C. XJUUI
d'une poésie rude à la vérité, et dépourvue d'harmoniê, comme la poésie de cette époque, mais pleins de verre, d'oAcfion, et de ces sentiments sublimes de piété dont son âme débordait. On peut en juger par cette mélopée si louchante du Siabat Matera qui lui est attribué (1).
Cependant Jacopone ne faisait pas toujours des cantiques; il se permettait quelquefois des satires, et nous en avons un livre entier de lui. Parmi le nombre de ces pièces, il s'en trouve une adressée à Célestin Y, dans laquelle le poëte avertissait hardiment le pape de prendre garde; que la Papauté était une redoutable épreuve pour Id vertu ; qu'il était en spectacle à tous les regards; que la cour romaine lui paraissait une fournaise destinée à discerner l'or pur de l'alliage ; qu'il y avait un danger imminent d'y perdre Dieu. Le canzone signalait les intrigues des curiaux et des flatteurs (2) .
Célestin V n'avait accepté le sou\or;iin pontificat que pour ne pas se montrer rebelle à la volonté de Dieu; il crut entendre, dans les paroles du frère Jacopone, l'expression de cette volonté qui Favertissait de déposer un fardeau trop lourd pour ses épaules. Mais ici se présentait à sa conscience timorée une difliculté ; un pape pouvait-il abdiquer ? Dans l'incertitude où elle le jeta, il voulut s'éclairer, et appela près de sa personne celui de ses cardinaux qui avait la plus grande réputation de laienl et de doctrine. Ce cardinal était Benedetto Gaëtani. La question du pape embarrassa d'abord ce prélat; il y entrevit des dangers pour lui, et chercha & en décliner la solution (5). Un témoin va
(1) LuigiTosti, p. m et 191.— Tiraboschi, Storia deUa litteratara ital., t. V, part. II, 1. lU, n** 5.
(il L* I, sat. vr,
(8) Cm, pater, his opiu est ? quiBiuin canctotio caram Jngerit? 0 tantM absisle gravare quieteo.
(Gard. S. GeofgiiOp. melr., I. DI, «. un.)
GÉLEsm V. n
ipéme jusqu'à dire que Benedetto conseilla au saix^rpèr^ de ne point donner suite à son projet d'abdication, parce
que le sacré collège pouvait suppléera son insuffisance et n avait besoiu que de son nom (1). Mais, comme CélobLui, peu satisfait de ce^ paroles vagues, sollicitait une réponse positive à sa question, Benedetto, poussé à bout, dit enfin qu'un pape pouvait résigner la tiare, s'il avait des raisons suffisantes pour ie faire (2), Le pape ue s en tint pas là; ii consulta «icore, à plusieurs rejurises, d'autres membres du sacré collège, qui lui firent la même réponse (3). Alors, sa résolution lui définitivement arrêtée. En vain la touibe des courtisans, dont l'inexpérience de Céieslin V favorisait l'ambition, en vain le roi de Naples, mir^t-ils en œuvre, pour l'en détourner, toutes les ressources de l'artifice, il y resta iiiébranlablc (4).
Le 15 décembre 1294, le saint pontife convoqua les cardinaux à un consistoire, parut devant eux revêtu de la chape rouge et de tous les ornements pontificaux, et lut en cet état l'acte de sa renonciation. Apres quoi, se dépouillant lui-même des insignes de la Papauté, et reprenant rbabit grossier de l'ermite Morone, il prit congé de
(4) Comprobari poluissel ex pluribus tune viventibus dominum Bonifacium papam ocUvuni... ]'f^rsuasissc domino Cœleslino quod fton reimnciaret, quia siifficiebnt iDÎIiegio, quod nomea guœ saiictitatis iavocarelur super eos. (^gidius Coiumna cardinalis.)
(2) Card. S. Georgii Op, metr., l. ID, c. m.— M. S. Vatic, ap.Tostt, pièces JuslUlcAtives, note £.
(5) Vucat inde alium qito c^tim esset Conaittum.
Et peu après :
Attimeii abieonti pamUt sécréta cabilis Nonimllis proeeram, quornin consulu repoecit.
(Op. metr.i loc. cit.) (4) Ptolom. Lucens., l. XIIV, c. xxxt.— Luigi Tosti, p. 67.
78 HISTOIRE DE lA PAPAUTE, LIV. i.
rassemblée, qui raccompagnait en fondant en larmes et
en recommandant à ses prières le veuvage de l'Eglise (i). On raconte qu'au moment où il descendit du troue il guérit un boiteux (â).
Le Saint-Siège était vacant, il fallait le remplir. Dix jours après rahdu alitin de Célestiii V, la veille de Noël, les vingtdeux cardinaux qui composaient la cour romaine entrèrent au conclave, et, avant la fin du premier jour, tous les suffrages étaient réunis sur la téle du cardinal de Saint- Sylveslre et de Saint-Martin- aux -Monts, Beuedelto Gaëtani (5). Celui-ci était né à Anagni, dans la campagne de Rome, vers Tannée 4247 (4). Cette ville avait déjà fourni à l'Église trois illustres pontifes, Iimocenl III, Grégoire I\ et Alexandre IV, et elle était le berceau de cinq grandes familles romaines, celles de Ceccano, de Toscanella, de Frajapane, de Collemedio et d*Anibaldesca, auxquelles étaient venues se joindre celles des comtes de Segni el de Gaëtani. Cette dernière tirait son origine de Gaëte, comme son nom l'indique, et l'on ignore comment elle se trouvait établie à Ànagni. Tout ce qu'on sait de son histoire, c'est qu'au conirm»ncenient du treizième siècle Loffredo Gaëtani, fils de Matthia Gaclani, épousa une femme dei Conti, nièce du pape Alexandre IV, dont il eut plusieurs enfants, entre autres Benedetto ^ )).
De bonne heure Gaëtani se fit remarquer par la pénétration de son esprit et la vivacité de son caractère. 11 reçut à Velletri, dans je couvent des frères mineurs, les premiè-
(1) Gard. S. Georgii Op. mclr., 1. 111, C. xvi.
(2) Rubeo, Vila Bonifacii Vill, p. 17.
(3) Gard. S. Georgii, in prœfatione Operis metrici.
(4) Nous suivons ici l'opinion de Rubeo, in Vita Bonifacii VUl, in-4% Roms, 4651, p. 221.
(â) Luigi Toftti, Storia di Bonifecio Vill, t. p. SO.— RoJieo, p. 1 el 2.
ÉLECTION DE BOMFACE. 79
res teintures de la religion et des lettres. On Ty avait confié* h la sollicitude d'un frère nommé Patrasso, qui i^eillail
sur lui comme un père. Benedetto se souvint toute sa vie des soins que lui avait donnés ce bon frère, et le promut plus tard au cardinalat (!)• Ses progrès dans le droit civil et le droit canonique lui acquirent une grande réputation, el cette réputation lui ouvrit la porte des dignités ecclésiastiques. Les chapitres canoniaux d'Ânagni» de Todi, de Lyon, de Saint-Pierre^u-Yatican, le comptèrent au nombre (le leurs membres. Il fut successivement notaire apostolique et avocat consistoriaK Plus d'une fois les papes l'employèrent dans des légations importantes» en France, en Portugal, dans le royaume deNaples, où il acheva de se rompre aux affaires. Enfin Martin IV le créa cardinaldiacre du titre de Saint-Nicolas in carcere i uUiano. Il était, à répoquede sa promotion au souverain. pontificat, cardinal-prêtre du titre de Saint-Sylvestre et de Saint-Hartin-aux- Monts (2) . (Juoique d'un âge déjà avancé, son amen' avait rien perdu de l'ardeur et de l'énergie de la jeunesse. Pétrarque nous a peint Boniface VIII comme un homme puissant et inexorable, difficile à vaincre par les armes, et incapable de fléchir devant la soumission et les caresses (3). Inexorable, il ne Tétait pas ; incapable de fléchir devant la soumission, il fléchit plus, d'une foisr, car les grandes âmes sont généreuses. Mais c'était un de ces hommes d'élite, en qui la hauteur du caractère est au mveau du talent, un de ces hommes vigoureux qui sentent leur mission et vont à leur but avec l'inflexibilité d'une conscience mue par la volonté divine. (Voir Pièces justificatives ^ n" 1.)
(1) Luigi Tosti, p. SI.
(2) Rubeo, p. 5. — Voir Tosli, passim., t. I.
(3) Potentem ita inexorabilem, quem armis frangere difÛciUimuin, humiliUte seu blandiliis ilectere impossibile. (Famil., l. il, ep. m.)
80 mSTOlBE DE lA PAPAUTÉ, UV. 1.
Aussitôt après son éleclion, Bonilace VlU partit de Naples pour revenir à Rome, passa par Gapoue, et visita sur sa route le mont Cassio, ajnsi qu'Ànagoi, sa ville natale. Il trouva dans cette cité une députation de nobles dtoyens romains, chargés de lui remettre le pouvoir d'élire le sénateur* Les plus grands honneurs T accueillirent partoui. Rome, à cet égard, surpassa ce qu'elle avait jamais fait pour ses pontifes les plus aimés (1). Les factions semblaient s'être enfuies à sa présence pour ne point troubler le concert unanime d'enthousiasme que manifestaient tous les ordres de TËtat* Boniface profita du repos qu'elles lui permirent pour saisir les rênes du gouvernement, que la faiblesse ou la rapide succession de ses prédécesseurs avait laissées flotter. La situation de la République chrétienne demandait alors qu'une tête habile dirigeât une main vigoureuse. Au nord, les rivalités d'Adolphe de Nassaw et d'Aibertd'Àutriche pourlEmpire divisaient l'Allemagne. Le roi deFrance Philippe le fiel et Edward P% roi d'Angleterre, commençaient cette lutte qui, suspendue pendant quelques années, devait, plus tard, conduire la France sur le penphant de sa ruine. À l'orient, les colonies chrétiennes, tombées sous le joug musulman depuis la prise de Ptolémaïs, tendaient des mains suppliantes à l'occident, l'appelant à un grand et généreux effort. Au midi, la Sicile, toute dégouttante encore du sang français répandu dans les Vêpres siciliennes et rangée sous le patronage de la maison d'Aragon, défiait également les censures de
(1) Hic nobilium proccnim pars magna vetuslœ Urbis, in adventuni papœ déferre seiialuiii
Venerat
Roma Telat Aponsom reneantem carcere ab hoatis, Eioeptum foret, firontem Taftita cofioni», Vadit in oceurauni.
(Gard., S. Georgiî, 1. II, c. ▼.)
AFPAIBES DE SICILE. 81
rÊglise et les armes de Naples, tandis que le contre-coup de cette révolte se faisait ressentir en Espagne. En Italie, Venise, Gènes et Pise étaient en guerre. La Toscane s'agi- (ait, émue par les Noirs et les Blancs, factions nouvelles sorties de Pistoie, et qui envahissaient les villes avec la rapidité d'un torrent.
Boniface VUI se mit à l'œuvre. Son but était de rétablir la paix partout, aiiu de lancer ensuite contre les inlidèles les forcesdes princes chrétiens, unis désormais dans une même pensée et un même zèle. U s'ouvre de ce projet à Edward, dans une lettre datée de Velletri, le 5 des kalendes de juin (1). Mais les haines réciproques étaient trop vives pour céder aux exhortations pacifiques du père commun des fidèles. Les efforts du pape échouèrent partout d'abord, excepté en Aragon. Par la médiation ùv Bonifjjce, un traité de paix fut conclu entre Jacques, roi d Aragon, et Charles 11, roi de Naples, à la condition que Jacques reconnaîtrait le tribut annuel de trente onces d'or que son aïeul avait consenti envers l'Eglise romaine; qu'il prendrait part à rcxpéditiou sainte, prêterait son concours pour faire rentrer la Sicile sous l'obéissance de son légitime seigneur, et commencerait d'abord par en retirer les corps auxiliaires ai .igonais. En dédommagement, Boniface promit secrètement à Jacques la souveraineté de l;i 8ardaigne et de la Corse, deux anciens fiefs du SainirSiége, souveraineté qu'il conféra solenndlement à ce monarque l'année suivaule, 1297 (2).
Une allégresse générale éclata à la nouvelle de cette paix ; mais elle dura peu. Les Siciliens n'avaient point été appelés aux négociations. Quand ils en ap]Mirent le résul-
(I) Raynald, t. XIV, tnn. 45.
(9) Raynald, anii. 129V, n' 2.— Harnaa» de Bttbus HUpauiîc, 1. XIV, c. uv et xvn»
tat, les grands du royaume, indignés de retomber sans leur aveu sous une domination qu'ils détestaient, député* rent au roi d'Aragon pour le supplier de ne pas abandonner ses fidèles sujets, et, sur le refus constant du monarque de manquer à la foi des traités, ils se préparèrent à proclamer roi de Sicile Frédéric, son frère (1).
Pour prévenir ce coup, qui brisait ses plus chères espérances de pacilicntion, Bonifacc avait déjà essayé de gagner le jeune prince par de brillantes promesses ("i). Il lui écrivit alors des lettres pleines des exhortations les plus sages pour rinviter à ne point accepter un titre qui ne serait qu'une odieuse usurpation. Deux légats furent charges de porter cette lettre à Frédéric, et de recueillir sa réponse (5). Le pape avait un tel désir de la paix, que les deux légats devaient offrir aux Siciliens de tracer euxmêmes, sur un parcbeniin blanc revêtu du sceau pontifical, les conditions auxquelles ils mettaient leur soumission. Hais les grands de TÉtat rendirent ces nouvelles avances inutiles. L'un d'eux, Pietro d*Ansalone, déclara aux représentants du Saiut-Siége que les Siciliens avaient définitivement résolu de proclamer Frédéric roi, et, tirantson glaive : a Ce n*est point, ajouta-t>-il, avec du parchemin, mais avec le fer que les Siciliens cherchent la paix. » Puis il leur intima, sous peine de mort, de quitter File (4). Quelques mois après, Frédéric était couronné à Palerme.
C'est ainsi que la Sicile retomba dans les horreurs de la guerre. Mais Huinface lui-même ne devait pas tarder à renoncer, poui' ce qui le concernait» aux projets pacilj-
(1) Mariana, l. XIV, c. xTii. ^ Nicolai Specialii rerom Bienlarann , 1. II, c. xxn.
(2) Mariana, 1. II, c. ta,
(3) Raynald, ann. 1296, n**" 8 et 9,
(4) lïicoM Specialis, 1. II, c. xxiv.
LUTTE* m BOTfIFAGE VHI CONTRE LES GIBELINS. 85
ques. Les factions, un moment endormies, se réveillaient à Rome. Une querelle du pape avec les Colonna était la
cause ou le prétexte de ce mouvement, qui menaça bientôt le Saint-Siège de toutes les fureurs d'une réaction gibeline. Quoique les Gaetani appartinssent de longue date au parti des empereurs (1), Boniface était Guelfe plus encore par principe que par sa position. En effet, l'idée de la domination de l'esprit sur le corps, de ce qui est divin sur ce qui esthumain, de l'Église, en un mot, sur les pouvoirs terrestres, devait naturellement sourire à celte âme, dans laquelle respirait une intelligence si haute et si fière. D^ailleurs, les vues du parti gîLelin étaient tellement opposées aux intérêts de l'Église, tout récemment le Saint- Siège s'était si mal trouvé de l'alliance qu'il avait faite avec lui, qu'un pontife du caractère de Boniface devait, moins qu'aucun autre, lui être favorable. Les chefs de ce parti s'aperçurent bien vite qu'ils n'avaient jamais eu de plus grand adversaire. Aussi, jamais pontife n'en fut-il plus détesté. Les écrivains païens n'allaquèronl pas les chrétiens avec plus de haine que les historiens gibelins n'ont attaqué Boniface VUL Pour cela, les calomnies les plus atroces ne leur coûtent rien. Nous verrons en effet que, pour nuire à celui qu'ils regardaient comme le phis gimid fléau (lu parti, tout moyen leur paraissai t légitime.
Toutefois, quelque prononcé que fût Boniface contre les Gibelins, son intention n'était pas de rompre ouvertement avec eux. 11 savait que, dans la pratique du "gouvernement, il faut faire quelquefois, pour éviter des embarras, le sacrifice de ses répugnances aussi bien que de ses sympathies, et l'on ne doit nullement lui imputer la guerre
(1) La famille des Gaelani avait suivi le parti de Hanfred. (Luigt Tosti, 1. 1, p. 80.)
qui éclata tout à coup entre lui et les Colonna. L'origine
de celte guerre est obscure ; pourtant il n*est pas impossible de la débrouiller. Déjà, du temps de son cardinalat, un démêlé grave, sans que Ton dise pour quelle cause, s'était élevé entre lui, Benedetto Gaetani, et les deux cardinaux Jacopo et Pietro Colonna. Trop faible j>our lutter avec avantage contre la puissante maison des Colonna, il avait été assez sage pour dissimuler son ressentiment et étouffer une affaire qui aurait pu amener la ruine des Gaetani. Les griefs s'étaient mèine si bien aceommodés dans cette circonstance, qu'une amitié réciproque en était sortie, et que, pour la cimenter, les Colonna et les Gaetani s'étaient unis par des alliances. Les choses en étaient là quand les suffrages réunis des Colonna et des Orsuu portèrent Benedetto à la Papauté (t ). Or, tout permet ée croire que, dans les premiers temps qui suivirent, les bons rap* ports conlinuèrent ; car Boni face témoigne lui-même, dans une de ses bulles (2), qu'il avait accepté une invitation des Colonna au château de Zagarolo, où ceux-ci le triai* tèrent avec une royale magnificence. Mais ils eurent peu de part à la distribnlion des grâces ; aucun sénateur ne fut choisi parmi eux. Ils comprirent qu'ils n'avaient point la confiance du pape, et leur fierté s'en indigna (5).
Dans cette disposition des esprits, il ne fallait qu'un prétexte pour raviver les ressentiments anciens. Les Colonna fournirent ce prétexte. Plus de quarante années avant, Giordano Colonna était mort, laissant pour héritiers de ses nombreuses possessions cinq fils, savoir : le cardinal Jacopo, Giovanni, Oddone, Mattheo et Landolfo.
(4) Franclsci Pipini Chronic, ap. Murât., t. IX, I. IV, c, xlt« (*2) Bulla : Lapis abscissus, ap. Raynald, 1297, 37.
(5) Franclsci Pipini Chron., loc. cit. : Nnllis eos hoaorilras seu gnliis piomoTebat
LUTTE DE BONIFAGB VIH GOrmiE LES GIBBUNS. 85
Chacun de ces héritiers avait uoe part déterminée dans la succession. Mais, d'un accord unanime et par un acte passé entre eux le 28 avril i25â, ils laissèrent Fadminis-
tralion de leur patrimoine cuiiiuiun à Jacopo, l'aîné (1). Celui-ci le régissait encore en 1296, hien que Giovanni fût mort depuis quatre ans» et qu'il eût laissé pour recueillir sa portion six 61s, savoir : Pietro, déjà cardinal, Stefano, Giovanni, Jacopo, Oddone et Agapito. Or, Jacopo, au lieu d'user en bon père de famille du bien dont il avait la garde, le détournait à son profit, ainsi qu'à celui de ses neveux, au détriment de Mattheo, d'Oddoac et de Laiidolfo, réduits à la pauvreté. Ces faits parvinrent au pJipe, qui ne put tolérer une pareille injustice, et interposa ses bons offices pour mettre un terme à la tyrannie du cardinal, et faire restituer aux parties lésées ce qui revenait à chacune d'elles des biens paternels, l^our faciliter un arrangement, il imagina d'oifrir de grands avantages aux six neveux. Mais ces hommes rapaces, incapables de comprendre le procédé généreux du pontife, refusèrent d'y consentir, et les deux cardinaux, frémissants de colère, sortirent de sa présence et n'y reparurent plus (2).
Parmi les frères du cardinal Pietro, il en était un du caractère le plus odieux c'était Jacopo. On l'avait surnommé Sciarra, c'est-à-dire dispute, à cause de son humeur intraitable et querelleuse. Malheur à qui l'avait offensé! il éprouvait tôt ou tard les effets de sa haine ; cet liommo violent ne ménagerait rien quand il s'agirait de se venger. Profondément irrité du jugement porté par Boniface, et brûlant de le lui faire expier, il saisit le moment où douze chevaux transportaient à Ànagni le trésor de ce
41) On peut voir cet acte dans Luigi Tosti, dôcuni. N. (2) Bulle : Prœteritorom, ap. Raynald. 4297, n"* 89.
pontife, et, de concert avec Stefano, son frère, il attaqua le conToi sur la route et le dévalisa (1).
Cet acte était celui d*un brigand. Toutefois, telle était la magnanimité de Boniface, qu'il ne s'en plaint même pas dans la bulle (2) où il récapitule les injures des Colonna envers le Saint-Siège. Mais ceux-ci ne s'en tinrent pas là : ils lièrent des intelligences avec le tyran de la Sicile, Frédéric, et reeurent les émissaires secrets que ce prince envoyait à Rome dans le but de s' y former un parti (3) .
Instruit de ces connivences perfides, Boniface employa tantôt la douceur, tantôt la menace, pour engager les Colonna à les cesser, mais toujours en vain. Alors il crut devoir leur dter les moyens de nuire à TËtat ; et, usant de son droit de seigneur suzerain, il envoya aux deux cardinaux Jacopo et Pietro l'ordre d'ouvrir aux fiaruisons j)onti(icales les portes de Paiestrina, de Colonna et de Zagarolo, de peur, disait-il, que ces places ne devinssent Tasile des enr nemis de TÉglise (4). Mais les deux cardinaux opposèrent un refus formel à cette sommnlion. Ils allèrent encore plus loin, et, non contents de bravei* l'autorité du pape, ils chercbèrenl à soulever dans le public des doutes sur la légitimité de son élection. On ne pouvait blesser plus sensiblement Boniface. Aussi, à ce dernier trait, ne songeat-il plus qu'à punir. Le 4 nini 1297, un clerc de la maison pontilicale se rend auprès des deux cardinaux Jacopo et Pietro Colonna, et les cite à comparaître le lendeinain en présence du pape et du sacré collège, pour s'expliquer sur leur conduite, et déclarer nettement s'ils reconnais-
(1) Mai?, (iinonic. belgicuni. ap. Ilislor. rer. Gerni. script., édil. Halisb., l. m, \i. 297. — Fraiicisci V\\m\ Chron.y 1. IV, c. sxy.
(2) Bulle : Praileritorum.
(5) Bulle : Praîlerilorum, u" 28. • (4). Bulle : Prseteritontm; 29.
LUTTE DE BONiFA€Ë VIII CONXRË LES GIBËLIKS. 87
sent dans Boiulace le It'uitime vicaire de Jésus-Christ (1).
Les deux cardinaux n'obéirent point à la citation. Boniface s'y attendait sans doute, car le 6 mai, c est-à-dire le lendemain, parut contre les coutumaces une bulle fulminante, dans laquelle, après avoir résumé les irriefs passés et présents du Saint-Siège contre la famille Goloana, et lui avoir reproché de ne s* être montrée sensible aux bienfaits non plus qu'aux menaces, le pape déclare le temps des avertissements passé et l'heure du chaliment arrivée, et, en conséquence, dépose les deux cardinaux de leur dignité, les prive des émoluments qui y sont attachés, lance sur eux une sentence d'excommunication, qu'il étend à leurs partisans, rend inhabiles à recevoir les saints ordres Oddone et Giovanni, neveux du cardinal Jacopo, ainsi que leurs enfants jusqu'à la quatrième génération, ajoutant une nouvelle citation, pour les deux cardinaux, à comparaître devant le SauU-Siége apostolique, dans IVspace de dix jours, sous peine, ce délai expiré, de voir tous leurs biens meubles et immeubles confisqués (2).
Les Colonna, au lieu de se rendre à cette seconde citation, se réunirent à Longliezza, dans la maison de Pielro dei Comti, et là firent rédiger, par le notaire Domenico Leonardi, un Mémoire dont ils affichèrent des copies aux portes de la ville, à celles des églises, et jusque sur Tautel de SaintrPierre (3). Les auteurs de ce Mémonc y soutenaient que Célestin V n'avait pu abdiquer, que Bonif^ice n'était point pape, et, conséquemment, ils en appelaient à Tautorité d*un concile général (4). Au nombre des témoins
(1) Preuves dit différend de Boniface VUl et de Philippe le Bel. par ^imon Vigor, tu-fol., p. 55.
(2) Bulle : Pra terilorura, ap. Raynald.
• (5) Bulle : Lapis abscisstts, ap. Rayuald, ann. 1297 (4) Voir cette pièce, Preuves du différend^ S4.p .
de cet acte, on voit avec étonnement figurer ce même Jacopo da Todi, que nous avons trouvé parmi les insl igateurs les plus ardents de rabdication de Gélestin Y, et qui écrivait alors contre son successeur des satires pleines de calomnies et d'injures (1 )• Comment cet homme, d'une piété si touchante , étail-il devenu un des eiiiioniis les plus acharnes deBoniface? L'histoire ne le dit point. Peut-être l'exaltation de sa tête, dont il avait donné des preuves par la bizarrerie de sa dévotion, était-elle pour (juelque chose dans ce changement. Mais quelle que soit la cause d'un fait si étrange, on se demande, en le lisant, s'il n'est pas quelquefois dans les jugements impénétrables de Dieu d'humilier ses saints, lorsqu'il permet de si honteuses chutes.
Le but du Mémoire calomnieux n'était point déguisé : c était d'exciter un schisme, dans lequel Boniface, occupé de défendre sa dignité, cesserait d'être un adversaire redoutable. Mais ce Mémoire n'émut point l'opinion publique, comme les Colonna s'en étaient flattés. On le lut avec indifférence, tout en admirant l'audace de ceux qui l'avaient écrit. JV'iiilant ce temps-là, Boni face préparait la bulle qui devait les abattre. Cette bulle parut le jour même de l'Ascension, 23 mai. Le pape y confirmait toutes les sentences déjà portées contre les deux cardinaux, confisquait leurs biens, les rendait incapables de tester; puis hinçait l'excommunication sur les autres membres de la famille, savoir: Stefano, Jacopo Sciarra, Âgapito, Sanvito et Oddone; les déclarait tous inhabiles à exercer aucune charge, tant ecclésiastique que séculière; défendait de leur prêter aide ou faveur, sous peine de partager la sentence dont ils étaient frappés, et jetait l'in-
(i) Luigi Tosli, t. i. Voyez document iU