‹ Histoire de la papautë pendant le XIV" sic̀cle, avee des notes et des pièces justificatives (volume 2)Chapitre 3 sur 44 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

SOMMAIRE

Conslitulion de Rome au moyen î^ge. — Aruaud de Broscia. — Tentative pour ramener l'ancienne forme ré|>ubrn;aiiu>. — RtHahlisscnieni du s^nit ?ous le pape Innocent II. — Organisation de celle assemblée. — Embarras 4u\;lle donne aux souverains ponlires. r- Les Romains lui sabstUuent un sénateur unique. — Brancaleone d'Ândolo. — Les Guelfes et les Gibelins. — Les Colonna et les Orsini. — Anarchie de Bome. — Pierre Morona, pape, sous le nom de Célcslin V; son administration, son abdication. — Élection, à >'aplcs, de Benedttto Gaetani, Boniface VIII. — Son canu tcrc. -- Ktal <\n monde clirétien. — Affaire de Sicile.

— Frédt'iic d'Ai'iigon est déclaré roi. — Opposition des Coionna uu pape. — Ils sont citéâ eu cour de Rome. — Leur lutte avec Bonifiée VIII, et leur ruine.

— Philippe le Bel. — Origine des démêlés du pape arec ce nionar(|tte. — Buile : Clerieit laieat. -~ Iqjuslice de Philippe envers le comte de Flondre. — Ses ordonnances ea réponse k la bulle du pape. — Bulle : Noveritis non. — Accommodement des deux parties. — .Kinliissiade de Guillaume de Nos^aret toucbaul un projet do croisade. — Hcuouveliement des démèl<!*.«. — Ccrnard de Saisset, évéquc de l'amiers, nommé légat à la cour de France. — Arreslatioa de ce prélal. et procédure contre lui. — Ambassade de Pierre Flotte. — Arrogance de ce ministre. — Bulle : AufcnHa fUi, — Falsification de cette bulle par Pierre Flotte.

— Réponse oulngeante du roi. — Il tait brûler la bulle du pape.

A quelque époque du moyen âge que Ton prenne la Pâpaulé, sou histoire serait inintelligible si on la considérait indépendamment de celle de Rome. Nous avons vu comment cette capitale, dès l'instant où les empereurs l'abandonnèrent, se trouva liée à ses évêques, d'abord par les bieniaits qu'elle en reçut, puis par l'autorilé souveraine qu'elle leur conféra. Ainsi, pour éclairer Tordre

S8 fllSTOlRË DE LA PAPAUTÉ, LIV. 1.

défaits qae nous allons décrire, il importe de savoir dans

quelles conditions politiques dul se trouver la ville des Césars lorsqu'elle ne fut plus sous leur dominalion.

On comprend sans peine que l'introduction d'une aato* rité comme celle des papes dans la constitution ancienne de Rome dut faire subir à cette dernière des altérations qui, avec le temps, donnèrent à l'existence politique de la cité une face nouvelle. Toutefois il est difficile à riiistorien de suivre, à travers les ténèbres des siècles barbares, les révolutions cunstitutionnelles ([iii en furent la conséquence. Le mouvement de ces révolutions échappe aux recherches; les données à cet égard ne sont pas arrivées jusqu'à nous. Le peu que nous en avons existe dispersé dans les biographies des papes, les chroniques étrangères, et dans quelques diplômes que le tenips a épargnés. Encore les faits qu'on parvient à tirer de ces sources sont-ils incomplets, contradictoires, confus. De là une extrême difficulté de recueillir (jLu^lque chose de clair et de précis sur la nature du gouverneuient romain au moyen âge.

Cette difficulté est d'autant plus grande qu'il y a, d'autre part, dans la vie politique de Rome une mobilité qu'on ne retrouve point dans Florence, Pise, Gènes, Venise et les autres villes qui jetaient alors les fondcmeuts de leur puissance. Cette mobilité tenait indubitablement à la fortune exceptionnelle de cette cité. Rome, on effet, ancienne et moderne h la fois; ancienne, par les souvenirs d'une domination comme uucuue autre n en eierça jamais; moderne, par sa position nouvelle dans le monde, depuis qu'elle était devenue la métropole de l'Église, Rome, dis* je, recelait dans son sein des éléments politiques divers. Ni les siècles, ni les abaissements de cett* mpitale n'avaient pu anéantir dans l'esprit do ses habitants la mémoîrt de cette liberté souveratne qui avait fait de leurs ancêtres

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lé peuple roi ; et, aux yeuK d'un certain nombre, Rome

devait être toujours ce qu'elle avait été à l'époque la plus brillante de ses annales. Et pourtant, le souvenir de la liberté n'exer^t point chez elle une influence si absolue que les idées et les mœurs des conifuérants qui reuTersèrent son empire ne s'y fussent iiilroduitf»s. Ces traditions, à la fois romaines et barbares, jointes à rautorité des papes, formaient à Rome trois éléments politiques bien distincts : l'élément républicain, représenté par le peuple; Télément féodal, représenté par la noblesse; l'élément ecclésiastique, représenté par la Papauté. Sans l'admission de ce triple élément, il serait, je crois, impossible d'expliquer comment il pouvait y avoir simultanément à Rome une république romaine, un "préfet delà ville, des consuls, des patrices, un sénat, toutes les formes de l'antique constitution (1) ; puis des nobles ayant des châteaux, des firfs, des vassaux, les mœurs féodales en un mot; enfin un pape souverain* Ces éléments étaient trop opposés pour ne point se heurter. Chacun d'eux aspirait à la domination, et, selon que i un l'emportait sur l'autre, la constitution romaine prenait une face ou républicaine, ou féodale, ou ecclésiastique.

Tant que les empereurs franks se soutinrent avec quelque gloire, l'élément ecclésiastique, représenté par la Papauté, domina à Rome. Mais au dixième siècle, quand ces princes fléchirent sous le poids de leur couronne, Télément féodal, représenté par la noblesse, prit le dessus, anniiiila presque l'autorité pontihcale en absorbant son indépendance, et Rome tomba alors sous l'empire d'une oligarchie d'une turbulence extrême. Dans celte situation, la

(1) Voir les recherches faites à cet égard par Michel-Conrad GttrUttsdaïKt tes CommenfArii de senatu romano, Genevas, 1760.

00 mSTOlRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. I.

liberté du peuple était aussi bien opprimée que T autorité papale, et toutes deux étaient menacées d'une mine entière, pour peu que le despotisme de l;i noblesse se fût prolongé. Vers la lin du dixième siècle, la restauration de l'Empire par les Othon, et leur intervention dans les affaires de la République romaine, changèrent la face des choses. La noblesse fut comprimée, et la P^ïpaiité se releva, sans retrouver, toutefois, sou ancienne puissance. SousUtlionlU, il tint à rien que Rome ne devînt une seconde fois la capitale de l'empire d'Occident. Heureusement, ce projet, qui aurait été aussi funeste à l'indépendance de Rome qu'à celle de la Papauté, écboiin ; Othon 111, qui l'avait conçu, vit sans doute à son exécution des obstacles qu'il n osa entreprendre de surmonter. La constitution romaine reçut d'assez notables changements à la suite de l'intervention des empereurs. L'efiigie de ces derniers parut sur les monnaies avec celle du pape (1), et ils se réservèrent le droit de rendre la justice criminelle, droit qu'ils exerçaient par l'intermédiaire du préfet, auquel ils donnaient l'investiture de sa dignité par le glaive, et qui leur jurait fidélité (2). Néanmoins, lors de la cérémonie de leur couronnement, qui devait avoir lieu à Rome, ils étaient obligés de confirmer aux Romains tous leurs usages par trois serments : l'un prononcé vers le Petit-Pont (ad Ponticellum); l'autre à la porte Colline {adportam Collimm) ; le troisième sur les degrés mêmes de l'église de SaintrPierre (3).Gette obligation, à laquelle ils avaient été forcés de se soumettre, jointe à leur éloignement de la ville, tempérait ce que leur au-

(1) Huntûri, Antiquîtates italicœ medii œvi, t. Il; difliert. xxvii,

p. 553el5oî.

(2) Prœpo8itî Risclipergensis Ëxpositio,,ap. fialuz. Misceil., t. il, p. 197, édit. de Mansi, in-fol.

(3) Schmidt, Hist. des AUemauds, t m, p. m

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CONSTITUTION DË ROME. ^

torifë avait de dangereux pour la liberté des citoyens.

Cet ordre de choses dura jusqu'au milieu du douzième siècle, et ne fut troublé d'une manière notable que par la tentative de Grescentlus, qui entreprit de restaurer la dignité consulaire, et qui succomba sous les eflbrts réunis du pape Grégoire V el de l'empereur OlbonUI (1). L'on ne voit pas que le dépioieoK ni extraordinaire de la puissance papale sous Grégoire Yll et ses successeurs y ait rien changé. Mais, en 1141, sous le pontificat d'Innocent II, l'élément républicain opéra tout à coup une révolution qui lui donna la prépondéranlse. C'était l'époque où presque toutes les villes d'Italie recevaient leur constitution des mains de la liberté, et Rome avait' dans son passé des souvenirs trop atti ayants pour demeurer eu arrière au milieu de ce mouvement démocratique.

Cette révolution âit provoquée par un personnage fameux, nommé Arnaud de Brescia, disciple d'Âbailard, et formé à celte école de libres pen^urs dont l'amant d'Héloïse était le chef. Homme singulier, savant pour son siècle, mais d'un génie inquiet; cachant sous le froc du moine un orgueil profond, et, sous je ne sais quel masque de désintéressement, une ambition démesurée du pouvoir et delà célébrité. Novateur et tribun à la fois, il voulait réformer l'Église, qui s'était, disait-il, écartée de la pureté des temps primitifs, en même temps qu'il s'efforçait de persuader au peuple romain de secouer le gouvernement des prêtres, pour lui substituer la constitution de l'ancienne République (2) •

Ses déclamations remuaient fortementlesRomains« Une

(1) Gartîus, 1. VI, c. vi et vn.

(2) OUo Frinog, de Geslis FMerici I, 1. 1, c. zzvn, ap. VrtitÎQiii.— GuitlMnie in Ugnrino, 1. III, p. «p. Benbenim.

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CONSTITUTION BB fiOM£. «

se réserva, avec le droit de battre monnaie, tous les autres droits régaliens» et data pompeusement ses actes du jour de son rétablissement, les faisant précéder de TanmenAi formules. P. Q. R. Lenouyean corps législatif se composait de cinquanle-six membres ; leur dignité n'était point à vie, de peur que 1 mamovibilité n'engendrât le despotisme avec le temps. Le sénat devait se renonveler chaque année (1). Quelle était la forme de ce renouvellementî nul ne peut le dire d'une manière stre. J'ignore où Sismondi a lu (2) que les citoyens, assemblés dans chaque quartier de Rome, nommaient annuellement dix électeurs, auxquels ils remettaient le pouvoir de choisir les eiii-' quante-six membres dont se composait le sénat. Tout ce que j'ai pu recueillir des monuments qui nous restent, c'est que l'élection des sénateurs avait lieu an Gapitok dans une assemblée générale du peuple (5). D'abofrd, ce choix n'adniii aucune autre l'oMualilé que l'expression de la volonté populaire. Mais, lorsque le nouveau corps se fut mis en rapport avec les empereurs, sa constitution ne dut être définitivement considérée comme légale qu'après la confirmation du prince (4) ; et, plus tard encore, quand les Romains eurent fait leur soumission au souverain pon* tife, le choix des sénateurs appartint au pape, qui les élisait par des intermédiaires {medimm) (5). Alors les élus

foremet*.. attamen grandiora urbis et orbis negotia longe superexcedoDt eorum judicîa spectantque ad ronuuram poBliSeeiii. (Prœpositi Rischper-

gensis Expositio, obi supra.)

(i) Un diplôme, dans Vitale, t. I, p. 40, porte : Smatores apopuio romano pro regimhxe urhU annuatim in CapitoHo consHtuti.

(î) Hisioire des républiques iinliennes, t. II, p. 33> édit. in-8".

(3) \ uye/ ci-dessus le diplùni« cité parViLile.

(4) Curtius, Commenlarii de sciiata Kniaiio, 1, VU, c. ni, p. Voyez dans Vitale, t. I. p. TiS, le pacic du sénat avec Frédéric 1*.

(^j Baluze, Vita innoccmii iU, 1. 1, epist. papcc innoccntii.

64 U1ST01R£ DE LÀ PAPAUTÉ, LiV. I.

juraient fidélité au pontife, qui leur donnait des présents et un traitement convenus (l). Les premiers, ou peut-être : un certain nombre d* entre eux, à tour de rùle, prenaient \ le nom de sénateurs-conseillers (senatores eontittam*}. Le | nombre n'en était point détmniné. Dans nn diplôme de { l'année 1145^, nous trouvons huit sénateurs-conseillers; ! un autre de l'année 1151 en porte douze; un troisième, de l'année 1194 , quatorze (2). On ne sait point ce qu'il y avait de réel dans leur titre.

Innocent II et ses successeurs luttèrent en vain contre une institution qui attaquait si directement leur autorité. Le peuple romain, sous le pontilicat de Lucius II, acheva la'nouvelle constitution en mettant à la place du préfet un magistrat qui, sous le nom antique de pafrioe, présidait au sénat et résumait en sa personne toute i autorité du gouvernement, dont il exerçait les fonctions tant au dedans qu'au dehors de la république. L'histoire ajoute que Jordano, fils de Pier Leone, frère de l'antipape Anaclet, fut vêtu de cette dignité, et que la noblesse lui jura iidélité et obéissance (3) . Lucius II mourut en cherchant à renverser le sénat (4). £ugène III, qui vint après lui, se vit obligé de fuir avant même d'avoir reçu la consécration ponti-

(1) Vos ûiUeiii dahilis senaloribus qui cruiit per tempora bénéficia ol presbyterîa conventa. (Traité de paix cnlrc le sénat et le pape Clément 111. ap. Vitale, 1. 1, p. 65.)"Miiratori^ AntiquUates italicœ medii sen, t. U; éÔisert. un, p. 785.

(2) Vitale, 1. 1, p. 42» 44 et 71.--Storiadiploiii.dei sénat., iQ*4«,Stom. (S) Populus romaaus... patricîum adjiciunt, atque ad hanc dignilatem

Joidanum Peiri teonis filium eligentes, omnes ei tanquam principi sabjiciontor».. ac omnîa r^lia tam in urlte quam extra poslla ad jus patridi suireposcunt* (OUoFrisîng, Gtirooic., l. VU, c. xxxi*)— Romuald,SalariL, ap. Hurat., Script, rer. ilal., t. VII, p. 192.— Sigonio, de Regno Ilaliie, I. XI, ad ann. 114â.

(4) Gotfrid. Vilerb., ap. Piator., t. Il , part. XVII, p. 249.— Vite Lucii, ap. Mvrat. Script, renun Italie, 1. 111, part, l, p. 477.

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CONSTITUTION DE ROME. e&

ficale, et se retira au célèbre monastère de Farfa, dans la Sabine, il revint pourtant, el, à force de courage, il réussit à faire abolir la dignité de patrice, à rétablir celle de préfet, et à recevoir le serment de fidélité des peuples (1); mais il dut reconnaître l'existence légale du sénat. Des successeurs dlnnocent II, Alexandre III fut le seul qui commença à regagner, d'une manière efieciive, quel({ue cbose du terrain perdu; car, après deux ans d'exil, il ne consentit a rentrer dans Rome que sur l'assurance que le peuple romain et le sénat lui jureraient à l'avenir fidélité, lui rendraient hommage comme à leur seigneur, et lui res^

titueraieiit les droits régaliens (2).

Ce qu Alexandre lll n'avait arraché que d une manière encore incomplète et précaire, Clément IH, vers la fin du douzième siècle , l'obtint d'une manière h peu près complète et définitive. Nous avons, à la date de l'année 1188, un contrat passé entre ce pontife et le sénat , par lequel celui-ci rend au premier, avec quelques restrictions toutefois, la souveraineté de la ville, le pouvoir de battre monnaie, le serment de fidélité, et plusieurs autres droits régaliens (3). Mais ce traité, qui fixait et régularisait les rapports du souverain pontife avec le sénat, était à peine signé, que les Romains renversaient de leurs propres mains cette institution si formidable au Saint-Siège, pour lui substituer un magistrat unique, qi^, najant point à lutter

(1) Otto Frising., loc. eitat

(2) PopuU romani delibenUone statutum est, ut senatores, qui fieri «oient, fldelilatem et hoininium domino papœ jurareni, et beati Pétri regalU, quae ab eb fuerant occupaU, libère in manibus et potestate sua restituèrent. (Vita Âlexand., ap. Murât., Seript. rer. ital., t. III, part. I, p. 475.)— Romuald, Salarlt., ap. eamdem, t. VII, p. 210.

(SQ Ad prœsens reddimos vobis senatum et nrbem ac roonetam...Reddimus omnia regalta tam intra quam extra urbem. (Ap. Vitale, 1. 1, p. 64, et ap. M urat.. Antiquit. ital. medii «evi, t II ; dbsert. xut, p. TSS.)

ee uisToiuE de la papauté, uv. i.

contre les délibérations orageuses d'une assemblée» devait contenir d'une main plus ferme les passions turbulentes

des nobles ei du peuple. Ce magistral ret^ut le nom de sénateur. 11 devait résider au Capitole, el fut investi de tous les pouvoirs naguère attribués au sénat. On donna d'abord la dignité de sénateur pour deux ans; la durée en devint ensuite assez irrégulière. Tout porte à croire qu'elle fui subordonnée au crédit de ceu.x auxquels on l'accordait, ou h la confiance qu'on avait en eux. Le premier sénateur de ce genre fut un certain Benedello, surnomnié Citnmnno, ou Caummus, personnage obscur niais aimé du peuple, ainsi que l'indique son nom (1). Quelques années après, le grand Innocent III abolit le serment que le préfet avait coutume de prêter à reiiipereur, ci se réserva à lui seul le dnnl de rinvestir de sa charge (2). De ce moment, la dignité de préfet tomba dans une nullité dont il lui fut impossible de se relever. Elle n'exprima plus qu'un titre sans pouvoir, titre qui, vers lé milieu du treizième siècle, devint héréditaire dans la maison de Vico.

Innocent III ût plus : le lendemain même de sa consécration, il cassa les justiciers du sénateur, leur substitua les siens, nomma un autre sénateur, et ressaisit l'autorité sur la ville et le Patrimoine de saint Pierre (5). Ce coup d'Ëtat rendit à la Papauté la prépondérance, mais il ne termina pns les luttes; elles continuèrent sous le pontificat d'Innocent 111. Malgré la vigueur qu'il déployait dans son administration, ce pape fut forcé, comme ses prédéces-

{1):Ciirtius, 1. Vlî, c. IV.— Vitale, t. 1, p. 71 et se<|.

12) Yita louoceiitii lil, ap. Baluze, l. 1, p. 2. — Epist. xxui ejusdeni

papcù.

(5) Exclusis jusùciariis senatoris, suos jusiiciarios ordinavit, lecloqiu' per raeJiauum suiim alio scnatorc , tam înfra urbtui quam extra , patrimouium recupcravii iiuper amissum. (Vila iunoeentii ill, loe. ciL)

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COiNSTITUTlON D£ ROME. 07

seurs, de quitter Rome un instant devant le tumulte des factions, et de rétiiblir, sur son ancien pit d, le sénat avec ses cinquante^six membres. Mais cette restauration dura peu, les excès qui la suivirent fournirent à Innocent III le moyen de relever le sénatoriat unique (1). Toutefois, le grand pontife ne put léguer à ses successeurs une situation complètement tranquille. On serait tenté de croire qu'après sa mort la dignité du sénatoriat unique inspira au peuple des craintes sérieuses de despotisme, car on eut alors k' pensée de la partager en élisant deux sénateur». Mais ce partage du pouvoir fit bientôt naître de graves inconvénients, et il dura peu. Bientôt, à cause des. factions <|Lii divisaient la noblesse et jetaient de plus en plus le désordre dans la ville, le peuple, ne trouvant dans ses citoyens ni assez d'indépendance ni assez de force, jeta les yeux au dehors. Le premier sénateur étranger appelé pour gouverner Rome fut le célèbre Bolonais Brancaleone d'Ândalo dei Conti di Casaleccbio (2). Â cette époque les papes, absorbés par leur querelle avecTËmpire, presque toujours absents de la ville, ne s'occupaient qu'à demi de son gouvernement. D'ailleurs, leur autorité y était de nouveau retombée dans la nullité. La Papauté se trouve ici placée dans une situation singulière. Si elle regarde au loin, elle voit l'univers à ses pieds ; si elle abaisse les yeux autour d'elle, elle se voit bravée p^ii d'obscurs séditieux. C'est un spectacle unique de contempler la puissance qui détrône les rois, dispense les empires, arrête les guerres, dicte les traités de paix et commande à l'opinion publique, faible, contredite dans sa capitale, réduite à errer loin d'elle. Le plus redoutable des pontifes, celui qui avait abattu Frédé-

(1) Vita Innocenlii 111, ap. Bahize.

(2) Curlius, 1. VU, c. vu.— Vitale, 1. 1, p. il t.

68 HISTOIRE DE lA PAPAUTÉ, UV. T.

rie n et porté si haut la tiare, Innocent IV, ne rentra à Rome qu'en tremblant (^). Après lui, Alexandre IV transporta sa cour à Yilerbc. Son successeur, Urbain IV, put à peine, avec le secours de Robert de Flandre^ trouver un asile dans Orvieto et Pérouse.

n faut le dire toutefois, au treizième siècle, cette situation iJéploraijlc de la Papauté n'était pas uniquement le fail de Tesprit turbulent du peuple romain, elle étail encore celui de l'antagonisme de deux factions connues sous le nom de guelfe et de gibeline, et qui agitaient alors toute l'Italie. Sorties de rAlleniagne, ces factions ne parurent pas d'abord devoir s'élever au rôle célèbre quelles jouèrent dans la suite; elles tenaient plutôt aux personnes qu'aux idées, et semblaient destinées à s'éteindre avec les rivalités qui les provoquèrent. Mais la lutte du Sacerdoce et de r Empire dans la question des investitures leur donna tout à coup une importance imprévue ; elles devinrent ra- . pidement l'expression des deux principes belligérants. La faction guelfe se rangea du uAc da S<uut-Siége, la gibeline fut dévouée à l'autorité impériale (2). Les intérêts que défendaient ces factions étant généraux, dies devinrent générales elles-mêmes, et, du fond de la Galabre jusqu'aux extrémités de la Cisalpine, tout fut Guelfe ou Gibelin. Ce n'est pas que ces deux factions eussent acquis partout une somme égale de puissance. Il y avait des villes presque tout entières guelfes, comme Florence; d'autres

(1) Licet tristitiam s^no yuUu pallinret, urbem sollîcUo$ et pavidus intra?it. (BSatlhœus Paris, ad ann. 1255.)

(â) Les Guelfes soutenaient la prépondérance du principe spirituel sur le principe temporel, de Tâme sur le c<nrps, de TÉglise sur l'Etat; les Gibelins voulaient que la matière fût indépendante de Tesprit, que VEmpire ne relevAt pas de râglîso, que Tempereur ne lût pas le TÎcaire du pape.

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