‹ Histoire de la papautë pendant le XIV" sic̀cle, avee des notes et des pièces justificativesChapitre 44 sur 66 · BATAILLE D£ POITIERS. 3I · texte numérisé non relu

BATAILLE D£ POITIERS. 3I

Les légats accoururent en toute hâte sur le théâtre de la guerre; Us trouvèrent les deux armées en Poitou, se préparant à une lutte suprême. Ils entamèrent suMe-champ des négociations aveo les chelb des deux partis; mais les dispositions des esprits étaient telles, que les légats traviiillèrent en vain. Les Français, fiers de la supériorité du nombre, voulaient à tout prix battre les Anglais ; ceux-ei, quoique plus faibles que leurs adversaires, ayant pour eux le souvenir de leurs anciennes victoires, espéraient vaincre encore. Cependant leur position était critique, car^ du cété des Français, plus de vingt mille bommes d'armes, cent vingt ducs ou comtes, se présentaient au combat, tandis que les Anglais ne pouvaient mettre en ligno que deux mille bommes d'armes et six mille archers (i). Le cardinal de Périgord déploya dans cette occasion solennelle une conduite qui Ta immortalisé.

Déjà les deux armées étaient en présence, rangées dans leur ordre dé bataille, et n'attendaient que le signal du combat, lorsqu un cavalier accourt h toute bride et se présénte au camp des Français : c'est le cardinal de Périgord lui-même. Il se jette aux pieds du roi et le supplie à mains jointes de retarder la charge un instant : c< Très-cher sire, a ditril, vous avez ci toute la fleur de la chevalerie de vote tre royaume assemblée contre une poignée de gens que et les Ariglois sont au regard de vous ; et, si vous les pou- « vez avoir, et qu'ils se mettent en votre merci sans baa taille, il vous seroit plus honorable.et profitable à avoir ce par cette mamèfe, que d'aventurer si noble cbevalerie « et si grand que vous avez cy : si vous prie, au nom de a Dieu et d'humilité, que je puisse chevaucher devers le « prince et lui montrer en qud danger vous le tenes.»

(i) Froissart, 1. 1, part. 11, c. zzii et uvu.

Cette permission lui est accordée, il en profite pour aller offrir au chef anglais un accommodement; le prince de Galles y consent volontiers. Pendant toute la journée du leademain, le cardinal de Périgord passa d'un camp à l'autre, essayant de rapprocher les deux chefs, objectant qu'un traité quelconque valait mieux qu*une bataille, quelque glorieuse qu'elle pût être au parti que favoriserait la victoire. Le prince de Galles, général non moins sage que vaillant chevalier, à la vue de la faible ligne de soldats qu'il avait à opposer aux nombreuses phalanges du roi, n'était point éloigné d'accepter une transaction honorable. Il offrait même, pour le bien de la paix, de restituer aux Français toutes les conquêtes de la campagne, de rendre tous les prisonniers et de faire. serment de ne point armer contre le royaume de France pendant sept ans. Ces offlres renfermaient tout ce que l'honneur du prince lui perm^ tait d'accorder, et un ennemi prudent et généreux les aurait acceptées. Mais Jean était enivré de l'espoir d'une facile victoire, et, malheureusement, son conseil, composé de jeunes et téméraires chevaliers, partageait sa funeste çonliance. On regarda les propositions du prince de Galles comme le résultat de la frayeur, et l'on répondit qu'un accommodement ne serait possible qu'autant que le prince et cent chevaliers viendraient se constituer prisonniers du roi (\).

Tous les efforts du cardinal de Périgord furent inutiles

pour fairé changer ou du moins modilier cet ultimatum; et, comme ses instances devenaient importunes à cette jeunesse bouillante et téméraire, « il lui fut dit yreusement « que il retournât à Poitiers, ou la où il lui plairoit, et que a plus ne portât aucunes paroles de traité ni d'accord» car

(1) Froissart, 1. 1, pari. 11, c. xxxu.

BATAILLE DE POITIERS. 5f7

« il lai en poarroit bien mal prendre. x> Nous voudrions pouvoir effacer cette réponse de Thistoire. Accablé de chagrin, le légat alla trouver une dernière fois le prince de Galles et lui dit : m Beau fils, faites ce que tous pourrez; « il vous faut combattre. — C'est bien l'intention de nous ù et des nôtres, repartit le prince; Dieu veuille aider le «droit (1)1»

11 l'aida, en effet» dans le combat qui suivit» combat connu sous le nom de bataille de Poitiers (2), puisque douze mille Anglais y battirent près de soixante mille Français. Jamais, de la part de nos guerriers, bataille n' avait été engagée avec plus de présomption, et jamais bataille ne fut perdue avec plus de lionte. Quelques heures suffirent aux Anglais pour disperser leur nombreuse armée. Sept cents ^ hommes d'armes, et six mille soldats restèrent sur la place; le roi, un de ses fils, une foule de grands seigneurs, furent pris (3). Le résultat de cette journée était décisif. I/armée du roi, dispersée et sans chef, n'existait plus; la France était ouverte et sans défense. Si le prince de Galles avait eu plus de forces ou plus d'audace, il aurait pu marcher droit à Paris et s'en rendre maître. Mais, étonné lui-même de sa victoire, et n'osant se fier à sa fortune, il se replia sur Bordeaux, emmenant avec lui son rojal captif, et la France fut sauvée (4). .

La France entière jeta des cris de douleur et se couvrit de deuil à la nouvelle de cet immense désastre. Innocent VI, qui n'avait pu le prévenir, mit aussitôt la main à l'œuvre pour le réparer. D écrivit à la fois au prince de Galles, au dauphin Charles, qui avait saisi les rênes du'

(1) Froissart, c. xxxit.— Baluze, 1. 1, p. 329 et 330.

(2) 19 septembre 1356.

(5) Proissort, 1. 1, c. uni.

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