ÉLECTION D'URBAIN V
légations difficiles et importantes en Italie. Ce fat lui qui,
en 1352, conclul, entre l'Eglise et l'archevêque Giovanni, le trailé qui concédait aux Visconti la souveraineté de Bologne pendant douze jans (1). Pendant cette même légation, il termina avec le marquis de Ferrare une autre affaire non moins avantageuse au SciiiU-Siége (2). Innocent Vl l'envoya de nouveau à Milan ; eulin, quand arriva la mort de ce pontife, Guillaume retournait pour la troisièmè fois en Italie, dirigeant cette fois ses pas vers le royaume dé Naples. Sa mission était de présenter à la reine Jeanne les condoléances du souverain pontife àToccasion du trépas de Louis de Tarente, son époux ; de veiller, pendant le veuvage de la reine, k ce que le royaume ne souffrît aucun dommage et que rien n'y fut entrepris contre les droits suzerains du Saint-Siège apostolique (o). Il était alors âgé de cinquantetrois ans (4).
La nouvelle de la mort d'Innocent VI Tatteignit à Florence (5), mais elle ne l'empêcha point de continuer sa route. Ce fut à Cornelo, oii il était sur le point de b'mibarque pour le lieu de sa nonciature, que le messager expédié par le conclave lui remit le décret de son élection. Au lieu de faire voile pour Naples, il fil voile sur-le-champ pour la France, prit quelque repos à Gènes (6), et arriva le 28 octobre à Marseille. Le même jour il envoya son consentement aux cardinaux, encore enfermés dans le conclave, et, le 51, il fil secrètement son entrée dans Avi-
(1) Ltiscale, 1. V, p. m
(2) Baloxe, l. I» p. 978 et979.— Vita UrbaniV, ap. Duchesne, I; I, p. 406.
(S) RayDftld, ann. 1368, 3. — Baluxe, ttbî supra. (4) Papyre Hassoii, p. 300.
HaU. Vin., loG. $H.
((^ Georgîi StelUe Annales Genuenies, Marat.» t. XVll.
T. 11. tî
8B6 fllSTOUtE DE LA PAPAUTÉ, UV. XL
gnon (1). Le lendemain, Télectioii, qui avait été jusquelà tenue cachée, fui solennellement publiée aux applaudissements unanimes du peuple. Le dimanche suivant, 6 no* yembre, il reçut la consécration épiscopaleet la couronne papale des mains du cardinal de Maguelone, Audoin Aubert, et prit le nom d'Urbain V. Un de ses biographes remarque que la cavalcata^ usitée au couronnement des souverains pontifes, n'eut point lieu à celui d'Urbain V, quoique tout eût été préparé pour cela. La modestie du nouveau pape lui fît supprimer celle brillante parade (2).
Le cboiik que les cardinaux avaient fait, contre l'usage, d'un sujet étranger au Sacré Collège pour Téleyer sur le siège de Pierre, avait d'abord çxcité quelques murmures; mais le mécontenlcmeat fit bientôt place à l'opinion que l'élection d Urbain V était Veiïel d'une inspiration divine (5). «SaintpPère, lui écrivait Pétrarque, ne croyez Cl pas qu'aucun des cardinaux ait jamais songé, je ne dis « pas a vous faire pape, mais à demander que vous le fus- « siez. C'est Dieu seul qui vous a élu, eu mettant votre « nom dans leur bouche (4). » Le mérite personnel de Téln semblait, en effet, justîGer une telle opinion. Urbain V n'avait pas, il est vrai, un génie transcendant, mais il possédait une réunion de qualités peut-être plus rare que la supériorité du génie. On admirait chez lui de grandes lumières jointes à beaucoup de modestie, une piété scrupuleuse sans la moindre faiblesse d'esprit, de la grandeur
(1) Segr('lament»\ (Malt. Vill.. loc. cit.)
(2) Lihi o del Polislore, Mural., Heruin iUl. script, t. XXIV, p. 84S.—
Baliize, l. 1, p. 199 et seq. el 976.
(ô) Conlin. GuUiel. de Nangis, ap. Dachery, Spicileg., t. II, p. 129.
(4) ^'enlo le fallat, pater, nemo libi persiiadeal esse aliquem tuorum cardinalium, qui vcl semel unquaiu coi,iuverit te ad [apatum, non dicam proraovere, sed poscere... Deus te profeclo, JJiiu:>, inquam, &olu8 et aewo mortaliuni, le elegit. (Senil, 1. VII, ep. i.)
ÉTAT DE L'EUnOPE. 8S§
Sftiis emphase ni prétention, de la fermeté avec une dou* ceur inaltérable, des mœnra' sévères sans rudesse, nn caractère aimable et pourtant absolu, une justice inflexible, la science ries alTaires, une activité infatigable.
Le roi de Danemark, Waldemar III, et le roi de France, à f)i'ine sorti de sa prison de Londres, vinrent en personne complimenter Urbain. 11 faut dire pourtant que des raisons d'État les avaient aussi guidés à la cour pontificale. Le monarque du Nord venait réclamer le secours de Fautorité apostolique contre plusieurs villes voisines de son royaume qui, après lui avoir juré fidélité, s'étaient mises en révolte et y persévéraient. Quant au roi de France, il voulait négocier un mariage entre son fils et la reine Jeanne (1). Les plaintes de Waldemar semblèrent justes au pape, qui envoya ordre aux évêques de Lubeck, de Gamin et de linko ping, de contraindre à la soumission, par les censures ecclésiastiques, les villes révoltées (2). Pour la négociation de Jean, elle ne réussit point, et Jeanne épousa bientôt après Jacques, roi titulaire de Majorque (5).
Presque toutes les cours de TEurope envoyèrent des ambassadeurs à Avignon pour saluer l'élévation d'Urbain V. Ceux de Pologne demandèrent et obtinrent Térection d'une Académie pour la ville de Cracovie (4). Dans la circon- • stance présente, le concours des royales félicitations fut favorisé par la tranquillité presque générale dont jouissait alors la chrétienté. Les princes d'Allemagne, à qui Thumeur pacifique de Charles IV n'inspirait aucune défiance, ne remuaient point. La France et l'Angleterre respiraient enfin à Tombre du traité de Brétigny. La Gastille et TAr^
' (1) Conlin. Gulliel. de Nang., Spicileg., t. II, p. 429.
(2) Mallel, Ilist. du Danemai-k, i. IV, l. IV, p. 219.
(3) Baliize, NotcT, p. 982. — RaynaW, ann. n«10et4f.
(4) Oidoiiius, ap. Ciaccouium, t. il, p. ixjo. — lalozc, 1. 1, p. 4i7.
MO mSTOIRE DE U PAPAITTÉ, UV. XI.
gon avaient aussi posé les armes. U s'ensuivit de là qu'C]> bain V ne trouva devant lui qu'une seule question politique à résoudre, celle de Bologne. Mais Bernabos, qui Tavait soulevée et la compliquait de sa puissance et de son astuce, était un adversaire assez sérieux pour occuper toute Tattention du chef de TÊglise. Urbain tourna donc ses regards de ce côté. Avant tout, il importait de continuer au cardinal Albornoz la légation des États ecclésiastiques. Le pape se bâta de le faire par une lettre dans laquelle il prodiguait les louanges les plus flatteuses au vainqueur de l'Italie (i). En même temps, pour frapper un coup vigoureux, il lança, le 28 novembre, une bulle terrible, où, après avoir longuement énumëré les injustices, les cruautés, les blasphèmes, les persécutions, les crimes de tout genre dont k tyran des Milanais s'était rendu coupable, il le citait à comparaître devant le Saint-Siège apostolique dans le dâai de trois mois (2). Ce manifeste, publié avec une grande solennité, devait appuyer les opérations militaires du légat.
En effet, Visconti, un moment atterré par le désastre de San-liulïclio, s'était bientôt relové; son inépuisable trésor lui avait procuré une seconde armée aussi formidable que • • la première, et, reparaissant tout à. coup aux portes de Bologne à la tête de deux mille chevaux, il avait essayé de s'en ouvrir l'cnlréc eh appelant la trahison à l'appui de la force. 11 est vrai que, déjoué dans son projet par lac*tive vigilance d'Albomoz, il s'était retiré avec honte (5); mais on ne pouvait espérer qu'un ennemi aussi acharné bornerait là ses attaques. La dilliculté qn^entrevoyait le prédécesseur d' Urbain V de fourm'r à son légat le moyen d'y
(I) Sepulv., 1. in, a* SS.— Raynald,. ami. 4862, i% t^ RqfiMlc^ um. 1502, ii« 12 et 15.
iJSj MaU. Vill., 1. 1, c. Lunr.
SUITE J)E LA LUm AVEC BEMABOS. 541
résister plus tard lui avait fait proposer au cardinal de céder pour un temps à 1 empereur le vicariat de Bologne, à mioins qu'il n aimât mieux se débarrasser ,de Bernabos en traitant avec loi aux meilleures conditions possible (1). * Heureusement Albornbz avait dans son génie des ressources qui le dispt niaient de recourir à ces mesures extrêmes.
La domination de r£glise* inspirait peu de déOanee aux seigneurs italiens, tandis que celle de Beniabos était devenue pour tous un sujet d'alarmes. Le cardinal exploita habilement ces alarmes, et, s'en faisant une arme terrible contre son ennemi, il conclut, au mois d'avril 4362, par l'entremise de l'archevêque de Saragosse, une alliance offensive et défensive entre TÉglLsc, d'une part, Cane délia Scala de Vérone; les Carrara de Padoue. les d'Esté de Ferrare, lesGonzaga deReggio, de l'autre, à la charge pour les confédérés de fournir à l'Église quinze cents hommes de cavalerie, qui, joints à un nombre égal que commandait leiégat, devaient porter reffectif de ses forces à trois mille hommes de cavalerie (2). C'est en cet état qu'Urbain V trouva les choses.
Bernabos vit sans s'étonner cette coalition se former contre lui; il l'avait prévue sans doute, et il comptait la dissiper bien plus par les manœuvres de sa politique que par la force des armes. Quand les confédérés lui envoyèrent la note par laquelle ils le sommaient de cesser la guerre qu'il faisait à l^Église, il s'en moqua, et n'y répondit, qu'en envoyant à son tour aux confédérés des présents d un symbo* Ksme dérisoire et menaçant (5). U ne reçulpourtant pas de
(1) Ëpist. inaoceotii Yl, 249 et 250, ap. Tbesaur. anecd., p. i07
et 1072.
(2) Sejmlv., l. ill, n** 25. — Malt. Vill.. 1. X, c. xcvi. — Spécimen Hist. Sozom. Pistor., t. XVI, p. 1066. — Chron. Veronense, Murat., t. VUl.
(3) Malt. VUl., ubi supra. — Spécimen UUt. Sozom., loc. cit.
M HlSTOiRE DE LA PAPÀUTË, LIY. XI.
la même manière le inuiuloire apostolique qui lecitiiiLdôvant le Saint-Siège pour y répondre aux accusations dont il était Tobjet. Soit reste de déférence, soit crainte de . Teffel moial que poiiirait produire une sentence définitive, il se décida à envoyer des ambossadeux's à Avignon pour se justifier, et fit prier le roi Jean, encore présenta la cour du pape, d^interposer sa médiation en sa faveur.
Urbain V accepta les avances de Berniibos et la médiation du roi Jean ; mais il exigea, avant toute chose, que BernaboB restituât à TÉglise romaine les places dont il s'était emparé, et le seigneur de Milan n'offrail que de retirer ses prélenliuns sur Bologne, à la condition qu*on i^ii payerait, en six termes, une indemnité de 500,000 florins. Encore, cette somme, le roi Jean k demandait-il à titre de prêt pour satisfaire aux engagements qu'il avait contractés envers Edward 111(1). Si le pape eût accepté une semblable proposition, il aurait fait la paix avec Ber^ nabos, non point au profit de l'Église, mais au profit du roi de France. Elle fut rejelée comme elle devait l'être. Le terme fixé par le monitoire étant arrivé, et les envoyés milanais n'ayant présenté qu'une însufBsante justification de la conduite de leur maître, Urbain V fulmina, le 5 mars 1565, contre Bernabos, sa famille, ses adhérents, les censures dont il les avait menacés, et cela malgré le déplaisir que le roi de France et une partie des cardinaux témoignèrent que l'on en vînt ainsi et si lot aux^dernières extrémités Il se plut même à enviroimer de circon* stances inusitées cet acte formidable pour en augmenter la terreur ; car, après avoir proféré la sentence debout, il se jeta k genoux ; puis, élevant ses deux mains jointes et in-
(1) Matt. Vill., 1. XI, c. nxu. — Spécimen iiisL Sozom., p. 1070.
(2) Raynald, «aa. 156», n*' 2.
I^îOUVËtLE DÉFAITE DË BËRNABÛS. 343
voquant l'Église triomphante, il demanda à haute voix que la sentence qui venait d'élre poi iée sur la lerre fût ratifiée dans le ciel (1).
VisGonti eut bientôt à déplorer un malheur plus sensible pour lui. L'amiée coniédéiëe assiég^eail Modène; Bernabos se porta de sa personne, le 10 avril» avec une masse de deux mille cinq cents chevaux, pour la surprendre. Lopez de Luna, Garcias Albornoz, neveu du légat, et Feltrmo de Gouzaga commandaient Tarmée pontificale. Ces trois chefs» ayant appris à temps la marche de l'ennemi, ne voulurent point l'attendre dans une position qui leur semblait désavantageuse, et, levant leur camp, ils marchèrent à sa rencontre. Les deux armées se joignirent près de la petite ville deSalaruolo. Bernabos, prévenu, ne put reculer, et il s'engagea aussitôt une bataille sanglante où Garcias Albornoz perdit la vie, mais où Bernabos essuya une défaite plus désastreuse encore que celle de Sanrftuffello. Ambroise Visconti, un de ses fils naturels, les prin^ cipaux officiers de son armée, plus de mille cavrilif r^, tombèrent entre les mains des confédérés (2). L'humiliation de Visconti était au comble. C'était le moment de fondre de toutes parts sur lui,'de Fécraser et par là d'affranchir 1 Église de son plus mortel ennemi, et l ltaiie du plus cruel de ses tyrans. Mais un incident imprévu vint tout à coup changer la politique d'Urbain et la rendre pacifique.
Aûus avons vu comment, vers la lin du règne d'Innocent Yl, le légat Pierre Thomas avait délerxmué le roi de Chypre à se transpoiter en Occident pour y exciter les prinoes à tenter un passage gémkil» Ce monarque fit, le
(1) Mall.Vill., loc. cil.
(2) MaU. Vill., 1. II, c. XLiv. — Spécimen ilist. Sozom. PisL, p. iOTl. — Cron. di Bologna, t. XVIII, p. 467. — Sepuiv., 1. lU, 23 et 24.— Lcscale, 1. VI, p. 288, 289 et 290.
Di
344 OISTOIRE D£ U PAPAUTE, UV. XL
â9féTrîer 1363, son entrée à Avignon, où le pape, le Sacré
Collëg^rt et le roi de France raccueillirent avec les transports de la plus vive allégresse. 11 ne tarda pas à déclarer le but de son voyage et à représenter au Saint-Père combien, « pour sainte chrétienté, ce seroit noble chose et « digne qui ouvrcroit le saint voyage d'oiitre-mer et qui « iroil sur les eimemis de Dieu (!)• » Le pape et toute la cour romaine approuvèrent avec enthousiasme un tel projet. Urbain V prêcha lui-même la croisade. On était dans la semaine sainte, et le souvenir de la passion du Saiiveui ajoutant à T éloquence du pontife, son discours produisit un effet extraordinaire. Le roi de France^ celui de Danemark, tous les seigneurs qui l'entendirent, ne purent retenir leurs larmes, et jurèrent de se joindre au roi de Chypi e pour combattre les inlidèles et délivrer les Lieux saints. Les choses allèrent même si loin» que le souverain pon* ^ife put fixer sur-le-champ l'époque de rexpédition. Le roi de France en fut nommé généralissime, le cardinal Talleyrand de Périgord légat; le roi de Chypre eut la charge de la -préparer. Tous les princes, ainsi qu'un grand nombre dé seigneurs de la plus haute distinction, reçurent la croix des mains du pape (2).
Mais, malgré la bonne volonté des princes, il y avait, dans la guerre que Bernabos faisait à TÉglise romaine en Italie, un grand obstacle à l'expédition sainte. Toutes les ressources du Sainl-Siége venaient s'absorber dans les frais immenses qu'exigeait Tenlrelien d'une armée toujours en activité, et on avait besoin des ressources du Saint-Siège. Urbain V plaçait la croisade au-dessus de tout. Gela explique comment, au milieu de ses succès les plus brillants et
(t) Froissarl, 1. 1, part. II, c. cuv.
(2) H., lieu cité. — Baliue, Vil», t. l, p. 167.— ViU B. Pétri Thomasii, BoUand., t. II, c. m.
NÉGOClATIpiNS AVEC BKRNABOS,
lorsqu'il pouvait forcer Bemabos à la paix, il songea i la
lui demander. L'intci et particulier du Saint-Siège parut au pape devoir céder, en cette occasion, au bien général de la chrétienté. Le roi de France et le roi de Chypre offrirent leur médiation, et leurs ambassadeurs partirent pour Milan, Ceux de Pierre de Lusignan étaient le bienheureux Pierre Thomas, devenu archevêque de Crète, et Philippe d* Maisière, son compagnon et plus tard son biographe. D*abord, tous les honneurs de la coui do Milaii fuieiit puur les représentants du roi de France ; Pierre Thomas et son humble compagnon, ne se distinguant par aucun éclat, furent à peine remarqués du superbe Yisconti. Mars les choses changèrent bientôt de face. Tout paraissait s'opposer à la paix. D'un côté fiernahos, irrité par son dernier revers*, rugissait comme un lion el méditait contre TÉglise les plus terribles vengeances; de l'aulre, le cardinal Albornoz, qui tenait dans ses mains la victoire, voulait la pousser jusqu'à ses conséquences extrêmes* Les ambassadeurs français, qui avaient d'abord paru vouloir attirer h eux tout l'honneur de la négociation, voyant, après quelques tentatives infructueuses, que les dilBcullés ne s*aplanis^ saient point, désespérèrent d'arriver à une solution raisonnable et se retirèrent, laissant aux représentants du roi de Chypre le soin de continuer la médiation..
Ce fut alors que Bernabos commença à remarquer Tarchevêque de Crète. Il eut plusieurs conférences avec lui, et tel fut l'ascendant que cet habile homme sut prendre sur l'esprit de Visconti, que ce seigneur, à la suite d'une de ces conférences, dit à l'archevêque en poussant un profond soupir : c( Voiis m'avez persuadé. Eh bien! que la « paix soit donc entre l'Église et moi. Je veux étredésor*- « mais un fils soumis et docile de l'Église. Allez trouver « le cardinal, annoncez-lui mes intentions et traitez avec
Di
m HiSTOiRii; DË U PAPAUTÉ, UV. XI.
(c lui eamme tous le jugera à propos ; je m*en remets
« pleinement à votre sap:esse(l). »
Ces dispositions conciliantes amenèrent d'abord une trêve qui fui signée au mois de septembre 1565, et servit de préliminaire & la paix, pour laquelle on travailla dès lors activement des deux côtés. I/honncur de traiter dans une eause pour laquelle il avait combattu avec tant de gloire revenait tout naturellement au cardinal Albomoz. L'homme qui avait servi si heureusement les intérêts de l'Église dans la guerre méritait bien de les servir encore dans les négociations. Mais Bcrnabos ne redoutait rien tant que de 6e trouver en présence de ce grand politique. Avant Fouverture des conférences, il demanda à ce qu'il en fût écarté; et telle était, à la cour d'Urbain V, l'envie d'arriver à la paix, qu on accepta cette insidieuse condition (â). Le traité de Brétigny venait de faire au cardinal Androin de la Roche une brillante renommée d*habile(é; Bernabos jeta ses vues sur ce prélat et l'obtint du pape. Ce n était pas sans motif que le choix du duc avait distingué i'ex-abbé de Gluny. Des honneurs presque infinis, dit une chronique (5), accueillirent le nouveau légat à son arrivée à Milan. C'est de la sorte qu'en usait le perfide Visconli quand il espérait séduire. Les conférences ne durèrent que treize jours, et le traité définitif de paix M signé le 3 mars 1564. On accusa, avec raison» le représentant du Saint-Siège d'y avoir sacrifié les droits et l'honneur de l'Église romaine (4). A la vérité, Bernabos renonça pour
{{) Vita B. Pfiri Thomasii. c. xii.
(2) Bernabos non voile aver pace col me-îsere Pjjidio, carilmal Irgato, ma voleva far pace colla Gbiûsa e che inaudasse un allro cardinal. (Gron. di Bolugna, p. 472.)
(5j Ebbe si grande onore che fu inOnilo. (Cron. di Rnlo((na, p. 475.)
(4) Matt. Vill., 1. XI, c. LXiv. ~ Spécimen iiist. âozom. PUl., p. 1071.
PAIX AVEC BËRMABOS. S4T
jamlâs aux prétentions des Viseonti sur Bologne, restitua au pape Luco, Crevalcnore et toutes les places qu'il avait conquises, ainsi qu au seigneur de Ferrare les forteresses qu'il lui avait enlevées» mais ce fut à la condition que le pape lui payerait la somme exorbitante de 500,000 florins, que tous les pri^ionniers seraient rendus et que le cardinal Albornoz quitterait la légation de Bologne. Ce dernier article était un des principaux, tant la présence de son vainqueur était insupportable au fier Viseonti ou lui inspirait de terreur ! I/héroïque légat sortit de Bologne, remplacé une seconde fois par Ândroin de la Roche (i)» et se contenta d'administrer à l'avenir la Marche d'Ancône et le Patrimoine. Le désir quTrbain V avait de la paix doit l'excuser d'avoii souscrit à un pareil Iraité; rien n'excusera jamais Androin de la Roche de l'avoir fait.
Aucun obstacle ne semblait plus devoir arrêter l'exécution de la croisade projetée ; toute FEurope était pacifiée. Le roi de Chypre, qui en parcourait les États, excitait partout r enthousiasme dont il était lui-même animé, et recevait des promesses favorables. Et, toutefois, cette expédi-* tion pour laquelle on venait de faire de si grands sacrifices, de rasseiublor tant (rélciiicnts, celte expédition que tout annonçait comme devant être puissante et glorieuse, cette expédition devait échouer comme celles qui l'avaient précédée. Le roi de France, qui en était le chef, le cardinal de Périgord, qui devait en être le légat, moururent presque k la même époque. 11 est vrai que ce dernier lui dignement remplacé par le bienheureux Pierre Thomas, devenu patriarche de Constantinople. Mais il y eut encore d'autres contre-temps. 1) un cùté, les Vénitiens, qui avaient d'abord promis leur concours à la croisade, se virent for-
(1) Lescale, 1. VI, p. îl^o et 296. — Uayuaid, anu. 1364, n* 3.
cës de le retirer par la rëvolte de Tile de Crète, et toùtce
que put f:iire lo bienheureux fut d'obtenir d'eux qu'ils fourniraient à leurs dépens la moitié des vaisseaux destinés au transport de rexpédition. D'un autre côté, grand nombre de croisés qu'on était parvenu à enrôler, n'ayant point trouvé, au terme fixé pour L'embarquement, le roi de Chypre, qui parcourait toujours les cours de l'Europe» se dégoûtèrent ; en sorte qu'à leur arrivée au port Pierre de Lusignan et le légat ne rencontrèrent plus que cinq cents chevaux et six cents fantassins. Il n'était pas possible de rien entreprendre avec des forces réduites à de si mesquines proportions. Toutefois, le roi de Chypre et le légat ne se découragèrent pas ; ils s'embarquèrent solennellement avec ces cinq cents chevaux et ces six cents fantassins comme s'ils avaient eu une armée entière, et arrivèrent, an bout de quelques jours d'une heureuse navigation, en vue de l'île de Rhodes. Là, le prince d'Antîoche, frère du roi, vint le rallier avec soixante navires auxquels s'étaient jointes les galères des hospitaliers de Saint-Jean, montées par cent chevaliers, et toutes les forces de Pierre de Lusignan se composèrent de dix mille fantassins et de quinze cents chevaux (1).
Ce fut néanmoins avec cette poignée de soldats que Pierre Thomas et le roi de Chypre, toujours animés du désir de délivrer les lieux saints, résolurent d'attaquer la puissance du Soudan d'Egypte. Un tel projet n'auraiL pas été digne de ceux qui le concevaient s'ils eussent cru le réaliser avec de si faibles moyens. Hais ils se berçaient de l'espoir que l'Europe songeait à eùx, que les princes chrétiens organisaient un passage général, et que leur expédition n'était que l'avanlrgarde d'une grande et formida-
(1) Yiu B. P«lri Thomant, c. xi^ et X¥.
MORT m mm tbomas. m
ble expcdilion. Illusion dont on devait bientôt revenir ! Enflammée toutefois par elle et les brûlantes exhortations du légat, cette petite armée fit yoile vers Alexandrie avec une joie et une ardeur incroyables. Tous demandaient où était celte ville, et, dans leur naïve coniiance, se représen* taientTantique capitale de TÉgypte comme un petit châtelet dont ils étaient déjà les maîtres. Aussi, dès que la flotte parut en vue du rivage, ni la multitude des Sarrasins qui le couvraient, ni la difliculté d'arriver jusqu'à eux, ni l'élévation des murailles qu'il fallait escalader pour entrer dans Alexandrie ne les retinrent; ils se précipitèrent sur l'ennemi, qui, ne se doutant pas du petit nombre des assaillants, céda à leur furie et s'enfuit dans la direction du Caire, abandonnant Alexandrie, où les croisés firent leur entrée le 4 octobre 1565.
Cette importante conquête accomplie, il fallait s'y, fortifier et y attendre les événements; c'était Tavis du légat et de Lusignan. Mais leurs soldats s'y refusèrent, malgré les prières du roi et les exhortations de Pierre Thomas. Ces hommes, qui avaient attaqué «les Mameluks avec un si grand courage, craignirent alors d'être obligés à les repousser et demandèrent à grands cris le rembarquement. Ainsi, l'armée évacua Alexandrie le quatrième jour de la conquête et remit à la voile pour retourner à Chypre (1). Bientôt, Pierre Tliomas, consumé par les travnux du tant de pénibles légations, et plus encore par le chagrin de n avoir pu affranchir le tombeau du Sauveur de la tyrannie de ses ennemis, Pierre Thomas fut enlevé à toutes les espérances qu'on pouvait concevoir encore. Il tomba malade le jour de la féte de Noël, et mourut le jour de TÉpiphanie, 1366. Sa vie avait été celle d'un apôtre et d'un héros,
(1) Baluie, 1. 1, p. &72.
m BISTOms DE U PAFAUTÊ, UT. XI.
sa mort fut celle d'un bieuhcuicux. L'éniinence de ses vertus, les prodiges qui les glorifièrent après sa mort, et Je jugement de l'Église, lui en ont assuré le titre (1).
Poncl.iiii que i < Ue faible expédition d'une croisade si laborieusement préparée se dissipait d'elle-même, on nés en occupait plus, en Occident, qu'à la cour d'Avignon. Encore «étaient^ les circonstances malhettreuses ôû se trouvait la l' i âiice (jiii t u inspiraient l'idée. De nouvelles compagnies, pareilles à celles qui avaient ravagé ce pays cinq ans auparavant, le parcouraient de nouveau dans tous les Bem. Leur nombre semblait s'aecroître à mesure que les ressources dimiiuiLiÎLiif. Il serait horrible de raconter les déprédations, les cruautés, que les compagnies exerçaient sur leur passage. Elles appelaient le royaume de France leur ekan^ef et le traitaient ni plus ni moins que s'il leur eût appartenu (2). Urbain V lança d'abord contre elles des sentences d'excommunication ; puis il exhorta les peuples à poursuivre ces hordes sauvages, promettant des indulgences à tous ceux qui travailleraient à en délivrer le pays. Ces mesures oblinrent- d'abord quelque succès; elles effrayèrent un assez grand nombre de routiers, et provoquèrent, en divers endroits, de la part des populations, une résistance qui ralentit les progrès de leurs bandes (5).
Mais des efforts isolés n'étaient point assez énergiques pour détruire les compagnies, cl 1 on éprouvait de plus en plus le besoin de s'en délivrer. 11 vint alors à Tesprit du pape de les employer à la croisade. L'idée était ingénieuse et salutaire. Urbain Y la communiqua k Tempereur, qui l'approuva, et offrit même de faire passer à ses frais en Hongrie, au roi Louis, ces bandes importunes, ou^ si ce
(1) Vita B. Pétri Thomasii, c. vf, xvi, xvnt et Six. (•2) Froissart, 1. 1, part. II, c. cxcvii. (5) fialuie, 1. 1, p. 366 et 36e.
m COMPAGNIES PASSENT BN ESPAGNE. m
monarque refusait de les incorporer à ses troupes» de les embarquer à Venise sur les galères de la république et de les envoyer au roi de Chypre. Ici, je ne sais pourquoi ce dernier moyen, qui devait entraîner beaucoup moins d'inconvéuieuts que le premier, semblait au pape et à Tempe* reur d'une exécution plus difficile. Urbain Y en écrivit au roi de France, qui entra parfaitement dans ces vues (1). - On traila donc avec les chefs des compagnies ; mais, quelques promesses qu ou leur fit pour les décider à une guerre utile et honorable, ils n'y voulurent jamais consentir. Ces hommes, accoutumés à guerroyer pour le butin, refusèrent de s'ei^oser à des dangers sans profit. D'ailleurs, l'idée seule de combattre les Turcs, qui les feraient, disaient-ils, mourir de tnale mort^ les frappait de terreur et leur ôtait toute envie de passer en Orient (2). De cette manière, tout espoir d'employer les compagnies contre les intidèles s'évanouit. Heureusement une voie s'ouvrit pour s en débarrasser. Urbain Y venait tout récemment de déclarer déchu de la couronne Pierre le Cruel, et d'inféoder le royaume de GastiDeà son frère bâtard, Henri de Transtamare. Ce prince rédama le secours des compagnies. C'était aussi une croisade que d'aller délivrer l'Espagne d'un monstre qui la désolait par ses fureurs depuis vingt ans. On parvint à dé^ cider ces bandits, en leur donnant pour chef Bertrand Duguesclin, à passer les Pyrénées, mais ce ne fut pas sans, leur avoir fait compter une somme de 200,000 francs d*or, que fournit la chambre apostolique (3).
Peu après le départ des compagnies, Urbain V apprit à la fois la prise d'Alexandrie, la retraite de la flotte, et les armonents que préparaient les tniidèies pour se v^ger sur
(I) Aaynald, ann. 1865, 2.
(S) Froîssart, Ueu cité.
(5) Id., c. cievui.— lUst du LangiMdoc, t. IV, p. SSa.
l'île de Rlioflesderînsulte que les chrétiens leur avaient faite. Il se bâta d écrire au roi Charles Y, qui avait succédé à Jean, son père, mon à Londres, d'envoyer un prompt secoarsau roi de Cliypre, lui représentanj, que Rhodes et Chypre étaient le boulevard de la chrétienté en Orient, qu'elle allait courir les plus grands périls si les Musulmans panrenaîent à s'emparer de ces îles (1). Celte lettre ne produisit aucun effet. Charles V, appelé au gouvernement d'un royaume ébranlé par les factions intestines, et désolé par les calamités récentes de la guerre étrangère, avait trop à faire chez lui pour songer à une expédition lointaine et aventureuse. La Hongrie et la république .de Venise, auxquelles le pape avait également adressé ses exhortations, n'j firent aucune xéponse (2). Heureusement le roi de Chypre, avec la flotte qui arnit pris Alexandrie, sut imposer silence aux menaces des Musulmans. 11 lit plusieurs desceutes sur les côtes de Syrie, ])riL Tripoli, Tortose, Laodicée, les livra aux flammes, et le soudan d £gypte, qui avait d'autres ennemis à combattre, ne songea qu'à traita (5).
L*autorilé d'Urbain V élait plus heureuse sur d'autres points. Un de ses premiers soins après son couronnement avait été de pacifier les comtes deFoix et d'Armagnac, qui se faisaient une guerre cruelle au sujet de la succession de la maison de Béarn. L'évêque de Cambrai se rendit alors près d'eux, en qualité de nonce, pour moyenner une réconciliation. L'influence de ce prélat ne fut point assez puissante, il est vrai, pour empêcher la sanglante bataille deLaunac; mais, après la victoire qu'y remporta le comte de Foix, il réussit à inspirer à ce prince une généreuse modération^ qui am^a enfin, le 14 avriH363, dansTé-
(i) Raynalâ, ann. 1 866, n* 18.
|iJ|Id.,iiM10 6tf2.
(5) Midland, HUt; des croisades, t. V, p. 186> édit. de 4641.