GIOVANNI D'OLEGGIO
nouveaux efforls ne feraient que retarder sa ruine, il prit le parti de s'en remettre à la clémence du légat, et conclut avec lui, le 4 juillet, une capitulation, à la suite de laquelle l'armée pontificale occupa aussitôt Forli et son château. I^a confiance qu'Ordelafli avait eue dans la générosité de son vainqueur ne le trompa point ; Albornoz lui accorda un pardon plein et entier, lui laissa pour dix ans la seigneurie de Forlinpopoli, de Caslrocaro, et lui rendit sa femme et toute sa iamiile (1). Ainsi la Romagne reconnut Tautorité pontificale, à Texception de Bologne pourtant. Mais, alors même, se préparaient des événements qui allaient [lermeltre à TÉglise de recouvrer la domination sur cette cité.
En sortant des mains des Pepoli, Bologne n'avait pas tarde à tomber entre celles de Giovanni d'Oleggio, que Tarchevéque Visconli y envoya pour gouverneur, à la suite de son traité avec Clément YI, traité qui lui avait inféode la seigneurie de cette ville pendant douze ans. Après la mort de l'archevêque, Giovanni d'Oleggio profila avec habilité des événements, et parvint à se créer dans Bologne une situation presque indépendante , au grand déplaisir des héritiers du prélat. Un grand historien a dit de Bologne qu'elle était moins la mère des sciences qu'un foyer de sédition (2). £h bien! on aurait dit que la Providence semblait prendre à tâche de faire expier à cette ville Tin- Cûflstance qui la portait sans cesse à échanger le régime paternel de l'Église contre le joug des tyrans. Le gouvernement des Pepoli avait pesé lourdement sur elle, celui des Yisconti ne fut guère pkis doux, et la domination d'Oleggio était tout à fait oppressive. Fondant la sécurité de son
(1) Mnlt. Vill., 1; IX, c. mvi.
(2) Bononia quai non tain stu^iorum maler quam scdilioaum allrix. {Mtku& Sylvius, Ëuropa, c. uii.)
m wmm de u PAPAOTi, uv. x.
pouvoir sur les gens de guerre, et uiiiciuemenl occupé du soin de se concilier leurs aHections, Oleggio chargeait ses sujets de taxes arbitraires, poursuivait, sur les moindres soupçons, les citoyens opulents, confisquait leurs biens à son profit, et les envoyait en exil quand il ne leur ôtait pas la vie (1). Mais, tandis qui! se rendait odieux au dedans» Oleggio affermissait menreilleusemenl sa puissance au dehors, car il était homme de tète et de cœur, et possédait la science des affaires. Chose rare ! m gardant une constante neutralité entre les intérêts rivaux qui se combattaient autour de lui, il était parvenu à n'en froisser aucun, à se tenir bien avec tous les partis 1 Oleggio avait fait plus : les petits seigneurs lombards s'élanl ligues contre les frères \isconti, il s'était joint à eux contre ses anciens maîtres, et, lorsque la paix fut conclue, en 1558, il sut profiter de la position de ces derniers pour leur faire reconnaître sa souveraineté sur Bologne. Puis, se retournant de leur côté avec autant de générosité que d'à-propos, il venait tout récemment d'envover à l armce de Bernabos un secours de six cents cavaliers, pour Faider à soutenir la guerre que ce seigneur faisait au marquis de Montferrat. D'autre part, son zèle à seconder les entreprises d'AlbornoZy une utile interveulion qu'il venait de lui prêter lors des négociations avec Ordelaffî, assuraient à Oleggio la bienveillance de ce légat. D n'y avait pas jusqu'au chef de la grande compagnie avec lequel il n'entretînt des rapports bienveillants (2).
Hais ici la générosité d'Oleggio envers les Yisconti allait lui devenir funeste. Le neveu de Tarchevéque, Gio* Vinui, avait hérité de cette politique envahissante et perfide
{i) Scpulv., 1. m, n°7.
(2) Sismondi, Ilisl. des républiques italieiiues, t. VJ, \>. 350 et suiv.— Gnm. di Bologna, t. XYIII, p. 449.
BERNÂBOS VISGOlfTL m
^ qui avait rendu l'oncle si formidable à ses voisins. Mais Giovanni Visconli» doué d'une certaine élévation de caractère, savait répandre sur les actes de son ambition personnelle un vernis de grandeur et de libéralité qui en palliait, en quelque sorte, 1 injustice, tandis queBernabos» tyran bas et vil, ne prenait pas même la peine de couvrir l'odieux de sa conduite de formes honorables. Ce n'était pourtant point une de ces natures médiocres qui ne sont capables de déployer, sur le théâtre de la puissance, que des vices méprisables. Bernabos possédait, pour le gou«> vememcnt, tles talents supérieurs, des vues étendues, lumineuses, un esprit fécond en ressources, une activité infatigable. Mais ches lui le cœur était pervers et le caractère ignoble. Auciiii principe de reli^jion et de moralité ne dirigeait ses actions. Âmitié, reconnaissance, fidélité, étaient pour lui des mots sans signification. Son âme égoïste ne comprenait que l'intérêt du moi. Ce vil objet était à la fois celui de sa pensée, de son culte, et le mobile de ses passions. A des êtres ainsi faits ne deman^ dez rien de noble, rien de généreux. Malheur aux peu* pies quand le pouvoir tombe entre leurs mains!
Un homme de cette trempe n'était guère disposé a renoncer aux vues de son ambition pour un service rendu. Si jusque-là Bernabos avait dissimulé ses projets sur Bologne, c'est qu'il attendait une occasion favorable de les mettre au jour, c'est qu'il préparait lui-même cette occasion dans le secret de sa perfidie. Oleggio était dans la plus parfaite sécurité, quand il apprend tout à coup que Bernabos, sans avoir eu besoin de tirer l'épée, s'était débarrassé du marquis de Montterrat en achetant la compagnie du comte de Lando et celle d'Anichino de Baumgarten, autre aventurier à la solde du marquis ; que l'armée entière de leurs adversaires avait passé sous les dra*
L/iyiliz
inSTOlRE DE LA PAPAUTÉ, LIV, X.
peaux des Visconli; que les six ceuts hommes qu il avaijl envoyés à leur secours étaient engagés à leur service, et
que Bernabos, profitant à la fois de sa sécurité et de sa détresse, lui dcclu ;iiL la o-uerro. 11 ne douta plus du sort que lui préparait son nouvel ennemi lorsqu un mois après, au commencement de décembre 1550, il vit Francesco d'Esté, général de Bernabos, entrer sur le territoire de Bologne avec trois mille cavalici's, quinze cents Hongrois, quatre mille fantassins, mille arbalétriers, et prendre position à Gasalecchio (i)* À une pareille invasion, Oleg* gio, peu fourni d*argent, avec une armée réduite de moitié, ne pouvait opposer qu'une faihlc et coui le rcsishmce. Il prU .d'abord le seul parti qui lui permettait de soutenir les premières attaques, celui de distribuer ses soldats dans les places fortes, d'en bannir les citoyens suspects et d'attendre ainsi les secours qu'il se mit h solliciter de toutes pnris. Mais personne ne repondit à son appel : tous craignaient de s'attirer sur les bras la formidable puissance des Yisconti (2).
Francesco d'Esté poussa vigoureusement la guerre. Le 20 décembre, il était maître du château de Crcvalcuore ; au mois de février il le fut de Castiglione, et, de
.son camp de Gasalecchio, ses partis couraient tout le . pays, interceptant les communications, gâtant les récoltes et commettant mille excès. Au milieu de l'abandon gênerai où SCS timides voisins laissaient Giovanni d'Oleggio, un seul homme vint à son secours : ce fut le cardinal Àlbomoz. Convaincu que Bologne serait indéfiniment perdue pour rËglise'si elle retournait une fois aux mains des iVisconti, ce grand politique jugea qu'il devait tout faire
(1) MaU.ViU.,'l. IX, c. LTi et ltu.
J2) Id., l. IX, ç. tva.
OLEGGiO l£M£T B0L06.NE ÂU LÉGAT. 297
pour la retenir sous l'autorité d'OIeggio, et il lui envoya
d'abord un renfort de quatre cents cavaliers. Il ne tarda -pas à augmenter ce secours, y joignant encore des convois de viTres (i). £n vain fiemabos, pour éloigner d'Oleggio un si puissant auxiliaire, essaya-t-il d*ef&ayer le légal en le menaçant de lui susciter des arfaaes en Romagne (2), Albornoz, fidèle à son but, ne ralentit point sou zèle pour Oieggio ; mais il le tit solliciter sous main de rendre Bologne à FÉglise, lui promettant échange une autre souveraineté» ayant eu soin de prendre, avant toule chose, rassentiment du pape pour une telle négociation, lequel assentiment, malgré toutes les manœuvres de Bernabos à Avignon, avait été accordé au légat dès le mois de février 4360(3).
Comme tous les hommes à qui on deni nide un grand sacriiice, Oieggio hésitait, tlottant, indécis, ne pouvant se résoudre à abandonner son magnifique domaine. Mais les progrès de rennemi lui enlevaient chaque jour quelque chose (le ses espérances. Le 2 mai^ il perdit Mulinella; peu de jours après le château de Scrravalle lui fut encore pris (4). Bientôt sa situation devint telle, que, pour échapper à sa ruine, il n'eut d'autre ressource que d'accepter la proposition du légat ou de traiter avec Bernabos lui-même, qui offrait des conditions. Olonrtrin aima mieux s'entendre avec un ami qu'avec un ennemi, et, le 17 mars 1360, il conclut avec le cardinal une convention par laquelle il restituait à l'Église romaine la souveraineté de Bologne, et recevait, .en compensation et pom* sa vie, la
(1) Matt.TU1*, 1. IX^c..ur.<-ÇroD. d'Orvielo, p. 6e6«
(2) Blinacciandolo che se non se rinumese, li farebbe novita nella Ra* magna. (Mntt. ViU,, K IX, e. m,)
(5) Id., I. IX, c. uxin.
(4) CroD. di Bologna, p. 4â3.
M mSfOlRS DE LA PAPAUTÉ» UV. X.
seigneurie de Fermo dans la Marche d'Ancéiie (4). Le même jour, Femand filasco entra à Bologne. Toutefois, conformément à la convention, la ville continua k reconnaître 1 aiitorîlé de Giovanni d'Uleggio jusqu'à la fin de mars. Ce fut seulement le 1*' avril que Gomez Aiboraoz, neveu du cardinal, vint, avec le titre de gouverneur, en prendre définitivement possession au nom du Saint-Siège. Le peuple de Bologne, si longtemps pressuré par ses tjrans, reçut le commandant pontifical avec des transports de joie et aut cris mille fois répétés de : « Vive l'Êaglise (2) ! » Le nouveau gouvernement se hâta de rappeler les exilés, de restituer les biens confisqués, de soulager le peuple en abolissant les taxes arbitraires, d'effacer, en iin mot, les traces odieuses de la servitude en rétablissant la liberté (5).
Gomez Âlbomoz fit alors notifier aux troupes milanaises que, Bologne étant désormais entre les mains du pape, elles eussent à évacuer son territoire. Bernabos fit répondre qu'il n'obéirait point à une telle sommation avant d'en savoir les motifs, et, sans rien ajouter de plus, il donna ordre à ses gens de continuer leurs opérations. Ceux-ci étendirent d'abord leurs ravages jusquà Faenza; puis, laissant un camp retranché devant Bologne, ils se portèrent sur Cento, croyant surprendre cette place ; mais, après quelques attaques, l'ayant trouvée trop bien défendue, ils allèrent s'emparer de Budrio. Une trahison faillit même amener en leur pouvoir Forli, cette ville si laborieusement conquise. Heureusement, le bon esprit des liabi-
(l)LeaGale, 1. V, p. 248. — SepalY., 1. m, n^T.—Ghron. Placent, Mont., t. XYI, p. 505.
Viva la santa Ghtesaî
(5) Lescale, 1. V, p. aSS, 264 et Sepalv», l m, 14, — Hitt. Vill.» 1. IX, c. uxv.
POSITION CRITIQUE D*ALBOmZ. m
Unis fit échouer cette perfidie, dont les auteurs furent sévèrement punis (1).
Maître de Bologne, le légat se trouvait dans la situation la plus critique ; il n'avait aucun moyen d'arrêter les progrès de Bernabos et de défendre par la force une acquisition due tout entière à son habileté. Le conquérant manquait d'argent, et par conséquent d'année. 30,000 ducats de ses revenus personnels, le produit de la vente de sa vaisselle, avaient déjà été employés à pourvoir aui besoins les plus pressants (2), et il ne lui restait plus aucune faculté de créer d' autres subsides. A la vérité, on lui envoya d'Avignon une somme de 120,000 florins; mais, comme cet argent fut payé en trois termes et d'une manière irrégulière, il ne servit qu'à solder des arrérages (ô). Les mi* lices qui servaient de garnison à ses forteresses n'étaient entretenues que par les faibles contributions qu'il levait, avec la plus grande peine, dans le Patrimoine, le duché deSpoleteet la Romagne, pays ruinés parla guerre (4). De quelque côté qu'il se tournât, tout espoir semblait détruit. L'empereur était éloigné ; Florence, avec laquelle le pape entretenait des négociations à cet égard, alléguait, pour se dispenser de prendre part à sa querelle, ses traités avec les Visconti, et aucune considération ne pouvait l'arracher à sa neutralité. Depuis le mois de mars jusqu'au commencement de septembre, l'intrépide légat fut obligé de rester spectateur immobile des ravages de ses campagnes et de la chute de ses places fortes. TouL paraissait désespéré. Mais, au moment oii l'on croyait que Bernabos allait compléter la conquête du Bolonais par celle de sa
{i) Malt. Vill., 1. IX, L. Lxxvii, lxxix et lxxx. (2) Lescalc, 1. V, p. 258.
• (5) MaU. Vill-, 1. iX, c. xci.
(4) Id., 1. IX, c. c.
m rnsmu de la PArAUTK, liv. x.
capitale, tout à coup, le 15 septembre 1360, il levasoa
camp et se replia avec précipitation sur la Lombardie. Cette brusque retraite veii;iit d'être déterminée par la nouvelle qu'un grand corps de troupes hongroises marchait au secours de l'Église. Eu eflet, sept mille Hongrois arrivèrent le 50 septembre à Bologne. L'armée milanaise n'eut pas plutôt disparu, que les Bolonais, s'unissantaux troupes pontificales el ayant Galeollo Maiatesta à leur tète, firent une sortie contre le camp retranché que l'ennemi avait laissé devant la ville, l'enlevèrent de force, et prirent ou passèrent au (il de l'épée tout ce qui s'y Irouvail. La reddition de Yarigoano vint compléter ce premier succès (!)•
L'apparition inattendue du secours devant lequel Bcrnabos fuyait était l'œuvre de la politique d' Albomoz. Repoussé de tous côtés, ce légat s'était adressé au roi de Hongrie ; des jiégocialions avaieut ou lieu à Florence entre les euvoyés du cardinal d'une part, et les ambassadeurs de Louis de l'autre, et, malgré tous les eiforts de l'astucieux Visconti pour en empêcher le résultat, le monarque hongrois s'était engagé à prendre une [lart active à la i^uoiic (2). La politique de Bernabos ue lut pas alors plus heureuse que ses armes. Quoique ce prince assiégeât Bologne et soutînt une lutte déclarée avec l'Église romaine, il ne laissait pas d'entretenir à la cour d'Avignon des ambassadeurs, des avocats, des protecteurs, occupés ù y poursuivre juridiquement la légitimation de ses prétentions. Ceux-ci se plaignaient que l Ëglise était injuste envers leur maître ; qu'aux ter* mes de la convention passée avec Clément YI, il avait encore quatre années a posséder Bologne; ils rappelaient les bulles de ce pape, et répandaient surtout beaucoup d'ar-
(1) Ciuii. di Boiogna, p. 4oG.-- Chrou. Placent., t. XVI, p. âOS.
(2) MaU. Vill., l. X, c. ?.
IINTRIGUCS DE BERNABOS A AVIGNON. 501
genU On dit, à tort ou à raison, qu'il y avait alors parmi
les membres du consistoire assez d'âmes vénales pour faire espérer à Yisconti un succès décisif de ce honteux moyen. Hais la grande majorité des cardinaux resta fidèle aux intérêts de TÉglise. On finit par répondre aux ministres de Bernabos que, à la vérité, la convention passée entre Clément Vi et rarchevéque Giovanni accordait au seigneur de Milan, pour douze années, la souveraineté de Bologne, mais moycnnaiU iiiie redevance; et Ton ajouta que, cette convention n'ayant jamais été remplie par les neveux de Tarchevéque, le Saint-Siège était en droit de regarder la convention comme annulée ; qu'au reste, depuis quelques années, la seigneurie de Bologne n était plus entre les mains des Yisconti, mais bien dans celles de£io* vanni d^OIeggîo, qui, en rendantcette ville à FÉglise, avait parla même renonce à tous les droits qu'il pouvait tenir des Yisconti; qu en conséquence, l'Église romaine était résolue de se maintenir dans la possession de Bologne. Cette décision fut immédiatement notifiée à Bernabos, et le pape s'adressa en même temps aux princes d'Allemagne, aux seigneurs guelfes de la Lombardie et aux républiques de la Toscane, afin d'en obtenir les subsides dont le trésor pontifical avait besoin pour continuer la guerre (i).
Sans doute, avec les sept mille Hongrois nouvellement arrivés, Âlbomoz aurait été en mesure de la pousser vigoureusement si ces soldats avaient été susceptibles de quelque disciplme. Mais ce n'étaient que des barbares, plus disposés à piller qu*à combattre. Ils étaient venus en anîis, et une armée ennemie n'aurait pas laissé sur son passage plus de ruines et de dévastations. Le cardinal, pour s'en
{i) Lescale, 1. V, p. 2oo et236. — Scpulv., 1. lll, li" X.— Mail. YilK, 1. IX, c. ICI.
302 BISIÛIAfi DE U PAPAUTÉ, UV. X.
débarrasser et rejeter ce fléau sur les terres de son adversaire, leur adjoignit on corps de troupes, sous les ordres de Gaieotto Malatesta, et les poussa vers Hodène et Panne, dont ils ravagèrent le territoire pendant vingt-cinq jours sans rencontrer de résistance. Après ces exploits, ils revinrent & Bologne (i). Mais alors, soit que le légat ne fût pas assez riche pour satisfaire leur cupidité, soit que, leurs services devciiaiit trop onéreux, il ne pût s'en accommoder plus longtemps» ces mercenaires abandonnèrent la cause de l'Église et se dispersèrent. Une partie s'enrôla sous les drapeaux de Bernabos, Tautre se répandit dans la Romagne el y forma une nouvelle compagnie. Leur chef, Simon délia Morte, retpuma en Hongrie, Le bruit se répandit alors que cette dispersion des Hongrois était le fruit des largesses de Visconti, qui, redoutant de se mesurer avec ces bandes sauvages, avait préféré les corrompre (2), L'inaction de Bernabos justifiait cette opinion; il acheva de la confirmer en écrivant d'un ton ironique au légat : « La peur que vous avez voulu me causer tournera bieutot « à votre confusion (3). »
En effet, par suite de la défection des Hongrois, le légat se trouva tout d'un coup sans armée et rendu à sa première détresse , tandis que son adversaire, qui pouvait disposer de 600,000 florins sans s'appauvrir, allait reparaître avec une nouvelle armée d'aventuriers allemands que lui amenait le comte de Lando, Tout annonçait que la reprise des hostilités, un instant suspendues, serait le signal de la chute de Bologne. Pour la prévenir, Albornoz quitta l'Italie au milieu de mars 1501, passa en Hongrie, et se rendit en personne à la cour du roi Louis* Tout parut
(1) Gron. dî Bologoa, p. 4^8.
(2) Ghron. Placent., t. XVI, p. 906. (S^ BlAtt. ViU., L X, c. XT, xn et xxvm.
DÉTRESSE D'ALBÛBMOZ. SOS
d'abord flatter ses espérances , car il portait dans ses paroles une irrésistible séduction. Mais les ambassadeurs de Bernabos ne tardèrent pas d'arriver à leur tour. Âlbornoz était pauvre; ceux-ci avaient les mains chargées de présents. Tout fut changé : les sympathies favorables s'évanouirent, et, malgré la supériorité de sa politique, le légat ne put rapporter de sa mission qu'une défense aux Hongrois qui servaient dans Tannée de Bernabos de combattre contre TÉgliset défense qui demeura sans exécution (1).
Dès la lin de mars, les opérations miUlaires avaient recommencé de la part de Yisconti. « Je veux que Bolo- « gne soit à moi ! » s'était-il écrié en ouvrant la campagne. Le 1*' avril, la trahison l'avait déjà rendu maître de Montcveglio. Le 15, lui-môme, débouchant par Modèneà la léte d'un renfort de deux mille cavaliers, vint s'établir à Castel-Franco, et fit aussitôt attaquer Pimaccio, dont il s'empara le 9 mai. Cinq jours après, il prît encore Girone et se rapprocha de Bologne, tandis que Giovanni Manfredi, iils de Kiccardo Manfredi, seigneur dépossédé de Faenza, et Francesco des Ordelaffî, excités par lui à la révolte, et placés à la tète de corps considérables, rallumaient la guerre en Romagne (^).
Bernabos resta peu de temps à son armée; il la quitta pour retourner dans le Milanais» où des affaires exigeaient sa présence, et en laissa le commandement à Giovanni Bizozcro ou Bilcj^gio, vaillant chevalier et chef expérimenté, pour qui il avait la plus grande affection. Ce général s'occupa sur-le-champ de resserrer Bologne en construisant deux redoutes; la première au pont du Reno»
(I) llitt. Yûhf 1. X» c. lu, JLV et xux.
(9) M., 1. X, c. ni et nvm. — Gron. di Bolegna, p. 461 i
m HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ. LIV. X.
la seconde à Corlicelln. l^ionlni, de toutes les routes à l'aide desquelles cette yiHc communiquait avec Je dehors» la route seule de Florence resta libre. Bileggio résolut de l'intercepter comme les autres, et y envoya deux cents ijarljutes. Mais Gomez Albornoz lança sur eux, pendant la nuit, Malatesla Unghero, qui les força à la retraite après leur avoir lait éprouver une perte considérable (i).
Ce faible succès d'une garnison qui ne comptait que quelcpies centaines de cavaliers no pouvait (pic retarder un peu la prise de Bologne. L' heure critique de cette ville allait sonner lorsque le vieux Malatesta» en désespoir de cause, s'avisa d*un stratagème. Il expédie à Giovanni Bilcircfio un émissaire secret et aflidc^, qui lui annonce que, tout récemment, lui, Malatesla, a découvert, par une lettre du légat que le hasard a fait tomber entre ses mains, que ce prélat perGde n'attendait qu'une occasion pour lui enlever le reste de sa sei^mcurie, et qu'ainsi, dans la vue de prévenir sa ruine entière, il était tout disposé à se joindre aux Tisconti, s'ils lui envoyaient une force imposante et qui le mît en état de n'avoir rien à craindre de la puissance d'Âlbornoz dans le pays. L'adroit Romagnol ajoutait que son frère Galeotto, parfaitement au courant de ses projets, sortii-ait de Bologne à un signal convenu, entraînant avec lui 1 élite de la garnison, sous prétexte de secourir Rimini, qu'on ferait menacer à propos par OrdelafO, el qu'ainsi cetle ville, étant privée de la meilleure partie de ses défenseurs, ne pourrait manquer de succomber. Une lettre supposée d'OrdelaflQ, que le même envoyé remit au général milanais, en l'avertissant que ce seigneur était d'accord avec Malatcsta, lui apprenait qu'Ordelafli
(1) Crott. di Bologna, p. 461. — Bhtt. Vill., h X, c. vmu
DÉFAITE m fi£BMÂfiOS. m
n^aftendait que le secours demandé pour s'emparer de
Forli.
Le caractère entreprenant de Malaiesta, le désir tout naturel de rentrer dans sa souveraineté, une intrigue si bien ourdie, tout portait à croire que les propositions de l'envoyé étaienl sérieuses, Bileggio donna dans lo piège ; et, détachant aussitôt quinze cents hommes, c est4-dire la moitié de son armée, il les en^foie en Bomagne pour y accomi)lir, îîuus les ordres d'Ordelaffî, rexpéiiiiion prétendue contre liimini. Les auteurs du stratagème n'attendaient que cette fausse démarche ; mais il fallait se hâter de peur que la vérité, promptement reconnue, ne vînt détruire reffetd'ua plan si habilement concerté. Sur-le-champ Galeotlo Malatesta s'échappe de Bologne, comme pour aQer secourir Bimini, et se porte tout d'un traitsurFaenza, par Imola. Là, il rallie Pierre Farnèse avec cinq cents cavaliers et trois cents Hongrois, et, retournant brusquement sur ses pas, il rentre à. Bologne dans la nuit du i 9 juillet. Sa marche avait été si rapide, et en même temps Si secrète, que le camp ennemi ne s'en aperçut point, et que les habitants de Bologne, en entendant les pas de tant de nouveaux soldats, crurent simplement ent^dre le mouvement accoutumé de la garde qui se relevait (1).
Pendant que ces manœuvres s'accomplissaient, Bileggio, qui s'imaginait n'avoir bientôt affaire qu'à une garnison affaiblie, s'apprêtait à porter le dernier coup à Bologne. Le 10 juillet, à la tête de quinze cents cavaliers et de deux mille fantassins, il s'avança sur la route de Pianoro jusqu'au pont de San-Buffello, sur la Savenne, sans trouver aucune résistance. Là, sous les murs de la ville et dans
(1) Bolognesi ch' erano à dormire pensando fossero geute di guardia. (Matt. Vill., 1. X, c. Lix.) ^ .
806 fllSTOIBC DB U PAPAUTÉ, UV. X.
le Ut même de la Savenne, il fit travailler à une troisième redoule destinée à fermer enfin la route de Toscane à Bologne. Les travaux de cette redoute furent poussés, pendant
les trois jours si^iv ints, avec une activité d'autant plus grande, qu aucune démonstration de la part de la garni* son ne vînt contrarier les travailleurs. Hais, le âO, la scène changea tristement de fece pour les Uilanais. Sitôt que Galeolto eut revu Bologne avec son renfort, Gomez Albornoz fit annoncer qu'au signal de la cloche tous les bourgeois et les soldats devraient se trouver en armes et prêts à combattre. Cette proclamation répandît une tdle ardeur, que le reste de la nuit fût employé aux préparatifs de la guerre. Dès les premiers feux du jour, les portes de Bologne s'ouvrent, et Gomez Âlbornoz, Fernand Blasco, Galeotto Malatcsta, Malatesta Unghero et Pierre Famèse soi^ tent à la tétc de sept cents cavaliers, de trois cents Hongrois, et de quatre mille bourgeois, qui se rangent en bataille sur les deux rives de la Savenne. Grande fut la surprise de Bileggio et de ses gens quand ils virent, au lieu d'une garnison réduite à quelques hommes, toute une armée venir contre eux. Cependant, comme ils avaient encore l'avantage du nombre et qu'ils étaient des hoiiiiiies de cœur, ils se préparèrent au combat. Mais, surpris dans une position qu'ils n'avaient pa^ choisie, et assaillis avec fureur, ils ne tardèrent pas à être, rompus. Leur défaite fîit horrible. Gomez Albornoz ayant manœuvré dès le commencement de l'action de manière à leur couper la retraite, peu d'entre eux échappèrent au désastre. Sept cents morts, six œnts blessés, neuf cent quarante-six prisonniers, au nombre desquels se trouvait le général en chef Giovanni Bileggio, un butin immense, furent le résultat de cette incroyable victoire. Elle coûta cher toutefois à l'armée pontificale, qui y perdit le brave Fernand Blasco, deux cents hommes,