‹ Histoire de la papautë pendant le XIV" sic̀cle, avee des notes et des pièces justificativesChapitre 30 sur 66 · PESTE NOIRE · texte numérisé non relu

PESTE NOIRE

Les historiens contem|MHrains nous en ont rapporté plu*

sieurs (i). Mais il serait également inutile et peu philosophique de redire les contes ridicules qu'inventait alors l'imagination frappée des peuples. On a remarqué avec plus de raison, dans ces derniers temps, que des inondations, de mauvaises récoltes, des nuages d'insectes avaient précédé l'apparition du fléau (2)« U sortit des provinces septentrionales de la Chine, alors appelée Cattay. Déjà il avait ravagé l'Inde, la Perse, l Ai inénie, la plus grande partie de l'Asie, TÉgypte même» sans qu'aucun indice eût révélé son existence à FEurope. Tout à coup il semour tra à Tenibouchure du Tanaïs, et dans les îles de l'Archipel (5). Les vaisseaux italiens qui se trouvaient dans les ports du Levant, effrayés de sa violence, mirent surle-champ à In Toile pour se dérober à ses atteintes ; mais ils n'avaient pas fait la moitié du trajet que déjà la plus grande partie de leurs équipages avait succombé. Us relâchèrent en Sicile pour y déposer leurs malades, et la mortalité commença incontinent dans cette île. Lorsque ces vaisseaux arrivèrent dans les ports dePise et de Gênes, ils n'étaient plus montés què par quelques hommes; encore ces hommes mourin cnL-ils presque subitement en descendant à terre. La contagion se manifesta aussitôt à Pise et à Gênes. De là, elle s'étendit avec une effrayante rapidité dans la Toscane, la Romagne, le royaume de Naples, les Marches, la Lombardie, la ville de Milan et la ville de Parme exceptées, sans qu*on puisse dire pourquoi. Elle passa ensuite les monts, et s'étendit dans la Savoie,

(1) Giov. ViU., t. Xni, 1. XII, p.S67.— M«U. ViU., 1. h c Ghroo Bslense, l. XV, p, 449.

(2) lîecîicr, der schwanc Tod, in-S», Berlin, 4832,

(5) Nioépliore Gregoras, flist. byantioe, I. XYl, c. &*-Matl. VilL, !• I, c. n.--Boceacio, Decameron, print giornau.

im HISTOIRE DE U PAPAUTÉ, LIY. IX.

la Provence, le Dauphiné, la Bourgogne. Des vaisseaux partis de Marseille et d'Aigues-Mortes la portèr^t en Ca- -

talogne, dans les îles Majortpie et llinorque. En 1349, elle parcourut tous les pays situés sur l'océan Atlantique, le Portugal, la France, rAngieterre, à rexception du Brar* bant, où elle fut à peine sentie. Enfin, en ÏS50, elle ravagea rÀllemagne, la Frise, la Hongrie; elle s'avança jusque dans les régions glacées du Nord, le Danemark, la Suède, la Norwége, la Russie ; l'Islande même en Ait presqué dépeuplée. Rarement toutefois elle sévissait plus, de cinq mois dans le même pays (1).

Presque tous les auteurs contemporains ont parlé de cette épidémie, et les récits qu'ils nous en ont laissé sont profondément empreints de 1 effroi dont les peuples étaient saisis. Les pestes qui apparurent aux temps de Pharaon, de David, d'Ézéchias, dePériclèSy de saint Grégoire, n'étaient rien auprès de ceUe-ci. En effet, pour Tétendue des régions miectées, la durée de l'infection, la violence du mal, le nombre des victimes, la promptitude de la mort, aucune des épidémies antécédmtes, aucune de celles qui l'ont suivie, ne peuvent lui être comparées ('i). En Allomagne et dans les Etats du Nord on lui donna le nom de mort noire, uhsmzm Toi; en Italie, de grande mort, mortalega grande (5). Selon les climats, selon les époques de

(4) Gîov. Vm., 1. Xn, c. Lixxni, p. 968.— Alalt. Vîll., ). I, c. n.— CrOD. 4i Pisa, t. XV, p. lOfiO.— Bist. di Parmi, t. Xllj f. 74e.~L!lM del PoHstore, t. XXiy,.p. 806 et 80T.--Contln. Nangii in Sf^ilegio d*Achery, t. III, p. 410.— Pétri Axarii Chron., t. XVI, c. tiu, p. 3I6.<» Radalphus de Rivo, ap. Ghap., Gest pontif. Leod., t. Il, e. in. — Trilh. CroD. Himug., p. et Sponehim., p. Sfâi. — Opéra.

(2) Gui de Caalîaco, Cbimrg., iii-4% LngduDi, iSffl, tract, de aposlemat., • fol. 95 : Nolla fuit lalis — Hiat Cerlaa., l. XII, 1. IX, c. nv, p. 887.— Petrareh., Ep. Fam., K VJII, ep. vn, ad Soeralem.

(5) ilecker, der schwane Tod.

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k durée, k mala4i6 variait ses symptômes. En Orient» eDe se déclarait par des bubons qui se montraient aux

jointures des bras eL des jambes, et une décomposilion subite de la masse du sang (1), quelquefois par une hémorragie nasale; en. Italie, en France» en Angleterre, en Allemagne, par un crachement de sang d'abord; ensuite, comme en Orient, par des bubons de la grosseur d un œuf qui se manifestaient à T aine et sous les aisselles» (Bt qu'on appelait en Italie^ai7omo/i (2); plus tard encore» par des taches noires ou livides, des tumeurs gangreneuses qiii commençaient à paraître sur les bras et les cuisses» et s étendaient ensuite sur tout le reste du corps. Chacun de ces symptômes était un signe inraillible de mort. Vers la fin de l'épidémie seulement, quelques malades commencèrent à guérir avec des bubons parvenus à leur maturité (5). Dès le principe de son apparition , le mal déjoua l'art des médecins; les plus habiles n'y comprenaient rien. Ou mourait sans lièvre, sans accidents, comme avec fièvre et accidents, en^ s'asseyant» en marchant (4). En France beaucoup tombaient comme fraj^pés de la fouilre (5). Les effets de la maladie étaient si prompts, que, dès les premiers symptômes» toute espérance de guérison s'évanouissait. Les plus robustes allaient à peine à quatre joui:>, le plus grand uoinbie succombaient au bout de deux jours (0).

(1) Nicéphore Gregans» ubî supra, à^hi tt Ixf umc ns mpl to; à^^tM (% Gai de GauK» uÛ supra» fal. S5.

(3) Omnes eoim qui iofinnalNuitttr morietwiitiir, exceptts panels cires Inem, qû cum bobonibus mslonitis msenint. fid.» fel. 85.)

(4) Gui de Gsnl., ubi sapra. — Ifîoéph. Gregom» loe. cit.

(5) Gontia. Ifang., in Spicileg., t. lU, p. 110.

(6) Guide Gaul., loe. dt^-Boecaeio, Decam.» prima giornata.— HaU. TIU.» 1.1» e. p.— -Anonymi Ital.» t. XVI» p. sès.— Ghrea. DoDiioieî de

m UISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. IX.

D'abord les gens du peuple, ceux surtout dont la constitution selrouvciifc «appauvrie par l'usage d'une mauvaise nourrilure, furent seuls atteints; mais le fléau ne tarda

pas à envelopper toutes les classes de la société, et, dans

sa dévorante activité, il emporta |)( le-mêle le riciie ci le pauvre, le grand et le petit, celui (jui logeait sous les lambris dorés et l'humble habitant de la chaumière (1). La consternation où jetait Timpuissance de lutter contre le mal s'accrut encore par la facilité avec laquelle on le contractait. Une simple conversation avec un pestiféré, le contact de ses vêtements ou des objets cpi'il avait touchés, sa vue bcuie quelquefois, suffisaient pour communiquer l'épidémie (2). Alors la société se démoralisa, les liens de parenté et d'amitié se brisèrent, la crainte de mourir étouffant tout autre sentiment. Les citoyens d'une même ville ne se regardaient qu'avec horreur ; ils s'évitaient réciproquement comme s'ils eussent été ennemis. Le frère s'éloignait du frère ; le père ne visitait pas son fils, et le fils se montrait indifférent à l'égard de son père; la charité ellemême semblait être exilée de tous les cœurs. Bientôt, par l'effet de ce lâche égoïsme, les malades se trouvèrent délaissés, livrés à euxnnêmes, faute de personnes qui voulussent les servir. Cet abandon causa la mort d'un grand nombre que des soins auraient sauvés (ô). Les médecins refusaient le secours de leur art, et rautorité des devoirs les plus sacrés ne fut pas toujours assez puissante pour

Gravina, t. XII, p. 592. — Uenrici Rebdorff Annales, i. 1, Rerum germ. Freheri, p. 459. — Ilccker, der Schwnrze Tod.

(1) Gui de Caul., fol. 55. — Micépb. Gregoras, loc. cit.

(2) Gui de Caul., loc. cit.

(5) Baluze, Vitae pap., 1. 1, p. 254. — Gui de Caul., loc. cit. — Matt. Vill., 1. Ij C. 11. — Cron. Ji Pisa, t. XY, p. 1020. — Pétri Azarii Chron., t. XVi, c. I, p. 298. — Hist. di Pama, t. XII, p. 746. — Istoiie Piatolesi, I. II, p. a24« — Mb. Argent., ap. Urtii., p. 447.

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retenir auprès des mourants quelques-uns d'entre les ministres de la religion, et la vérité oblige de dire qae de nombreuses Tictimes succombèrent privées des sacrements de l'Église (1). Tout au reste repoussait des malades : les matières qui sortaient de leur corps exhalaient une odeur insupportable; leur sueur, leur haleine, saisissaient l'odorat par leur fétidité; leur aspect était affreux ; beaucoup devenaient insensés, d'autres perdaient l'usage de la parole à cause de la paralysie de la langue; plusieurs éprouvaient une soif ardente que rien ne pouvait étancher, et mouraient dans les convulsions du désespoir (2).

liO soin des morts comme celui des malades fut abandonné ; c'était peine si l'on accordait atix riches quelque ombre de funérailles. Quant aux pauvres, à Floieiice, par exemple, on les exposait le long des rues. Ceux qui étaient chargés de les inhumer, et qu'on appelait beeehinit les enlevaient sans distinction et les entassaient dans des fosses, sans aucune cérémonie religieuse (3). Un grand nombre de cadavres restèrent sans sépulture, et, par leur putréfaction, augmentèrent la mortalité. La contagion ayant d'abord éclaté dans la ville, beaucoup pensèrcnl qu'en se réfugiant dans les campagnes, dans des lieux éloignés de la multitude et baignés d'un air plus pur, ils en éviteraient les atteintes; mais la contagion les poursuivit dans ces retraites (4). Comme le citadin, le paysan fut frappé à son tour, lies champs restèrent sans culture : ici» parce qu'il

(1) Gui de Caul., loc. cit.— Giov. Vill., t. XIII, L XII, c. ixxxiii, p. 968. îlist. di Parma, p. 746. — Contin. Nang., in Spicileg., 1. 111, p. 110.

(2) PapoD, de la Peste, 1. 1, p. 115. — Hecker, der achwarze Tod.

(3) Gtti de Caul. Et sepeliebuitur sine sacerdotibus. (Loc. cit.)

(I) Cronaca di Pisa, t XV, p. 4021 .—Nec erat altcabi refugium, quia tient in planis, sic in mcDtibus et èflm homioes morieliaDtar. (BeD6«sii deWeitmilGbron.J.IV.)

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n'y eut bientôt plus que des morts; là, parce que les vivants, s'allendant à mourir, ne s'occupaient plus de demander à la lerre son tribut accoutumé. On s'imagina que la Iristesse disposait à la maladie, et plusioirs de ceux qui survivaient ne s'occupèrent plus que de plaisirs. On vit des jeux, des danses, des festins, tous les divertissements de la joie, au milieu de la consternation, du désespoir, du deuil et des funérailles. Singulier spectacle de la gaieté s'ébaudissant sur des tombeaux (1) !

On vit alors se reproduire ce qui arrive dans les malheurs publics dont on ne peut s'expliquer naturellement la cause. L'erreur suggéra des conjectures que la malveillance et la liaiiio exploitèrent. Coiuine les effets de la peste offraient des analogies avec ceux du poison, on attribua la mortalité à une corruption de Tair et de l'eau, et les Juifs furent accusés de produire celle corruption à l'aide de certains maléfices. Quelques Juifs, vaincus par la douleur, ayant avoué ce crime dans les tiurtures, et du poison ayant été réellement trouvé dans un puits, il devint un fait généralement établi. Le plus simple raisonnement aurait dù faire sentir T absurdité de cette accusation, puisque la peste sévissait dans les lieux où il n'y avait pas de Juifs aussi cruellement qu'ailleurs, et qu'elle n'épargnait pas plus ces derniers que les chrétiens dans les lieux qu'ils habitaient. Mais la multitude ne raisonne pas, et son. exaspération joi* gnit d'horribles massacres aux ravages de l'épidémie.

La persécution contre les Juifs coniniença à Ghillon, près du l ic (](> Genève. Elle s étendit bientôt à d'autres localités. À fiàle, le peu pie en masse força les consuls à chasser les Juifs de la ville. liiUiiiidés par les tumultueuses

(i) Boccac, Deaim., prima giornala. — Hisl. Corlus., t. XII, I. IX, c. XIV, p. 92G et 927.

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réclamations de la foule, Tevêque de Strasbourg, les seigneurs de TÂlsace et les magistrats des villes lancèrent contre eui un arrêt de proscription, par suite duquel deux mille (l) de ces malheureux furent brûlés à Strasbourg sur un immense bùclier, et uu plus grand nombre noyés dans les marais ou égorgés par les habitants des campagnes. Partout les clameurs de la multitude arrachaient aux magistrats de semblables décrets» qui coûtaient la vie à une infinité de victime innocentes.

A Mayence, trois cents Juifs ayant tenté de résister au peuple qui vociférait contre ^ux, celui-ci, dans sa fureur, immola près de douze mille hommes (2) de cette nation. En d'autres endroits, les Juifs, réduits au désespoir par la violence de la persécution, exécutèrent pour s'y soustraire les plus affreuses résolutions. Après avoir égorgé leurs enfants et leurs femmes, de peur qu'ils ne tombassent aux mains des cbréliens, ils mirent le feu à leurs maisons et se brûlèrent eux-mêmes. Ces scènes d'horreur eurent lieu à Spire, à Worms, à Oppenheim, à Mayence. La demande du baptême sauva quelques victimes (5).

Clément Yl était trop éclairé pour ajouter foi aux accusations dont on chargeait les Juifs, et son cœur paternel souffrait trop vivement des persécutions dont les accablait Tégarement populaire pour les tolérer ; il interposa donc en leur faveur son autorité pontilicale (4). Par une bulle»

(1) 11 y a pcul-être exagération de la part de la chronique.

(2) La chronique veut dire probablement douze cents, ce qui est plus vraisemblable. Voir Rebdorff, p. !44.

(5) Alb. Arg., ap. l'iiiz., lier, germ., p. 148. — CoiUiii. Nang., in Spicileg., t. m, p. HO. — Baluze, Vitx pap., t. I, p. 254. — Hecker, der schwarzeTod, p. o4 et seq. — Radulphus de Rive, t. il, c. ui. — Trilh. Ghron. Hirsaug., p. 22o, et Sponheim, p. 522.

(4) Hecker rend cet hommage à Clément VI : Dcr Menschlichkeit und Yernuoft Clemens VI ist auch in dieser Àngelegenkeit mit ehrender Ancr-

m HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, UV. IX.

datée du 4 juillet 1548, il défendit à tout chrétien de forcer les Juifs au baptême, de les charger de crimes imaginaires, de toucher à leur vie ou à leurs biens avant la sentence du juge légitime. Au milieu de Tirritation générale, cette défense n ayant produit qu'un médiocre effet, Clément Vi en porta une seconde, le 26 septembre, par laquelle, après avoir prouvé Finnocence des Juifs dans le cas présent, il ordonnait à tous les évcqucs de publier dans les églises une sentence d'excommunication contre ceux qui les inquiéteraient de quelque manière que ce fût. Malheureusement, ces menaces ne furent jécoutées qu'aux environs de la résidence papale (1).

En général. Clément VI déploya, pendant toute la durée de répidémie, le courage, le zèle et la charité qu'on avait droit d'attendre du père commun des fidèles. Quelque précieuse que fût sa vie à l'Église, quelque effrayants que fussent les ravages de la maladie dans la cité d'Avignon, il ne chercha poini à fuir (2). Comme le bon pasteur, il resta à la tête de son troupeau, La seule précaution qu'il pi il fut de se tenir enfermé dans son palais, et d'y entretenir de grands feux pour Tépurement de Fair (5). 11 paya des mé-

kcnniiDg su gedenken; docb vfw sellist die hôclutkirehliclie ttacht unniretcKend, der zûgellosea Wuth eiobalt sa thun. (P. 60.)

( 1 ^ Ilaynald, t. XVI, aao. ISMS, D** 55.

(8) Les ailleurs de TBisloire da Unguedoc {t. IV, p..9S7) disenl, d*aprés les Recherches sur la Tille de Beaucaire (p. que Clément VI quitta Avignon el ûxa son séjour à Beaucaire durant la peste. Nous avons cherché inttUlement la source où a pu être puisé un pareil témoignage, et nous ne l'avons trouvée nulle pari. Il n'y a même rien dans les événements poli* liques et religieux de celte époque qui fosse supposer que le pape ait élé absent d'Avignon. Les savants bénédictins n'auraient-ils point confondu Clément VI avec Clément VU? Nous lisons en effet dans Baluae (Vitœ paparum, 1. 1, p. 526) que ce dernier pontife, dans une autre peste qui désola le cômtat-Venaissîn el la cité d'Avignon pendant l'année i390, se retira i Beaucaire, où il passa le temps que dura l'épidémie.

(3) Alb» Argent. Ghron., p. 147.

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