LIVRE DEUXIÈME
SOMMAIRE
Etat moral de l'Eglise et besoin d'une réforme. — Progrès du hussitisme en Bohême. — Jean IIuss et Jérôme de Prague. — Irritation que cause la mort de ces sectaires en Bohême. — Faiblesse de Wenceslas. — Caractère du J.ussitisme. — Il renverse la foi catholique. — Mission infructueuse du cardinal Jean Dominique. — Tendance révolutionnaire duhussitisme. — Commencements et caractère de Jean Ziska. — Horribles ravages des hussitesen Bohême sous ce chef. — > Talents de Ziska. — Il anéantit deux grandes armées envoyées contre lui par l'empereur Sigismond. — Mort de Ziska. — Les deux Procopes. — Ravages des hussites sous ces chefs dans la Moravie, la Silcsie, la Bavière, l'Autriche, la Misnic, la Hongrie. — Plaintes injustes des princes de l'Empire contre Martin V. — Zèle de ce Pontife pour dompter les hérétiques. — Le cardinal de Winchester et le cardinal Césarini organisent successivement une croisade contre les hussites. — Mauvais succès de ces deux expéditions. — Mort de Martin V. — Election d'Eugène IV. — Ses commencements et son caractère . — Querelle du nouveau Pape avec les Colonna. — Convocation du concile de Baie, le cardinal Césarini en est nommé président. — Difficultés que rencontre le cardinal à la réunion des prélats. — Le pape veut dissoudre le concile et le transporter à Bologne.— Césarini résiste à Eugène IV. — Commencements de la querelle de ce pape avec le concile. —Celui-ci décrète qu'il ne peut être ni dissous, ni
transféré, ni différé. — Ganse de l'arrogance de l'assemblée. — Zèle de l'empereur Sigismond pour la continuation du concile. — Négociation de ce .prince avec Eugène IV. — Fermeté de ce pontife. — Nouveaux nonces envoyés au concile. —Le cardinal Dominique Capranica à Bâle. — Sa querelle avec Eugène. — Arrivée de Louis Aie m an, cardinal d'Arles, et d'autres membres du Sacré -Collège. — Le concile raffermi prend une face nouvelle. — Diatribes contre Eugène IV. — Influence funeste du clergé du second ordre dans l'assemblée. — Le concile veut s'emparer de l'administration générale de l'Eglise et du domaine temporel du Saint-Siège. — Sigismond désapprouve cette prétention. — Conduite arrogante du concile à l'égard des nonces d'Eugène IV. —On commence à procéder contre le pape. — Mécontentement que cette conduite des Pères cause aux princes chrétiens.
Lorsque au deuxième livre de l'Histoire du grand schisme, nous tracions le tableau du misérable état dans lequel se trouvait l'Eglise, nous montrions en même temps les causes fatales qui avaient enfanté le désordre. Ce n'est pas qu'antérieurement à cette grande division, on n'eût à regretter aucun abus, que les hautes et basses régions du sacerdoce fussent entièrement irréprochables, que l'humanité ne se mêlât point souvent à l'exercice du ministère sacré. Loin de là ; depuis plusieurs siècles, les saints personnages se plaignaient que l'épouse de Jésus- Christ avait perdu son lustre antique, et s'efforçaient de ramener les pasteurs à la ferveur des temps primitifs. Mais alors, l'autorité supérieure, forte et vigilante, opposait, à l'invasion du relâchement , une digue salutaire qui empêchait le mal de prévaloir. Le schisme , en scindant en deux le grand pouvoir qui gouvernait l'Eglise, en énerva l'action, et dès lors le mal, ne rencontrant plus la main vigoureuse qui le comprimait, déborda, par toutes les issues, dans le ohamp du Seigneur .
Les Conciles provinciaux cessèrent d'être tenus avec régularité ; les évéques, trop souvent choisis par la faveur ou élevés par l'intrigue, laissaient flotter les rênes du gouvernement dans leurs diocèses. Les ordres monastiques, gagnés par le relâchement , n'offraient plus , que dans quelques endroits et souvent dans quelques individus, l'exemple de la gravité et de la ferveur religieuses (1). Les Commandes, accordées avec trop peu de mesure, en accumulant les bénéfices sur un petit nombre de têtes, privaient les abbayes et îes évêchés de leurs titulaires qui les confiaient à des mains mercenaires ou incapables. On trafiquait des grâces expectatives ; Mes dignités n'allaient plus au mérite ; dans la balance de la justice distributive , les considérations humaines l'emportaient trop souvent sur la doctrine et la piété. Les lèvres du prêtre ne distillaient plus la science ; les peuples en attendaient vainement l'explication de la loi et les maximes de la sagesse. Dans plus d'un lieu, les offrandes des fidèles et les revenus des biens ecclésiastiques, naguère consacrés à l'entretien du culte divin et au soulagement des pauvres, ne servaient qu'à nourrir le faste (2). L'édification ne sortait plus du sanctuaire, et les âmes périssaient par la faute de ceux qui auraient dû les sauver.
(4) L'hodœporicon d'Ambrogio Traversait, en retraçant le mal qui existait dans l'ordre des Camaldules, suffit à montrer combien les autres avaient besoin de réforme. Ce livre curieux et d'une main impartiale est le journal des visites que fit Fauteur dans les couvents de son ordre , après en avoir été élu général en 1431.
(2) JDgidius de Viterbe , dans son hist. Ms. p. 223, se plaint de ce luxe, source, dit-il, de tous les vices.
Les traits de ce tableau ne sont pas empruntés à des diatribes ennemies ou à de vagues déclamations, ils sont tirés des nombreux mémoires, communiqués par les Pères au concile de Constance, et des discours prononcés devant l'assemblée (1). A cette époque, tous les esprits vraiment catholiques avaient les idées tournées du côté de la réforme.* Comme le mal n'avait jamais été plus généralement répandu, chacun, dans l'ardeur de son zèle, voulait cette réforme sur les bases les plus larges. Il fallait , lisons-nous dans les mémoires et les discours précités, qu'elle s'étendît à l'universalité du corps de l'Eglise, qu'elle commençât d'abord par le chef et descendît ensuite aux membres. On pouvait différer, et de fait on différait, sur les moyens à employer pour aborder la restauration de la discipline, mais tous s'accordaient sur la nécessité et la promptitude de cette restauration. « Il faut que l'Eglise soit réformée , s'écriait , avec un ton prophétique , un des organes les plus respectés du concile de Constance , qu'elle le soit sans retard , car sans cela, j'ose le dire, les maux que nous voyons , si grands qu'ils soient , seront bientôt suivis de maux incomparablement plus grands ; et aux tonnerres menaçants qui ont frappé nos oreilles succéderont sous peu d'autres tonnerres plus horribles encore (2). » Ces tonnerres que le cardinal d'Ailly
(1) Voir Von der Hardt, Acta concilii Gonst. t. I, et le même auteur, Historia litteraria reformationis, pars. IIIa-
(2] Quod nisi celeriter fiât, audeo dicere, quod licet magna sint quœ vidimus, tamen brevi incomparabiliter majora videbimus, et post ista tonitrua tam horrenda, alia horribiliora in proxit. iv. S
indiquait comme les précurseurs d'autres tonnerres plus terribles , c'était cette hérésie , enfantée par la Bohême , que l'assemblée de Constance put croire un instant anéantie par la condamnation et le supplice de ses auteurs , mais qui ne tarda pas à se ranimer avec une épouvantable énergie , après la dissolution du concile. •
Nous avons raconté ailleurs l'origine et les premiers progrès du hussitisme. Poursuivi d'abord par le zèle de l'archevêque de Prague, Zbinko de Hasçmbourg, il avait bravé l'anathème épiscopal et conquis de nouveaux prosélytes, soutenu qu'il était, sur les marches mêmes du trône, parles sympathies de la reine Sophie. Cité, par le cardinal Colonna, à comparaître devant le Saint-Siège son chef avait réussi, par le crédit de sa protectrice, à éluder la citation ; une ambassade solennelle était partie pour Rome à sa place, et la cause du coupable avait été remise au jugement du roi, près duquel il était absout d'avance. Cette connivence du pouvoir avec l'erreur inspira aux novateurs une audace extrême. Une forte réaction éclata à Prague contre l'archevêque Zbinko ; ce prélat vénérable se vit ridiculiser dans des vers satiriques que la populace se plut à répéter ; et en 1411 r Jérôme de Prague put, un jour impunément, se promener dans les rues de la capitale, monté sur un char, accompagné de deux moines apostats et de deux courtisanes, portant devant leur sein nu des bulles d'indul-
mo audiemus. (Pétri de| Alliaco card. Gameraccnsis canones reformandi ecclcs. ap. Yon der Hardt , Acta concil. Const. 1. 1, p. 410.
gence qu'on livra ensuite aux flammes sur Tune des places publiques. La ville fut encore le théâtre d'autres mascarades impies et de scènes violentes, accomplies aux grands applaudissements de la multitude (1).
Cependant, en 1414, le concile de Constance cita de nouveau Jean Huss à#sa barre pour qu'il vînt y justifier sa doctrine. Cette fois il ne s'agissait plus de reculer ; le novateur se rendit donc à Constance, suivi bientôt de ce même Jérôme de Prague, le héros des comédies dont nous avons parlé. Convaincus de nombreuses erreurs, le maître et le disciple subirent l'un après l'autre la peine des hérétiques. Poursuivant son système de répression, le concile, avant de se séparer, rédigea en forme de décret une série de vingt-quatre articles, dans le but de forcer l'autorité royale en Bohême à protéger la liberté ecclésiastique, à faire cesser les persécutions des sectaires contre les catholiques, d'obliger les prêtres séduits à abjurer leurs erreurs, les spoliateurs du clergé à restituer les biens envahis, les chefs principaux de l'hérésie à comparaître devant le Saint-Siège, l'université de Prague à expulser de son sein les membres imbus des nouvelles doctrines, les possesseurs des livres condamnés à les remettre aux mains de l'ordinaire pour être détruits, les prédicateurs à ne point annoncer la parole de Dieu sans permission, les fidèles à ne point révérer ceux que l'Eglise aurait flétris de ses anathèmes, enfin les grands à ne point flatter l'erreur et à dissoudre les as-
(1) rfalbin , Epitome rerum Bohemicarum , libr. IV , c. VI.
retentissaient de leurs louange»; on institua une fête en leur honneur. A défaut de leurs cendrés qu'une sage précaution avait fait jeter dans le Rhin, les sectaires avaient recueilli la poussière qui se trouvait sous le bûcher, et cette poussière était devenue l'objet de la vénération publique. On les appelait des martyrs, et leur mémoire semblait, aux regards d'une multitude fanatisée, non moins précieuse que celle des saints apôtres Pierre et Paul (1).
Ce qui animait encore le hussitisme, c'est qu'il avait l'ambition d'être une réforme; c'était là son orgueil. Dès le début, on l'avait vu affecter ce caractère, même avant de se permettre aucun attentat sur la foi, déclamant contre le pouvoir, les richesses, le luxe du clergé. D'après les novateurs, l'Eglise avait perdu sa pureté originelle, elle était devenue terrestre et mondaine ; l'intérêt, les passions, non l'esprit de l'Evangile inspiraient les pasteurs ; ce n'était plus qu'un corps immonde. Or, l'Eglise, étant le corps mystique de Jésus-Christ, devait présenter une congrégation de saints. Donc l'Eglise vraie n'existait plus ; donc pour retrouver la création du fils de Dieu, il fallait remonter à l'époque où les dépositaires immédiats de la mission du Sauveur l'avaient reçue de ses mains. Hors de là, il n'y avait que la prostituée de Babylone. C'était par de telles prédications que JeanHuss et ses disciples avaient commencé à séduire le peuple, toujours disposé à se passionner pour ceux qui parlent de perfection, n'importe de quelle manière, etgrâceau désordre
(1) Lenfant, Hist. de la guerre des hussites, t. I, p. 73 et 74. iEneœ Sylvii Hist. Bohem., c. xxxvi.
et à la corruption des temps, ils étaient parvenus ^t se faire regarder comme des hommes suscités de Dieu pour rétablir la gloire de la maison d'Israël. Peut-être euxmêmes, dans le principe, n'eurent-ils d'autre vue que cette orgueilleuse prétention. Mais il est difficile de marcher sur le terrain de l'exagération sans tomber dans l'erreur. Lorsque sommés par leurs adversaires, les hussites se virent forcés d'expliquer ce qu'ils entendaient par une Eglise pure ; car, après tout, l'homme, en devenant chrétien, ne dépouille point les infirmités de sa fragile nature, ce fut alors que la malice des novateurs parut à découvert. Sans tenir compte des emblèmes si clairs dans lesquels l'Evangile nous représente les justes et les pécheurs vivant ensemble dans l'Eglise jusqu'au jour du jugement, ils affirmèrent hardiment que leur puritanisme était absolu et ne pouvait admettre aucun mélange de bons et de mauvais dans l'aggrégation des fidèles ; que l'épouse de Jésus-Christ serait indigne de son époux, si la sainteté en elle souffrait le moindre nuage. Le principe étant une fois posé, les conséquences découlèrent naturellement. De là, cette Eglise qui ne se composait que des seuls parfaits, des seuls prédestinés et repoussait tout chef visible ; de là, ces pasteurs qui perdaient leur autorité par le péché; ces fidèles établis juges des pasteurs ; ces censures qualifiées de tyrannie pontificale ; cette proscription des indulgences ; ces grossières injures jetées au pape.
Pour avoir passé ouvertement à l'hérésie, le hussitisme n'avait rien perdu de sa ferveur réformatrice. Cette ferveur, au contraire, s'était accrue de toute la force que peut donner à un zèle, déjà mal entendu, des maximes
exagérées et exclusives, mais elle avait revêtu un caractère nouveau, caractère sombre et violent, tel qu'en offrent la haine et la vengeance. Pour le hussitisme illuminé, il ne s'agissait plus de changer, mais de détruire; de convertir les pécheurs, mais de les exterminer; de restaurer l'Eglise, mais de la refaire avec des éléments nouveaux.
On comprend, en effet, sans peine, combien une doctrine qui faisait de l'Eglise, non plus une société d'hommes unis par la même foi, les mêmes sacrements et gouvernés par la même autorité, mais une aggrégation d'êtres indépendants, livrés à un aveugle enthousiasme,, et n'ayant entre eux d'autres liens de cohésion que le sentiment vague et arbitraire de leur sainteté personnelle ; on comprend combien une telle doctrine était faite pour développer le fanatisme dans les individus ; combien des hommes, persuadés que tout était souillé autour d'eux, qu'ils étaient seuls purs, seuls animés de l'esprit de Dieu, devaient avoir d'audace, d'intolérance, d'ivresse dans leurs égarements, de passions impétueuses et subversives.
La face de la Bohême devenait effrayante. De toutes parts, on voyait des prêtres et des laïques s'ériger en prédicateurs et dogmatiser à leur guise. Jean Huss s'était contenté d'attaquer la constitution de l'Eglise, il avait respecté les dogmes contenus dans le symbole ; ses disciples plus hardis portaient la cognée partout. On niait le purgatoire, le culte des images et des saints ; on rayait du catalogue des sacrements la confirmation et l'extrême onction; la confession auriculaire devait être supprimée; chacun, selon son inspiration, pouvait an-
noncer la parole de Dieu ; on proscrivait l'usage des cimetières, celui des temples, comme étant injurieux à la • majesté divine ; il n'était nul besoin d'ornements sacerdotaux pour célébrer les saints mystères; chaque prêtre pouvait, où bon lui semblait et quand il en était prié, consacrer* le corps et le sang du Sauveur. Enfin tous les fidèles devaient communier sous les deux espèces (1).
Ce bouleversement de la foi catholique était accompagné du renversement de Tordre extérieur. On chassait les prêtres orthodoxes pour mettre à leur place des sectaires ; on s'emparait des églises, des monastères, on en^illait les trésors ; de simples laïques s'arrogeaient le droit d'administrer les sacretnents. A Prague, un vil cordonnier osa célébrer la messe. A Cuttenberg, un soldat ravit, sur l'autel même, le calice dans lequel venait d'être consacré le précieux sang, et l'emporta dans un cabaret . où il se livra à d'affreuses profanations (2). Les principaux chefs des sectaires étaient Jean Jacobell, Jean Cardinal, recteur de l'université de Prague, Wenceslas Coranda, Mathieu de Toczenicz. L'autorité de ces chefs sur là multitude qu'ils dirigeaient était sans limites. Chacun, selon son choix, se rendait en pèlerinage à certaines montagnes auxquelles on appliqua les noms d'Oreb et de Tabor ; !à, des prêtres impurs, sans aucune préparation préalable, célébraient les saints mystères et donnaient aux assistants la communion sous les deux espèces. Les diverses congrégations hussites, selon qu'elles se rendaient à Oreb ou à Tabor, prirent le nom d'un de ces
(1) Jîneœ Sylvii Hist. Bohem., c. xxxv.
(2) Cochlée, libr. IV, p. 165, 168 et 172.
lieux. De là, les Orébites et les Taborites. Ceux dont la • prétention ja'allait qu'à l'usage de la coupe, retinrent la dénomination de Callixtins. Ils ne différaient guère des catholiques que par ce seul point, mais comme un même esprit les unissait aux autres congrégations , dans le besoin, ils faisaient avec elles cause commune*contre les orthodoxes (1).
Le mal s'accroissait de jour en jour et la masse des hérétiques ne permettant plus à l'autorité ecclésiastique et civile d'agir selon les règles canoniques, Martin V eut d'abord la pensée de faire prêcher une croisade contre la Bohême. Il en fut détourné par l'empereur Sigismclfcd. Ce prince ne croyait pas encore que le mal fut incurable, il se flattait que la persuasion aurait conservé quelque empire, et cédant à ses conseils, le pape se contenta , d'adresser aux Bohémiens une lettre paternelle, dans laquelle, tout en exhortant les sectaires à abandonner leurs doctrines perverses, il les menaçait d'appeler sur leur résistance les rigueurs du pouvoir séculier (2).
Martin V écrivait cette lettre quelques semaines avant son départ de Constance ; il ne tarda pas à apprendre à Genève, qu'elle n'avait produit aucun effet, que l'audace des hussites ne connaissait plus de frein, que, tout récemment, un moine apostat de l'ordre de Prémontré, nommé Jean, s'était emparé, à la tête d'une bande de fanatiques, d'un couvent de Carmélites ; que les sectaires, se trouvant trop resserrés dans les églises concédées par la faiblesse du pouvoir, en avaient demandé
(1) Balbini Epitome rerum Bohcmic, libr. V, c. v.
(2) Cochlée, libr. IV,.p. 173.
un plus grand nombre et de plus vastes à Wenceslas, avec des clameurs menaçantes, disant qu'ils coulaient la libre prédication de l'Evangile ; enfin, que Wenceslas, toujours impuissant à les réprimer, avait satisfait à leurs demandes, mais qu'effrayé de cette violence et craignant pour sa *|e; il s'était renfermé dans la forteresse de Wisgrade (1).
Troublé à ces sinistres nouvelles, Martin V fit aussitôt partir, pour la Bohême, le cardinal de Raguse, Jean Dominique. Le légat, arrivé sur les lieux, se mit en devoir d'opposer une digue à Terreur, assisté dans sa mission par raraievêque de Prague, Conrad de Westphalie, qui n'avait point encore embrassé le hussitisme. Mais il ne réussit point. Les voies de rigueur qu'il employa ne servirent qu'à irriter. Il reçut mille insultes, on le menaça de la mort, et il quitta la Bohême pour aller avertir l'empereur qu'il ne restait plus qu'un moyen de combattre Terreur, la force des armes (2).
Il y avait chez les hussites autre chose que ce fanatisme de mysticité qui leur faisait bouleverser l'Eglise, il y avait l'exaltation révolutionnaire qui les portait à vouloir reconstruire TEtat, à y établir un système à la fois politique et religieux, dont la forme aurait été coupée sur le modèle de la théocratie des Hébreux. Cette exaltation révolutionnaire était surtout réchauffée par un
(4) JEneœ Sylvii Hist. Bohera., c. xxvi. — Dubravii, Hist. Bohem., libr. XXIII, p. 613. - Cochiée, libr. IV, p. 175.
(2) Raynald. , anno 1418 nn8 10. — S. Antoninus, 3a part, tit. XXIII, c. u. — Lenfant, Hist. de la guerre des .hussites , livr. VI, p. 97.
personnage devenu célèbre entre les fléaux de l'humanité, et dont on retrouve le nom à travers le sang, les cadavres et les ruines. Il s'appelait Jean de Trocznow, mais il est pins connu sous la dénomination de Ziska, qui signifie borgne et qui lui fut appliquée parce qu'il avait perdu un œil dans une bataille. Né de parents pauvres mais nobles (1), il fut élevé à la cour de Bohême et devint chambellan de Wenceslas (2). Faible de sens, mais d'une imagination ardente, d'un tempérament fougueux, d'une audace de desseins qui ne reculait devant aucune difficulté ni aucun péril, il avait tout ce qu'il fallait pour être un sectaire obstiné, un fanatique dari|ereux, un chef de parti redoutable. Des historiens catholiques, dans la haine qu'il leur inspirait, l'ont appelé cyclope, polyphème, on peut dire qu'il avait la férocité et les instincts sanguinaires de ces monstres de la fable.
La mort de Jean Huss révéla le génie de Ziska et en fit l'apôtre armé du hussitisme. On venait de recevoir à Prague la nouvelle du supplice de l'hérésiarque ; Ziska se promenait sombre et pensif dans la cour du palais. Wenceslas l'aborde et lui demande la cause de sa tristesse : « La nation, répond le chambellan, vient de recevoir le plus sanglant des affronts. » Eh ! bien, s'écrie le roi', ni toi ni moi ne pouvons venger une telle injure.
(1) Natus equidem equestri, sed re tenui. (Dubraw. libr. XXIII.) — Nobilis génère. (jEneœ Sylvii hist. Bohem'. libr. XXXVIII.) — Balbin. Epist. libr. IV, c. VI.
(2) In curia régis a puero enutritus. (iEneae Sylv. Hist. Bohem. ubi supra. — Balbin. ubi supra).
Si pourtant l'occasion s'en présente, ne la laisse pas échapper, montre-toi! Venge les Bohémiens (1) ! »
Il n'en fallait pas tant à Ziska qui mettait la haine et la vengeance au rang des devoirs. Avide de meurtres et de pillage, il rassemble une horde d'aventuriers, d'hommes perdus, s'empare de la ville de Pilsen, et de là, comme d'un repaire, se met à ravager le pays d'alentour, dévastant les monastères, chassant les moines, brisant les images des saints et s'enrichissant des dépouilles arrachées aux sanctuaires (2). Bientôt Pilsen ne lui offrant plus un point d'appui suffisant pour ses entreprises, Ziska jeta les yeux sur la montagne où était autrefois bâtie la forteresse de Stradistie, et que nous avons déjà signalée comme étant un lieu vénéré par les sectaires. Nicolas, seigneur de Hussinetz y régnait, Ziska s'unit à lui, forma le projet de construire une ville sainte dans cet endroit, et avant que les maisons pussent s'y élever, il ordonna à ses gens d'y dresser des tentes, d'où vint à la nouvelle cité le nom de Tabor, qui signifie tente en bohémien (3).
Ayant aguerri sa troupe par ces brigandages , Ziska conçoit de plus grands desseins. L'occasion de les réaliser ne tarda pas à s'offrir. Wenceslas , qui ne se croyait plus en sûreté à Wisgrade, s'était réfugié dans une
(1) Mi, bone vir, neque ego, neque tu hanc vindicare injuriam possumus ; si tamen occurrit ratio, âge , ingenio utere ! Bohemos tuos vindica ! (Balbin. Epist. libr. IV, c. vi.)
(2) iEneœ Sylvii Hist. Bohem., c. xxxvm. — Balbin. Epist. libr. IV, c. v. — Dubraw. libr. XXIV, p. 636.
(3) Balbin. ubi supra. — ;Eneae Sylvii Hist. , c. XL. — Cochlée, Hist huss. libr. V, p. 166, 206 et 207.
autre citadelle qu'il avait fait bâtir, près du village de Cumradicz. Là, retrouvant quelque vigueur, il s'apprêtait admettre un frein aux excès des hérétiques , la peur avait réveillé sa nature indolente, et il envoya au sénat de Prague Tordre d'interdire aux sectaires certaines processions qu'ils faisaient chaque jour, cérémonies qui, loin d'exciter le peuple à la piété, ne lui inspiraient qu'un faux enthousiasme. Lui-même, pour enlever à la populace les moyens de nuire, ordonna à tous les particuliers de venir déposer les armes qu'ils possédaient, au château royal. Ziska saisit cette circonstance, fait armer sa troupe, se porte avec elle, précédé de la sainte Eucharistie, à l'église de Sainte-Marie-aux-Neiges, de là à celle de Saint-Etienne. Le juge de la cité se présente et demande raison de cet attrouppement séditieux ; on l'insulte, puis la horde se précipite sur la salle du prétoire où le sénat s'était réuni. Onze sénateurs réussissent à s'évader, mais les autres, au nombre de sept, sont saisis avec le juge et jetés par les fenêtres sur les piques des insurgés, pendant que l'apostat, Jean de Prémontré, montrait à ceux-ci, pour les animer, le corps du fils de Dieu. Les factieux ne s'en tinrent pas là, ils coururent au monastère de Zderaz, le pillent et le brûlent; ils vont ensuite s'abattre sur la belle chartreuse, appelée Jardin de Marie, et fondée en 1341 par le roi Jean de Luxembourg, la dévastent et y mettent le feu. Le sort des religieux fut déplorable. On les traîna par les rues, la tête couronnée d'épines, comme le Sauveur, en les abreuvant d'autres outrages. Un hussite , nommé Marzik, et tanneur de son métier, précédait cette scène d'opprobre, sautant et gesticulant, en habits sacerdo-
taux et le calice sacré à la main. Lorsque Wenceslas apprit ces événements, il eut. un accès de fureur* et quelques jours après il succombait à une attaque d'apoplexie (1).
Wenceslas n'était qu'une ombre, mais c'était l'ombre de la majesté royale. Si faible que cette majesté parût dans un tel représentant, le respect qu'elle inspirait encore suffisait pour en imposer aux factieux et les forcer à se modérer même dans leurs excès. Wenceslas mort, les novateurs lâchèrent la bride à toutes leurs passions. La reine Sophie, bien que ramenée à l'orthodoxie par les événements, était sans force et sans influence ; l'empereur Sigismond, l'héritier de la couronne, était éloigné. La Bohême se trouva donc livrée à l'anarchie. Un mois et demi après la mort de Wenceslas, le 29 septembre 1419, une multitude de sectaires se rendit dans une vaste plaine, appelée : les Croix Crizky(%). Elle y était conduite par trois chefs hussites, Jean Jacobell, Jean Cardinal , Matthieu de Toczenicz. Là , sur une table dressée à l'aide de trois tonneaux vidés par la foule, on distribua l'Eucharistie. Le prêtre Coranda y vint aussi de Pilsen, avec une autre troupe de fanatiques de l'un et de l'autre sexe, portant l'Eucharistie. Ce rassemblement était évidemment un signal. Les milices de Sigismondet de la reine Sophie essayèrent de le dissiper par la force. Les hérétiques se replièrent dans Prague. La lutte re-
(1) Cochlcc, Hist. huss. libr. IV, p. 175. — Dubraw., Hist.Bohem. libr. XXIV , p. 626 et seq. — jEncœ Sylvii hist. Bohem., c. XXXVII. — Balbin. Miscellanea bohemica. libr. IV,
c. LXIII.
(2) Campus Crucium.
commença dans les rues. On combattit avec fureur pendant tontela nuit. L'incendie du palais épiscopal, du palais du sénat et d'autres magnifiques édifices éclaira de ses sinistres lueurs un effroyable carnage. Les historiens disent que Prague fut inondée de sang, et que les rues, les places publiques étaient encombrées de cadavres. La victoire resta aux hussites (1). Dès ce jour, le massacre, la spoliation et les ruines enveloppèrent le royaume de Bohême.
Immédiatement après cette journée sanglante, Ziska qui l'avait préparée, Ziska, l'instigateur de tous les troubles qui agitaient le pays, Ziska écrivait au gouverneur de Tausch, dans la province de Pilsen : « Imitez les anciens Bohémiens qui étaient toujours prêts à défendre la cause de Dieu et la leur. Ayons constamment devant les yeux la loi du Seigneur et le bien de la république. Soyons vigilants ; que quiconque est capable de manier un couteau, de lancer une pierre, de porter un levier, une barre, une massue, se tienne prêt à marcher. Je vous donne avis que nous assemblons de tous côtés des troupes pour combattre les ennemis de la vérité ; avertissez donc votre prédicateur d'exhorter le peuple à la guerre contre l'Antéchrist ; que tout le monde, jeunes et vieux, s'y dispose. »
Ce monstrueux appel de Ziska, à servir la cause de Dieu par l'extermination, était répété par d'autres pré-
Ci) Anonyme cité par Balbin, Epist. libr. IV, c. vi. — Dubraw., libr. XXIV, p. 632. — JEneas Sylv. c. xxxvni. et Cochlée, libr. V, p. 179, disent que le combat dura cinq jours et cinq nuits consécutifs.
dicants d'une manière non moins féroce et plus impie encore. On cite un certain cabaretier, nommé Wenceslas, qui abusait de rÉcriture-Sainte pour autoriser tous les excès de ses coreligionaires. « Le temps de la consommation est proche, s'écriait-il, où Jésus-Christ viendra comme un voleur pour rétablir son royaume sur la terre. C'est pourquoi nous disons chaque jour : Que votre régne arrive. Or, dans cet avènement, ce ne sera point le temps de la grâce, mais celui du châtiment et de la vengeance par le fer et le feu., contre les adversaires de la loi de Jésus- Christ. Il faut que les adversaires périssent par les sept plaies mentionnées dans le livre de l'Apocalypse. Les Taborites sont les anges envoyés de Dieu pour exécuter ces plaies. Maudit soit donc celui d'entre nous qui, prêtre ou laïque, ne lavera pas ses mains dans le sang des pécheurs, qui ne se sanctifiera pas par le carnage des impies ! (1) »
Les hérétiques n'y étaient d'eux-mêmes que trop disposés. De toutes parts, ils se ruèrent sur les monastères, pillant, massacrant, brûlant tout avec une fureur sans exemple. Ils se portaient à ces dévastations sous prétexte que les moines n'étaient que des ventres paresseux, de vrais pourceaux, auxquels les couvents servaient d'éta • blés. Un témoin oculaire assure, qu'au commencement du quinzième siècle, il n'y avait aucun pays de l'Europe qui possédât des églises plus nombreuses, plus magnifiques, plus riches en ornements que la Bohême (2). Eh!
(1) Théobald, p. 74. — Dubraw. libr. XXVI, p. 677;
(2) Nullum ego rcgnum œtate nostra in tota Europa tam frequentibus, tam augustis, tam ornatis templis dicatum fuisse
T. iv. 6
bien, la plupart de ces édifices augustes ne furent bientôt que des monceaux de ruines. Les sectaires en renversaient les murailles, brisaient les images et les statues, auxquelles on arrachait les yeux, on mutilait la face ; les orgues étaient mises en pièces. Des ornements sacerdotaux on faisait des habits ou des drapeaux. Les objets précieux par la matière, comme les vases d'or, d'argent, servaient à assouvir la cupidité, passion vile qui s'allie très-bien avec le fanatisme.
Les monastères et les églises n'étaient pas la seule proie de la destruction ; les villages, les villes mêmes disparaissaient sur le passage des hordes du hussitisme. Les furieux qui les composaient ne respectaient ni l'âge, ni le sexe; ils se moquaient des supplications; rien ne trouvait grâce devant eux ; ils joignaient au meurtre les raffinements de la cruauté, et il n'était pas rare de les voir torturer leurs victimes au milieu d'une joie féroce et d'épouvantables risées. Orébites, Callixtins, Taborites, se livraient à l'envi à ces barbares abominations. Mais ceux qui s'y distinguaient , entre tous les autres, étaient les Taborites. Ils avaient, du reste, pour chef Ziska , et Ziska, le plus fougueux et plus inhumain des hommes, s'était engagé à venger Jean Huss (1) !
Nous devons laisser à d'autres historiens le triste soin de retracer les scènes de désolation accomplies
quam Bohemicum , regnum. ( JEneae Sylvii Hist. Bohem. ,