‹ Histoire de la papauté pendant le XVe siècle (volume 2)Chapitre 24 sur 37 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

SOMMAIRE

Caractère de Martin V. — Dernier mot sur le concile de Constance. — Tableau de l'Europe, de l'Italie et de Rome, à la fin de cette assemblée. — Jeanne II de Naples. — Carracciolo. — Philippe-Marie Visconti. — Braccio de Montone. — Ce condottiere aspire à la conquête de Rome. — Sforza Attendolo. — Difficultés de la situation pour Martin V. — Habileté de ce pontife. — Ses efforts pour éteindre le schisme. — Isolement de Pierre de Lune à Paniscola. — Martin V essaie en vain de réconcilier la France et l'Angleterre. — Il quitte Constance et revient en Italie. — Complication politique dans le royaume de Naples, intervention de Martin V. — Soumission dcBalthazar Cossa. — Ambition de Braccio de Montone. — Lutte de ce condottiere avecSforza. — Martin V traite avec Braccio avec l'aide des Florentins. — Braccio ramène Bologne à l'obéissance envers le Saint- Siège. — - Martin V chansonné à Florence se tourne du côté de Milan. — Il revient à Rome. — Il se décide à déposséder Jeanne II et à lui substituer Louis duc d'Anjou. — Son entente avec Sforza. — Progrès »de Louis et de Sforza contre Jeanne. — Cette reine a recours à Alphonse V, T. IV. 1

roi d'Aragon, qui vole à sa défense. — Adoption d'Alphonse par Jeanne. — Braccio de Montone aujservice de la reine. — Les affaires de Jeanne se relèvent. — Mécontente d'Alphonse, elle se réconcilie avec le pape, et adopte Louis d'Anjou. — Danger de la situation d'Alphonse; il retourne en Aragon. — Braccio de Montone redevient redoutable à l'Eglise, il assiège Aquila. — Jeanne envoie Sforza au secours de cette place. — Mort de Sforza. — Jacopo Caldora marche contre Braccio. — Défaite et mort de Braccio. — Mort de Pierre de Lune. — Election de l'antipape Clément VIII. — Mission du cardinal Pierre de Foix en Aragon, pour terminer le schisme. — Obstacle qu'oppose à cette mission Alphonse V. — Triomphe de Pierre de Foix. — Abdication de Clément VIII et fin du grand schisme. — Nouvelle révolte de Bologne. — Jacopo Caldora marche contre cette ville. — Martin V rentre en possession de presque tout le domaine ecclésiastique. — Ce pape relève Rome de ses ruines. — Son zèle pour la restauration de la bonne discipline, sa fermeté. — Mission du cardinal Albergati en France. — Déplorable état de ce royaume. — Jeanne d'Arc.

Ce fut un admirable esprit de conciliation qui inspira aux électeurs du conclave de Constance le choix du pontife qui prit le nom de Martin V. Othon Colonna était bien, de tous points, l'homme qui convenable mieux dans les circonstances délicates où Ton se trouvait, pour attirer au nouvel ordre de choses les sympathies jusque là si divisées des nations catholiques. La France retrouvait en lui le descendant d'une famille toujours amie de ses rois; l'Allemagne, un représentant de cette grande maison Colonna qui avait tant fait pour l'Empire; l'Italie, un nom populaire et respecté ; l'Angleterre et l'Espagne ne pouvaient lui être opposées. D'autre part, I

les qualités personnelles de l'élu étaient au niveau de la faveur qui avait accueilli son élévation. Créé cardinal par Innocent VU , Othon Colonna, peu remarquable avant cette promotion, se trouva du petit nombre de

ceux que les grandes dignités rendent meilleurs, dont elles élèvent les idées et développent la valeur (1). Le fonds de son caractère était la modération, il y joignait une modestie qui allait jusqu'à une extrême défiance de lui-même, et qui le tenait à l'écart de toutes les affaires publiques dont sa dignité ne lui faisait point un devoir (2). Du reste, si cette réserve exagérée dérobait à la vue du monde ses rares talents, elle l'affranchissait des désagréments qui suivent les grandes influences, l'envie et la rivalité. Homme de paix et de conciliation, Otbon Golonna aimait la neutralité. Au sein du consistoire orageux où Grégoire XII voulut, contre ses serments, faire une promotion de cardinaux, on avait vu Golonna s'efforcer d'adoucir ses collègues en même temps qu'il tentait de fléchir le pape. Pendant la tenue du concile de Constance, lorsque la diversité d'obédience, les rivalités nationales, les oppositions d'intérêts, soulevaient les plus violentes contentions, Othon Colonna était demeuré constamment maître de lui-même, n'inclinant vers aucun parti et se ménageant ainsi, à l'égard de tous le noble rôle de médiateur. Cette sage conduite l'avait rendu infiniment agréable à ses collègues, à l'empereur Sigismond et à tous les Pères du concile. Avant même que le choix du conclave se fût arrêté sur sa personne, les voix presque unanimes des nations désignaient le cardinal de Saint-Georges au voile d'or comme l'homme

(1) Humanior quam antea factus. (Naucler, Générât. XLVIII.)

(2) In rebns publicis non multum se iramiscens nisi quantum dignitatis suaeonus requirebat. Vita Martini V, ex Ms. Patavino, Murât., script., t. III, part. II, p. 859. — Naucler, loc. citato.

qui, par sa prudence, était le plus propre à guider la barque de Pierre vers le port tranquille de l'unité (1).

L'élection de Martin V mit fin à l'étonnante dictature que le concile de Constance avait exercée sur la société chrétienne. Ce fait d'une assemblée d'évêques, de prêtres, de laïques même , disposant en souveraine de la tiare, sijppléant à l'autorité douteuse de ceux qui se disaient les représentants de Dieu sur la terre, par. une autorité émanant directement de Dieu, et concentrant dans ses mains tous les pouvoirs apostoliques, ce fait avait été jusque là inouïdans l'histoire de l'Église. Aujourd'hui que ce fait semble avoir développé toutes ses conséquences, on est tenté de se demander s'il a été un bien ou un mal. Si l'on se contente de juger cette dictature au point de vue des circonstances où elle s'exerça, en la voyant terminer les divisions d'un long schisme, dissiper les nuages qui s'étaient formés autour de la chaire de Pierre, retremper les ressorts de la discipline, on n'hésitera pas à dire qu'elle fut un bien. Mais si l'on considère que l'intervention du pouvoir laïque dans les affaires de l'Église date de cette'dictature, que la Papauté en sortit amoindrie dans sa puissance d'opinion, que c'est de là que sont nées ces étranges idées qui limitent l'autorité du vicaire de J.-C. et le soumettent à une autorité factice, indépendante de la sienne, idées qui ont depuis partagé les écoles, troublé les meilleurs esprits et créé une déplorable opposition au Saint-Siège, il semble que cette dictature fut un mal. Étrange destinée des œuvres de l'homme

(1) Vita Martini V. ubi supra, p. 839 et 860.— Gonzalo Ilescas Historia pontificale, lib. VI, p. 75.

qu'elles participent de la condition de sa nature mêlée de puissance et de fragilité ! Ne nous en étonnons donc point. Si la société religieuse ressemble aux individus qui la composent, si elle a comme eux ses moments de langueur et de perturbation, il lui faut aussi comme à eux des remèdes proportionnés à son état de souffrance. Eh bien ! la dictature du concile de Constance fut pour la société chrétienne un grand remède à un grand mal. Mais de même que les remèdes violents, tout en expulsant la maladie, laissent quelquefois dans les tempéraments de fâcheuses altérations qui en amoindrissent la vigueur, de même la dictature du concile de Constance, tout en mettant fin à d'immenses scandales, ébranla la constitution de l'Église, en dérangea un instant l'harmonie, et déposa, dans les esprits, des semences de troubles qui ne sont point aujourd'hui encore entièrement étouffées.

En remettant les rênes de l'Église à Martin V, le coucile de Constance laissait ce pontife en face d'une situation politique embrouillée et dont les difficultés allaient se présenter à la fois. En Orient, les Turcs, sous Mahomet I , poursuivaient leurs envahissements. Débordé de tous côtés par ces terribles ennemis, ce qui restait de l'antique domination romaine ne méritait même plus le nom d'Empire. Et si le nom subsistait encore, c'était grâce à la diversion inattendue opérée par l'apparition du Tartare Timur-Beck; aux troubles qui avaient suivi la mort de Bajazet; enfin à la crainte qu'inspirait encore un retour offensif des nations chrétiennes de l'Occident.

En Occident, la France vaincue à Azincourt, à demi

conquise par les Anglais, gouvernée par un monarque insensé, ruinée par une reine débauchée et des ministres avides, ravagée par les Compagnies, divisée par les rivalités des Bourguignons et des Armagnacs, ne comptait presque plus au nombre des puissances et se débattait dans les convulsions de l'agonie. L'Espagne prospérait, il est vrai, sous Alphonse V, roi d'Aragon, et Jean II , roi de Castille, mais Pierre de Lune, toujours retiré dans le château de Paniscola, et soutenu par l'Ecosse et le comte d'Armagnac, était là comme une menace permanente dont un prince ambitieux comme Alphonse pouvait exploiter la terreur au profit de ses vues personnelles. Dans le nord déjà grondait l'orage du hussitisme qui allait bientôt agiter la Bohême, la Silésie, la Mora- , vie, la Pologne et ébranler l'Empire.

En Italie, Gênes et Florence étaient travaillées par des dissensions qui devaient forcer la première de ces républiques à vendre de nouveau son indépendance. Venise jusque-là, moins occupée du continent que de ses conquêtes maritimes , affermissait sa domination dans le patriarchat d'Aquilée, l'Istrie et la Damaltie. A Milan, le fils de Gian-Galeazzo, Philippe-Marie, relevait la formidable puissance de son père. Personnage réunissant dans son caractère et sa conduite les contrastes les plus bizarres. Dépourvu de talents militaires et passionné pour la guerre ; avide d'argent et ne manquant point de libéralité; fuyant le commerce des hommes et vivant d'intrigues; timide jusqu'à la pusillanimité, tremblant devant son ombre, lorsqu'il se prenait à penser à la mort, et toutefois hardi jusqu'à la témérité lorsqu'il s'agissait d'embrasser un parti politique. Du reste, soup-

çonneux, égoïste et cruel comme un Visconti, infidèle à l'amitié, implacable dans sa haine, ne voyant pour but que l'intérêt ou la vengeance ; prince sans grandeur, politique sans foi, conquérant sans gloire, né seulement pour troubler le repos des peuples (1),

Depuis la mort de Ladislas, la prépondérance de Naples n'était plus à craindre. Œuvre non d'un peuple mais d'un seul homme, elle avait disparu avec lui. A la place de l'ambitieux et actif successeur de Charles de Duras, régnait une femme, Jeanne, deuxième du nom, sœur de Ladislas et veuve de Guillaume d'Autriche. D'un caractère vain et léger, d'une capacité au-dessous du médiocre , peu appliquée aux affaires, s'abandonnant à l'âge de quarante-cinq ans à des galanteries qui lui ont acquis une honteuse célébrité , cette reine n'était pas faite pour renverser la balance politique de la Péninsule (2). Mariée récemment à un seigneur français , Jacques de la Marche , elle ne montrait à son époux ni affection ni déférence. Sa cour était pleine d'orgies et d'intrigues ; les favoris seuls y gouvernaient l'Etat. Le premier de ces indignes courtisans avait été Pandolfo Alopo , un vil cocher, dont l'unique mérite était une belle figure ; Jules César de Capoue , comte d'Altavilla , lui avait succédé, puis avait été remplacé par Giani Carrac-

(i) Voir les principaux traits de ce portrait dans JEneœ Sylvii commentariis de rébus Basileœ gestis, editis à Catalano, 4° Firmo 1803, p. 46.

(2) Incredebile quidem dictu est, quantos œstus receperit reginœ animus , quum insanis amoribus perditissime deserviret. (Paul. Jov. de vita magni Sfortiœ, c. xxm.)

8 HISTOIRE DE IA PAPAUTÉ, t!V. 1.

ciolo, comte d'Avellino, moins méprisable qu'eux , parce qu'il avait quelques talents, mais tout aussi immoral, et tout aussi disposé à sacrifier le bien public à son infâme crédit (1).

A Rome, les choses persévéraient dans le désordre où les avait laissées la mort de Ladislas. A cette époque, le peuple, retrouvant un peu d'énergie, avait brisé au capitule les armes de ce prince, celles du sénateur nommé par lui, et forcé la milice napolitaine d'évacuer la ville. Mais Jeanne était restée maîtresse du Château Saint- Ange (2).

Le cardinal Isolani, qui vint commander pour l'Eglise, n'essaya point de l'y forcer, il en eut besoin même pour résister à d'autres ennemis, et Jeanne qui, au début de son règne, sentait déjà qu'elle aurait de grands torts à faire oublier au nouveau pontife, se montra disposée à prendre en main la défense des 1 intérêts ecclésiastiques (3).

Les Romains n'échappaient au joug de la tyrannie que pour passer sous celui de l'anarchie (4). Le régime des conservateurs qui avait remplacé celui du sénateur établi par Ladislas, fut bientôt forcé de céder à une nouvelle institution dite des Padroni de Rome. Toutefois, le cardinal Isolani avait pu, en 1416, subslituer aux padroni

(1) Poggio libr. III, de varietate fortunœ, p. 102.

(2) Antonii Pétri Diar. Rom., ap. Murât., Script., t. XXIV, p. 1045.

(3) Tristani Carraccioli opuscula, Hist. Murât., Script., t. XXII, p. 25.

(4) Roma... obsessa iatronibus, ac orbata pontifice, factionum libidini serviebat. (Paul. Jov. de vita magai Sfortiœ, c. xiv.

l'ancien Sénatoriat qu'il fit exercer d'abord par Giovanni de Floribus di Narni, puis par Riccardo Àlidosi auquel succéda Giovanni Alidosi. Au moment où Martin V fut élu , Ruggiero di Antignola de Pérouse représentait le sénat. Mais alors, d'un côté, la turbulence des Romains, de l'autre, les tentatives des grands barons pour usurper le pouvoir, mirent la chose publique dans un tel danger, que le nouveau pape ne vit rien de mieux à faire que de confier, à la reine de Naples, et la garde de Rome et celles des autres villes qui appartenaient à l'Église , jusqu'à ce qu'il pût revenir en Italie (1).

Le domaine pontifical en était revenu à l'état où l'avait trouvé, soixante ans auparavant, le grand Egidius Albornoz. Presque partout les tyrans avaient substitué sleur autorité à celle du Saint-Siège. Bologne s'était remise en liberté; Orvieto était entre les mains deCorrado délia Carrara ; Braccio de Montone occupait l'Ombrie et Pérouse (2).

Ce dernier n'était ni un prince ni un seigneur. Sorti des rangs du peuple, ses talents seuls avaient fait sa fortune. Condottiere, il régnait sur une armée d'aventuriers comme lui qu'il subjuguait, par la supériorité de son génie militaire, et qui s'étaient dévoués à son service pour vaiùcre et s'enrichir. Jean XXIII, en partant pour Cons-

(1) Antonii Pétri Piar. Rom., p. 4046. — Bonincontrii, Annales. Murât. , t. XXI, p. 415. — Vitale Storia diplom. de* senatori di Roma, t. II, p. 384 et seq,

(2) Commentarii histor. di Monaldo Monaldeschi, 4°, Venetia, 4584, p. 428.

tance, lui avait confié Bologne, et longtemps l'Église n'avait eu qu'à se louer de son zèle ; mais Jean XXIII déposé, Braccio se crut libre de ses engagements et chercha à se créer une principauté. Vainqueur de Charles Malatesta , devenu maître d'une partie du domaine ecclésiastique, il ne mettait plus de bornes à son ambition et aspirait à la seigneurie de Rome même (1). Il se présenta devant ses murs le 3 juin 1417. Lorsque le légat Isolani lui demanda le motif de cette brusque agression, Braccio répondit avec insolence : « Le môme que les souverains pontifes, l'honneur de commander à la capitale du monde. » Ce fut en vain que le cardinal s'efforça de le détourner d'un projet si injuste, que les Romains essayèrent de traiter, le condottiere entra le 16 juin dans la ville, comme en triomphe, sous le nom faussement modeste de défenseur de la cité (2). Braccio créa un sénateur de son choix et prit en main les rênes du gouvernement.

Il ne put toutefois se rendre maître du château Saint- Ange. Isolani qui s'y était retiré sous la protection des Napolitains , repoussa énergiquement ses attaques, en attendant les secours qu'il avait demandés à la reine Jeanne. Bientôt Sforza Attendolo, grand connétable du royaume, accourut à la tête d'une armée. C'était le fils d'un paysan de Cotignola, soldat de fortune comme

(1) Bonincontrii, Annal. Murât., t. XXI, p. 111. — Campanus in-vita Bracchii, Murât., t. XIX, libr. III, adcalcera et lib. IV, p. 541. Roma erat quœ invictum animum ingcnti cupiditate sollicitum habebat., p. 545.

(2) Almœ urbis Romœ defénsor.

Braccio, qui ne devait qu'à son épée sa haute élévation et dont le nom était promis à la plus grande gloire. Braccio, avec une popularité équivoque et une armée affaiblie par la contagion, ne crut pas devoir attendre son adversaire et il évacua la ville deux mois après y être entré (1). Rome était délivrée, mais Braccio ne renonçait pas à l'asservir, et jusqu'à ce que l'occasion lui fût donnée de le faire , il s'occupa d'autres conquêtes sur les terres de l'Église.

Devant une situation si grave et si complexe, il fallait un pontife d'une intelligence, d'une sagesse, d'une fermeté de caractère, d'une activité peu communes. MartinV ne fit point repentir les électeurs du choix qu'ils avaient fait de lui. Dès les premiers moments, il déploya une sagacité, une expérience des affaires, une résolution , une sûreté de coup-d'œil, une énergie qui étonnèrent ceux qui n'avaient cru voir dans le cardinal Colonna, qu'un prélat insouciant ou médiocre (2). Son activité se communiquait à tout ce qui l'entourait. Il dormait et mangeait à peine; sa vie semblait absorbée dans le travail. Ses moindres démarches étaient réfléchies ; sa prudence sans pareille. Aucun de ses prédécesseurs, dit un de ses biographes, ne porta cette vertu plus haut que lui ; elle

(1) Campanus in vita Bracchii, p. 545, et seq.— Leodrisii Cribelli de vita Sfortiœ. Murât., t. XIX, p. 679. — Pompeo Pellini deir Historia di Perugia, 4°, t. II, libr. II, dell. part. II, p. 229.— Corio Storia di Milano, édition de Padoue, 4°, p. 615. — Bonincontrii, Annales, p. 215.

(2) In pontificatu itaopinionem de seprius habitam redarguit, ut sagacitas in eo summa reperiretur. (Léonard. Aretin. Comment. Murât., t. XIX, p. 936).

éclatait surtout dans le conseil , soit qu'il s'agît d'un parti à prendre, d'un péril à éviter, d'une circonstance à saisir. Sa parole était brève et sentencieuse. Sa discrétion ne se laissait jamais prendre en défaut. Il ne disait que ce qu'il voulait bien qu'on sût, et l'habileté avec laquelle il savait détourner les questions captieuses, décourageait tyen vite ceux qui avaient la prétention de le pénétrer (1).

Martin V, tout d'abord, s'occupa d'éteindre les dernières étincelles du schisme , et envoya le cardinal Alemano dei Adimari, en Espagne auprès de l'obstiné Pierre de Lune, afin de l'engager à la soumission. Six cardinaux restaient encore à cet antipape; quatre d'entre eux, Martin- Jean Murillo, Charles d'Urier, Alphonse Carillo et Pierre Fonseca, avec quelques autres prélats de Paniscola, joignirent leurs instances à celles du légat pour vaincre l'obstination du pontife aragonais. Mais l'opiniâtre vieillard, déterminé à régner, répondit à tous les arguments : « Je ne suis point obligé de céder pour éviter un scandale qui n'est autre que le scandale des pharisiens, des schismatiques et des infidèles. La voie qu'on a prise pour arriver à l'union de l'Église n'est qu'une voie obscure, douteuse et nulle. L'élection de mon rival est fausse. Mais si tout ce que j'ai ouï dire de l'humilité, de la douceur et des autres vertus de Martin est vrai, j'aurai avec lui une conférence et nous réussirons, je le pense, à nous entendre. » Quelque temps après, des nonces de Pierre de Lune arrivèrent à Nantua.

(1) Id. loc. cit. — Philippi Bergomensis Chronic. suppléai., libr. XV, p. 354. Edit. de Paris 1535.

On ne dit ni le nombre, ni le nom, ni la qualité de ces nonces ; on sait seulement qu'ils étaient envoyés pour s'entendre avec le comte de Savoie, Amé VIII, les évêques de Langres , de Bayeux et François de la Palu, seigneur de Varambon, représentants du duc de Bourgogne (1). C'était, tout porte à le croire, une simple conférence que l'on venait négocier, par cette mission mystérieuse qui n'avait rien de sérieux et n'eut aucune suite. Mais celle du légat Alemano ne resta pas sans effet. Désillusionnés par tant de subterfuges, les quatres cardinaux nommés abandonnèrent Tobédiennce de Pierre de Lune, vinrent faire leur soumission à Martin V qui les reçut avec transport et confirma leurs titres. Le comte d'Armagnac, qui avait jusque là résisté aux décrets du concile de Constance, céda enfin. A son tour, l'Ecosse se rendit à la persuasion de deux internonces envoyés par Martin V. Ainsi, à l'exception du rocher de Paniscola, la chrétienté entière reconnut le pape élu à Constance (2). Le succès du cardinal Alemano aurait été complet si Alphonse, roi d'Aragon, comme on l'en priait, eût voulut employer la voie des armes pour forcer Pierre de Lune dans Paniscola. Mais ce monarque, profondément politique et déjà mécontent de Martin V parce qu'il n'avait point consenti à la remise du cens que les rois d'Aragon devaient au Saint-

(1) Guichenon, Histoire de la royale maison de Savoie, t. II , p. 33.

(2) Raynald., ann.1418, n* 12 et seq. — Vita Martini V, ex ms. Vat. et ex additamentis adPtolomœum lucensem. Murât., Script., t. III, part. Il, p. 860, — Gonzalo Ilcscas, Hist. pont., libr. VI, p. 78.

Siège pour la Sicile et la Sardaigne, refusa de prendre ce parti* et le schisme conserva une racine dangereuse^).

Martin Y fut moins heureux dans la tentative qu'il fit pour rétablir la paix entre la France et l'Angleterre. Déjà, dès le mois de février 1418, il avait envoyé dans ce but le cardinal Amédé de Saluces. Quelques semaines après, à ce premier légat il en adjoignit deux autres, Jordano dei Orsini et Guillaume Filastre. Ces représentants du Saint-Siège furent accueillis avec les plus grands honneurs en France et en Bourgogne. Pour parvenir à rapprocher la France de l'Angleterre, il fallait avant tout apaiser les mésintelligences qui, en France, divisaient le roi et le Dauphin, d'une part, la reine Isabeau et le duc de Bourgogne, de l'autre. Les trois cardinaux se rendirent à Montereau où des conférences avaient été indiquées et où les ambassadeurs des parties intéressées avaient déjà été envoyés. Ils firent tant par leurs bons offices que la paix fut consentie de part et d'autre , « Par condition que chacune des parties reporteroit par écrit devers ses souverains le traité tel comme ils Vavoient fait, et s'il ne leur étoit agréable, chacune des parties demeureroit en tel état comme devant, sans avoir ni paix ni trêve. »

Le conseil du duc de Bourgogne fut d'avis de ratifier cette convention; la majorité du conseil du roi voulait bien l'accepter aussi, mais trois membres, le connétable de France, comte d'Armagnac, le chancelier et le

(1) Ferreras, Hist. générale d'Espagne, t. VI, part. IX, p. 227 et suiv.

prévôt de Paris l'eurent pour désagréable , et dirent qu'on ne devait point y apposer le sceau royal J que ceux qui conseillaient une telle paix étaient des traîtres. Leur opposition prévalut et l'anarchie continua dans l'Etat (1). Les gens du peuple, informés de cette opposition , en ressentirent un violent ♦dépit, et, regardant le connétable et ses^adhérents comme les ennemis du royaume, conçurent contre eux de sinistres projets. Ils ne tardèrent pas à les accomplir. Peu de temps après, le duc de Bourgogne ayant trouvé le moyen de s'emparer de la capitale, une terrible émeute éclata contre les Armagnacs. Le comte et ses partisans sont jetés en prison. La populace furieuse les poursuit dans cet asile que les lois ne protègent plus ; on les égorge par centaines et on traîne leurs cadavres par les rues. Jean-sans-Peur prit les rênes du gouvernement, au nom du roi, innocent de ces excès , et dont l'imbécillité complétait les malheurs publics.

Le cardinal des Orsini avait été le témoin de ces horribles exécutions; elles ne le firent point renoncer à sa mission pacifique et il partit de Paris pour aller négocier avec les Anglais un traité de paix ou du moins une longue trêve. Mais il revint bientôt apprendre qu'il les avait trouvés orgueilleux et hautains, et ne doutant point d'achever la conquête du royaume de France avec, l'aide des factions qui le divisaient. « Dieu,

(1) Raynald., anno 1418. n* 24 et seq. — Chronique de Monstrelet, livr. I, c. cxciv. — Jean Juvénal des Ursins, Hist. de Charles VI, ann. 1418. — Le Religieux de Saint-Denys, 1. XXXIX, c. vu.

lui avait dit Henri V, m'a inspiré de venir dans ce royaume," pour en châtier les sujets et en avoir la seigneurie comme vrai roi(l). » Attila n'aurait pas mieux parlé.

Quand on considère l'abîme de maux dans lequel se trouvait alors plongée la France, naguère si florissante, on se prend à regretter le temps où une menace d'excommunication, de la part du pape, faisait trembler des ennemis orgueilleux ou des sujets rebelles. Mais pour le malheur des peuples et des rois, cette puissance tutélaire, Rome avait achevé de la perdre dans le schisme, et il ne restait plus à ses légats que celle de l'habileté personnelle, moyen bien insuffisant lorsqu'il s'agit d'imposer silence aux grandes passions.

Cependant Martin V, n'étant plus retenu par les opérations du concile, se préparait à quitter Constance. L'empereur Sigismond désirait qu'il se montrât à l'Allemagne. Les Français, de leur côté, le sollicitaient de visiter leur pays si longtemps l'asile de la Papauté. Mais le pontife se décida pour l'Italie où l'appelaient et le Siège de Pierre, et les cris des provinces opprimées par les tyrans, et le besoin de pacifier Rome déchirée par les factions.

Le 16 mai 4418 (2), il partit de Constance suivi de quinze cardinaux, passa par Schaffouse, et s'arrêta trois mois à Genève. Là, des députés avignonnais lui appor-

,(1) Jean Juvénal des Ursins, loc. cit. — Monstrelet, livr. II, c. cxcvi et cxcvm. — Le Religieux de Saint-Denys, liv. XXXIX, c. vu et vin.

(2) Monstrelet, dit le II juin, c. ce.

tèrent la soumission du comtat Venaissin (1). Son séjour dans cette ville lui fournit l'occasion de prononcer une sentence arbitrale importante. Sur la requête du clergé, des syndics et des citoyens , il confirma à l'évèque, alors Jean de Rochetaillée, la souveraineté de Genève, contre la requête d'Àmé VIII, comte de Savoie, qui réclamait cette souveraineté auprès du pape (2). Le 3 septembre, il se remit en marche, traversa la Savoie, le Piémont , visita successivement Suze, Turin, Pavie, Milan, Brescia, laissant partout des traces de sa libérale piété, et arriva au mois de novembre à Mantoue où il , se reposa le reste de Tannée. De grands honneurs l'avaient accueilli sur sa route. Milan surtout s'était distinguée par la splendeur de ses hommages (3). L'Italie paraissait enivrée de joie en revoyant son pontife (4). Ces démonstrations semblaient à Martin devoir être le prélude du recouvrement de l'autorité papale, mais elles ne furent suivies d'aucune soumission. Les Bolonais, sommés de restituer au Saint-Siège le domaine temporel de leur ville, répondirent en priant le pape de se contenter d'un tribut annuel de 8000 florins d'or et de ne se point mêler de leurs affaires, proposition que, dans l'état des choses, l'on se crut heureux d'accepter. Braccio de Montone

(1) Contelorius, ap. Raynald., anno 4418, nttl 36.— Vita Martini V, exMs. Vatic. Murât., ubi supra. — Platina in Martinum V.

(2) Spon, Histoire de Genève. 4°, t. I, p. 75 et suivantes.

(3) Joseph Ripamontius décrit avec détails la réception qui fut faite au pape. Hist. urbis Mediol ap. Burman. Thesaurum, t. II, libr. IV, p. 597.

(4) Contelor., ap. Raynald., anno 1418, nw 36.

T. nr. 2

eut l'audace de demander le vicariat des villes qu'il s'était appropriées, et de plus une alliance avec le Saint- Siège. Il essuya un double refus (1). Seule entre tous, la reine de Naples se mit en devoir de satisfaire l'Église. Le grand sénéchal, Gianni Carracciolo, envoya porter aux pieds de Sa Sainteté, avec l'hommage de sa souveraine, l'offre de restituer au Saint-Siège les places qu'occupaient ses milices napolitaines et de former avec l'Eglise une ligue offensive et défensive.

Si explicite qu'elle parût, une telle soumission pourtant n'était point désintéressée» Jeanne avait besoin du pape. Plus que jamais son royaume était troublé par les intrigues de ses favoris. Le libérateur de Rome , le connétable Sforza, était en armes aux portes de Naples, menaçant de venger sur celte capitale les mortifications répétées que lui faisait éprouver le sénéchal Carracciolo. Les barons et le peuple étaient partagés entre ces deux grands rivaux. Tout en recevant la soumission de la reine, Martin V se vit obligé d'intervenir au milieu des complications de son royaume. Mais la politique éclairée du pontife ne servit point ici les passions de Jeanne ; elle sut habilement discerner le parti honorable, et se déclara pour Sforza, c'est-à-dire pour le génie et la gloire. Jordano Colonna, frère du pape, envoyé à Naples, trouva le moyen, en éloignant Carracciolo, de débarrasser la reine d'un ministre perfide, et Sforza, réintégré dans la confiance de sa souveraine, et nommé gonfalonier de

(1) Chronica di Bologna, Murât., t. XVIII, p. 608. — Campanus in vitaBracchii, lib. IV, p. 552. — Pompeo Pellini deir Hist. di Perugia, t. II, lib. II dell part. II, p. 234.

l'Église romaine, put faire usage de ses talents au profit de l'Etat. Cette satisfaction obtenue, Martin Y fit alliance avec Jeanne et nomma le cardinal de Venise , Morosini , pour aller sanctionner , par un couronnement solennel , la succession de Jeanne au trône de Naples, après avoir toutefois, dans la bulle d'investiture, restreint l'inféodation du royaume des Deux-Siciles à la vie de Jeanne seulement, et clairement stipulé que, la reine morte, ledit fief reviendrait au roi Louis III , fils du roi Louis II d'Anjou, aux droits duquel il ne prétendait nullement déroger (1).

Avant tout , il importait de ne point laisser Braccio de Montone régner dans le domaine ecclésiastique. Vicaire ou vassal, le condottiere était également dangereux pour le Saint-Siège. Sa religion était nulle, son ambition démesurée ; d'ailleurs ami de Balthazar Cossa, et n'ayant accepté que d'une manière équivoque l'ordre de choses établi à Constance, il était à craindre qu'il ne devînt, à l'occasion, un puissant soutien pour le pontife déchu. Tout prouve que cette crainte n'était point vaine. Balthazar Cossa, jusque-là détenu à Manheim, venait d'acheter 30000 florins une liberté qui allait lui permettre de faire valoir ses prétentions à la tiare, et dans ce cas, il, n'aurait pas manqué de partisans. Bien des gens

(1) Annotations à l'Histoire du roi Charles VI par J. Juvénal des Ursins, p. 547. — Leodrisii Cribelli de vita Sfortiœ Vicecomitis, Murât., t. XIX, p. 690, 191 et 693. — Sunimonte, Hist. di Napoli , t. Il, p. 582 et seq. — Giornal Napol., Murât., t. XXI, p. 1080 et 1082 et seq. — Tristani Carraccioli , Hist. Murât., t. XXH, p. $S et seq. — Raynald., anna 1418, n™> 29, et 1419, n»#4.

doutaient encore que la déposition de Jean XXIII fût légitime, son abdication libre, et surtout l'élection de Martin V canonique (1). Tous ceux qui connaissaient le génie entreprenant deBaltbazar Cossa, tremblaient, avec raison, de voir recommencer le scandale du schisme ; c'était là l'espoir du condottiere (2).

Martin V n'avait pas un soldat à opposer au général dont la puissance militaire était l'effroi de l'Italie. Mais au défaut de la force, le pontife possédait les ressources d'une politique merveilleusement sagace et prévoyante. Les Florentins exprimaient un désir ardent de voir le chef de FÉglise résider dans leur cité. Or les Florentins étaient amis de Braccio de Montone ; Martin espéra donc, par la médiation de la République, amener le condottiere obstiné à faire sa soumission, et quittant Mantoue, au mois de février 1419, il vint s'établira Florence (3). Arrivé là, Martin V, sans plus se soucier des sollicitations et des promesses de Braccio, frappa le condottiere d'une sentence d'excommunication, jeta l'interdit sur les provinces

(1) Erat autem scrupulus quidam apud multos quoniam depositio abdicatioque illius violenta fuerat. Quod si illa dubia Martini quoque electio in ambiguum veniebat. (Léonard. Aretin, Gomment, ap. Murât., t. XIX, p. 930.)

(2) Greditum est a multis periculum aliquod imminere Ecclesiœ, quasi per hanc fugœ occasionem schisma redintegrare debere. Vita Martini V, ex Ms. Vatic., p. 863.

(3) Bracchius do Montone multum amicabatur populo Florentine Per hanc ergo occasionem, et mediatoribus Florentinis , Bracchius terras Ecclesiœ restitui.... Martinus ad civitatem Florentiœ divertit. (Vita Martini V, ex Ms. Vatic. p. 862 et 863. — Istorie di Firenze auctore anonymo, ap. Murât, t. XIX, p. 557.)

occupées par ses troupes, et pour lui susciter en même temps un adversaire, nomma duc de Spolète le comte de Montefeltro (1).

Braccio essaya de se raidir contre les censures pontificales, mais il eut bientôt à conjurer un autre orage qui s'annonça du côté de Naples. Gianni Carracciolo, que nous avons vu comme exilé de la capitale devant le troimphe de Sforza, venait d'y reparaître, appelé par Jeanne qui ne pouvait longtemps se passer de favori, et par Sforza lui-même qui n'avait plus d'autres moyens d'arrêter les transports frénétiques de la reine. Mais il était impossible à ces deux hommes de vivre ensemble ; pour avoir l'occasion de s'éloigner , Sforza prétexta l'exercice de sa charge de gonfalonier de l'Eglise romaine, et il n'eut point de peine à obtenir de sa souveraine l'autorisation d'aller l'accomplir contre Braccio de Montone (2).

Ce fut alors un spectacle digne d'admiration pour l'Italie de voir ces deux capitaines, les premiers de leur temps, aux prises l'un avec l'autre. Braccio, à l'aide de la défection de Niccolo Orsini, remporta d'abord un brillant avantage. Mais battu à son tour, il devint inférieur à son adversaire. Sforza parvint même à lui débaucher un de ses lieutenants, Tartaglia, qui passa sous les drapeaux de l'Église, pendant que le nouveau duc de Spolète,

(i) Vita Martini V, ubi supra, p. 863. — Bzovii Annales, anno 1419, n™ 10.

(2) Leodrisii Cribelli , de vita Sfortiœ , Murât. , t. XIX , pag. 692 et sequent. — Campanus, in Vita Bracchii , libr. IV, p. 554.

Gnido Antonio de Montefeltro, enlevait Assise (1). D'autre part, les espérances que Braccio avait fondées sur les prétentions de Ballhazar Gossa à la papauté s'évanouirent. Ge pontife déchu donna au monde l'exemple de la plus héroïque soumission. Lorsqu'il aurait pu ne voir, dans Martin V, qu'un rival de Jean XXIII , il aima mieux saluer en lui le légitime vicaire de J.-C., accepter de sa main une dignité inférieure, et rassurer, par cet éclatant et sublime aveu, les âmes fidèles alarmées du retour des divisions (2).

Bien que redoutable encore, Braccio se trouvait dans une position où la prudence devait lui conseiller la soumission. LesFlorentins interposèrent alors leur médiation, et le condottiere se rendit auprès du pape, espérant obtenir de meilleures conditions s'il traitait personnellement avec lui. Les Florentins le reçurent avec non moins d'honneur que s'il eût porté la couronne impériale. La foule se porta sur son passage. Rien n'enivre le peuple comme le prestige de la gloire militaire. Chacun voulait voir le général dont la renommée publiait partout les exploits. On en célébra le souvenir par des fêtes magnifiques. Quant au pape, il accueillit Braccio avec dignité mais aussi avec bienveillance, entendit sa justification, leva les censures dont il l'avait frappé, et lui laissa le

(4) Leodrisii Cribelli, p. 695 et seq.— - Campan. vita Bracchii, p. 555 et seq.

(2) Notre Histoire de la Papauté au XIVe siècle , t. III, livr. XVIII , p. 423. — Voir,' dans Baluze , Miscellanea , édit. fol. t. II, p. 125, la lettre de Balthazar Gossa à Pierre de Lune, dans laquelle il exhorte le pontife récalcitrant à imiter son exemple.

vicariat de Pérouse, d'Assise, de Jesi, de Todi, à condition qu'il restituerait à l'Église romaine Narni, Terni, Orvieto, Orta et d'autres forteresses (1).

Ce résultat sans doute incomplet ne devait pas satisfaire pleinement Martin V. Mais en cédant momentanément une partie des conquêtes de Braccio pour recouvrer l'autre, il savait qu'il ne faut pas toujours presser trop un succès, et qu'il est des circonstances où la sagesse conseille la modération au prix de pénibles sacrifices. D'ailleurs, Naples lui causait de graves inquiétudes, et il nourrissait, à l'égard de ce royaume, des projets dont l'accomplissement exigeait que la paix régnât autour de lui. Enfin , il avait besoin de Braccio lui-même pour faire rentrer Bologne dans le devoir. Cette cité turbulente, après avoir fait accepter au pape son indépendance au prix d'un tribut annuel de 8000 florins, n'avait pu vivre pacifiquement sous le régime de la liberté. Deux factions, celle des Bentivogli et celle des Canedoli, s'y disputaient le pouvoir. Au commencement de l'année 1420, une sédition éclata, à la suite de laquelle Mattheo Canedolo, chassé de la ville, abandonna les rênes du gouvernement à Antonio Bentivoglio (2). Cette circonstance fournit au pape l'occasion de ressaisir la souveraineté de Bologne. C'était l'époque où Braccio s'abouchait à Florence avec le pontife. Martin V vit tout

(1) Bonincontrii Annal. , p. \ 21 . — Pigna de principibus atestinis, fol., Ferrare, 1595, libr. VI, p. 451. — Campanus., libr. IV, p. 461 et seq. — Vita Martini V, ex Ms. Vatic, p. 863.

(2) Cherubino Ghirardacci , Storia di Bologna, libr. XXIX * p. 623 et 631.

de suite le profit qu'il pouvait tirer, contre la ville rebelle, de la valeur et de la puissance militaire du condottiere, et il sut habilement faire entrer, dans les conditions auxquelles il lui accordait la paix, l'obligation de réduire Bologne.

Toutefois, avant d'en venir aux hostilités, le pontife voulut essayer les voies de douceur. Il fit d'abord solliciter les Bolonais, par Niccolo d'Esté et Obizzo da Polenta, de prévenir les rigueurs par une soumission spontanée, puis il envoya, dans le même but, avec le titre d'internonce, l'archevêque d'Arles, Louis Aleman. Mais tout fut inutile; et Martin V, renonçant aux ménagements, lança l'interdit sur la cité et ordonna la guerre. Les habitants ne se laissèrent point intimider par la censure du chef de l'Eglise, et firent, de leur côté, des préparatifs pour repousser l'attaque dont ils étaient menacés. Mais lorsqu'ils virent se déployer sous leurs murailles les phalanges aguerries de Braccio, le cœur leur manqua, et le 15 juillet 1420, dans une assemblée générale, ils se décidèrent à faire librement leur soumission qu'une ambassade solennelle fut chargée de porter au pape avec les clefs de la ville. Le cardinal de Sienne^, Gabriel Gondelmero, prit possession de Bologne au nom de l'Église. Alphonse Carillo, cardinal d'Aragon, vint ensuite y commander en qualité de légat (1).

Si grand que fût le service rendu à l'Eglise par Brac-

(i) Campanus, libr. V, p. 368 et seq. — Vita Martini V, ex Ms. Vatic, p. 863. — Annales Bononienses, Murât., t. XXIII, p. 868. — Cronica di Bologna, t. XVIII, p. 611. — Bzovii Annales , 1420, n™ 16.

cio, il ne calma point l'inquiétude qu'inspirait au pontife l'ambition du général. Les honneurs exagérés, que Martin V avait vu rendre par un peuple entier à l'ennemi du Saint-Siège, ne firent que la redoubler. Une mortification inattendue vint encore y ajouter l'amertume d'un ressentiment qui rejaillit sur Florence même. Toujours enthousiasmée pour le condottiere, la populace de la ville se prit à le comparer malignement au pape dans des chansonnettes où le chef de l'Église était loin de jouer le beau rôle. Ces couplets moqueurs et offensants devinrent rapidement à la mode ; les enfants dans les rues, les femmes, en s' accompagnant de la lyre, sur le seuil de leurs maisons, répétaient ces couplets ; on les trouvait écrits sur les murailles (1). Quelque soin qu'on prit pour en dérober la connaissance à Martin Y, il les entendit un jour de la fenêtre de son appartement , et en fut vivement affecté. Qu'est-ce que cela? s'écria-t-il, en se retournant brusquement vers Léonard d'Arezzo, l'un de ses secrétaires, qui se trouvait alors près de lui. Avez-vous entendu ce que chantent ces enfants ? Et s' arrêtant indigné, il se répétait à lui même les mots funestes qui avaient frappé soù oreille. En vain Léonard essayat-il de l'apaiser en lui disant que Sa Sainteté ne devait

(1) Papa Martino, Signor di Piombino, Comte di Urbino, •

Non vale un quattrino, Ha , ah, ah !

Braccio'nostro padre valente, Rompe ognrgcnte, Ha/lia, ha !

26 HISTOIRE DE LA PAtAUtÉ, LIT. I.

pas ajouter une trop grande importance à des paroleà d'enfants : oc Si les grands ne les approuvaient pas, ré* pondait-il , les enfants ne se permettraient pas d e les dire . » Et il voulait partir sur le champ (1). Il demeura pourtant à Florence plus de cinq mois encore. Mais, quoiqu'il continuât à montrer aux habitants la même bienveillance, qu'il érigeât leur église en métropole , et qu'en partant, il leur exprimât sa reconnaissance, il n'oublia pas les épigrammes de leurs enfants. Dès ce moment sa politique se tourna du côté de Milan.

En quittant la capitale de la Toscane, Martin Y se dirigea vers Rome. Il fit son entrée dans la ville éternelle par la porte del Popolo, au milieu des acclamations mille fois répétées du peuple romain. On le mena sous un dais jusqu'au Vatican; le sénat et une multitude immense l'accompagnaient; et pendant plusieurs soirées de suite, de brillantes cavalcades parcoururent les rues, à la clarté des illuminations, criant : vive le pape Martin ! (2).

À Rome, le souverain pontife se trouvait plus à portée de surveiller les mouvements de Braccio de Montone et les affaires de Naples qui attiraient de plus en plus son attention. Depuis le rappel de Carracciolo , Martin V, qui avait vu, par la réintégration de ce ministre odieux, recommencer les troubles de l'Etat et les scandales de

(1) Léonard Aretin, Comment., p. 931. — Vespasiano vita Léonard. Aretin., Spicileg. Rom. Angelo Mai , Romœ 1839, t. I , p. 561. — Poggii Hist. Florent. Murât., t. XX, libr. V, p. 322.

(2) Vita Martini V, p. 864. — Ciacconitis, in Martino V , t. II, note d'Oldoin, p. 825.

la cour, s'était profondément dégoûté de la reine. ï)e son côté, bien loin de chercher à regagner la faveur du pontife, Jeanne, guidée par les conseils de son amant, semblait prendre à tâche de se l'aliéner davantage, d'abord en refusant à Sforza, engagé dans sa lutte avec Braccio, des subsides donl ce général avait le plus grand besoin ; ensuite , en faisant à Braccio lui-même des avances pour l'attirer à son service (1). Mandé à Flo* rence, Sforza y était venu confirmer ces griefs, s'entretenir avec le pontife offensé de l'immorale faiblesse de Jeanne, de Pinsolence de son ministre, de la perfidie de tous deux et des moyens de les en faire repentir. C'était, dit-on, Sforza qui avait conseillé de faire la paix avec Braccio, n'importe à quel prix. C'était encore Sforza qui avait décidé l'envoi de Braccio contre Bologne, pour que le général, occupé d'une expédition lointaine, ne pût devenir un appui pour Carracciolo (2).

Si, à Florence, Braccio était l'objet de l'admiration populaire, Sforza devint celui des faveurs pontificales. Le sacré collège l'accabla de caresses et de louanges; on le proclama le restaurateur du domaine ecclésiastique , le protecteur unique de l'Église romaine. Martin V crut le général assez engagé, par la haine qu'il portait à Carracciolo, pour n'avoir à craindre de sa part aucune trahison. En présence donc d'un petit nombre de témoins,

(4) Leodris. Gribellus dit positivement : Amicitiam cum Braccio junxit, p. 699. Mais comme l'alliance de Jeanne avec ce général n'eut lieu que plus tard, les choses durent se borner à des négociations.

(2) Campanus, in Vita Bracchii , libr. IV, p. 866.

il lui ouvrit les secrets de son âme, lui déclara qu'il ne pouvait plus supporter les inconstances de Jeanne ainsi que la mauvaise foi de son ministre , et que, pour mettre fin aux dangers qu'elles faisaient courir au Saint-Siège, il avait résolu d'user de son droit de suzeraineté sur le royaume de Naples, et dej remplacer une reine infidèle par un roi dévoué, puis il nomma Louis d'Anjou , et ajouta qu'il comptait sur l'épée du général pour mener à bout ce dessein (1).

Si disposé qu'il fût à prendre un parti extrême contre le gouvernement de Carracciolo, Sforza hésita d'abord à la proposition d'abandonner la maison de Duras pour servir celle d'Anjou, et sa première réponse fut une excuse. Mais Martin V, moitié par persuasion , moitié par autorité, imposa silence aux répugnances du condottiere et finit par le décider. Les ambassadeurs angevins étaient à Florence pour jurer obéissance, de la part de leur maître, au chef de l'Église, ils vont trouver Sforza, traitent avec lui, le proclament grand connétable, et lui décernent le commandement suprême des milices royales. On convint qu'il repousserait tout traité avec son ancienne souveraine, qu il envahirait le royaume par terre, pendant que le roi Louis, à la tête d'une flotte puissante, l'atta-

(1) Corio Sloria di Milano, Padoa 1446, 4° , p. 624, dit que Martin V ne voulait pas détrôner Jeanne , mais seulement lui faire adopter Louis d'Anjou, pour chasser Carracciolo. — Summonte dell' Hist. di Napoli, libr. IV, t. II, p. 587, dit à son tour que le duc d'Anjou devait revendiquer le royaume de ses pères, con consenso del papa- non per spogliar la regina, ma per estinguere il gran siniscalco.

querait par mer (1). Ainsi, Martin Y, lui si avisé, se livrait-il presque sans défiance ail* chances aventureuses d'une révolution qui devait changer la face d'un royaume. Mais il ne doutait point que le génie du grand capitaine qui venait de vaincre Braccio ne fit réussir une entreprise à laquelle et la haine de la tyrannie et la popularité du nom angevin serviraient d'auxiliaires.

Louis d'Anjou n'eut pas plutôt appris en France ce qui s'était passé, dans la capitale de la Toscane, qu'il se mit en devoir de préparer une formidable expédition. Dans le triste état où elle se trouvait alors, la France ne pouvait rien faire pour lui, il eut recours aux Génois qui mirent à son service six grands navires commandés par Jean-Baptiste de Campofregoso, auxquels il joignit quelques galères. Mais avant que cette escadre mît à la voile, Sforza avait déjà pris l'initiative.

Parti de Florence, an mois de juin 1420 , ce général avait pris le chemin de Naples avec son armée. Arrivé en face de cette capitale, il renvoya à Jeanne le bâton de connétable qu'il avait reçu d'elle, avec les autres marques de sa dignité, lui fit déclarer qu'il renonçait à son service, qu'il embrassait le parti d'Anjou, et reconnaissait pour roi Louis III ; qu'en conséquence elle eût à se préparer à la guerre. Puis, sur le champ, il vint prendre position sur la colline de Formelle* qui regarde la porte

(1) Leodrisii Cribelli de vita Sfortiœ, libr. II, p. 699 etseq. — Bonincontrii Annales, t. XXI, p. i21. — Corio, Istor. diMilauo, p. 625. — Bouche, Hist. de Provence, liv. IX, section IV,

Si.

Capuane, et bloqua Naples de ce côté (1). Au milieu du mois d'août, les premiers bâtiments de Louis parurent en vue de la capitale ; quelques jours après , le reste de l'escadre, commandée par Gampofregoso, arriva apportant un renfort de troupes, des vivres et 40000 florins pour la solde de l'armée de Sforza. Louis se rendit maître de Gastellamare. De son côté, Sforza s'empara d'Aversa(2). Ces premiers succès suffirent pour déterminer la plupart des seigneurs napolitains à se déclarer en faveur de la cause angevine. Plusieurs villes royales, des provinces entières, comme la Pouillé, la Lucarne, les Calabres, les Abbruzzes, suivirent cet exemple. Il ne resta bientôt à la reine que Naples, la terre de Labour et un petit nombre de villes (3). ■ -

Effrayés de ces rapides progrès et n'ayant que de faibles moyens à opposer aux Angevins, Jeanne et son ministre Carracciolo se tournèrent du côté du pape, pour le prier d'interposer son autorité afin d'arrêter les prétentions du duc d'Anjou, et ils députèrent à Florence le chevalier Antonio Caraffa, politique expérimenté, fait à la dissimulation, et d'une finesse telle qu'elle lui avait acquis le surnom de Malizia. Ce négociateur, déjà redoutable par son caractère et ses talents, Carracciolo l'arma encore d'instructions secrètes et perfides qui lui donnaient, bien moins la mission de traiter avec le

(1) LeodrisiiCribelli, p. 702. — Tristani Carraccioli, Opuscula historica, Murât, t. XXII, p. 27 et 28.— Blondi Flavii, Hist. Decad. III, libr. I, p. 419.

(2) Leodrisi Cribelli, p. 703. — Giornali Napolit. Murât, t. XXI, p. 1083.

(3) Campanus in vita Bracchii, libr. V, p. 572.

pape, que celle de sonder ses dispositions réelles, pour aller ensuite s'entendre avec le roi d'Aragon, et lui proposer au besoin la succession au trône des Deux- Siciles.

Bien que Martin V fût l'âme de l'entreprise angevine, rien, dans sa conduite, n'avait trahi jusque-là qu'il fût opposé à la reine. Caraffa put donc lui exposer la situation des affaires, en homme qui avait l'espérance de l'intéresser à la cause de Duras. Mais le pontife ne donna aucune réponse précise : il se contenta d'exprimer des plaintes amères sur l'inconstance de Jeanne, le peu de foi de ses ministres, et finit par dire que, si la reine voulait s'arranger avec son rival , i) offrait son arbitrage pour terminer la querelle par une honnête composition. Ces dernières paroles furent pour l'habile diplomate comme une révélation, il en conclut que le pape était Angevin, et il ne songea plus qu'à accomplir la seconde partie de sa mission ; celle de traiter avec le roi d'Aragon. Un ambassadeur d'Alphonse , Garcias Asnar Cavaniglia , se trouvait à Florence pour obtenir de Sa Sainteté la cession de l'île de Corse qu'occupaient les Génois, Caraffa s'abouche avec ce ministre, lui communique ses instructions, et celui-ci l'exhorte fortement à se transporter à la cour d'Alphonse, lui faisant espérer, par la connaissance qu'il a du roi, un accueil favorable.

Le monarque aragonais se trouvait alors à la tête d'une puissante flotte devant 111e de Corse et assiégeait Bonifacio. Caraffa, muni des renseignements de Garcias, part de Florence, feint de retourner à Naples; mais arrivé à Piombino, il s'embarque pour la Corse* Là* il

expose à Alphonse que le pape et le duc d'Anjou se sont ligués ensemble pour détrôner Jeanne; que dans une situation si critique, celte princesse, délaissée de tous, a recours à lui; puis il lui montre qu'il est de la gloire d'un grand monarque de protéger une reine opprimée, que du reste, le prix de son dévouement devra être son adoption, comme prince royal, et, à ce titre, l'avènement de la maison d'Aragon au trône des Deux-Siciles.

Ces offres brillantes ne séduisirent pas d'abord Alphonse ; son Conseil était peu d'avis de les accepter ; lui-même se défiait de la sincérité de Jeanne. D'ailleurs, proche parent de Louis d'Anjou, il lui avait promis solennellement de ne point traverser ses projets et il répugnait à ses sentiments d'honneur chevaleresque de contrevenir à sa promesse. Mais la perspective brillante d'une couronne et les instances réitérées de Caraffa finirent par triompher de ses craintes et de ses scrupules, et il promit de secourir la reine (1). Ainsi commença en Italie la célèbre lutte de la France et de l'Espagne, lutte qui fit répandre des torrents de sang, lutte qui devait aboutir à l'asservissement de la Péninsule et à la grandeur de Charles Y (2).

Décidé à tenter la fortune, Alphonse détacha aussitôt Raymond Pérellos, Dom Juan de Moncada et Bernard de

(1) Leodrisii Cribelli , libr. II», p. 699-705. Bonincontrii Annales, p. 121. — Giannone, Istoria civile di regno di Napoli, libr. XXV. — Don Ferreras , Hist. générale d'Espagne, t. VI, p. 24. — Giornali Napolit. t. XXI. p. 1084.

(2) Àb hoc certe principio diuturna bella atque intcrnecina Gallis et Hispanis nata sunt. (Mariana de rébus hispanicis , libr. XX, c. xi, ad calcem.)

Centellos avec dix-huit bâtiments pourvus d'armes et de soldais. Ces trois officiers arrivèrent le 6 septembre i 420 en vue de Naples. La présence de ce secours inespéré combla de joie la reine et ses partisans, et consterna les Angevins; Campofregoso, inférieur en forces à ses nouveaux adversaires, fit voile vers Gênes ; de leur côté, Louis et Sforza , après avoir tenté inutilement d'empêcher le débarquement des Aragonais, levèrent le blocus de Naples et se replièrent sur Aversa (1).

Le 17 septembre Raymond Pérellos fit son entrée solennelle à Naples. Dans l'ivresse de sa joie, Jeanne passa au cou de cet officier un riche collier d'or. On procéda immédiatement à l'adoption d'Alphonse ; on le déclara héritier de la couronne, prince de Calabre, titre ordinaire du prince royal ; puis le Chàteau-Neuf , celui de l'Œuf furent remis entre les mains de Pérellos qui les occupa par des garnisons aragonaises (2).

Telle était la situation des choses lorsque Martin V arriva à Rome. Ses desseins, jusque-là prospères, venaient de rencontrer tout à coup un obstacle, auquel personne ne songeait et de nature à le faire réfléchir. Rien n'était compromis pourtant; car, si considérable que fût le secours envoyé par Alphonse, il ne pouvait que relever le courage du parti de Duras, il ne suffisait pas à lui procurer un triomphe décisif. La popularité de Louis III, l'appui que lui prêtaient les provinces, le génie de Sforza

(1) Giornali Napolit. t. XXI, p. 1084.

(2) Bonincontrii Annales, p. 122 et 123.— Leodrisii Cribelli, p. 705. — Giannone, libr. XXV. — Don Ferreras, ubi supra, p. 251.

t. iv. 3

maintenaient toujours la supériorité aux Angevins, et ceux-ci n'auraient pas tardé à reprendre tous leurs avantages, si Alphonse, à qui ses affaires de Corse ne permettaient pas encore d'aller en personne combattre pour sa mère adoptive, ne lui eût suggéré l'expédient d'opposer à Sforza son ancien rival , Braccio de Montone.

Ce condottiere, revenu de l'expédition contre Bologne, s'occupait à Pérouse de pacifier les querelles des citoyens puissants et de décorer la ville d'édifices somptueux, lorsque les députés de Jeanne et d'Alphonse . vinrent le trouver. Ils promirent les avantages les plus séduisants, s'il consentait à épouser la cause de la reine: l'épée de connétable, le titre de comte de Foggia, celui de prince de Capoue, et, pour la solde de ses troupes, deux cent mille florins, payables par les banques de Florence. Jaloux de tout ce qui pouvait ajouter à sa puissance et à sa gloire, Braccio accepta volontiers les propositions des députés, ne prit que le temps de réunir son armée, et se dirigea sur Naples. Chemin faisant, il s'empara de Sulmone, de Sangro, de Capoue, faillit surprendre Aversa et arriva à Naples vers la fin de juin 4421, en même temps que le roi Alphonse entrait luimême dans le port de cette capitale avec toute sa flotte (1).

Braccio de Montone fut reçu, par la reine et sa cour, avec des honneurs presque égaux à ceux qui accueilli-

(1) Campanus in vita Bracchii , Murât., t. XIX , 573-587 et scq. — Leodrisii Cribelli, p. 707 et seq. — Bonincontrii Annales, p. 225, ■— Don Ferreras, t. VI, p. 265.

rent Alphonse. On no crut point trop faire, pour fêter un aventurier, en épuisant tout ce que la magnificence royale peut inventer de pompes fastueuses (1). On le créa comte de Foggia, prince de Capoue, commandant perpétuel de toutes les forces militaires de l'Etat, grand connétable, administrateur du royaume (2). A Florence, le condottiere avait excité une admiration exagérée ; à Naples, il inspira une confiance sans bornes ; tant on se faisait une haute idée de ses talents militaires. Il avait à peine tiré l'épée, et déjà Ton regardait comme assurée * la cause qu'il venait défendre. La présomption de la reine alla jusqu'à l'audace. Elle voulut faire repentir le pape de la partialité qu'il semblait montrer pour son concurrent, et dans ce but, elle refusa la redevance féodale que son royaume payait à la Chambre apostolique, et défendit aux pourvoyeurs napolitains de trafiquer avec Rome. Cette imprudente provocation ne servit qu'à affranchir le pape de toute contrainte. Mettant aussitôt de côté les ménagements, Martin V défendit à son tour aux seigneurs tant ecclésiastiques que séculiers du royaume de payer aucun tribut à la reine et d'obéir à son ministre (3) ; et, dans ces entrefaites, Louis étant venu à Rome pour solliciter des secours contre ses nouveaux ennemis, il donna à ce prince un subside et

(1) Fit ergo quicquid undique excogitari potuit publici privatique ornatus. ( Campanus, in vita Bracchii , libr. V , p. 582.)

(2) Id, loc. citato. — Summonte delF Hist. di Napoli , libr. IV, t. II, p, 387-591. — Bartholomei Facii Hist. rer. suo tempore gestarum, libr. I, p. 1-20, edit. 8°, Basileœ, 1566.

(3) RaynakL, anno 4421, h" 1.

un renfort de cinq cents chevaux qui, sous la conduite de Tartaglia, vinrent grossir l'armée de Sforza (l).

Cependant ce concours de princes, de généraux célèbres et de grandes armées qui aurait dû amener une lutte gigantesque, n'aboutit qu'à des escarmouches sans importance. Une vaste pensée et une volonté puissante sont seules capables d'enfanter les grandes choses, et d'une reine telle que Jeanne, d'un ministre tel que Garracciolo, on ne pouvait attendre que de misérables intrigues. Ce furent en effet des intrigues qui dirigèrent les événements. Introduit à la cour, Alphonse ne vit la reine que pour la mépriser et son ministre que pour le haïr. On s'aperçut bientôt que le fils adoptif cherchait à attirer à lui l'autorité de la mère. Justement alarmé pour lui-même, Carracciolo communiqua ses défiances à la reine et sut lui faire partager sa jalousie. Jeanne craignit alors de s'être donné un maître, au lieu d'un détenseur; elle se repentit d'avoir appelé chez elle un prince étranger, sans popularité dans le royaume, et elle résolut de s'entendre avec Louis. Bernardo Arcamone, un Napolitain, qui se trouvait dans le camp angevin , servit d'intermédiaire aux premières ouvertures. Mais quatre galères aragonaises qui mouillèrent à Ischia , firent cesser ce commencement de négociation (2).

Si incomplet toutefois qu'en fût le résultat, il suffit pour changer la face des choses. Martin V, las de payer des subsides pour ne rien obtenir, menacé par le roi

(1) Leodrisii Cribelli , p. 709. — Bonincontrii Annales , p. 125.

(2) Giornali Napolit. t. XXI, p. 1085.

d'Aragon de voir l'autorité de Pierre de Lune relevée en Espagne, la Sardaigne et dans le royaume des Deux- Siciles (1), Martin V songea à profiter de cette occasion pour se rapprocher de la reine, puisqu'il avait l'espoir d'arriver pacifiquement à son but. D'autres circonstances vinrent le confirmer dans ces vues nouvelles. Sforza était sollicité de rentrer au service de Jeanne qui voulait s'en faire un appui contre son fils adoptif ; de son côté, Alphonse, ignorant ce que cette réconciliation renfermait de danger pour lui, s'y prêtait volontiers ; Braccio lui-même qui ne voyait plus rien qui pût tenter son ambition, et désirait retourner en Toscane où l'appelait avec instance une députation florentine , se portait comme médiateur. Ainsi, amis et, ennemis, avec des intentions diverses , concouraient , sans le savoir, au même but, la restauration de la maison d'Anjou.

Au courant de ces manœuvres, Martin V envoya à Naples, au commencement de 1422, les cardinaux de Fieschi et Stefaneschi dei Hannibaldi pour conclure un arrangement. Ces légats persuadèrent à Louis de remettre en dépôt entre leurs mains les deux villes d'Aversa et de Castellamare, et au mois de mars, ils les rendirent à la reine. Libre en apparence de ses engagements , Sforza rentra au service de Jeanne ; Braccio reprit le chemin de la Toscane, et Louis d'Anjou se retira à Rome pour y attendre les événements (2).

(4) Muratori Annali d'Italia, anno 1421.

(2) Reynald., anno 1422, n™ 34.— Giornali Napolit., p. 1085. — Bonincontrii Annales, p. 127. — Leodrisii Cribelli, p. 613- 615. — Campanus, libr. VI, p. 605. — Don Ferreras, Hist. générale d'Espagne, t. VI, p. 267.— Murât., Annali d'Italia, 1422.

L'illusion que le roi d'Aragon s'était faite, sur la nature de cet arrangement, ne tarda pas à être dissipée. D'abord le refus que fit le pape de l'investir du royaume de Naples, pour ne pas préjudicier aux droits légitimes du duc d'Anjou, commença à l'éclairer (1); puis jetant les yeux autour de lui , il aperçut que de sinistres complots s'ourdissaient dans l'ombre pour l'annuler. En effet, Jeanne et son ministre , craignant non sans raison qu'Alphonse ne voulût suivre les traces de Jacques de la Marche, avaient songé à se précautionner contre lui. Avant de régler publiquement les conditions auxquelles Sforza devrait servir la reine et son fils adoptif, ils l'avaient appelé dans l'intimité de leur conseil, et là s'étaient assuré de son appui, dans le cas où Alphonse tenterait quelque chose de contraire à leurs intérêts (2). Bien que Sforza eût ensuite pris par écrit l'engagement d'obéir aux ordres de la reine et de son fils réunis, ou de celui des deux qui aurait besoin de son assistance, Alphonse se convainquit vite que Sforza était bien plus l'homme de la reine et de son ministre que le sien ; il voulut d'abord s'emparer de sa personne, mais ce dessein manqua, et il résolut alors de se rendre maître du ministre et même de la reine. Fait de longue main à la perfidie et à la trahison, Carracciolo soupçonnait depuis * longtemps chez le roi d'Aragon un tel projet, du moins en ce qui le concernait, et il avait eu le soin de se prémunir d'un sauf-conduit signé de la main d'Alphonse. Mais non moins perfide que son adversaire, l'Aragonais

(4) GiornaliNapolit, p. 1086

(2) Leodrisii Cribelli, p. 715 et seq.

était bien décidé à ne tenir aucun compte de cette garantie dont il voyait trop bien le but. Le 22 mai 1423, il mande le ministre au Chàteau-Neuf, là, il le fait arrêter et jeter en prison ; puis, sans perdre de temps, il se porte, à la tête d'un corps de troupes catalanes, au château de Gapuano où résidait la reine pour lui faire subir le même traitement. Cette dernière partie de son plan ne réussit pas. Avertie à propos par un secret avis, Jeanne avait fait fermer les portes du château. Ses gardes repoussèrent les premiers assauts des Catalans, en attendant l'arrivée de Sforza qu'elle avait envoyé prévenir à Aversa. Le général accourut à la hâte avec les troupes qu'il avait sous la main, rencontra, chemin faisant , le détachement aragonais, le dissipa après un sanglant combat et arriva près de la reine (1).

Ce succès ne mit pourtant pas Jeanne à l'abri de tout danger. Le 11 juin, une flotte, partie de la Catalogne et forte de vingt-deux galères et de huit gros bâtiments, aborda dans le port de Naples. Ce fut encore en vain que Sforza s'opposa au débarquement des Aragonais supérieurs en nombre; il se vit obligé de leur abandonner Naples et d'emmener avec lui la reine à Aversa. Il parvint toutefois à retirer des mains d'Alphonse, Carracciolo, en donnant en échange au roi vingt des prisonniers

(1) Leodrisii Cribelli, p. 116, 117 et 118. — Bonincontrii Annales , p. 128 et 129. — Tristani Carraccioli , Opuscuhi Hist. p. 31. — Giornali Napolit., p. 1076. — Ferreras , t. VI, p. 280. — Summonte dell' Hist. di Napoli, libr. IV, p. 598. — Bartholom. Facii , Hist. rer. suo tempore gestarum , libr. II, p. 45-50. — Mariana, De rébus Hispaniœ , t. II , libr. XX , c. xiu.

aragonais les plus considérables. Réunis dans une même haine, Jeanne, son ministre et Sforza avisèrent ensemble aux moyens de se venger d'Alphonse ; il fut décidé que Jeanne ferait une nouvelle adoption , et qu'elle jetterait son choix sur Louis, comme étant le personnage le plus propre à concilier les droits des maisons d'Anjou et de Duras et à satisfaire le pape. Louis attendait avec impatience cette décision, si singulièrement préparée. Mandé à Aversa, il s'y rendit aussitôt de Rome, et reçut, avec le titre de fils adoptif de Jeanne, celui de prince royal et d'héritier de la couronne des Deux-Siciles. La reine notifia cette nouvelle à toutes les cours de l'Europe (1).

Cet acte inattendu en privant Alphonse du trône et en lui donnant un compétiteur, rendait sa dernière victoire inutile et le mettait en danger. Jamais peut-être ce prince ne s'était trouvé dans une situation plus critique. Pendant que Sforza s'apprêtait à le combattre, Martin V se déclarait ouvertement contre lui, et écrivait aux barons du royaume de n'obéir qu'à la reine ; bien plus, il se liguait avec les Génois et le duc de Milan , et ces nouveaux alliés préparaient, dans le port de Gênes, une puissante flotte pour expulser les Aragonais (2). Menacé

(1) Leodrisii, Cribclli, p. 719 et 720. — Chronic. di Sicilia , Murât, t. XXIV, p. 1094. — Bonincontrii Annales, p. 129. — Trist. Carracciol. Opuscula Hist. p. 32. — Corio, Hist. di Milano, p. 631-633. — Summonte, libr. IV, p. 600. — Bartholom. Facii, libr. III, p. 71 . — Mariana , libr. XX, c. XIII , p. 369. — Ferreras, t. VI, p. 282.

(2) Raynald., anno 1423, nU914. —Murât. Annali di Italia , anno 4423.

d'être bientôt bloqué dans Naples, il se détermina à retourner en Espagne où d'ailleurs des affaires pressantes le rappelaient ; et pour ne pas laisser la capitale sans défense jusqu'à son retour, il envoya prier Braccio de Montone de venir le remplacer. Mais le condottiere, qui assiégeait alors la ville d'Aquila à la possession de laquelle il rattachait les plus grands desseins, refusa obstinément de suspendre son entreprise pour embrasser une cause qui lui était étrangère, et qu'il pouvait considérer comme irrévocablement perdue, et tout ce qu'il consentit à faire fut d'envoyer à Naples Jacopo Caldora, un de ses lieutenants, avec un corps de troupes qui, joint aux milices aragonaises, pouvait à peine suffire à contenir les Napolitains dans le devoir. Forcé pourtant de se contenter de ce faible secours , Alphonse laissa l'Infant dom Pedro pour commander en son nom, et le 15 octobre 1423, il fit voile pour la Catalogne (1).

La politique de Martin V triomphait ; il en était temps, car Braccio de Montone recommençait à donner au Saint-Siège les plus vives inquiétudes. Maître de l'Ombrie, de la principauté de Capoue, d'une armée nombreuse et aguerrie, d'un immense trésor, puissant par ses alliances, ce général, donfles convoitises croissaient avec le succès , ne visait à rien moins qu'à fonder, dans la péninsule, une monarchie dont il aurait été le souverain. Il ne prenait plus la peine de cacher que son but était de dépouiller le pape de son domaine temporel, et il disait, en plaisantant, qu'il le réduirait à dire la messe

(1) Leodrisii Cribelli, p. 722. — Giornali Napolit. ubi supra. — Ferreras, t. VI, p. 283. — Mariana, loc. cit.

pour une baïoque (4 )• Alors il assiégeait Àquila avec toutes ses forces, espérant, après s'être rendu maître de cette place, qui était la clef des Abbruzzes, pousser ses conquêtes dans le royaume à la faveur des divisions (2). C'était donc avec effroi que Martin Y voyait les progrès de son belliqueux vassal, et il lui importait d'y opposer une prompte barrière. L'adoption du duc d'Anjou par la reine de Naples vint à propos lui en fournir le moyen. Les habitants cT Aquila, assiégés depuis plusieurs mois, avaient fait jusque-là d'inutiles instances, auprès de leur souveraine, pour être secourus. Alors Martin V joignit les siennes, et Jeanne devenue, par le départ d'Alphonse, libre de disposer de ses forces , ordonna à Sforza de se porter au secours de ses fidèles sujets.

Impatient de se mesurer avec Braccio, Sforza part vers la fin de décembre 1423, et arrive sur les bords de la Pescara. Les soldats de Braccio, postés sur l'autre bord, s'apprêtaient à lui disputer le passage du pont qui unit les deux rives. L'impétueux Sforza redescend le fleuve, espérant que les atterrissements formés à l'embouchure lui offriront un gué favorable. 11 croit l'avoir trouvé, et

(1) Ita ut commhiaretur statum ejus supprimera et ad celebrandum missas privatas pro uno baiocho conipellere (S. Antoninus.)

(2) Fidens igitur armis et fortuna fretus, adjecit animum ad regnum napolitanum per bella intestina et du or uni regum odia distractum. Quo aditus esset facilior, Brutiorum caput Aquitain obsedit. (Poggii Bracciolini Hist. de varie tate fortunae, libr. II , p. 74.) — Creditur de omni Italia concepisse si ultimum illi successissct. (Andréa» Billii Hist. Murât., t. XIX, p. 74. — Leodrisii Cribclli, p. 716. — Campanus, vita Bracchii, libr. IV, p. 612.)

se jette, lui sixième, dans les eaux. Quatre cents cavaliers osent le suivre et arrivent avec lui de l'autre côté. A la tête de ce faible détachement, il n'hésite pas à se précipiter sur les troupes ennemies et les met en fuite. Ce succès l'enivre, et pour le compléter, il revient sur le bord du fleuve, excitant, de la voix et du geste, le reste de son armée à tenter le passage;* elle demeure immobile. Le général brave de nouveau les ondes pour la forcer à s'ébranler; mais les vagues subitement grossies l'entraînent et il disparaît pour toujours (1).

Pendant que cette catastrophe s'accomplissait, Braccio effrayé de la déroute de ses gens et de l'approche de Sforza, levait à la hâte le siège d'Aquila et se repliait sur Chieti, d'où il pensait retourner' en Ombrie* Il ne répondit qije par des gestes d'incrédulité aux deux premiers messagers qui lui annoncèrent la mort de son rival. Il en fallut un troisième pour le convaincre enfin que cet événement n'était point une erreur. Tout autre que lui aurait reçu cette nouvelle comme une bonne fortune; mais Braccio avait l'âme héroïque. Sa bouche ne s'ouvrit que pour faire l'éloge du capitaine dont la vie aurait été le plus grand obstacle à ses desseins, et sa physionomie ne donna que des marques de tristesse, soit qu'il vît, dans ce trépas imprévu, un exemple frappant de l'instabilité des choses humaines, soit que des astrologues ayant prédit qu'il ne tarderait pas à suivre son émule

(1) Leodrisii Cribelli, p. 725 et 726 — Campanus, libr. VI, p. 615 et seq. Giornali Napolit. p. 1090. — Bonincontrii Annales, p. 131.

dans la tombe (1), il ajouta foi à leurs paroles, par je ne sais quelle faiblesse qui incline quelquefois les plus grands esprits vers la fatalité.

Si noirs que fussent ses pressentiments, Braccio ne se hâta pas moins de remettre le siège devant Aquila , l'armée de Sforza ne lui inspirant désormais plus de craintes. Du reste, cette armée ne tarda pas à suivre le fils et l'héritier de son général qui en avait besoin, d'abord pour maintenir ses vassaux dans la fidélité, ensuite pour aider la reine à reprendre Naples sur les Aragonais(2). En effet, la flotte, que Martin V, le duc de Milan et les Génois avaient fait appareiller à Gênes, venait d'arriver, forte de quatorze grands navires, de vingt-deux galères, sans compter les autres bâtiments de moindre importance. Naples se trouva bloquée par mer et par terre. Dom Pedro se défendit d'abord vigoureusement, mais ayant vu un de ses condottières l'abandonner, et ne pouvant se fier aux autres, il voulut réduire la ville en cendres. Jacopo Caldora le détourna de cet affreux projet, et, pour éviter d'autres malheurs, il ouvrit lui-même les portes aux milices de Sforza. Dom Pedro n'eut que le temps de se réfugier dans le Chàteau- Neuf où Ton ne put le forcer (3).

(1) Leodrisii Cribelli, p. 727. — Paul. Jovius, de vita magni Sfortiœ , p. 89 et 90. — Johannis Simonettœ de reb. Francisci Sfortiœ, Murât, t. XXI, p. 188.

(2) Leodrisii Cribelli, p. 728.

(3) Leodrisii Cribelli, p. 728 et 729. — Johan. Simonettœ de rébus Francisci Sfortiœ, Murât, t. XXI, p. 190. — Giornali Napolit., p. 1091. — Dom Ferraras, t. VI, p. 292. — Giannone , libr. XXV, c. v.

Ces opérations prirent cinq mois, pendant lesquels Braccio avait poussé, sans relâche et sans être inquiété, le siège d'Àquila. Les habitants étaient réduits à l'extrémité, et l'on attendait d'un moment à l'autre la chute de la place. L'Italie entière avait les yeux ouverts sur un événement dont les conséquences pouvaient être incalculables. Heureusement, à cette heure suprême, la reine redevenait une seconde fois libre de ses mouvements ; elle songea à délivrer Aquila. Le général qu'elle donna à son armée fut ce même Jacopo Caldora, autrefois lieutenant de Braccio et auquel elle devait l'entrée de Naples. Caldora, quoique brave soldat, ne jouissait point d'une réputation militaire qui pût en imposer au célèbre condottiere ; aussi ce dernier ne songea-t-il pas cette fois à la retraite, bien que ses troupes fussent de beaucoup inférieures en nombre à celles de son adversaire. II comptait que son génie suffirait à tout, et, poussant même la confiance jusqu'à la témérité, il osa accepter la bataille dans une position désavantageuse. II la perdit. Son armée fut mise dans une déroute complète. Lui-même gravement blessé, tomba entre les mains du vainqueur. La fierté ou la faiblesse de cet illustre guerrier éclata dans cette grande humiliation, la première de sa vie^ Il resta insensible aux marques de sympathie et aux consolations qu'on s'efforçait de lui prodiguer. Aucune parole ne sortit de sa bouche ; il refusa toute nourriture, et, persévérant dans ce muet désespoir, il expira trois jours après sa défaite. Porté à Borne, par Lodovico Colonna, son cadavre resta plusieurs jours sans sépulture, et l'homme qui avait voulu réduire le pape à l'indigence , trouva à peine pour sa dépouille mortelle un misérable tom-

beau. (1). L'allégresse qu'excita, chez les Romains, la victoire remportée sur Braccio de Montone, fut égale à la terreur qu'avait inspirée l'ambition de ce général. On illumina la ville, comme aux grandes fêtes , on alluma partout des feux de joie. La mort du condottiere mit fin à la principauté qu'il avait fondée. Les villes qui la composaient rentrèrent, en peu de temps sous l'obéissance du chef de l'Eglise, qui redevint par là maître de la plus grande partie du domaine pontifical (2).

Mais si les inquiétudes de Martin V étaient calmées, sur son pouvoir temporel, elles ne l'étaient pas également par rapport au schisme qui vivait toujours sur le rocher de Paniscola. Impatient de lui porter le dernier coup, le pape nomma, au commencement de 1425, légat en Aragon, le cardinal Pierre de Foix. On ne pouvait faire un plus heureux choix. Pierre de Foix n'était pas seulement un négociateur habile, il comptait encore parmi les membres les plus illustres du Sacré-Collège, et des liens de parenté l'unissaient au roi d'Aragon de qui dépendait l'annihilalion de Pierre de Lune (3). Le cardinal partit au mois de février et arriva au mois de mars à Carpentras. Il s'arrêta dans cette ville pour y attendre le retour de Pierre Arnaud, son secrétaire, qu'il avait envoyé, devant lui, prévenir Alphonse de la mis-

(1) Gampanus, p. 616 et seq. — Leodrisii Cribclli, p. 730 et seq. — Poggio Bracciolini, Hist. de var. fort. libr. II, p. 74. — Vita Martini V, p. 866. — -Andréas Billii hist. Mediol. t. XIX, p. 71. — Giornal. Napolit., p. 1092.

(2) Ciacconius, in vita Martini V, p. 866.

(3) Raynald., anno 1425, nu8 1. — Bzovius, anno 1425, n* 1 et 2.

sion dont il était chargé près de sa personne. Le monarque ne tarda pas à lui faire dire que la gravité des circonstances dans lesquelles il se trouvait ne lui permettait ni de le recevoir, ni de l'entendre ; qu'au reste, il ne le laisserait entrer dans ses Etats qu'autant que le pape, auquel il venait d'envoyer un ambassadeur , ' lui accorderait l'investiture du royaume de Naples.

Sans prendre au sérieux le refus d'Alphonse, Pierre deFoix renvoya de nouveau Pierre Arnaud en lui adjoignant Vélasco, son auditeur, pour demander une entrevue. Mais il attendit vainement jusqu'au 20 juin une réponse. Seulement, à cette époque, l'ambassadeur aragonais dont la mission avait échoué à Rome , passant par Carpentras, dit au cardinal qu'il était inutile de faire d'autres tentatives. Nonobstant cette déclaration si explicite, le légat renvoya une troisième fois au roi, l'exhortant à ne pas décliner, par de vains subterfuges, l'entrevue demandée. Le monarque crut devoir répondre à ce dernier message, mais ce fut pour élever, contre Martin V, d'amères et violentes récriminations. Quant à l'entrevue, il s'excusa de ne pouvoir l'accorder, prétextant un voyage dans la partie méridionale de ses Etats (1).

Les faits ne tardèrent pas à expliquer cette étrange conduite d'Alphonse. On apprit tout à coup qu'un nouvel intrus, nommé Clément VIII, venait d'être créé à Paniscola pour succéder à Pierre de Lune, mort le

(1) Acta Pétri Fuxensis , ap. Bzovii Annales, anno 1425,

29 novembre 1425, que le roi d'Aragon patronnait ce fantôme pontifical, qu'il avait ordonné à ses sujets de le reconnaître, et interdit dans ses Etats toute communication avec la cour de Martin V (1). Pierre de Foix fit encore une quatrième tentative pour obtenir une entrevue , il n'aboutit qu'à provoquer de nouvelles chicanes qu'accompagnèrent cette fois d'indignes outrages (2).

Si grands que fussent les torts d'Alphonse envers le Saint-Siège, Martin V les av&it supportés jusqu'au milieu de l'année 1426, se contentant de menaces indirectes, et espérant toujours qu'un prince catholique comme le roi d'Aragon aurait tôt ou tard à cœur de sacrifier de mesquines rancunes d'amour-propre à la paix de l'Eglise. Mais lorsqu'il eut appris par son légat l'éclatante protection que ce monarque prêtait au schisme, il résolut de poursuivre rigoureusement la comédie de Paniscola, et lança un foudroyant monitoire dans lequel , après avoir récapitulé tous les griefs du Saint-Siège contre le roi d'Aragon, il le déclarait sôhismatique, fauteur d'hérésie, infâme, parjure, coupable de lèse-majesté, ajoutait qu'il avait mérité d'être excommunié, privé de la dignité royale, ainsi que des fiefs qu'il tenait de l'Eglise, mais que, par mansuétude, cette suprême sentence était différée , jusqu'à ce que le roi eût fait entendre sa défense par lui-même ou par ses procureurs à Rome, où on le citait au terme de cent jours, à dater de la publi-

(1) Dom Ferreras, Hist. générale d'Espagne, t. VI, p. 292.

(2) Acta Pétri Fuxensis, ubi supra, anno, 1426, à n°V, usque ad XIX.

cation du présent monitoire (1). Cette citation fut notifiée à tous les princes de la chrétienté.

Tout disposé que paraissait Alphonse à braver le chef de l'Eglise, cette procédure hardie, cette mise au ban des nations chrétiennes, jetèrent le trouble dans ses pensées. Le Saint-Siège, au lieu de s'effrayer et de mollir, ne répondait à ses colères que par des menaces de châtiments. Soutiendrait-il son antipape ? Ce n'était pas possible. Toute la chrétienté reconnaissait l'élection faite à Constance; lui-même ne croyait point à Clément VIII et méprisait en secret l'idole qu'il vénérait au dehors. D'ailleurs, dans cette affaire, l'opinion de ses sujets n'était point de son côté; le clergé protestait contre ses édits. Une fois même les habitants de Valence voulaient se porter à Paniscola pour en expulser le successeur de Pierre de Lune et sa profane cour; et je roi ne les en avait détournés qu'en les abusant sur ses propres sentiments envers l'antipape (2).

Ainsi, dans l'impossibité de soutenir plus longtemps la lutte sur le terrain du schisme, le fier Aragonais envoya à Rome l'expression de sa soumission. Laissant aussitôt de côté toute procédure, Martin V expédia à Pierre deFoix l'ordre d'entrer en Aragon. Alphonse reçut à Valence le représentant de l'autorité pontificale avec les plus grands honneurs, et parla, la tête découverte , à celui qu'il abreuvait naguère d'humiliations. On s'occupa

(1) Bulle Regnans in cœlis, ap. Raynald. , anno 1426, n* 1 et seq.

(2) Voir la bulle Regnans in sœcu., ap. Raynald., anno 1426, n™ 5 et la lettre de Martin V aux habitants deValence, ap. Raynald. , anno 1423, n<" 8.

de la paix. Le légat proposa, à l'acceptation du roi, plusieurs conditions dont les principales étaient l'abdication de Clément VIII et la révocation de certains édits royaux contre le pape , les légats apostoliques et quelques autres personnes ecclésiastiques. De son côté, le Saint-Siège fit des concessions, il abandonna quelques droits bénéficiais dont jouissait en Aragon l'Église romaine , et remit les arrérages que devait Alphonse pour la Sicile , la Sardaigne et la Corse (1).

Les articles de cette transaction, portés à Rome par 1e légat lui-même, furent immédiatement ratifiés par Martin V, et Pierre de Foix reprit la route d'Aragon pour les faire exécuter. Alphonse souleva bien encore quelques difficultés sur la révocation de ses édits, mais la prudente fermeté du cardinal triompha de ce reste d'opposition. Ce fut le 26 juillet 1429 que Clément VIII , en présence du légat et d'Alphonse , mit fin à la division qui désolait l'Église depuis cinquanteun ans. Une dernière fois, l'antipape voulut paraître dans sa cathédrale , revêtu de tous les ornements pontificaux et environné de sa cour. Là, il révoqua d'abùrfl toutes les procédures de son prédécesseur et les siennes, contre Othon Colonna, et ceux qui l'avaient reconnu jiour souverain* pontife; puis, il fit lire la bulle qui renfermait sa renonciation explicite à tous les droits qu'il pouvait avoir de siéger sur le trône de Pierre. Après quoi , il se dépouilla des insignes de la

(1) Raynald., anno U27, n» 20 et 22 et plus au long dans Bzovrus, ad annum 1427.

papauté , et entrant au conclave avec ses cardinaux, il élut avec eux Martin V (1).

Cet acte important, en terminant la pacification de l'Église, mit le comble à la gloire de Martin V. Déjà en 1427, il avait réconcilié ensembleVisconti, les Vénitiens et les Florentins. Grâce à sa politique éclairée et ferme, il était l'arbitre de l'Italie, et la considération personnelle dont il jouissait était à l'égal de sa grandeur (2). Depuis la victoire remportée sur Braccio jusqu'à sa mort, le repos de son pontificat ne fut troublé que par la révolte de Bologne.

Aucune cité italienne n'offre dans l'histoire une vie aussi agitée, aussi turbulente que Bologne. Toujours malheureuse sous le régime populaire, repoussant néanmoins obstinément l'autorité paternelle de l'Église sous laquelle seule elle prospérait ; aussi indigne de la liberté qu'impatiente de la servitude, elle passait tour à tour de l'une à l'autre depuis des siècles. Il aurait fallu à cette ville une main vigoureuse pour la gouverner, et celui qui, en 1428, la régissait au nom de l'Église, ne savait faire respecter le pouvoir ni par son activité ni par son énergie. Sa faiblesse le rendait complice des injustices de ses officiers, et sa négligence laissait les factions s'agiter à leur gré. Chez un peuple nourri dans la licence, une administration si indolente devait aboutir à la révolte, Jusqu'à

(1) Bzovius, ad annum 1429. — Raynald., ann. 1429, n* 1,2, 3 et 4, — La bulle de Clément VIII porte la date de la 5e année de son pontificat, donc son élection ne doit pas être rapportée à Tannée 1423, comme le fait le savant annaliste. — Vita Martini V, Murator.., %. XIX, p. 867.

(2) Àndreœ Billii, Hist. Mediol., libr. VI, p. 106 et seq.

ce jour l'autorité du Saint-Siège avait été menacée par les Bentivogli, cette fois ce furent les Canedoli qui, unis aux Zambeccari, aux Pepoli, aux Griffoni, aux Guidolti, aux Raniponi, aux Ghislieri, aux Gozzadini, conspirèrent contre elle. Tout à coup, le 1er août, éclate une violente émeute, aux cris de : Vivent les arts et la liberté ! Le peuple se porte tumultueusement au palais, en enfonce les portes, le livre au pillage, s'empare de la personne du légat et nomme des Anziani et un gonfalonier pour gouverner la ville. Les autres cités dépendantes de la légation imitent l'exemple de la capitale et se mettent en insurrection.

Ces nouvelles jetèrent la cour romaine dans une étrange inquiétude. On craignait que d'autres cités, comme Imola, Forli, Ascoli , où quelque fermention s'était déjà fait remarquer, ne suivissent l'exemple de Bologne. Mais ces appréhensions ne se réalisèrent point. Quand il se fut un peu rassuré, Martin V jeta l'interdit sur la ville rebelle, et fit marcher contre elle le vainqueur de Braccio. Les Bentivogli se rangèrent du côté de l'Église. Jacopo Caldora mena la guerre avec vigueur. Pour éloigner d'eux le redoutable condottiere, les Bolonais eurent recours aux négociations ; ils parvinrent à traiter avec le légat à certaines conditions. Mais le pape, devenu exigeant, refusa de ratifier le traité, voulant une soumission pure et simple. La lutte, un instant suspendue, recommença, faiblement soutenue cette fois de part et d'autre, et dura jusqu'à la mort du pontife (1). Heu-

(1) Andreœ Billii, libr. VII, p. 110 et seq. — Chron. Forliviense, ap. Murât., t. XIX, p. 902 et 903. — Chronica di Bolo-

reusement une compensation vint consoler des embarras que donnait Bologne. La mort de Charles Malatesta et les divisions des héritiers de ses Etats fournirent à Martin V l'occasion de reprendre la majeure partie de la principauté de Bimini. Le pontife en profita ; Borgo San Sepolcro, Bertinoro, Urbino, Osimo, Cervia, Fano, la Pergola, Sinigaglia rentrèrent sous la domination du Saint- Siège, et complétèrent, de ce côté, le recouvrement du domaine ecclésiastique (1).

Martin V employa noblement le temps de la paix à relever Borne de ses ruines. Depuis Tannée 1377, époque où cette capitale nous apparut dans un état voisin de l'anéantissement , elle n'avait point retrouvé sa gloire. Boniface IX avait pourtant fait de louables efforts pour lui rendre quelque éclat. Mais les invasions de Ladislas, les désordres des révolutions, l'absence des souverains, eurent bientôt effacé ces ébauches de restauration, et le mal en était venu au point qu'à l'époque où Martin V vint prendre possession du Vatican , Borne était si horriblement mutilée qu'elle n'avait plus la face d'une ville (2). La barbarie s'ajoutait encore à la désolation et

gna, t. XVIII, p. 625 et seq.— Matth. de Griffonibus ibidem, p. 233.

(1) Andreae Billii, Hist. Mediol., libr. VII, p. 116. — Bonincontrii annales, t. XXI, p. 137.

(2) Invenit civitatem romanam ita inopia laborantem, ut vix prœ se civitatis faciem ferret. Omnis cul tus, omnisque ornatus propter mala, quibus afflicta fuerat, ab ipsa recesserat. (Vita Maptin.V, ap. Murât., t. III, part. II, p. 864). — Urbem Roniam adeo direptam et vastam invenit, ut nulla civitatis faciès in ea videretur, etc. (Platina in Martinum V. — Jac. Philipp. Bergom , chron. supplem. libr. XV, p. 351.)

à la misère, toute urbanité avait disparu, et les débris de la reine du inonde étaient habités par un peuple à demi sauvage. Ici nous ne parlons que de la ville chrétienne, car ce qui restait de la ville payenne était dans une situation plus déplorable encore. Mais nos vieux chroniqueurs qui s'attristaient, avec raison, sur la destruction des églises, voyaient d'un œil assez indifférent le délabrement des édifices qui rappelaient la religion ou la gloire de l'empire ; et le tableau poétique que Poggio en a tracé au commencement de son livre des Retours de la fortune, n'intéressait guère, à cette époque, qu'un petit nombre d'humanistes qu'enivrait le souvenir de la grandeur romaine. Martin V ne songea, du reste, qu'à la ville chrétienne. D'abord, pour visiter les basiliques qui avaient le plus besoin de réparation, il nomma une Commission composée de cinq cardinaux. Les églises auxquelles se trouvaient attachés des titres cardinalices, il les fit restaurer par les titulaires (1). Les autres furent réparées aux dépens d'une caisse de fonds créée à cet effet (2). Le pape donnait l'exemple. Il fit refaire en entier le portique de Saint-Pierre, et reconstruire, presque à nouveau, le palais de la basilique des douze Ap6tres, où il habita pendant plusieurs années. L'église de Saint-Jean de Latran se ressentit également de sa libéralité. Les vieilles dalles de la grande nef furent remplacées par une mosaïque de porphyre et de. serpentine. Le lambris fut

(1) Règlement de Martin V, ap. Ciaccon., p. 826.— Vita Martini V, ap. Murât., p. 867 — Gonzalo Illescas. Hist. pontif. libr. VI, p. 84. — Platina in Martinum V.

(2) Additiones Oldoini, ap. Ciacconium in vita Martini V, p. 825.

aussi renouvelé, et le pontife appela de Florence, pour le décorer, le célèbre peintre Gentile de Fabriano , qui exécuta avec de l'azur d'outre-mer une des plus belles fresques qu'on eût vu jusque là en ce genre. Le même Gentile de Fabriano exécuta encore entre les croisées, en clair obscur, un certain nombre de sujets que le temps a détruits, mais qu'on admira alors comme le chef-d'œuvre de cet artiste (1). Grâce à ce zèle réparateur, Martin V rendit à la capitale une partie de son lustre ancien, et mérita le titre glorieux de Père de la patrie que lui décerna, d'une voix unanime, la reconnaissance publique (2),

En même temps que le sage pontife relevait les ruines matérielles ? il réparait les ruines morales que le schisme avait faites. Dès le début de son règne, il frappa les simoniaques, soit en renouvelant contre "eux les décrétales de ses prédécesseurs, soit en publiant sa célèbre bulle : Prœvalente nequitiâ (3). Il s'imposa la loi de ne conférer les bénéfices et surtout les grandes dignités ecclésiastiques qu'à des sujets capables de les posséder avec honneur. C'était pour lui une affaire grave et l'objet d'un sérieux examen qu'une nomination quelconque. Quand les nominations concernaient des provinces éloignées, il n'y procédait qu'après de scrupuleuses infor-

(1) Vita Martini V, ap. Murât, t. III, part. II, p. 867. — Platina in Martinum V. — Gonzalo lllescas ubi supra. — Vasari vita di Gentile di Fabriano, edit. de Florence, 4832 et 1838, p. 334.

(2) Vita Martini V, ibidem. — Platina, ibidem.

(3) Raynald., anno 1418, nus 32.— Von der Hardt, Acta concilii Gonstantiensis, t. IV, part. XII, p. 1568.

mations et sur des renseignements précis. Les candidats qui se distinguaient, à la cour ou dans les universités, par l'éclat de la science et la pureté des mœurs, étaient toujours préférés (1). Persuadé que les exemples qui partent de haut sont les plus salutaires, il voulut que la cour romaine servît de modèle au clergé, et, dans ce but, il fit dresser des règlements sévères, auxquels les mem* bres du Sacré-Collège eurent ordre de se contormer. D'après ces règlements, les cardinaux devaient s'efforcer de surpasser les autres, par la sainteté de la vie, la simplicité des mœurs, la justice et la piété, autant qu'ils les surpassaient par la dignité du rang. Ils devaient pratiquer l'humilité chrétienne, éviter les manières hautaines à Tégard des prélats inférieurs, établir Tordre dans leur maison, veiller sur la conduite de leurs familiers; il leur était interdit de solliciter la protection des princes et des seigneurs puissants, de mettre un prix à la leur, enfin de mener avec eux une suite trop fastueuse par le nombre (2). Martin Vse regardait comme chargé de restaurer l'honneur clérical. « Nous devons, écrivait-il à l'archevêque de Mayence, en lui recommandant la tenue des conciles provinciaux, nous devons, avant tout, nous appliquera réformer l'Etat ecclésiastique, puisque le contact de la corruption du siècle, celui des divisions et la perversité de l'hérésie en ont altéré la sainteté primitive (3). » Lui-même était le modèle des préceptes qu'il

(1) Platina in Martinum V. — Conimentarii historici di Monaldo Monaldeschi, p. 131.

(2) Additiones Oldoini, ap. Ciacconium, p. 826.

(3) Raynald., anno 1423, nns 2.

donnait aux autres . Jamais il ne s'écartait des règles sacrées de la justice ; la qualité des personnes n'était rien à ses yeux, il pesait dans la même balance les grands et les petits du siècle. Quiconque sollicitait une audience trouvait près de lui un bienveillant accueil, et personne ne se retirait de sa présence triste ou- mécontent. Dans les cérémonies où il représentait la majesté pontificale, on le voyait toujours déployer cette gravité modeste qui inspire la piété aux fidèles, rehausse la dignité souveraine et la rend plus vénérable (1).

Malgré la difficulté des temps, il sut faire respecter la liberté ecclésiastique en Portugal, en Pologne, en Angleterre, et l'on ne blessa, sous son règne, jamais impunément les droits de l'Eglise. Les malheurs des chrétiens de l'Orient et les progrès des Turcs affligeaient vivement son cceur, et il aurait désiré organiser un grand armement des puissances occidentales pour refouler, en Asie, les ennemis du Christ. Il avait ramassé dans ce but un immense trésor. Mais deux obstacles s'opposèrent constamment aux projets du Pape. Le premier était la querelle de l'Angleterre et de la France, et surtout le déplorable état de ce dernier royaume.

Depuis la mission infructueuse du cardinal des Orsini et le massacre des Armagnacs, les maux n'avaient fait

(1) Multa facilita te omnes ad se admittens et audiens cunctos a se lœtosaut contentos dimittebat.... in ceremoniis quoque ecclesiasticis, quœ ad Dei cultum ad statumque S. Pontificatus pertinebant, ita se habebat, ut cunctos ad summam reverentiam et devotionem provocaret.... Justitiœ aruator nullius acceptam personam, eequa lance unicuique quod suura erat tribuebat. (Vita Martini V, ex Ms. Vatic. , p. 860.)

que s'aggraver. La réconciliation du Dauphin et du duc de Bourgogne parut un instant devoir y mettre un terme ; mais le meurtre du duc, qui suivit de si près cette réconciliation, ouvrit la carrière à de nouveaux malheurs. Altéré de vengeance, le fils de Jean-sans-Peur s'allia aux Anglais, et se fit l'auteur de ce funeste traité de Troyes, par lequel Charles YI, ce monarque insensé, promit sa fille Catherine à Henri Y, roi d'Angleterre, et reconnut, pour son successeur au trône, cet implacable ennemi de son pays, déshéritant son propre fils par ce déplorable testament qui consacrait la tyrannie de l'étranger sur la France (1).

L'abaissement d'une nation, de tout temps si dévouée à l'Eglise romaine, si terrible aux ennemis du nom chrétien, déchirait le cœur de Martin V; il voulut tenter un suprême effort pour y rétablir la paix, et fit choix, pour cette mission difficile, du cardinal Niccolo Albergati. C'était un chartreux que des talents supérieurs avaient porté aux premiers honneurs de l'Eglise, et qui alors remplissait l'Italie de l'éclat de sa sainteté. A un sens droit, à une connaissance profonde des hommes, Albergati savait joindre l'autorité personnelle qui impose, les manières qui séduisent, l'éloquence qui persuade, et cet art précieux de se rendre agréable aux partis les plus contraires. L'arrivée d' Albergati en France avait été précédée de la renommée de sa vertu. Il fut accueilli par tous les ordres de l'Etat, comme un ange

(1) Monstrelet, livr. I, c. CCXV, CCXX, CCXXV, CCXXX.— Jean Juvénal des Ursins, hist. de Charles VI. p. 419 et 420. Mémoires de Pierre du Fenin, années 1418, 1419, 1420.

du ciel, comme l'apôtre de la paix. Chacun courait audevant de lui, et à la vue de sa physionomie vénérable, sur laquelle se peignait la beauté de son âme, tous les cœurs s'ouvraient à l'espérance.

Si les plaies de la France eussent pu être guéries par une main humaine, elles l'auraient été sûrement par celles d'Albergati. Pendant plusieurs mois, le saint négociateur alla, du roi d'Angleterre au roi de France, et de celui-ci au Dauphin, s'efforçant d'adoucir les haines, d'éteindre les colères, de rapprocher les esprits si profondément séparés. 11 ne réussit qu'à se concilier l'estime et l'affection des trois souverains, qu'à faire admirer sa prudence et son zèle. Le but de sa mission ne put être atteint (1). Dans ces entrefaites, la mort d'Henri V et celle de Charles VI achevèrent de compliquer la situation.

Martin V ne se montra point découragé par les échecs répétés de sa politique, et en 1425 il fit une nouvelle tentative de pacification par des lettres adressées en même temps au duc de Bedfort , régent d'Angleterre , et au Dauphin, devenu Charles VII. Mais tout fut inutile encore (2). Il n'y avait et il ne pouvait y avoir aucun accord possible entre les parties belligérantes, parce que le roi d'Angleterre, déjà en possession de la moitié de la France, voulait à tout prix compléter sa conquête, et parce que le Dauphin ne pouvait renoncer à l'héritage de ses pères et consentir à l'asservissement de ses États. Mais la partie n'était point égale entre les deux adver-

(1) Vita del Beato da Bonaventura Cavallo, 4°, c. ix.

(2) Raynald., anno 1425, nj 6-7.

sa ires. Exaltés par quarante ans de victoires, maîtres de Paris et de tout le pays en-deçà de la Loire, les Anglais semblaient n'avoir plus qu'un faible effort à faire pour achever leur œuvre, et pousser leur domination jusqu'aux Pyrénées et aux Alpes. Charles VII, au contraire, sans argent, presque sans armées, n'ayant plus autour de sa personne qu'une poignée de serviteurs fidèles pour couvrir des provinces désolées par la misère et déjà vaincues par la terreur, Charles VII ne semblait plus être qu'une victime dévouée au sacrifice. Déjà les Anglais avaient mis le siège devant Orléans et s'apprêtaient, ce dernier boulevard renversé, à envahir, comme un torrent, le reste du royaume. Mais lorsque toute ressource humaine manquait à la France, le ciel se charga de la défendre.

Une jeune fille de Domrémy, à peine âgée de dixhuit ans, se sentit tout à coup inspirée de faire lever le siège d'Orléans et de conduire Charles VII à Reims pour y être sacré. Elle s'appelait Jeanne d'Arc. Dès sa plus tendre enfance, elle s'était distinguée par une bonté et une piété particulières. Les belles qualités de son âme se développèrent en grandissant, et d'après les témoignages les plus authentiques, elle se montra toujours douce, compatissante, simple, sans défiance, quoique d'un esprit prudent et éclairé ; modeste dans ses paroles et ses actions, laborieuse, éloignée de l'impatience et de la colère, timide et toutefois d'un courage inébranlable dans l'accomplissement de ses devoirs. Dieu l'honora de ses communications. Souvent au milieu de ses prières, elle voyait de célestes personnages et entendait leurs voix. De son aveu, c'étaient sainte Marguerite et

sainte Catherine qui lui avaient dit de se mettre à la tête des armées de la France et de ramener la victoire sous leurs drapeaux. Longtemps elle fit de vains efforts pour pénétrer jusqu'à Charles VII, et là, elle eut encore de dures épreuves à subir ; on refusait de croire à sa mis • sion, on se riait de ses paroles ; les guerriers craignaient le ridicule, les théologiens, la diablerie. Mais enfin* l'assurance de Jeanne, la sagesse de ses réponses, la pureté de sa vie, l'élévation de ses idées triomphèrent de tout. De merveilleux succès suivirent ses pas : envoyée à Orléans, elle force les Anglais à en lever le siège, au bout de sept jours, après avoir moissonné, sous les remparts de la place, l'élite de leur? guerriers. Elle les bat dans une, foule de rencontres, les écrase dans la sanglante journée de Patay, et à la suite d'une campagne de trois mois, elle assistait, dans la cathédrale de Reims, au sacre de son gentil roi, dont le règne ne devait plus être qu'un enchaînement de triomphes. La France était sauvée, mais elle n'était que sauvée, et avant qu'elle pût retrouver son antique puissance et la faire sentir aux ennemis du nom chrétien, il fallait de longues années réparatrices. Le second obstacle que rencontra Martin V, dans ses projets de croisades, fut la guerre des hussites.

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