PROCÉDURES CONTRE LOUIS DE BAVIERE
entraver son administration. Déjà la Bohême et la Horavie étaient soulevées contre lui pour venger le mariage adultère de son fils avec Marguerite et revendiquer le Tyrol et laCarinthie; beaucoup de mécontents s'y rendaient. Une seconde lutte avec le Saint-Sioge pouvait faire éclater un incendie qu'il ne serait peut-être plus en son pouvoir d'éteindre (1), Ces considérations lui firent comprendre qu'il ne s'agissait point de braver» mais de fléchir le souverain pontife. Plus que jamais, Philippe de Valois était puissant à la cour d'Avignon ; Louis se retourna de son côté» et envoya à Paris, où un nonce du pape, Guido de Calma, se trouvait déjà (^2), quatre députés, savoir : le dauphin Humbert^ les évéques de Bamberg et d'Augsbourg', * et Ulric, son chancelier, avec des lettres pour demander sa médiation. Philippe répondit à ces ambassadeurs qu'il n'y avait pour leur maître qu'une seule manière de se présenter convenablement devant Sa Sainteté, celle d'un sujet repentant; qu a ce prix il promettait une médiation efB-* cace (3). «Nous avons plein pouvoir de traiter, repartirent c( les ambassadeurs; l'empereur veut, à tout prix, obtenir Ci l'absolution du pape ; tracez vous-même les conditions a auxquelles Sa Sainteté attache l'absolution du princei » Alors Philippe remit aux députes un acte de soumission dans lequel Louis de Bavière reconnaissait toutes ses fautes, résignait TËmpire, s' obligeant à ne le reprendre que sur le bon vouloir du pape, et plac^aiL sa personne, celles de
(1) Sed cuni tandem vidit Ludovicus; ponlificis amicitia et favore esse sibi opus ad Imperium ndmiiiistrandum et retineudum, accidissenlque l'cS di(licilîûres,multo humiiiûr reddilus, etc..(Mulius, Gma, Ghroa., 1. XXiV,
(2) Raynald, ann. 1244, n*' 9.
(3) Rpspondit Gallus legalis, si Ludovicus pelât graliarn et absolutîonem, Ql subdiluni et pcrniientem decet, se aliquid impetraturum al) aposloUco. (Mutias, Germ. Chron., loc. ciU) ^
100 HISTOIRE DE LA PAPAL lÉ, ilV. VIÎ.
ses enfants et ses biens entre les mains du chef de TÉglise. les ambassadeurs, sans sè permettre aucune observation,
signèrent cet acte ainsi conçu, et en jurèrent Texécution au nom de leur maître.
Quand on apprit à Avignon ce qui s'était passë à Paris entre le roi et les envoyés impériaux, Tétonnement y fut grand (1). On avait peine à concevoir (}u*un prince sî longtemps rebelle à i figlise, si longtemps opposé à toute réconciliation» se fût décidé tout à coup à faire, pour Toblenir, d'aussi larges concessions, et plusieurs y soupçonnaient do l'artifice (2). Clément VI se plut à y voir de bonnes espérances, et témoigna assez ostensiblement sa satisfaction. Louis en fut informé, et 1 en remercia par une lettre datée de Landshut, le 20 septembre i344. Le monarque s'y exprimait ainsi : a Saint Père, nos entrailles a se sont émues de joie lorsque* des témoins dignes de a foi nous ont rapporté ce que vous avez montré de bienu veiUaiicc et fraflection pour nous dans T affaire de noa trc réconciliation. Comme un enfant soupire après le Ci sein de sa mère, de même notre âme soupire après notre « retour à la faveur de Votre Sainteté et de l'Église ro- « maine. Excité par la grâce divine et les paroles rassua rantes de celui qui nous a transmis les heureuses dis- « positions de Votre Sainteté, nous avons conçu une si c< grande confiance en elle, que nous nous en remettons « pleinement à sa décision. Il nous plaît de vous en in-
struire. » Ces témoignages si explicites de soumission, Louis les répétait encore dans les lettres qu'il adressait aux cardinaux pour leur recommander ses intérêts (3).
(1) De qiio pnpa ipse et coUegîum niiialMnlur. (Aib. Argent., p. .ISS.) (*2) DiccDies iutra se : Isle bomo diffîdeutia est perplexus. (Âlb. Argent., . ioc. cit.)
: : (3) Raynald, aiin. 1344, n*** 10 et il.
PROGâ)tmBS CONTBE LOUIS DB BAVIEBE. 101
Mais, dans le temps même que Clément VI et le Sacré Collège recevaient ces protestations du bon vouloir de Louis, il se passait en Allemagne des événements qui en démentaient bien la sincérilé. Les ambassadeurs, à leur retour de Paris, avaient remis au monarque 1 acte par eux soussignée Mais celui-ci, au lieu do le ratifier, comme il s'y était engagé par le serment de ses députés, en envoya un exemplaire aux princes, aux électeurs de l'Empire, ainsi qu à toutes les villes, les convoquant en même temps à une diète générale, dont il fixait Tépoque au mois de septembre 1344. Les princes, les électeurs et les villes qui tenaient pour Louis s'empressèrent d'obéir à ses ordres. On se réunit à Francfort, où devait s'assembler la diète. Ijoois en fit louverture le 17 septembre par ce discours : « Gliers amis et compagnons, tous nos travaux, toutes nos (f souffrances, ont assez prouvé le désir que nous avons « toujours eu de la paix et de la tranquillité de 1 Église. « Nous n'avons presque point fait de guerre qui n'eût pour « but la conciliation de cette paix, de cette tranquillité, « avec la dignité de l'Empire. Eli bien ! vous avez vu ce « qu'exige le souverain pontife, et vous connaissez main- « tenant la mesure de ses dispositions relativement à TËm- <( pire. Quelque injustes pourtant que soient les condi- « lions auxquelles il attache notre pardon, comme nous « désirons avant tout donner la paix à l'Église et éviter les « scandales, nous nous en remettons h ce que votre pm- « dence conseillera. Si elle juge à propos que nous dépo- (( sions la couronne impériale, nous sommes prêt à la « déposer, car nous ne voulons point qu'on puisse nous <K reprocher que notre intérêt personnel nous est plus cher « que le bien public; si au contraire voire prudence dé- €( cide que nous devions résister à la colère du pape, nous . a sommes prêt encore à persévérer dans notre conduit^ '
m HISTOIRE DE U PAPAUTÉ. LIV. VIL
« passée et à braver, pour la dignité de TEmpire, tous les
a dangers et toutes les souffrances qui nous attendent. »
L'intention du prince n était point déguisée dans ce discours ; il voulait mettre sur le compte de la diète son refus d'accepter les conditions souscrites par ses ambassadeurs. U espérait que, parmi les membres de celte assemblée, il n'y aurait personne assez puissant ou assez libre pour lui conseiller de résigner TEmpire. Au reste, Louis avait pris ses précautions }jour que la réponse de i assemblée fût telle qu'il la désirait. Wicker» protonotaire de rarclievéque de Trêves, recueillit les opinions des membres assistants; puis, résumant ces upiiiions : a Gracieux seigneur, dit-il, « nos princes, les électeurs et les autres ûdèles sujets de a l'Empire qui composent cette assemblée, après avoir at- « tentivement médité les articlc^5 dunl le pape réclame « l'exécution, et dans lesquels est exprimée la volonté du « Saint-Siège apostolique» ont décrété, à Tunanimité des (( sufTrages, que ces articles ne tendant qu*à la ruine de « r£mpire, ils ne pouvaient être ratifiés ni par eux ni par « vous, malgré votre serment. Leur intention est qu'une « nouvelle ambassade, avec de nouvelles lettres, soit ence voyée au souverain pontife et au Sacré Collège pour « les supplier de ne point exiger Taccomplissement de « tels articles; et, dans le cas d'un refus de leur part, ils (( sont d'avis de s'assembler de nouveau à Renss, pourexac< miner quelle conduite il conviendra à YoLre Majesté de « tenir. — Est-ce bien là le sentiment de tous?» demanda Louis, a De tous! » répondirent les députés. Làdessus, le prince remercia l'assemblée et la congédia (I).
Une ambassade composée des personnages les plus dis-
: (1) Alb. Ârgttit, p. 134.— Htttius, G«rm. Ghron., 1. XXIV, p. 882
PROCéDUBSS GOimiE LOmS DE BAVIÈRE. 105
tingués de l'Empire, par leur caractère, leur noblesse, leur éloquence. Ait chargée de porter, à Avignon les conclasions de la diète impériale de Francfort . Ces conclusions étonnèrent d autant plus Clément VI, que les lettres de l'empereur, de la même date, ne les lui avaient point fait pressentir. Il vit là un jeu de cette politique fallacieuse qui distinguait le prince, et demanda aux ambassadeurs s'ils avaient des pouvoirs pour traiter. Sur leur réponse négative, il les renvoya, jugeant que ce n'était plus désormais avec des bulles qu'il fallait agir, mais avec la force des armes (i). Dès ce jour, en effet, il n'y eut plus . de négociations, et la déposition de Louis de Bavière fut résolue.
Cependant, à côté des démonstrations sympathiques dont la diète do Francfort avait enteuré la cause de Louis, . se formait une opposition puissante, qui montrait que l'Allemagne entière ctail loin d'y répondre. Le roi de Bohême avait d'abord été Tunique chef de cette opposition; mais elle s'était bientôt recrutée de. l'archevêque de Trêves, du comte palatin du Rhin et du duc de Bavière luimême (2). La position du vieil empereur devenait critique. Clément VI sut en profiter avec talent et activité. U envoya des légats aux électeurs de l'Empire pour leur représenter que Louis de Bavière était un hérétique, un schismatique, un ennemi de l'Église; qu'il fallait T abandonner, et élire à sa place un autre prince. L'archevêque de Cologne et Rodolphe, duc de Saxe, se laissèrent gagner par des offres d'argent (5). L'archevêque de Majence,
(1) Pontîfex cum caitHnaliliud, jam non ampUus buUis cum Gennanis agendum, sed armis inclementer judicaverunt. (Mulius, loc. cil.) — Alb.
Argpîit . loc. cit.
Uenrici Uebdorff Annales, p. 454. — Alb. Argent., p. 155. ■ (5) Pro (luo faclo pffiedicti Coloniensis et dux Saxoni* magna pccunia
104 HISTOIRE DE LA PÂPÀUTÉ, UV. VII.
Henri de Wirnberg, opposant une insurmontable résistance. Clément VI le déposa de son siège, cl lui substitua Gerlac, fils du comte de Nassaw, son chapelain et doyen de l' Église de Hayence. Cet exemple, de sévérité entraîna presque tout le haut clergé de rAllemagne (1).
Il ne restait plus qu à savoir quel concurrent on donnerait à Louis de Bavière. Le pape avait d'abord jeté ses vues sur Jean, roi de Bohême, ^ lui en avait fait la proposition. Sans doute, dans la force de l'àge, ce monarque aurait été capable de tenir vigoureusement les rênes de l'Empire; mais alors, vieux et aveugle, il n'était plus cpi'un grand nom inutile. Lui-même le sentit, et offrit à sa place son ûls, Charles de Luxembourg, âgé de trente-six ans, et Tun des chevaliers sinon les plus vaillants, du moins les plus aimables et les plus lettrés du siècle. Le pape accepta cet échange d'autant plus volontiers que Charles avait les recommandations de la France. Ce prince se rendit aussitôt, avec son père, à Avignon pour s'entendre avec le souverain pontife et régler les conditions auxquelles il devait être élevé à TEmpire. 11 y arriva au mois d'août de Tannée 4345. Le pape le reçut avec sa magnificence ordinaire, ei Ja ville d'Avignon lui donna de brillantes létes (2). C'était au milieu du fracas des réjouis- > sances que se préparait une révolution qui pouvait devenir pour l'Allemagne une source dé guerres interminables.
Cependant, autour de Clément YI, tojis ne voyaient pas
sunt corrupli. (Alb. Argent., p. 155 ) — l/ar«hevAqiie de Cologne reçut, dit-on, 8,000 marcs d'argent, îc duc de Saxe 2,000. {Cuspinianus, Capolo IV, p. 382.) Cet argent fut donné p.ir la France. {Mut. ubi infra.)
( I ) (Juare quidam desciverunt a Ludovico ad pontificios, intcr quos fuerunt mulii episcopi. (Mutius, Germ. Chron., 1. XXIV, p. 885.) — AU>. Argent., p. 155.
(2) Giov. Vin., L XU, c. ux. — De Sade, t. il, p. 968.