les provinces qu'ils avaient conquises . sur l'Empire grec, et on les restiluail à l'empereur, pour prix de la réunion de TËgUse grecque à l'Église romaine. Michel Bucas s'était engagé, par ses ambassadeurs, à remplir cette condition (1). La Syrie rcconvrée, on j>oussait jusqu en Arménie, on donnait la main à ce royaume chrétien, après l'avoir rattaché à la suprématie de Rome ; puis, avec son secours, on refoulait les Turcs avec l'Islamisme dans les déserts de la Tartarie. Le pontife ajoutait que, pour commencer, il pouvait compter sur plus de cinquante mille chrétiens qui se préparaient à la guerre, et à la tête desquels il prétendait marcher en personne (2).

Là s'arrêtent les révélations de Grégoire. Nais il est permis de croire que là ne s'arrêtaient pas ses projets, qu'ils s'étendaient encore sur l'Afrique. De cette manière, les bornes de l'empire qu'avait possédé Rome païenne auraient été dépassées par Rome devenue chrétienne; Vétendard de la croix i m ait flotté depuis les Orcades jusqu'au golfe Persique, et depuis l'embouchure du \ olga jusqu'aux iles Fortunées,, et la foi n'aurait fait qu'un seul empire de tant de royaumes, comme elle n'aurait fait qu'un seul peuple de tant de peuples, et l'unité eût été complète.

Un tel projet semble fabuleux, tant il est gigantesque. Mais, tout gigantesque qu'il est, quand on pense qu'il a

failli être accompli, que l'Europe, pendant deux siècles, y a employé plus de moyens qu'il n'en amait fallu s'il y eût l eu des chefs plus généraux que soldats, plus de concert dans les expéditions, plus cte discipline dans les armées, moins de trahison de la part des Grecs, on admire avec

(1) Bibliothèque des croisades, U U, p. 488.

(8) Epîst. Gregorii VU» Hb. Il, ep. mvn, ap. Labbe, t. X.

41 INTUODUCTION.

quelle justesse de vues le génie de Grégoii^e VU fortààît les plans les plus extraordinaires. Tant de gloire iko nôtiâ

était pas réservée.

Mais si le but du grand pontife ne fut pas entièremeni

«tteint par les expéditions saintes» il le fut en partie, et la

puissance pontificale y jinisa un rapide moyen de dévèF-

loppement. «Rien, dii ll<^orên, h'élîiii plus propi^ ù mh*

a ordonner la puissance civile à celle de i Église, <}Uô

ce des entreprises du genre des croisades. Dés guëfteft

« saintes, où Ton combattait pour l'honneur de la fbi»

«.< donnaient aux ministnîs de l'Église une supériorité tta*

« turelle. G éUul à la voix du souverain pontife qu'on les

d entreprenait; c'était lui qui semblait les eommander,

« qui semMait faire mouvoir tous les prlnees «t tôuiei

c( les nations. Ne semblait-il pas alors iMrc en effet le roi

c< des rois, et le dominateur de tout le monde chrétien?

« Ou fond de leurs palais» à Rome» les pontifes goiiver^

« naient Varmée croisée ptfr leurs légats. A eut était NU-»

« fiée, d'un assentiment général, l i conduite dos plus

ii hauts intérêts et de la plus grande opération politique

(X du temps, la direction suprême des forces d'une partie

« de la terre, qui s'armait tôut entière pour en combattre

c( une autre. L'enthousiasme religieux et chevalerestjue

« qui exaltait les esprits se lyurnail naturellement dans

«c une telle conjoncture vers le chef de la religion au

« nom de laquelle allaient se porter ces grands eoitps.

a C'est ainsi que les papes devinrent, -par l'effet de la na-

« ture même des croisades, et ^tto qU'il fût besoin dô ,

<( faire jouer de nouveaux ressorts, le centre d' autorité

R dans le monde chrétien (i). x>

(1 ) ilcercu , Influence, politique d^s croisadM^tt'tfl» di ^bâHM VilUers, . io-fol.f p* 141 et SUIT.

INTBODUGTION. 45

Urbain II iie vécut point assez pour voir lui-même, dans la querelle des investitures, le résultat de eette nou« vdUe influence, mais ses successeurs y gagnèrent bientàt une supériorité déoisive. L'empereur Henri V, cpii continuait la lutte de son père, liiiil pai- coiiipreiidre que la partie n'était pas égale entre le pape et lui, queleâ forces de son adversaire allaient toujours croissant, tandis que les siennes diminuaient d'une manière sensible, et il ne songea plus qu'à faire la paix. Celte paix célèbre eut lieu sous le pontificat deCalixteii, de pape en dicta les cottditians. L91 .principale fut que Tempereur renoncerait pour toujours aux investitures (1).

Personne ne doute que Henri V, en reconnaissant par cette paix Tiivlépendance de T Église, nait consacré en même temps la suzeraineté de V Église sur l'État, but suprême d:e Grégoire YII ; car les papes avaient soutenu leur * cause avec des moyens qui supposaient évideniuienl celle suzeraineté. U^is tous ne confessent pas également la légitiwté celte suprématie, 11 en est un certain nombre qui la regardent cozQme une usurpation. D est aisé, sans doute, (le taxer rautorité pontilieale au moyen à^o, d'usurpation, il ne l'est pas autant de faire voir comment elte était une usurpation. Leibnitz, ce protestant si éclairé eC si grave, ne la juge pas de cette manière, quand il dit : ((Les arguments de Bellariuin, qui, de la siij)position que aies papes ont la juridiction sur le spirituel, inière quiis « ont une juridiction au moins indirecte sur le temporel, « n'ont pas paru méprisables à Hobbes lui<4néme. E£fecti- «vement, il est certain que celui qui a reçu uoe pleine « puissance de Ui/eu pouje procurer k salut des âmes a le

i l OUo Frising., 1. VII. c. xvi. — Sigonio, Uist. de regiio llaliu», l. X, ad ann. H22.— Struv , jiêriod. vi, p. 4t0.

a pouvoir de réprimer la lyrannie et rauibiUun des grands <c qui fonl périr un si grand nombre d^âmes (1)* » Du resle, ce grand écrivain n'énvisage pas seulement la suzeraineté du pope sur les rois au point de vue philosophique, il l'envisage encore au point de vue hislon(|ue, et montre ainsi qu elle n'était pas moins fondée sur la nécessité du temps que sur la raison. Dès la première époque du moyen âge, l'intervention de l'Église dans les affaires de l'Étal était générale ; on ne pouvait rien lane sans elle, parce que ses ministres étaient les seuls dépositaires des lumières en tous genres, et que son autorité était la seule aimée et respectée des souverains et des peuples. D'un côté, les souverains recouraient à son arbitrage dans leurs différends ; de l'autre, les peuples invoquaient sa protection. Est-il donc étonnant que les papes aient regardé la la puissance civile comnie subordonnée à leur puissance? « Il est facile, dit M. (jusbt'iin, aujourd'hui u des écrivains « superiiciels ou passionnés d'attribuer à T ambition des « papes le pouvoir vraiinent prodigieux que leur attira ce «concours de circonstances; mais, outre que cet état de « choses était tout à Tait indépendant de leur volonté, n' estace pas une injustice manifeste d'attribuer à leur ambition «un pouvoir qui leur était librement déféré par les souve- « rains, autant par des motifs d*intérét ipie par dés motits «de religion? et les papes, bien loin de mériter les repro- «cbes qu'on leur a faits depuis sur ce sujet, n'eussent-ils a pas été bien plus répréhensibles de refuser une autorité « alors si nécessaire au bien de la société et à la tranquil- «lîté des États (2)? » Mais les détracteurs de la Papauté ne se donnent pas la peine de scruter les annales des époques

(1) Pensées de UibniU, par l'abbé Émery, Paris, 1805, l. Il p. 407.

(2) Pouvoir des papes au moyeu âge, p. dan.

INTAODUGTION. . 47

passées, ils trouvent plus commode de les juger avec les lïiesquines préventions de la leur. Si, au lieu pourtant de s'en rapporter aux frivoles déclamations des sophistes qui les ont dévancés, ils étudiaient l'histoire dans sa source, ils ne se coniraîncraient pas seulement de la légitimité des pouvoirs exercés par les papes, ils en admireraient encore rimmense bienfait; ils verraient que, si quelque ombre de justice s'est conservée au milieu des désordres du moyen âge, si les peuples n'ont point succombé sous le joug brutal de la force, si quelques débris de liberté, de civilisation, ont survécu à l'oppression et à la barbarie que le régime féodal faisait peser sur le monde, c'est à la supériorité du Sacerdoce sur l'Empire, à la suzeraineté des papes sur les rois, que nous le devons.

Les empereurs d'Allemagne n'acceptèrent jamais pacifiquement cette suzeraineté; l'histoire de la résistance qu'ils lui opposèrent est devenue célèbre. La Intlc qui fut la suite de cette résistance dui a cent cinquante ans, et a répandu un lustre immortel sur les pontiGcals de (^éleslin II, d'Innocent II, d'Alexandre III, d'Innocent III, de Grégoire IX, d'Innocent IV. Ce n*est pas que les empereurs contestassent cette suzeraineté; ih partnpi'eaient au contraire, avec tout le monde, la conviction quel Empire depuis Charlemagne relevait du saint-siége, que le pape faisait les empereurs, et pouvait en certains cas les déposer (i ) • Mais la soumission au joug sacerdotal ré|)ugnait à la fierté et à l'ambitiou de ces potentats. Us voulurent à tout prix le secouer ; ce fut là leur tort. En l'acceptant franchement, ils auraient tourné leur soumission au profit de leur autorité. Consacrée et soutenue par la majesté sainte de l'É-

{i) Ce point est sotidement éUblî pw Tauleur du Pouvoir lempotel des . papei au moyen âge, p. 484 et suîv.

48 INTftOOUGTION.

t^lisp, celte autorité en serait tievermo plus vénérablo ot plus vénérée; elle n aurait poinl été, cuDime elle le fut, attaquée, mutilée, parles révoltes des grands barons. Leur règne aurait été plus tranquille ot plus glorieux. En répudiant cette soumission, ([uo jjagncrent-ils? Rien : ils bouleversèrent l'Europe, rinoiidc rnil de sang, se tirent tyrans et persécuteurs. Bien loin de relever la majesté impériale, ils rabaissèrent, et finirent par snccomber eux-mêmes. Un s'expuse à (rincvil.ihlcs mécomptes lorsqu'on se roitlit contre les idées de son siècle. De même que rien n'arrête un torrent qui se précipite par ses pentes naturelles, ni digue, ni barrière; de même rien n'arrête les idées qui ont fait une fois irruption dans l'esprit des peuples : ni les distances, elles se jouent des espaces; ni les persécutions» elles échappent au tranchant du glaive. Il faut qu'elles passent.

Les souverains pontifes du onzième, du douzième rtdu treizième siècle, en proclamant la supériorité de l'Église sur l'État, du Sacerdoce sur l'Empire, lépondaient aux idées des peuples, à Topinion publique de leur époque. Donc, en voulant faire prévaloir le contraire, les empereurs allemands déclaraient la guerre à ropiniun publique. Évidemment, ils s'opposaient au vœu général, au besoin du temps ; car un vœu général suppose toujours un besoin de même nature; ils voulaient faire rétrograder la société.

Cette diiférence dans la situation des papes et des empereurs explique naturellement la différence qui éclate aussi dans la fortune des uns et des autres. Les [)apes triomphèrent constamment, parce que les moyens d'attaque et de défense ne leur manquèrent jamais; ils les trouvaient dans les sympathies des peuples divers. Les empereurs succombèrent toujours, parce que, n'ayant point à leur

INTRODIIGTION. 40

service les moyens moraux, ils étaient forcés de recourir à l' emploi de la force, qui achetait de les déconsidérer.

Cette différence de situations explique encore la différence du caractère hi^nale par l'histoire dans la politique des papes et des empereurs. En général, la politique des empereurs est étroite, odieuse, inconséquente ; on n'y distingue rien de libéral, de généreux ; Tégoîsme s'y trahit partout. Pour embarrasser leurs adversaires, ils ne craignent pas de susciter ou de favoriser des schismes, d'entretenir des mannequins décorés du nom de papes, toujours prêts à les abandonner ou à les patroner, selon que la nécessite les force à la paix, ou que l'intérêt leur conseille la guerre. Tanlùi ils menacent avec hauteur, tantôt ils supplient avec bassesse ; tantôt ils en appellent à la perfidie, tantôt ils se portent à tous les excès de la violence.

La politique des papes, au contraire, est constamment généreuse, morale, uniforme.Généreuse: ce n'est pas pour eux qu ils combattent, c'est pour la gloire et l'exaltation de cette Église dont ils sont chargés, par la Providence, de réaliser les destinées. Morale : les armes qu'ils emploient contre leurs adversaires sont celles qu'avouent la conscience et l'honneur; tous les coups qu'ils frappent sont conduits par la Justice. Bans les instants de repentir, ceux qui ont été frappés le confessent hautement. Uniforme : ils ne flottent point, ils ne sont pas aujourd'hui différents de ce qu'ils étaient hier, parce qu ils savent ce qu'ils veulent, qu'ils le veulent pour des motifs toujours subsistants, et qu'ils sont décidés d'avance à épuiser tous les sacrifices pour l'obtenir.

Ici se déploie devant nous le spectacle le plus étonnant qui ait jamais frappé l'œil humain. Une puissance, qui avait été à peine soupçonnée d'abord, se tire peu à peu de l'obscurité. Longtemps faible, elle se montre successive-

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«a INTRODUCTION.

ment avec plus de force. Chaque siècle en développe une face, un rapport, en élargit la sphère ; û est le tribut qu^il lui paye en passant. Elle progresse lentement parfois, Cftte. puissance, mais elle ne s'arrête jamais, et finit enfin par subjuguer le monde. Maintenant, l'univers est à ses pieds. Les uns après les autres, comme par imitation» la plupart des royaumes connus se sont rangés sous son autorité; les monarques les plus renommés ne se croient monarques qu'à demi, s'ils ne tiennent d'elle leur couionne, s'ils ne partagent i bouneur de lui iaire hommage de leurs État^* Protégés par cette puissance» les faibles semblent n'avoir plus rien à craindre ; approuvés par cette puissance» les forts s'estiment invincibles. Partout où se présentent ses envoyés, ils sont reçus comme les ambassadeurs de Dieu luinonéme; ils élèvent la voix» et leurs paroles tombent comme des oracles; ils menacent, et tout tremble; ils décident, et l'on regarde leur décision comme un arrêt descendu des cieux, tant la puissance qu'ils représentent donne à leur caractère je ne sais quoi de divin. C'est aux mains dos ministres de cette puissance que la direction des affaires les plus importantes de la société est remise. A la cour, dans les camps» comme au milieu des concile8»t tout est modéré par eux; Us font là paix et la guerre; ils se mêlent aux détails les plus minutieux de l'administration civile ; ils dictent les lois ; ils sont l'âme de toutes les entreprises. Ils agitent tout, paciiient tout, règlent tout selon les volontés suprêmes dé cette puissance; une seconde fois, Rome est devenue le centre et la maîtresse du monde. Et, chose remarquable ! cette puissance ne doit rien aux moyens par lesquels les autres se fondent, se maintiennent ; elle n'a point d'armée à ses ordres, elle ne menace point les adversaires qui lui résistent de traîner ches eux la désolâtiou et la mort. C'est par des moyens tout spirituels

qu'elle procède, c*est par T expression simple de sa volonté qu'elle attaque ou se défend. Elle lance une décrétaie, ou elle enroie un légat, et elle est sûre de se faire obéir. Certes, i)^ ni plus d'esprit qu'on ne saurait le dire, ceux qui expliquent les prodiges de cette puissance par l'ambition d'une part et l'ignorance de l'autre ! Ne seraiton pas en droit de leur demander comment il s'est fait que l'ambition, qui produit le despotisme, et rignorance, qui

enfante les ténèbres, aient pu sauver la liberté des peuples et préparer les lumières de la civilisation?

On s'accorde à reconnaître le commencement du treizième siècle eL le pontifical d'Innocent III comme l'époque où la puissance temporelle de la Papauté atteignit le point le plus élevé de son progrès. En effet, si le génie transcendant dlnnocent III ne réussit point à l'aifranchir de toute opposition, il lui donna partout une supériorité irrésistible. Pendant les dix-huit années qu'il occupa la chaire de saint Pierre, ce pontife gouverna réellement le monde comme un roi ses Etats. Sans quitter son palais de Latran, il fit sentir son pouvoir aux régions les plus éloignées ; il inaugura un nouvel empire en Orient, créa un empereur d'Allemagne, humilia Philippe-Auguste, le plus fier des souverains, châtia le roi d'Angleterre, précipita une troisième fois l'Occident sur l'Asie. Rien ne lui résista. Mais, avant de mourir, il avait préparé, sans s'en douter, à l'Ëglise romaine, dans la personne de Frédéric II, un ennemi qui ne devait pas la laisser jouir longtemps en paiic des fruits d'un si beau rogne, la guerre que lui déclara bienlùL ce prince, élevé h l'ornbre du sanctuaire, fut la plus acharnée et la plus tenible qu'elle eût jusque4à éprouvée. Grégoire IX et Innocent IV la soutinrent avec une hauteur de courage digne de Grégoire Vif. Elle devait être la dernière. Innocent lY eut la gloire de la terminer, enex-

5» miRODUCTION.

communiant Frédéric au milieu du premier concile général tenu à Lyon. Jamais yictoire remportée par le Saint-Siège

n'avait été plus décisive pour son autorité et plus funeste à ses ennt'iius. Le jour où, après avoir entendu la sentence du pontife» tous les pères semblèrent la confirmer en renversant leurs flambeaux, parut si terrible aux témoins de cette lugubre scène, qu'un d'eux lui appliqua à haute voix les expressions dont les saintes Écritures se servent pour désigner le jour du dernier jugement (1). £n vain Frédéric voulut résister, son génie l'abandonna avec la puissance ; la malédiction du ciel semblait être descendue sur lui avec la sentence du pape, et il expira bientôt après de honte et de chagrin.

Le pontificat de Grégoire X» qui commença en 1268, pour durer huit ans, est un des plus remarquables du treizième siècle, en ce qu'il marqua la période la plus glorieuse peut-être pour la Papauté. Rome chrétienne se trouva alors dans une situation analogue à celle où Rome païenne avait été douze siècles plus tôt, elle n'eut plus d'ennemis à combattre. Le règne de Grégoire X, arrivant après tant de pontificats orageux, représente assez bien le règne pacifique d'Auguste remplaçant les longues querelles des triumvirs. Ce pontife comprit admirablement sa mission, il résolut de tout pacifier, d'éteindre toutes les haines, d'imposer silence à toutes les discordes. Son caractère se trouvait au niveau de ces intentions généreuses, S il n avait pas au même degré que ses illustres prédécesseurs cette énergique vigueur qui terrasse, il possédait en revanche celte modération sage qui réconcilie. Grâce à ses etiorts, on vit l'unité rétablie entre l'Éghse d'Occident et r£gUse d'Orient, les dissensions politiques étouifées. 11

{i j Matdieus Paris, ud anxi. i245.

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Alt un* instant où la paix régna partout. Mais la Papauté ne devait point revoir de si beaux jours.

Nous allons montrer comment cette nicrvoiliuusc puissance des papes, d abord ébranlée par la rapide succession des souverains pontifes après Grégoire X, attaquée ensuite par l'audace de Philippe le Bel, puis affaiblie par la trans* lation du Saint-Siège à Avignon, vint se renverser tout à fait dans les calamités du grand schisme d'Occident. Âu commencement du quinzième siècle, quand, restaurée par le concile de Constance, la Papauté chercha cette antique et glorieuse puiss^^nce, elle la tr^iva confinée dans les limites du domaine ecclésiastique, d'où elle était partie six siècles auparavant pour do{)iiner le monde. À la vérité, le pape resta environné longtemps encore d'une grande considération temporelle. Les empereurs tenaient toujours les rênes de sa.haqucnée, les souverains s ef* forçaient à l'envi de l'honorer de leurs hommages, mais les uns et les autres avaient ressaisi leur indépendance, et Ton ne vit plus partir de Romc'^ecs actes d'une dictature seuveraine que les successeurs de Grégoire Vil avaient exercée, mènïe au milieu du quatorzième siècle.

Dans cet état de choses, vint le concile de Bâle avec ses décrets révolutionnaires, bien dignes de servir de base à la Pragmatique-sanction, puis le ProLcstauLisme. A la voix du moine de Witteuberg, une partie de la chrétienté se détacha de Fautre. Luther attaqua non-seulement le pouvoir temporel de la Papauté, mais encore son pouvoir spirituel. Il allait répétant que le pape était l'Antéchrist, que l'Europe avait dans sa personne un bien plus grand iléau que dans le Turc; et, flétri par ces dénigrements moqueurs, l'évêque de Rome devint un objet de mépris et de haine pour tous ceux que les autres mensonges du novateur avaient séduits. On doit dire qu'il s'ensuivit

aussi chez les catholiques» à Tégard da Saint-Siège, nu nôtable afTaiblissement de respect et de confiance. La Papauté perdit alors peu à peu ce qui lui restait de sa puissance. Ici l'on se débarrassa d'une redevance, là d'un privilège; ailleurs, on obtint des concessions par des concordats. Chacun profita de Talfaîblissement du colosse. «Dans toute la chrélienté, dilRanke, au sud connue au « nord, partout on chercha h restreindre les droits des « papes (i). » Ceux-ci ne s'efforcèrent point de retenir imprudemment ce qu'ils voyaient leur échapper; ils cédèrent beaucoup, parce /qu'ils avaient l'Église à sauver, car le Protestantisme s'attaoliail à gagner les souverains par l atr trait de cette double autorité que les papes avaient si longtemps exercée. En effet, dès son début, le Protestantisme s annonça comme la réhabilitation de la prépondérance du pouvoir temporel dans la société. Ici les souverains pontifes montrèrent autant de sagesse qu'ils avaient déployé de justice et de magnanimité au temps de leur domination. Sans les concessions qu'ils firent alors à propos, d'irréparables maux s'en seraient peut-être suivis.*

On en reste convaincu quand on voit ie Protestantisme susciter contre Rome l'esprit d'opposition là même où il n'avait pu réussir à faire prévaloir ses nouveautés. Il y eut des hommes de talent et de vertu dans 1 Eglise catholique qui, de bonne foi ou par flatterie, imaginèrent qu'il y avait une dangereuse erreur dans cette vieille croyance, (pie les papes avaient le di'oit d'obliger les princes h être justes, à ne point abuser de leur pouvoir, à faire lleunr la religion. Cette étrange opposition éclata principalement en France, où les principes de la nouvelle hérésie avaient été pourtant si vigoureusement refoulés, il devint à la

(1J Hbtoira de la Papauté» 1. 1, p. 68.

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mode d'être gallican, cesfr^-dire opposé au pape. Loi râjpporte du gouvernement du roi très-chréUen atee Retoe lurent réglés sur les bases de cette oppositioti ; et, en

i682, Louis XIV fit rédiger par toute une assemblée d'évéques, dans le but d'en faire la loi de TÊtat, des décrets offensants pour Tautorité pontificale. Par une contradiction vraiment dérisoire, on donna à ces décrets^ qui ne proclamaient ni plus ni moins que le despotisme du pouvoir civil, le nom de Libertés, tout comme on avait donné autrefois le nom de Réforme au renvers^ent de t6us les principes du Christianisme. Que Rome recueillit bien alors le fruit de ses sacrifices ! il n'y avait plus chez elle, depuis longtemps, la moindre tendance à une juridiction temporelle quelconque pour justilier les inqualifiables précautions du grand roi, et Innocent XI put, à son aise» foudroyer un décret sans portée parce qu'il était sans but.

Mais le Gallicanisme lui a survécu et s'inspire encore de ses articles. Le Gallicanisme, malgré les grands noms qui lé patronent, n'est qu'une pure émanation du Protes'

tantisme et une insigne déception pour les peuples ; c'est, de toutes les opinions qui ne sont pas à l'état d'erreur constatée, la plus blessante pour l'Église ; c'est une protesta* tion contre son autorité ; c'est la courtisanerie érigée en dogme théologique. Du reste, ses vues sont aussi étroites que son histoire est honteuse. Quel est le but du Gallicanisme, et que se propose-t41? persiuider au monde que la suprématie pontificale serait nuisible aux sociétés? Mais ses écrivains les plus renommés confessent que cette suprématie, à l'époque OLi les papes en usèrent, fut nécessaire et bienfaisante. Quelle contradiction! Pense-t-il, en afirancbissant les potentats du contrôle ecclésiastique, les rendre plus vénérables? Eh quoi ! depuis que la majesté

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de là tiare ne domine plus la majesté des couroiîties, celleci en est-elle devenue plus imposante? Depuis que les rois ne relèvent plus du vicaire de Jésus^hrist, ils relèvent du peuple, qui les renvérse ou les élève au gré de son ca" priée. Ce n'est point à notre époque qu'il faut chercher les bienfaits du Gallicanisme, quand nous avons vu tant de constitutions naître et mourir» quand l'autorité est menar cée presque partout de succomber dans les excès de Fanarchie.

Ce furent les malheurs de la société qui développèrent au moyen âge la prépondérance du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel. Espérons que les calamités toujours .

croissantes de notre 'société moderne ramèneront tôt ou tard cette prépondérance salutaire. Déjà les grands esprits, en Allemagne conmie en France, traitent avec plus de respect les souvenirs historiques qui se rattachent à cette cé* lèbre dictature. Des aveux précieux à recueillir sont déjà tombés de plus d'une bouclie. Espérons encore une fois que la vérité se fera jour, et que les gouvernements de l'Europe, revenus, par la force des choses, à l'unité car tholique et h Tamour de la religion, comprendront enfin qu'il i m porle essentiellement à la trnnijuillitc publique de donner à l'autorité une autre consécration que celle d'une volonté capable de tous les excès, et aussi mobile que les vagues de TOcéan.

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