‹ Histoire de la papautë pendant le XIV" sic̀cle, avee des notes et des pièces justificativesChapitre 31 sur 66 · PESTE NOIRE · texte numérisé non relu

PESTE NOIRE

decins pour soigner les pauvres, acheta de ses deniers,

hors de la y'iWe, un diamp destine à la sépulture des morts, et y funda une chapelle sous le titre de Notre-Dame du Champ-Fleury (1), qu'il dola de revenus annuels, afin de perpétuer la mémoire de cette fondation. Il donna encore de grosses sommes pour le transport et rinlumiatiou des cadavres, et, ce qui ne dut pas être le moindre de ses titres à la reconnaissance publique, il maintint la plus exacte police afin d'empêcher la contagion de se répandre (2). La sphère de la mortalité était trop vaste pour que les bienfaits salutaires du souverain pontife pussent s'étendrtî au delà des lieux qu'il habitait ; il y suppléa eu accordant à tous les métropolitains le pouvoir de douner par eux-mêmes, par leurs suffragants et leurs curés, une absolulinii générale à tous les fidèles qui mouraient de la peste, en ajoutant les ladulgeuces les plus abondautes pour tous les lidèles et les prêtres qui s'emploieraient au service tant corporel que spirituel des malades (5). Consolés par cette faveur, les malades supportaient leurs maux avec plus de patience, mouraient avec plus de résignation, et ceux que la contagion n'avait pas atteints retrouvaient le généreux conrage de la charité.

Le sentiment de la justice divine, si visiblement empreinte dans ce fléau, réveilla, chez quelques natures sus* ceptibles d'une grande exaltation, une dévotion fanatique, dont le siècle précédent avait déjà offert des exemples,

(1) On y A Goaslruit depuis plusieurs corps de logis, qui servent, en temps de peste, pour les malheureux qtti en sont infectes. Ces bâtiments portent a présent le nom de Saint-Roch. (De Sade, Mémoires pour la fie de Pétrarque, t. H, p. 436.)

(2) Baluze, Vil» papanim , 1. 1, p. 255 et 294. — Fantoni, Isloria délia cilla d'Avignone, 1. 1, 1. Il, p. 206.— De Sade, Mémoires, lieu cilé.

(3) Matt. Villani , 1. 1, c. zin.>-Gontin. Nang., in Spicileg.» t. lU, p. 110;— 'Baluze, Vitœ paparum, 1. 1, p. 294.

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mais qui se reproduisit alors avec des circonstances bien plus superstitieuses. En Flandre, en Lorraine, dans le comté (iellainaut, en Hongrie, en Allemagne surtout, parurent tout à coup des bandes d'hommes qui, par esprit de pénitence, se flagellaient publiquement. Ces hommes, con* nus sous le nom de Flagellants (1), suivaient un certain imposteur qui leur débitait une prétendue lettre apportée, disaitpil, par un ange dans l'église de SaintrPierre, à Jérusalem, dans laquelle le Sauveur du monde, offensé par les crimes des peuples, et notamment par la violation du dimanche, les blasphèmes, les usures et les adultères, accordait aux prières de la Vierge Marie le pardon de leurs fautes à tous les .pécheurs qui se ilagelleraient pendant trente-quatre jours, en se transportant d'un lieu à un au* tre. Chaque bande de ces pieux insensés reconnaissait trois chefs, auxquels tous obéissaient aveuglément.

La plus considérable de ces bandes sortit de la Souabe, et vint à Spire au mois de juin de Tannée 1549. Toute la population se rassembla jiour vuir ces singuliers pénitents. Arrivés au milieu de la ville, ils se rangèrent d'abord en cercle, quittèrent leurs chaussures, se dépouillèrent de leurs vêtements, ne gardant qu'une espèce de jupon qui leur descendait de la ceinture aux pieds ; puis, conservant toujours la forme circulaire, ils marchèrent processionnellement autour de l'un d'entre eux, qui, à tour de rôle, se prosternait en forme de croix au milieu du cercle ; après quoi tous se frappèrent rudement, et jusqu'à l'effusion du sang, avec des fouets armés de quatre pointes de fer, chantant pendant ce temps-là des prières et des litanies appropriées à leur action. A un signal convenu, tous J

(I) On les appelait en Allemagne KrmsMder ou Kreuxira^fft (frères

ou porteurs de la Groii).

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s'arrêtèrent, fléchirent les genoux et se prosternèrent en forme de croix, murmurant des prières qu'ils entrecoupaient de sanglots et de larmes, appelant la miséricorde divine sur leurs bienfaiteurs, leurs ennemis , sur les vivaiits et sur les morts. Puis, se levant de nouveau, ils répétèrent leur première flagellation et reprirent leurs habits, n y a lieii de présumer que les autres bandes suivaient les mêmes usages.

Les Flagellants ne recevaient aucune aumône pour eux personnellement, mais en acceptaient au nom de la compagnie pour Tachât des cierges et des bannières de soie qu'ils portaient deux fois le jour dans leurs processions. Ils ne parlaient point aux femmes, prenaient peu de repos, déployaient des croii rouges sur leurs chapeaux et leurs vêtements, à la ceinture desquels ils suspendaient leurs ioucts, et ne séjournaient jamais plus d une nuit dans le même lieu. Partout où ils passaient leurs troupes se grossissaient de nouTeaux prosélytes, auxquels ils communi* qiiaient leur fiinuii^iiie. te fut bientôt comme une contagion qui gagna jusqu'aux enfants. Cent personnes de la ville de Spire, autant de la ville de Bâle, environ mille de celle de Strasbourg", se joignirent à eux et promirent obéissance à leurs cbefs pendant les trente-quatre jours que devait durer la pénitence* Nul n'était reçu flagellant sans avoir fait cette promesse, celle de se confesser avec un coeur contrit et repentant, et de pai duîuu r à ses ennemis, sans le libre consentement .de l'épouse pour ceux qui étaient mariés, et sans avoir au moins quatre deniers à dépenser par jour [ï).

Mais le fanatisme n'en reste pas d'ordinaire au ridicule.

(1) Alb. Argent. Chron., p. loO. — Baluze, ViUe paparuiii t. 1 , p. 319 —Hecker, p. 44 et seq. ^ Radulphus de RWô, c. m. — Trilh. Chron. Sponheim, p. 321.

m HISTOIRE DE U PAPAUTÉ, LIY. IX.

Les Flagciiaiits donnèrent bientôt aux gouvernements civils, parleurs pillages, leurs cruautés, leurs débauches, à rÉglise, par plusieurs erreurs conlre la foi, de sérieuses inquiétudes. Philippe de Valois leur défendit l'entrée de la France ; Clément VI, qui avait pu les conuaitrc et les juger par quelques-uns d'entre^ux qui s'étaient rendus en pèlerinage à Avjffnon, les condamna dîuis une bulle datée du 20 octobre 1 549, et ordonna à tous les évêques d'Allemagne, de Pologne, de Suède, d'Angleterre et de France, et à tous les princes, d^arréter les progrès de la superstition en empêchant les sectaires de se ra$send)ler, et en incarcérant leurs chefs. Ces mesures vigoureuses la firent bientôt disparaître.

Nous devons pardonner aux honinies d'alors une telle perturbation d'idées: les grandes calamités affaiblissent l'esprit des peuples comme celui des individus, et les calamités de cette époque sont au-dessus de toute expression. Pétrarque dit que la peste dépeupla le monde et le laissa presque s^ns habitants (i)* Ici la moitié, là les deux tiers, et, en général, les trois cinquièmes des habitants furent emportes. Treize millions d'hommes périrent en Cbine ; rinde fut dépeuplée ; la Tartane, la Mésopotamie, la Syiie, l'Arménie, furent couvertes de morts ; les chemins, les champs, les caravanséiais, étaient jonchés de cadavres qu'on n'avait pu ensevelir. Cinq cents habitants mouraient par jour à Alep* Dans l'espace de six semaines, la ville de Gaza perdit vingt-deux mille personnes, et presque tous les animaux qu'elle renfermait. L'ile de Chypre devint presque déserte. On raconte qu'un rapport présenté au pape Clément YI établissait que la peste avait fait mou-

(f) Mundum oninom genlibus spolinvit... uiiiversus fere orbis siuc habilatore remausil. (Fam., 1. Y1I1> ep. vu, ad Soorat.)

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