LIVRE HUITIÈME
SOMMAIRE
La renaissance littéraire. — Pétrarque. — Boccaccio. — Colluccio Salutato.
— Giovanni da Ravenna et ses disciples. — Leur valeur scientifique. — Leur zèle pour la recherche des livres anciens. — Poggio Bracciolini. — Léonard Bruni d'Arezzo. — Cyriac d'Ancône. — Biondo Flavio. — Niccolo Niccoli. — Commencement des études grecques en Occident. — Bernard Barlaam et Léonce Pilale. — Emmanuel Chrysoloras. — Théodore Gaza. — Gemistc Plethon et les Grecs du concile de Florence. — ïnfluenec des Grecs sur la renaissance des lettres. — Influence des papes vers la fin du XIVe siècle et au commencement du XVe. — La cour romaine sous Martin' V. — Eugène IV. — Ambrogio Traversari. — Nicolas V. — Il est le vrai père de la renaissance. — Ses rapports avec les savants. — Sa libéralité. — Origine de l'imprimerie. — Munificence de Nicolas V. — Ses constructions. — Son goût pour les arts. — Ses vastes projets. — Conjuration de Stefano Porcaro. — Impression funeste qu'elle produit sur le pape. — Derniers jours de Nicolas V. — Sa mort.
— Jugement sur lui. — Conclave. — Election de Calixte III. — Notice sur ce pontife. — Son caractère.
Quoique la décadence littéraire eût depuis longtemps gagné l'Orient, la lumière n'avait pourtant pas cessé d'y
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prononcé pendant la période du séjour de la papauté à Avignon. Cola di Rienzi était un humaniste distingué avant de devenir un révolutionnaire célèbre. Alors quelques princes italiens manifestaient une généreuse disposition à favoriser les bonnes études. Robert d'Anjou, à Naples, avait donné le premier l'exemple; plusieurs des grandes familles seigneuriales de la Lombardie le suivirent noblement (1). L'on ne peut disconvenir que ce fait n'ait exercé une salutaire influence sur la résurrection des lumières. D'autre part, un homme que la nature s'était plue à doter des talents les plus rares y aida puissamment. Cet homme est Pétrarque. La perfection des facultés littéraires en lui était vraiment prodigieuse. Si on l'en croit, un goût instinctif lui faisait sentir les beautés de Cicéron et de Virgile, et l'harmonie de leur langue charmait son oreille avant même que son esprit pût en saisir le sens (2). Pétrarque fut le premier qui, par les éloges qu'il fit des grands écrivains de l'antiquité, par les imitations heureuses qu'il en publia, par la recherche infatigable de leurs manuscrits, introduisit cette sorte de culte qui, poussé plus tard jusqu'à un noble fanatisme, devint le sentiment qui vivifia les efforts des érudits et leur fit surmonter les peines et les difficultés d'une étude laborieuse et souvent ingrate (3). Rien n'approche de la renommée qui environna Pétrarque de son vivant. Celle dont jouit plus tard Erasme
(1) Hallam, Hist. de la littérature pendant le moyen âge, in-8, 4839, t. I, c. i, p. 81.
(2) Epist. Senil., libr. XV.
(3) Hallam, lieu cité.
lui-même n'en est que l'ombre. Cette renommée était due sans contredit au mérite incomparable du poète et du prosateur. Disons-le pourtant, la supériorité du génie littéraire de Pétrarque ne suffirait pas à expliquer l'admiration universelle qui accueillit ses œuvres, s'il n'eût existé préalablement un notable progrès dans le bon goût et les connaissances classiques.
Quand on parle de la restauration des lettres, on ne saurait passer sous silence deux personnages contemporains de Pétrarque, Giovanni Boccaccio et Coluccio Salutato. Nous avons déjà mentionné Boccaccio dans notre histoire du XIVe siècle, comme ayant été un écrivain élégant, original et licencieux. Mais nous n'avons pas dit ce que la littérature devait à ses recherches actives, intelligentes et à ses efforts généreux. Il fut le premier, ainsi qu'il le dit lui-même (1), qui introduisît en, Toscane un Homère et quelques autres livres grecs, qui en étaient partis plusieurs siècles avant pour n'y pas revenir, Pendant toute sa vie, il ne cessa .d'exhorter ses contemporains à étudier les langues anciennes, de les étudier lui-même, de rechercher avec des peines infinies les livres classiques que le temps avait épargnés. Dans les voyages qu'il faisait pour le compte de la république de Florence, il visitait les savants, les ruines des monuments antiques, les bibliothèques. Il recueillait les vieux manuscrits, les copiait de sa main, quand les moyens lui manquaient pour les acheter ou qu'on refusait de les vendre. Il transcrivit un si grand nombre de poètes, d'orateurs, d'historiens, que Ton a peine à compren-
(1) Genealogia deorum, libr. IV, c. vu.
dre qu'un copiste de profession ait pu en faire autant^).
Colluccio Salutato qui, après avoir été secrétaire du pape Urbain V, devint chancelier de la république de Florence et mourut dans cet emploi, ne le céda en zèle pour la cause des lettres ni à Pétrarque ni à Boccaccio. Contemporain de ces deux hommes illustres, il était lié avec eux par l'amitié comme par le goût (2). Son attention ne se porta pas seulement sur la recherche, mais encore sur la correction des manuscrits anciens. Luimême, dans un document écrit de sa main, nous apprend que la rareté des livres n'était pas la seule cause du misérable état dans lequel se trouvait la science, mais que l'ignorance, l'incurie et la témérité des copistes en étaient une autre non moins funeste. Il proposait d'établir des bibliothèques publiques dans lesquelles on réunirait le plus d'exemplaires possibles des mêmes ouvrages, de confier ces dépôts à un corps de savants dont la tâche serait de rechercher le texte primitif des auteurs anciens, en en contrôlant les unes par les autres les diverses copies. En attendant qu'on mît ce conseil à exécution, Colluccio Salutato consacrait les loisirs que lui laissait son emploi à émonder les manuscrits qui tombaient sous sa main. Si difficile et si incomplet que dût être un pareil travail, il servit néanmoins à éveiller l'attention des hommes doctes sur le besoin d'expurger les anciens livres; ce
(1) Giannozzo Mannetti, Vita di Boccaccio publicata dal Mehus, p. 75. — Ginguené, Hist. littéraire d'Italie, t. V, c. xv, p. 13.
(2) Tiraboschi, Storia délia litterat. Ital., t. V, part. II, libr. III, p. 613 et seq.
qu'il ne connaissait pas, dans toute l'Italie, un maître qui égalât Giovanni da Ravenna (t). Philippe de Bergame fait une longue énumération des savants formés aux leçons de cet habile grammairien. Les noms les plus connus sont ceux de Léonardo Bruni d'Àrezzo , Paolo Sforza, Roberto Rossi, Pier Paolo Vergerio, Ogni Bene da Vicenza, Guarino Guarini da Verona, Carlo Àretino, Àmbrogio Traversari , Poggio Bracciolini , Francesco Barbaro, Francesco Filelfo (2). Raphaël de Volterre, en confirmant le fait de ce grand nombre de doctes italiens qui sortirent de l'école du disciple de Pétrarque, compare Giovanni da Ravenna au cheval de Troie, qui renfermait les guerriers les plus fameux de l'armée des Grecs (3).
Aucun de ces savants, aucun de ceux que Ton rencontre dans la première moitié du XVe siècle, à l'exception d'iEneas Sylvius pourtant, n'était capable, par la trempe de son esprit, d'enrichir la littérature d'une œuvre originale. Ces lettrés n'ont point l'inspiration qui transporte, le feu sacré qui échauffe. Quand on parcourt les nombreuses productions sorties de leurs plumes, on ne trouve rien, ni dans le choix des sujets, ni dans l'invention, ni dans les idées, ni dans la forme du style, qui accuse un mérite littéraire supérieur. Point de hardiesse, de nouveauté; c'est de l'imitation d'un bout à l'autre, de l'antique plaqué sur du moderne. L'emploi qu'on y fait
(1) Ap. Tiraboschi, t. V, part. Il, libr. III, p. 641.
(2) Supplementum chronicorum, libr. XIV. — Vita Poggii, ap. Murât., t. XX, c. iv.
(3) Anthropologia, libr. XXI.
exclusivement de l'idiome latin ne contribue pas peu à en bannir l'originalité. Mais on y découvre une érudition substantielle, bien entendue, une admiration bien sentie pour les grands modèles, un insatiable désir d'apprendre, une étude persévérante, des efforts inouis et quelquefois heureux pour saisir les vrais principes de l'art d'écrire. Nos humanistes ne sont point des hommes de génie, ce sont tout simplement des hommes de patientes recherches, des pionniers de la science, des grammairiens, des philologues, des rhéteurs, des érudits, des hommes enfin tels qu'il les fallait pour rassembler les monuments épars de l'esprit humain, les arracher à l'oubli, fouiller la mine riche mais encombrée des anciens, et préparer les voies à des successeurs plus heureux, d'un talent plus puissant et plus créateur. C'est par là qu'ils ont bien mérité de la science, et transmis leurs noms à la postérité, bien qu'elle ne lise pas leurs ouvrages.
Les recherches les plus importantes des débris littéraires de l'antiquité appartiennent à cette moitié du XVe siècle qui précéda la chute de Constantinople. L'on ne saurait se faire une idée plus juste de l'ardeur qui enflammait les savants de cette époque, qu'en se représentant l'activité qui règne autour d'une ruche d'abeilles. Leur correspondance n'a guère pour objet que la découverte de manuscrits nouveaux, ou bien des copies, des versions, des remaniements de ces manuscrits. Les voyages entrepris, les dépenses prodiguées dans le but de retrouver quelques trésors perdus du génie humain, les jalousies, les querelles dont l'invention d'un manuscrit devenait l'occasion, remplissent l'histoire littéraire
du temps. De toHtes parts, les couvents, les vieux châteaux, étaient fouillés par des mains intelligentes et avides qui en remuaient la poussière et en scrutaient les archives abandonnées. De nombreux manuscrits furent apportés en Italie, de France, d'Allemagne. Dans une lettre à Ambrogio Traversari, Giovanni Aurispa raconte au docte religieux, qu'il avait amené, de Constantinople à Venise, deux cent trente-huit manuscrits, parmi lesquels se trouvaient une histoire de Procope, un Xénophon entier, les poésies de Callimaque, de Pindare , d'Oppien, celles qu'on attribue à Orphée, les commentaires d'Aristarque sur l'Iliade, les œuvres complètes de Platon, de Proclus, de Plotin, de Lucien, le fécit des expéditions d'Alexandre- le-Grand par Arrien, l'histoire de Dion Cassius, celle de Diodore de Sicile, la géographie de Strabon. L'Occident n'avirit pas vu depuis longtemps réunies à la fois autant de richesses bibliographiques (i). Nous lisons ailleurs que la science est redevable à Francesco Filelfo d'une pareille moisson littéraire également recueillie à Constantinople (2). Guarino de Vérone fut moins heureux. On dit que, revenant aussi de Constantinople, avec deux grandes caisses remplies de livres, il perdit une de ces caisses par une tempête, et que ses cheveux en blanchirent dans l'espace d'une nuit (3). Mais l'homme, qui déploya incontestablement le plus
(1) Parmi les lettres d'Ambrogio Traversari , libr. XXIV, epist. LUI.
(2) Tiraboschi, Storia délia litteratura ital., t. VI, part. I, libr. I, p. 119.
(3) Tiraboschi, ubi supra, p. 118.
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La première moitié du XVe siècle a été quelquefois appelée l'âge de Poggio Bracciolini. C'est flatter sans doute beaucoup ce savant. Il mérite toutefois, à certains égards, cet insigne honneur, soit par son zèle infatigable à rechercher les auteurs classiques, soit par l'importance de ses travaux, l'étendue de ses connaissances, les richesses de son érudition, les progrès qu'il a fait faire au style (1). Dans l'ordre des services rendus à la science, on doit placer après Poggio Léonardo Bruni d'Arezzo, vulgairement appelé Léonard Arétin. Né presque en même temps que Poggio, pourvu de talents semblables, il parcourut avec lui la même carrière, occupa les mêmes emplois, et lui fut uni par les liens de l'amitié. Léonardo, il est vrai, ne s'est point distingué à l'égal de son émule, dans Finvestigalion des anciens livres, mais il s'est acquis un mérite qu'aucun autre écrivain d'alors ne saurait lui disputer, il fut le premier qui introduisît le nombre et l'harmonie dans la structure encore grossière de la phrase, qui retrouva les vrais principes de l'art d'écrire ; et quoiqu'il manque encore de ce poli qui est le cachet de l'élégance, sa manière porte une empreinte plus brillante que ce qui avait paru avant lui (2). Son esprit s'exerça dans une plus grande variété de genres, et il est un des rares écrivains de cette période dont on lise encore quelque chose (3).
boschi, ubi supra, p. 121 et seq. — Vita Poggii, ap. Murât, t. XX, c. vi.
(1) Ibidem, c. xn, ad calcem.
(2) Paolo Cortese, dialog., p. 12.
(3) Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 677 et seq., et 684 et seq.
Un aulre personnage dont le nom est essentiellement lié à cette première époque de la renaissance littéraire, et cela avec un caractère de singularité unique, c'est Cyriac d'Ancône. Si Ton en excepte quelques opuscules en vers et en prose, d'ailleurs sans importance, Cyriac n'a point enrichi la science par sa plume, mais il consacra sa vie à en rechercher les trésors. Cyriac est le grand voyageur de l'époque. C'est une de ces natures inquiètes et impatientes du repos, auxquelles il faut du mouvement, et qui se plaisent aux incidents et aux aventures. On le voit passer et repasser dans toutes les villes d'Italie, il sillonne, à trois ou quatre reprises différentes, les mers de l'Orient; il visite la Basse-Egypte, la Syrie, Chypre, Rhodes, toutes les îles de l'Archipel ; il arrive à Andrinople où il apprend le grec, et il ne tient pas à lui qu'il ne pénètre en Perse. Partout il fouille les archives inexplorées où S8 cachent quelques manuscrits. Il fait plus, il étudie l'antiquité dans les ruines de ses monuments ; il relève sur les vieux marbres les inscriptions rongées par le temps, et recueille aussi les médailles qu'il appelle les sceaux de l'histoire (1). Malheureusement, de toutes ces savantes pérégrinations, il ne nous reste que l'itinéraire des voyages qu'il fit en Italie, avec quelques fragments de ceux qu'il accomplit en Orient. Encore le manuscrit qui renferme ces débris n'est-il guère qu'une collection confuse de notes évidemment destinées à servir de matériaux à une relation ordonnée qui n'a jamais
— Ginguené, t. III, c. xix, p. 294 et seq. — Hallam, t. I, c. h, p. 84, 85 et 88.
(1) Historiarum sigilla.
442 HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LiV. VIII.
été faite. Tous les savants contemporains de Cyriac, à l'exception de Poggio, en font le plus grand cas. Il se proposait d'exécuter un dernier voyage plus long et plus difficile que tous les autres ; il voulait explorer la Haute-
Egypte, l'Ethiopie, rechercher peut-être les sources du Nil, redescendre de là en Lybie, visiter en passant l'endroit qu'occupa le temple de Jupiter Âmmon Fatidique ; puis, après avoir parcouru l'ancienne Gétulie, revenir en Italie par les colonnes d'Hercule (1). Des obstacles ignorés empêchèrent sans doute l'accomplissement de cette entreprise gigantesque pour l'époque.
Les recherches archéologiques que Cyriac d'Ancône voulait étendre au monde entier, un autre lettré, Biondo Flavio, les concentra avec non moins de zèle, mais avec plus de profit pour la science, sur les antiquités romaines de l'Italie. Sa Rome renouvelée fRomœ instauratœj est une notice historique et iconographique des monuments qui existaient encore de Rome antique, en- tout ou en partie. Dans sa Rome triomphante (Romœ triumphantis), il décrit les lois, le gouvernement, la religion, les cérémonies, l'état militaire, l'organisation enfin de l'ancienne république. Son Italie illustrée (Italiœ illustratœ) est le tableau des quatre grandes divisions territoriales qui partageaient la Péninsule sous la domination romaine. Dans ces trois ouvrages, tout est nouveau, les idées, les matières, la forme, quoique un peu
(1) Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 777 et seq. — Mehus in prœfat. ad Ambrosii Traversari epist., p. 24 et seq. Le même Mehus a publié, à Florence en 1742, le voyage en Italie de Cyriac, avec de nombreuses et savantes notes.
dure, et l'auteur y déploie une prodigieuse érudition (1).
Autour de ces hommes qu'on peut appeler, à juste titre, les pères de la renaissance, se groupe une foule d'autres personnages qui servirent la cause des lettres avec moins d'éclat peut-être, mais avec un égal dévoûment. Nousciterons, comme étant plusconnus,FrancescoFilelfo,
Giannozzo Mannetti, Gasparino Barziza, Victorino de Feltro, Carlo Marsuppini.
Il y aurait toutefois quelque injustice à passer outre sans consacrer une notice particulière au bibliophile de l'époque, Niccolo Niccoli. Quoique ce personnage n'ait rien laissé ni en vers ni en prose, son nom n'en est pas moins resté immortel dans les fastes de la littérature italienne, et on le retrouve parmi ceux auxquels la renaissance doit le plus. Possesseur d'une brillante fortune et passionné pour la science, il employa constamment son goût et ses richesses à seconder les savants, à leur procurer surtout les moyens d'étudier. Plusieurs d'entre les plus célèbres durent à ses conseils, à son assistance et à ses encouragements, leurs progrès dans lès lettres. Lui-même avait copié de sa main un grand nombre des ouvrages qu'il possédait. Il s'était aussi appliqué à en corriger les fautes et à rétablir l'ordre dans le texte. La maison de Niccolo Niccoli était ouverte à tous les hommes d'étude quels qu'ils fussent, et il mettait libéralement à leur disposition ses trésors bibliographiques.
(1) Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 638 et seq. — Âpostolo Zeno, Dissertazzioni vossiane, t. I, p. 229. **- Mehus, in Vita Ambrosii Traversari, p. 395.
Avant Niccolo Niccoli, Pétrarque, Lodovico Marsiglio, Boccaccio et CoSluccio Salutato avaient réuni des bibliothèques plus ou moins riches. Mais aucune de ces collections n'avait profité aux savants. Celle de Pétrarque fut dispersée après sa mort. Boccaccio et Marsiglio léguèrent les leurs au couvent des Auguslins de Florence ; celle de Golluccio Salutato fut vendue par ses enfants. Niccolo Niccoli voulut faire un plus libéral usage de la sienne. Il ordonna, par son testament, que ses livres seraient, à perpétuité, le domaine du public, sous la surveillance d'un certain nombre de curateurs , parmi lesquels Cosimo Médicis se trouvait désigné (1).
L'accomplissement de ces dispositions fournit à Cosimo l'occasion de manifester avec éclat cette générosité qui a si bien caractérisé sa noble vie. Les dettes laissées par le défunt menaçaient d'annuler l'effet de ses intentions, Cosimo sut obtenir de ses coassociés la faculté de. disposer seul de la fortune bibliographique du donateur ; il paya les dettes de son propre argent, puis il plaça les livres,, pour l'usage du public, dans le couvent des Dominicains de Saint-Marc qu'il avait fait construire à ses frais. Ce fut là l'origine de la bibliothèque Marcienne de Florence (2). Ainsi, bien avant que la cité de Constantin tombât au pouvoir des Osmanlis, et que les lumières de l'Orient eussent été portées en Italie,
(1) Vita Nicolai à Giannozzo Mannetti scripta, ap. Mehus, praefat. ad vitam Ambrosii Travers., p. 78.
(2) Mehus, ibdidem, p. 75. — Tiraboschi, t. VI, part. I, libr. II, p. 428 et sep. — Roscoë, Vie de Lorenzo Medicis, t. I, p. 49 et 50. — Ginguené, t. III, p. 257 et suiv.
l'ère du progrès littéraire avait commencé pour l'Occident.
Cependant, bien qu'on ne puisse dire que le fait de la renaissance soit celui des Grecs, il faut convenir qu'ils en ont partagé largement la gloire. Nous avons mentionné, ailleurs (1), le voyage que fit le moine Bernard Barlaam, à Avignon, sous le pontificat de Benoît XII, la sensation qu'y produisit ce docte religieux, ses rapports avec Pétrarque qui reçut de lui quelque teinture de la langue grecque. Après lui parut Léonce Pilate, disciple du même Barlaam, homme singulier, d'un caractère insociable, peu fait pour exercer une grande influence, mais profondément versé dans la langue et la littérature des Hellènes. Protégé par Boccaccio, Léonce Pilate occupa, pendant deux ans, une chaire de grée dans l'université de Florence!, mais comme son maître il ne fit que passer en Italie (2).
Si courte qu'ait été en Occident l'apparition de ces deux personnages, les résultats n'en sonl pas moins remarquables. Elle révéla aux hommes studieux des idées nouvelles , des trésors bibliographiques jusque-là inconnus. Dans une épître fastueusement adressée à Homère, Pétrarque, déjà vieux, excusait sa patrie auprès du père de la poésie, de ce qu'elle possédait à peine dix personnes qui entendissent sa langue (3). Or, il est à
(1) Hist. de la Papauté pendant le XIVe siècle, t. II,liv. VI, p. 72.
(2) De Sade, Mémoires pour servir à la vie de Pétrarque, t. III, p. 625 et suiv. — Tiraboschi, t. V, part. II, libr. III, p. 403.
(3) Famil., libr. XXIV, epist. XII. — Voir de Sade, t. III, livre VI, p. 629.
croire, qu'avant cette époque, le nombre des Hellénistes était bien plus restreint encore.
Ce commencement de progrès ne devait pas s'arrêter. Les rapports, toujours de plus en plus fréquents, de TOrient avec l'Occident, étaient de nature à le développer rapidement. Ils amenèrent en Italie, vers la fin du XIVe siècle, un homme de la plus haute distinction ; nous voulons parler d'Emmanuel Chrysoloras. Envoyé d'abord par l'empereur Manuel Paléologue, dans le but d'intéresser les États de la péninsule et les grands potentats de l'Occident aux calamités de l'empire, il finit, à la sollicitation de Colluccio Salutato et de Niccolo Niccoli, par se fixer en Italie. Il y professa la langue grecque, pendant dix-huit années, d'abord à Florence, puis successivement à Pavie, à Milan, à Venise, à Rome, et compta, au nombre de ses élèves, les humanistes les plus renommés de l'époqi e, Léonardo Bruni, Poggio Bracciolini, Pier Paolo Vergerio, Giannozzo Mannetti, Palla Strozzi, enfin Ambrogio Traversari. Ce dernier, que nous connaissons déjà par le récit des événements antérieurs, fit plus qu'aucun autre honneur à son maître, et revendiqua une large part dans la restauration de la littérature hellénique en Italie. La longue habitude de lire les auteurs grecs lui avait donné une telle facilité à les comprendre, qu'il pouvait en dicter la traduction sur le champ, sans laisser reposer la plume du secrétaire et sans être obligé d'en retoucher le style (1).
Le mouvement imprimé par Chrysoloras fut décisif. Dès
(1) Vespasiano in vite inedita Ambrosii Traversari, ap. Mehus, prœfat., p. 32. — Vita Poggii, ap. Murât., t. XX, c. vi.
ce moment, l'ardeur qui s'empara des savants italiens, pour la langue et la littérature grecques, devint égale à celle qui les enflammait déjà pour la langue et la littérature romaines. Il n'y eut bientôt plus aucun érudit qui ne tînt à l'honneur d'être versé dans les lettres grecques ; et lorsque l'empereur Jean Paléologue, en 1423, se présenta en Italie, il y fut harangué en grec, par Léonardo Giustiniani et Francesco Barbaro, avec une élégance telle que le prince crut entendre de véritables Hellènes (1).
Plus tard, Théodore Gaza vint, à la chute de Thessaloniqué, continuer l'œuvre de Chrysoloras, avec le même talent et un égal succès. Les théologiens qui représentèrent l'Orient, au concile de Florence, ne laissèrent point refroidir l'enthousiasme des Latins pour la littérature hellénique. Le vieux Gémiste Plélhon, qui avait été le maître de Chrysoloras et lui avait survécu, ouvrit, pendant son séjour à Florence, une école de philosophie platonicienne. Malheureusement, si le chef de l'ancienne académie fût sorti de la tombe, il aurait eu peine à reconnaître sa doctrine, dans les maximes que Gémiste débitait sous son nom. Ce n'était plus, à vrai dire, que le néoplatonisme alexandrin, enté, au troisième siècle, sur le large système du disciple de Socrate, par Plotin. Mais n'importe, les opinions, enseignées par Gémiste, avec une éloquence encore, inconnue, produisirent d'autant plus de sensalion qu'elles attaquaient l'autorité toujours souveraine d'Aristote. Cosimo Médicis, qui assistait
(1) Tiraboschi, t. VI, part. II, libr. III, p. 779 et 792.— Renazzi, Storia dell'universita degli studi di Roma, t. I, p. 134.
assidûment à ces leçons, fut si frappé des discours du professeur grec, qu'il conçut l'idée d'établir à Florence une académie; doot le but serait de cultiver le système nouveau et de le propager. Dans cette institution, il fit choix deMarsileFicino, fils de son médecin favori, jeune homme du plus grand mérite, et lui confia la direction du nouvel établissement» Marsile Ficino était logé, à Florence, dans le palais même de Cosimo; à la villa de Careggi, il occupait une maison contiguë à celle de son protecteur, afin que cette proximité facilitât leur correspondance mutuelle (1). Marsile ne trompa point les espérances de Cosimo. L'académie florentine acquit, en peu d'années, sous l'habile direction de ce savant, une grande célébrité, et devint, en Europe, la première institution consacrée à la science, où l'on s'écartât de la méthode des scolastiques (2). Disciple de Gémiste Pléthon, Bessarion exerça, plus encore que son maître, une influence décisive sur le progrès des lettres grecques. Devenu membre du sénat apostolique, après la réconciliation des deux Églises, il profita généreusement de sa haute position et de sa fortune, pour réunir des livres et protéger les hommes studieux. A Rome, sa maison devint bientôt une Académie. Les plus célèbres de ceux qui s'y rendaient étaient Biondo Flavio, Francesco Filelfo, Poggio Bracciolini, Lorenzo Valla, Antonio Perotto, Domizio Calderini et le fameux Bortolomeo Platina. Les doctes entretiens de ces humanistes, en présence de l'illustre
(lj Nestor, Hist. des hommes illustres de la maison deMédicis, in-4, Paris, 1564, p. 60.
(2) Roscoë, Vie de Lorenzo Médicis, t. I, c. 1, p. 64 et suiv.
cardinal, ne contribuèrent pas peu à répandre de l'éclat et de la splendeur sur cette Rome qui sortait de ses ruines; et c'est à ces réunions qu'est dû l'origine de ces cercles littéraires qui s'établirent plus tard (i).
Il y avait peut-être moins de sève, moins de verdeur chez ces doctes venus de la Grèce que chez nos Italiens. Depuis plusieurs siècles, l'Orient n'avait produit aucun écrivain original. Le génie semblait y avoir vieilli comme le courage et le patriotisme. Mais on ne saurait nier que ces humanistes, formés dans son sein, ayant toujours eu sous les yeux les grands modèles antiques , n'eussent l'esprit mieux cultivé, un goût plus délicat, plus sûr, une érudition mieux entendue, une instruction plus variée, qu'ils ne fussent, en un mot, supérieurs aux Latins pour Uacquis et l'expérience. S'ils ne provoquèrent pas le mouvement de la renaissance, à coup sûr ils le dirigèrent. « Constantinople, dit ^Eneas Sylvius, avait gardé, jusqu'au temps de sa chute, les monuments de l'ancienne sagesse ; elle était comme le domicile des lettres et l'asile de la philosophie. Nul d'entre les Latins ne pouvait être réputé savant, s'il n'avait étudié sur les rives du Bosphore. Ce qu'avait été Athènes, sous l'ancienne Rome, Constantinople l'était sous la Rome moderne (2). »
(1) Tiraboschi, t. VI, part. I, libr. I, p. 405 et seq. — Renazzi, t. I, p. 140. — Luigi Bandini , De vitas et rébus gestis card. Bessarionis, in-4, Rome 1777, p. 20 et 2i.
(2) Oratio de clade Constantin, et de bello contra Turcos congregando. — Francesco Filelfo, epist., libr. V, epist* ad Saxolum Pratensem.
Au reste, de quelque part que vînt l'impulsion qui ramena l'Occident vers la culture des lettres, il faut convenir que le zèle et la munificence de ceux qui tenaient le pouvoir en Italie la secondaient merveilleusement. Ici, la Papauté se laissa devancer un instant, mais nous allons voir, en effet, que ce ne fut qu'un instant et que le beau rôle lui était réservé.
Quoique plusieurs savants , comme Jean XXII , Clément VI, Urbain V, se fussent assis sur le trône apostolique, nous ne voyons point, avant le commencement du XVe siècle, la Papauté tourner sérieusement son attention du côté du progrès des lettres. -Innoceat VII est le premier pontife, dans Tordre des temps, qui aie dirigé ses vues et ses efforts vers ce noble but. La seconde année de son pontificat, il publia «une balle pour relever les études qui étaient complètement tombées dans l'Université romaine. Il donna ses soins pour la fournir de professeurs capables, et ce fut lui qui attira à Rome le célèbre Chrysoloras (1). Malgré les révolutions politiques qui agitèrent son règne, malgré les préoccupations que lui causait le grand schisme, Innocent VW aurait poussé plus loin ses généreux desseins, si ie>temps ne lui eût pas manqué. Plus tard, on conçut »de belles espérances, à l'avènement d'Alexandre V qui devait aux lettres sa prodigieuse fortune. Mais ce pontife était à peine monté sur la chaire de saint Pierre que la mort le força d'en descendre (2). Vinrent ensuite les lotogs et solennels débats du concile de Constance. Puis lorsque la
(1) Renazzi, t. I, p. 111, et à l'appendice du libr. II, p, 273.
(2) Id. t. I, p. 113. — Tiraboschi, t. VI, part. I. libr. I, p. 61.
Papauté, restaurée et triomphante, reparut en Italie, elle y trouva tant de ruines à relever, tant de tyrannies à abattre, tant de discordes à pacifier, qu'elle ne put porter ses regards ni sur les études , m sur les savants. Ce qui explique pourquoi Martin V, bien quranimé des intentions les plus libérales, n'a laissé, à l'égard des lettres, aucun monument de sa munificence (1).
Cependant jamais la cour romaine n'avait encore compté dans son sein de plus brillantes lumières. Les cardinaux Erancesco Zabarella, Jean Dominique, Pierre d'Ailly, étaient les premiers hommes de leur époque, dans les sciences ecclésiastiques (2). Albergati joignait à son incomparable science des affaires une érudition trèsdistinguée. La doctrine de Dominique Capranica était proverbiale. Giuliano Cesarini surpassait en éloquence tout oe qu'on avait vu jusque-là. Il fonda à Rome un collège pour l'éducation gratuite des écoliers pauvres, et il le dota de sa bibliothèque, une des plus riches d'alors (3). Giordano dei Orsini se livrait à la recherche des ouvrages anciens, il y dépensait généreusement sa fortune, et paraissait s'être voué à la renaissance (4). % Toutefois Giordano, bien qu'il aimât les savants et se fit
(1) Renazzi, ubi supra, p. 116. — Tiraboschi, loco citato.
(2) JacobiPhilippiBergom. Chronic. supplementum, libr.XIV, p. 349.
(3) Renazzi, t. I, p. 152.
(4) L'abbé Mehus, dans sa préface à la vie d'Ambrogio Traversari , a donné d'intéressants détails sur ses travaux en ce genre.
un devoir de les patronner, affichait , à l'égard de ses trésors bibliographiques, l'amour-propre étroit des amateurs vulgaires, de posséder seul. Traversari et Poggio lui ont reproché de s'être montré difficile à permettre qu'on tirât des copies de ses manuscrits (1).
Enfin, Eugène IV reprit l'œuvre d'Innocent VII et inaugura, pour ainsi dire, son pontificat, par la reconstitution de l'Université romaine. La bulle qu'il publia, à cette occasion, est remarquable, par la protection et les privilèges spéciaux qu'elle accordait aux professeurs et aux élèves; elle lui a mérité le titre de restaurateur des études à Rome (2). Sans être littérateur, Eugène IV avait un goût naturel pour les lettres et un penchant prononcé pour les humanistes. Il les entourait de son estime et les encourageait par ses libéralités (3). On a de lui ce mot plein de sel et de bon sens : « Il ne faut pas seulement aimer les savants, il faut encore les craindre parce qu'ils sont gens à ne pas supporter impunément une offense, et à s'en venger avec des armes dont il est difficile de parer les coups (4). » Eugène compta, au nombre de ses secrétaires, les humanistes les plus célèbres de son temps : Léonardo Bruni, Poggio Bracciolini, Biondo Flavio, Giovanni Aurispa, Georges de Trébizonde , et il honora Ambrogio Traversari de son amitié (5). Le plus
(1) Mehus, prœfat., p. 39 et 42.
(2) Rcnazzi, t. I, p. 117, et à l'appendice, p. 274.
(3) Jacobi Philippi Bergomen. Chronic. supplem. , libr. .XV, p. 356.
(4) Egidius card. Viterb. , Hist. XX sœculorum ms. Bibliothèque angélique.
(5) Platina in Ëugeniuin IV.
curieux, sans contredit, des vingt- trois livres qui forment la correspondance du docte camaldule est bien celui où se trouvent les lettres écrites au pape Eugène. Quoique le bon Traversari répète souvent que les fonctions de son généralat lui imposent le devoir de correspondre avec le chef de l'Eglise, on voit qu'il lui écrit plus par affection que par affaire. Il ne laisse échapper aucune occasion de se procurer ce plaisir. Tantôt il lui envoie en présent , avec un admirable à propos, un exemplaire du livre de la considération au pape Eugène III (1). Tantôt c'est un cardinal, revenu de Bâle, qu'il recommande à son indulgence. Tantôt ce sont de pauvres humanistes pour lesquels il sollicite sa libéralité (2). Dans cette conversation, que la présence de la majesté pontificale ne trouble point, le bon Traversari se met à l'aise, et tout en s'humiliant de son mieux, appelle le pape, son Eugène (3). Il va même jusqu'à lui dire la vérité. Un jour, Sa Sainteté le gronde de ce qu'il n'a pas accompli une mission, à l'égard de laquelle Je tact d'Ambrogio lui a conseillé un sage délai, et celui ci se justifie d'une manière si adroite que l'orage n'éclate point (4). Un autre jour, c'est le général qui croit devoir avertir le pape de quelques abus, et il le fait avec un bonheur d'expression tel qu'Eugène ne s'en fâche pas (5). Après avoir brillé dans deux conciles, il est à croire que le docte camaldule serait arrivé
(4) Epist. II.
(2) Epist. IX, XIV, XV.
(3) Mi Eugcni beatissime, epist. III.
(4) Epist. XIX.
(5) Epist. XXXII.
aux premiers honneurs de l'Eglise, mais une mort prématurée l'arrêta au milieu de sa carrière.
Un autre savant, Jean Le Jeune, fut plus heureux. Il était né à Amiens. De bonne heure il s'adonna à l'étude de la jurisprudence, et y fit de rapides et brillants progrès. Son étoile le conduisit à Rome où Martin V le nomma acolyte pontifical. Le Jeune possédait, au plus haut degré, ce talent rare, quoiqu'un peu superficiel , qui permet à un même homme de se produire avec éclat en toutes sortes d'occasions. Eugène IV lui confia la chaire de jurisprudence avec la charge de recteur de la Sapienza. La réputation qu'il s'acquit dans ces deux emplois le conduisit au cardinalat (4). C'est ainsi qu'Eugène IV savait distinguer et récompenser le mérite. Il est permis de croire que personne ne l'aurait surpassé dans la noble mission de protéger la science, si les contentions du concile de Bâle, d'une part, et les embarras politiques, de l'autre, n'eussent partagé son attention et ses ressources. A son successeur devait appartenir l'immortelle gloire de faire de son règne l'âge d'or de la renaissance, et de la Papauté, la mère des lettres.
De tous les souverains qui favorisèrent jamais le^progrès des lumières, aucun, sans en excepter même le pontife qui imposa son nom à son siècle, n'a plus mérité la reconnaissance des savants que Nicolas V (2). Tous ceux qui vécurent sous son pontificat n'ont parlé de
(i) Mémoires de J. du Clerq, livre IV, c. XIV. (2) Hall ara, Hist. littér. de l'Europe, t. I, c. ni, p.. 142 et c. îv, p. 268. — Renazzi, t. I, p. 134.
lui qu'avec enthousiasme (1) , et aujourd'hui qu'il nous est donné de pouvoir apprécier l'ensemble des travaux qui constituent la renaissance , nous conviendrons sans peine que, si la littérature prit un si rapide essor en Italie, que si l'Europe vit bientôt reparaître les beaux jours d'Athènes et de Rome, que, si le siècle suivant a été si fertile en beaux monuments littéraires, on en est redevable à cet illustre pontife dont le zèle, l'activité, Tinépuisable munificence avaient tout préparé.
Dès le début de son pontificat, Nicolas V appela à Rome, non seulement les savants qui lui étaient connus avant son élévation, mais encore tous ceux dont la renommée lui avait appris l'existence , afin de les avoir, pour ainsi dire, sous sa main. Là , il les attachait à sa personne, les uns, comme Georges de Trébizonde, Théodore Gaza, Lorenzo Valla, Enoc d'Ascoli, en leur donnant des chaires de philosophie, d'éloquence ou de rhétorique, dans l'université romaine (2); les autres, en leur confiant des emplois dans sa cour (3).
(1) Voir la lettre dédicatoire de Pier Candido Decembrio, à la tête de sa traduction d'Appien , celle de Lorenzo Valla à ses Élégances, celle de Poggio à sa traduction de Diodore de Sicile, la lettre de Francesco Filelfo à Calixte III, libr. XIII, epist. 1. — jEneas Sylvius in Europa, c. lviii.
(2) Rcnazzi, t. I, p. 160.
(3) Tutti gl'uomini dotti dcl mondo venono in corte di Roma di loro propria voluntate, parte raando papa Nicola per loro, perche voleva stessino in corte di Roma. Ragunovisi grandissimo numéro di uomini singulari. (Vespas., Commentar. délia vita di papa Niccolo, Murât., t. XXV, p. 279. — Giannozzo Mannetti, Vita Nicolai, Murât., t. III, part. II, libr. II, p. 925.)
456 HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LiV. VIII.
Tous ces savants étaient occupés, ceux-ci, à composer des ouvrages nouveaux , ceux-là , à traduire les anciens, pour en faciliter la connaissance. Chacun d'eux recevait, à part le traitement affecté à son emploi, un salaire particulier. Pendant les cinq dernières années du règne de Nicolas V, il se fit plus de traductions des auteurs anciens qu'on n'en avait fait pendant cinq cents ans. Grâce à la studieuse activité de cette légion d'humanistes qui entouraient notre pontife, la plupart des classiques grecs passèrent dans le latin. Poggio traduisit Diodore de Sicile et Xénophon ; Lorenzo Valla , Hérodote et Thucydide ; Niccolo Perotlo, Polybe ; Guarino Guarini de Vérone, Strabon ; Théodore Gaza, l'histoire des plantes de Théophraste et les problèmes d'Aristote ; Georges de Trébizonde, Platon ; Pier Candido Décembrio , Appien d'Alexandrie j Francesco Filelfo , les Apophtegmes de Plutarqua (1).
Ces traductions, quelle que fût la renommée des auteurs, n'ont plus aujourd'hui aucune valeur. On n'avait point encore acquis alors une connaissance assez approfondie, soit de l'idiome grec, soit de l'idiome latin, et l'on manquait surtout d'un bon texte qu'il n'était possible d'obtenir qu'à la longue, par le contrôle laborieux des meilleurs manuscrits. Mais c'était quelque chose , à cette époque, de donner des modèles de la littérature hellénique une interprétation , si imparfaite qu'elle fût. Les goûts simples, qui avaient distingué Thomas de Sarzanne dans la condition privée, se chan-
(1) Vespasiano, p. 282 et 283. — Giannozzo Mannetti, libr. II, p. 926 et 927. — Tiraboschi, t. VI. part. I, p. 65 et seq.
gèrent, sur le trône pontifical, en grandes et royales passions. C'avait été autrefois un inexprimable bonheur, pour le pauvre Parentucelli, de copier des livres afin d'arriver à les posséder, ce fut une noble ambition, dans Nicolas V, de les faire rechercher, et d'en composer une riche collection qui devînt, à la fois, et l'ornement du Vatican et une source commune de richesses littéraires pour la cour romaine. Jusque-là, toutes les investigations bibliographiques avaient été accomplies par le zèle et aux frais de particuliers isolés, et elles s'étaient naturellement ressenties, dans les résultats, de cette lenteur et de ces difficultés qui accompagnent les grandes entreprises tentées avec des moyens bornés. Nicolas V donnant, pour base à ces investigations, les ressources d'un royal trésor et la puissance d'une volonté souveraine, les étendit sur la plus vaste échelle. On ne se contenta plus de scruter l'Italie ; les commissaires du pape passèrent les monts et les mers, parcoururent la France, l'Allemagne, l'Angleterre ; ils envahirent l'Orient, surtout après la chute de Constantinople, et Ton en rapporta alors une telle quantité de manuscrits , qu'un humaniste contemporain dit à cette occasion : que la Grèce n'avait point péri, mais qu'elle avait passé en Italie. D'un autre côté, Enoch d'Ascoli s'avança dans le Danemark, et pénétra même en Scandinavie (*). Les manuscrits dont l'acquisition était impossible, ceux dont le mauvais état faisait craindre une ruine prochaine, d'habiles copistes étaient chargés d'en tirer sur les lieux mêmes des exemplaires. Aucune dé-
(1) Francesco Filelfo, epist., libr. XIII, epist. I.
pense n'arrêtait Nicolas V, et ses commissaires avaient ordre de ne jamais regarder au prix (1). Son zèle à cet égard ne se ralentit pas un seul instant. Il était peu de jours où l'on ne remît, entre ses mains, quelques livres nouveaux apportés souvent des plus lointaines régions. Un inventaire fait à sa mort constate que la collection formée par ce pontife , s'élevait au chiffre de 5,000 volumes (2) , chiffre prodigieux , si Ton tient compte de la difficulté des recherches et de la brièveté du règne de Nicolas V. Aucune autre collection d'alors n'approchait de celle-là. Telle fut la base de cette bibliothèque vaticane, laquelle prodigieusement augmentée par les successeurs de Nicolas V , est devenue le plus riche dépôt manuscrit de l'univers (3). L'histoire a conservé le nom du conservateur qui le premier eut la garde de cet incomparable trésor bibliographique. Ce fut Giovanni Tortelli , archiprêtre de la cathédrale d'Arezzo, sa patrie , et sousdiacre de l'Eglise romaine , personnage qui s'était ac-
(1) Vespasiano, p. 282. — Giannozzo Mannetti, libr. II, p. 926. — Egidius> card. Viterb. , hist. XX, saeculorum pas. Bibliothèque Angélique.
(2) jEncas Sylvius, Europa, c. lviii, n'en cite que 3,000 : « Ornatissimam bibliothecam instruxit in qua circiter tria millia librorum volumina condidit. » Mais un inventaire mérite plus de foi qu'un témoignage fondé sur le bruit public. Or, Vespasiano dit formellement ; « Gongrcgo grandissima quantita de' m>ri in ogni façulta, çosi Greei, corne latini in numéro di volumi cinque mila. Cosi nella fine sua si trovo per inventario (p. 282).
(3) Ginguené, t. III, q, xvuj, p. 246.
Là RENAISSANCE.
quis vm juste renommée, comme traducteur et comme philologue (1).
Au milieu des continuels soucis que lui causait le gouvernement du monde chrétien, c'était, pour Nicolas V, une noble distraction de recevoir lui-môme les livres qui arrivaient, de les reconnaître, de les classer dans sa bibliothèque, puis de converser avec les savants. Ses occupations, si grandes qu'elles fussent, ne l'absorbaient pas tellement, qu'il ne trouvât des loisirs pour examiner leurs travaux ; et s'il prodiguait volontiers des éloges aux œuvres bien faites, il n'épargnait pas la critique à celles qui le méritaient. Nous citerons, pour exemple, la traduction, par Georges de Trébizonde, de la Préparation évangélique d'Euslbe, qu'il donna commission à André Contrario de revoir et de corriger (2).
On ne ferait point connaître suffisamment Nicolas V, si on ne parlait pas de l'accueil simple et cordial que les savants recevaient près de sa personne. Celui qui fut fait à Vespasiano, et que le biographe a inséré dans sa vie de Nicolas, suffira pour en donner une idée. « Je me présentai à une audience publique, dit- il. Sa Sainteté m'aperçut, en entrant dans la salle : Sois le bien venu, me dit-elle, en présence de tout le monde ; attends un peu, je veux causer un instant seul avec toi. L'audience
\\) Renazzi, t. I, p. 144. — Georgi, Vita Nicolai V, p. 182. — Franeesco FileLfo, epist., libr. XXVI, epist. ad) Leodrisiura Cribellum. — Lorcnzo Valla parle avec éloge de TorteJli dans la préface de ses Élégances. Tortelli était fort avant dans l'affection de Nicolas V.
(2) Vespasiano, p. 283. — Georgi, p. 479.
terminée, le pape me conduisit vers un balcon qui donnait sur le jardin du palais. Là, se déchargeant du poids de sa grandeur, il se prit tout à coup à rire : Eh! bien, Vespasiano, à la confusion des superbes, le peuple de Florence se serait-il jamais imaginé qu'un prêtre, tout au plus bon à sonner les cloches, pût devenir souverain pontife ? » La réponse de Vespasiano fut, ce qu'elle devait être, un compliment. « Le pape alors, engageant la conversation, parla de ses plans, des obligations qu'il avait à Cosimo de Médicis, du bien qu'il se proposait de faire à ce chef de la république florentine; puis il pria Vespasiano de demander quelques grâces, et finit par le retenir au palais. » (1). Comme cette familiarité accuse un noble cœur, et comme elle fait honneur à l'homme qui savait ainsi, sans s'avilir, descendre des hauteurs de la souveraine puissance au niveau tte^ amis qu'il avait laissés dans la condition privée ! \
Après la satisfaction de converser avec les savants, te, plus vif plaisir de Nicolas V était de les récompenser, et surtout de les étonner par l'imprévu de la rémunération (2). On aurait dit que Thomas de Sarzanne n'avait point vu le jour dans l'humble maison du médecin Parentucelli, mais qu'il était né sur les marches du trône, tant son âme était royale. Chaque fois qu'un humaniste lui apportait une œuvre achevée, il ne manquait jamais d'en recevoir une gratification. C'est ainsi que Lorenzo Valla reçut 500 écus d'or pour sa traduction de Thucydide, Niccolo Perotto, 500 ducats, pour celle de Polybe; Guarino
(1) Vespasiano, p. 278 et seq.
(2) Francesco Filelfo, épist. , libr. XIII, epist. I.
Guarini, de Vérone, 1,500 écus, pour celle de Strabon. Il accompagnait, en même temps, ses dons de paroles si affables et si obligeantes, qu'il* semblait moins récompenser les auteurs que leur demander grâce (1). Poggio, qui s'était plaint plus d'une fois avec amertume de Tingratitude du pouvoir à son égard, éprouva à un tel degré la libéralité du pape que, dans les transports de sa joie et de sa reconnaissance, il déclara que Nicolas V l'avait réconcilié avec la fortune (2).
Outre la rétribution attachée à la charge de secrétaire apostolique, Nicolas donnait encore un traitement annuel de 600 écus à Giannozzo Mannetti, pour la composition d'un ouvrage qui devait renfermer, avec la traduction de la Bible sur l'hébreu et le grec, la défense de la religion catholique contre les Juifs et les payens, ouvrage que la mort prématurée du pape ne permit pas à l'auteur d'achever (3). Bien qu'il n'eût pas lieu d'être content de Georges de Trébizonde, dont la vie littéraire d'ailleurs ne fut qu'une longue suite de querelles avec les autres savants, il lui offrit un jour une somme d'argent si forte, que le Grec, la rougeur au front, hésitait à la recevoir : « Prends, prends, dit le pontife, tu n'auras pas toujours un Nicolas. » (4).
(4) Rcnazzi, 1. 1, p. 145. — Tiraboschi, t. VI, part, I, libr. I, p. 66.
(2) Prœfatio ad Diodorum si cul u m. — Voir la vie de Poggio, par Shcpherd, c. x, p. 332.
(3) Vila Giannozzo Mannetti, ap. Murât., t. XX, p. 574. — Giannozzo Mannetti, in vita Nicolai V, Murât., t. III, part. II, libr. Il, p. 927.
(4) Tiraboschi, t. VI, part. I, libr. I, p. 257. La traduction du
4 flâ HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. VIII.
Au nombre de ceux qui eurent la plus large part aux faveurs pécuniaires du royal pontife, il faut compter Francesco Filelfo. Ce philologue, on ne sait pourquoi, parut bouder te pape, au début de son règne, et s'abstint de lui faire sa cour. Nicolas ne craignit point de faire les avances. Un jour que Filelfo passait par Rome, se rendant à Naples, le pape le manda au palais. « Eh ! quoi, Messire Francesco, nous nous étonnons fort que vous ne soyez point encore venu nous rendre visite, » Saint Père, reprit l'humaniste en maladroit courtisan, j'allais à Naples, porter au roi Alphonse quelques-unes de mes œuvres, et je comptais bien, au retour, offrir mes hommages à Votre Sainteté. » Sans faire aucun reproche à son visiteur de la préférence qu'il accordait sur le pape au roi de Naples, Nicolas lui présenta une bourse de 500 florins : « Prenez cela, ce sera pour fournir aux dépenses de votre voyage » (1). Plus tard, Filelfo, s*étant permis de présenter à Nicolas un opuscule où la louange du pape était poussée jusqu'à l'adulation, celuici brûla le livre, en présence même de l'auteur ; mais, pour ,ne pas manquer à la générosité, il lui en donna le prix (2). Nicolas V avait promis -au même Filelfo, pour
livre de Platon De legibus valut à Georges de Trébizonde, de la part du sénat «de Venise, une obair-e d'humanité, avec 4 50 ducats de traitement annuel. Le même George de Trébizonde écrivit un traité de rhétorique qui 4cvint célèbre sous le titre de Mhetarica Trapesuntina (Marino Sanuto, Vita de' duchi, p. 1467).
(1) Vespaa., p. 283. — Filelfo, epiat. , Jitor. XXVI, ep. ad Lcodrisium Cribellum.
(2) Gregor. Lollii epist. apud epist. Jacobi oard. Papienais , p. 493.
l'engager à traduire l'Iliade et l'Odyssée en vers latins, une maison à Rome, une belle campagne et de plus une prime de 10,000 florins d'or (1). Au surplus, tous les savants, quelque lieu qu'ils habitassent, participaient aux libéralités du pape , lorsque ceux-ci avaient le bonheur d'en être connus (2). On lui dit un jour : qu'il y avait à Rome de bons poètes qu'il ne connaissait pas, « Cela est impossible, reprit vivement le pape; s'ils sont bons, que ne viennent-ils à nous qui accueillons les médiocres ? » Ermolao Barbaro, qui raconte cette charmante anecdote, ajoute que c'était, pour Nicolas V, un mortel déplaisir d'apprendre, qu'il y eût «à Rome des littérateurs qui lui fassent inconnus (3),
Il est à remarquer que le règne du pontife qui fit de si généreux efforts pour arracher à l'oubli les monuments de la littérature classique, coïncide précisément avec l'époque où apparut l'art précieux qui devait les éterniser.^ On convient généralement" qu'avant la fin même du XIVe siècle, on connaissait le moyen de tirer des impressions, à l'aide de planches de bois gravées, et qu'on était ainsi parvenu à avoir plusieurs pages entières. Mais un tel procédé, suffisant pour la reproduction de faibles opuscules, n'était nullement susceptible d'une large application, et ne doit être considéré que comme un prélude, une première idée de l'art que nous possédons aujourd'hui, et qui consiste à faire dses plan-
(1) Filelfi epist. supra citata. — Tiraboschi, t. VI, part. I, libr. I, p. 66.
(2) Vespas., p. 283.
(3) Prœfat. ad castigationes Plinii ad Alexandrum papam VI.
ches avec des caractères mobiles. En quel endroit de "l'Allemagne, la première épreuve de cette invention at-elle eu lieu? Est-ce à Strasbourg, ou à Harlem? Doiton l'attribuer à Guttemberg plutôt qu'à Coster ? C'est là une double question sur laquelle nous n'avons point à nous prononcer. Tout ce que nous pouvons affirmer avec certitude, c'est qu'on ne cite aucun sérieux essai d'imprimerie avant 1450, époque où fut exécutée, à Mayence, par Guttemberg, Fust et Pierre Schœffer, la première édition qui ait été donnée de la Bible (1). Dès ce moment le sort de la science fut assuré et le monde n'eut plus à redouter une seconde nuit pour l'intelligence humaine.
Si Nicolas V fut étranger au fait de cette grande découverte, s'il n'influa en aucune manière sur ses premiers développements, on peut dire qu'il eut la gloire, en répandant partout l'amour des livres, et en créant toute une génération d'érudits, d'en préparer le prodigieux succès. On a observé, avec raison, que la coïncidence de celte découverte avec la passion littéraire qui s'était emparée des esprits a été une circonstance heureuse, et l'on peut dire providentielle. Plus tôt, cette découverte eût été dédaignée, faute de matériaux auxquels on pût l'appliquer ; plus tard, il est probable que, nonobstant la générosité des riches et les efforts des savants, plus d'un chef-d'œuvre aurait été perdu (2).
(1) Marino Sanuto , Vita de' duchi. t. XXII, p. J 168. — Hallam, 1. 1, p. 151.
(2) Tiraboschi, t. VI, part. I, libr. I, p. 158. — Roscoë, Vie de Lorenzo Médicis, t. I, c. i, p. 51.
La protection accordée aux lettres n'épuisait pas tout entière la munificence de Nicolas V, il l'exerçait encore sur d'autres objets. Depuis Clément VI, aucun pontife n'avait déployé, sur le trône apostolique, un caractère plus libéral. Nous avons vu toutefois Thomas de Sarzanne, pendant une moitié de sa vie, astreint, par la nécessité, à une parcimonieuse économie. Mais l'état de gêne, qui d'ordinaire rapetisse les âmes, semblait avoir élargi celle de Nicolas. Partout où il se montrait un instant, quelque monument de sa libéralité s'élevait, comme par enchantement, pour perpétuer le souvenir de son passage. Le nombre des édifices construits ou réparés, par ses ordres et à ses frais, serait un prodige mémo pour notre siècle. Pendant quelques mois de séjour qu'il fit à Fabriano, pour éviter la peste, il élargit la place publique de cette ville, l'entoura de gracieuses constructions, répara et embellit l'église. A Gualdo, la basilique de Saint- Benoît et celle de Saint-François d'Assise furent aussi , restaurées par ses soins. Civita-Vecchia lui dut de somptueux monuments; Citla-di-Castello , la réédification de ses remparts; Narni, les fortifications de la citadelle; Orvieto et Spoleto, chacune un palais. Il fit faire à Viterbe, pour l'usage des malades, des bains qui n'auraient point été indignes d'une antique villa romaine. A Rome, il releva une bonne partie des murailles qui tombaient en ruine, ajouta aux fortifications du Chàteau- Saint-Ange plusieurs ouvrages magnifiques, et restaura une foule d'églises (1).
(1) Giannozzo Mannetti, libr. II, p. 929 et seq. — Vasari opéra, t. I, Vita d'Antonio Rosellino, p. 345. Ed. de Florence, gr. in-8. t. i. # 30
Pour accomplir ces nombreux ouvrages, Nicolas V se servit du talent de deux artistes florentins, Léo Battista Alberti et Bernardo Rosellino. Le premier était à la fois poète, peintre et architecte, comme le fut, plus tard, Michel-Ange. Il s'est surtout rendu célèbre par un Traité d'architecture, écrit en latin, en dix-sept livres. Mais Vasari, son biographe, le trouve faible comme peintre, ne loue en général ses œuvres qu'avec réserve, l'accuse de manquer de goût, surtout de ne point savoir harmoniser les détails, et ne l'admire volontiers que dans les grandes proportions où il excelle incontestablement. Ce fut l'archéologue Biondo Flavio, son ami, qui introduisit à la cour romaine Léo Battista Alberti. Il plut au pape qui l'employa surtout pour le conseil (1).
Bernardo Rosellino était le frère d'Antonio Roseîlino, lequel s'était acquis une juste renommée dans la sculpture , en donnant à ses figures une correction de dessia et une finesse de formes inconnues jusqu'alors. Il reste de Bernardo, outre les œuvres dont le pape lui confia la direction, quelques mausolées , exécutés avec goût et élégance, notamment celui de Leonardo Bruni d'Arezzo (2).
Si le talent de Bernardo Rosellino ressemblait à celui de son frère Antonio, pour la perfection des détails, on conçoit sans peine comment Nicolas V l'adjoignit à Léo Battista Alberti. Il complétait ces deux artistes l'un par
— jEneas Sylv. dans ses commentaires publiés par Gatalano , appelle Nicolas V architectus\mirificm, p. 136.
(1) Vasari. t. I, p. 305 et seq.
(2) Vasari, t. I, p. 345 et 347.
l'autre. Le pontife mit encore à profit le talent d'un troisième artiste, non moins célèbre que les deux précédents, savoir : le peintre mystique, Frate Angelico da Fiesole, en confiant à son pinceau la décoration de la chapelle du Vatican, où le pape entendait la messe. M. Rio, qui se trompe quand il dit que Frate Angelico fut appelé à Rome par Eugène IV (I), place, avec raison, parmi les plus belles œuvres de ce peintre, les fresques exécutées par lui dans cet oratoire. Elles consistent en une descente de croix, et dans la reproduction, en six compartiments, des principaux traits de l'histoire de saint Laurent et de saint Etienne (2). Frate Angelico peignit encore la chapelle du Saint-Sacrement qui ne subsiste plus depuis Paul III, fit deux tableaux pour l'église de la Minerve où on les voit encore, et illustra quelques-uns des beaux manuscrits de la bibliothèque du pape (3).
Nicolas V nourrissait les plus vastes projets, il voulait raser et reconstruire en entier la cité léonine, c'est-àdire, le quartier du Vatican. Deux grandes places, la première, située au pied du Château-Saint-Ange, la seconde, devant le palais apostolique, auraient marqué les deux extrémités opposées du nouveau plan. On aurait passé de Tune à l'autre de ces places, par trois rues spacieuses, parallèles, en ligne droite, et bordées de maisons élégantes. Un autre dessein du pape était de réédifier le palais pontifical, mais avec une magnificence telle qu'aucun autre, dans le monde, n'aurait pu lui être com-
(4) De la poésie chrétienne dans l'art, in-8, p. 197.
(2) Vasari, t. I, p. 300.
(3) Id., p. 300 et 304.
paré. Ce palais n'aurait pas été seulement le séjour du pape, mais encore celui de tout le Sacré Collège. Il devait renfermer des chambres spéciales pour chaque juridiction de la cour romaine, des appartements pour recevoir les empereurs, les rois, les ducs et tous les princes chrétiens qui visiteraient la cité des Apôtres. On y aurait vu encore un local pour la tenue des conclaves, un théàlre pour le couronnement des souverains pontifes, de vastes salles, pour les diverses cérémonies solennelles auxquelles assistent ou président les papes. On y aurait admiré enfin tous lesbrillants accessoires qui complètent la magnificence des maisons royales, de splendîdes galeries, des parcs spacieux, des jardins d'agrément, de gracieux pavillons, des aqueducs et des fontaines jaillissantes. A côté de ce palais presque fabuleux, Nicolas voulait élever un temple digne du Dieu des chrétiens, un temple dont les proportions et les ornements eussent été la merveille de l'univers. Si de tels projets avaient pu être réalisés, on prononcerait les noms de Léo Battista Alberti et de Bernardo Rosellino à la place des noms de Bramante et de Michel- Ange; Nicolas V n'aurait rien laissé à faire à Jules II et à Léon X. Mais le temps, qu'on ne fait presque jamais entrer dans les calculs humains, est souvent l'obstacle qui arrête l'essor du génie. Le premier projet ne fut jamais entrepris, les deux autres reçurent un commencement d'exécution qui fut promptement interrompu par la mort du pape, et il ne nous reste de ces immenses plans que la description qu'en a faite Giannozzo Mannetti sur les dessins des architectes (1).
(I) Giannozzo Mannetti, Vita Nicolai V, libr. II, p. 931 et
Le gouvernement progressif et bienfaisant de Nicolas V \ fut troublé par une conjuration qui avait pour but, comme celle de Cola di Rienzi, un siècle auparavant, de substituer à l'autorité pontificale le régime républicain. Stefano Porcaro, l'auteur de ce complot, n'était point un homme obscur. Il appartenait à l'ordre des chevaliers, marquait par ses talents, et s'était acquis, parmi ses concitoyens, une certaine réputation de courage et d'éloquence (1) Audacieux, entreprenant, mais comme le premier tribun, auquel il ressemblait de caractère, joignant à une imagination exaltée un esprit faux. En lisant les canzoni de Pétrarque, Stefano s'était arrêté à cette strophe de l'ode spirito gentil où le poète, s'adressant à ses vers, leur dit de voler sur le mont Tarpéien, pour y voir un chevalier honoré de toute l'Italie et l'espérance des sept collines (2). Cette belle figure poétique
seq. — Vasari, p. 745 et seq. — Jacobi Philippi Bergom. Chronic. supplem., libr. XV, p. 367.
(1) Pic II, Commentai*., libr. II, p. 24, dit de Porcaro : « Non ignobili loco apud Romanos natum.» — Sabellicus qui avait habité la maison de Porcaro à Rome, dit que cette famille avait la prétention de remonter à Porcius Caton, puis il ajoute, touchant Porcaro : « Nobilitate generis magis quàm divitiis potens » (Hist. rer. Venct., decad. III, libr.VHI. — Saint Antonin, c. xi, Ut. XXII, ad calcem, appelle Porcaro, eloquentissimussed promptuosissimus. (2) Sopra '1 monte Tarpeo, canzon vedrai Un cavalier, ch'Italia tutta onora.
Degli {die Roma ogni ora
Con gli occhi di dolor bagnati molli.
Ti chicr merce da tutti setti i colli,
470 HISTOIRE DE hk PAPAUTÉ, UV. VIII.
avait semblé à Porcaro un oracte qui le concernait. Dans son délire, il croyait êlre ce chevalier mystérieux de qui Rome attendait son affranchissement. Lorsque autour de lui, il voyait cette multitude de savants ressusciter la langue, les chefs-d'œuvre, tous les souvenirs glorieux de l'antique Italie, il pensait qu'à lui Porcaro il était réservé d'en réveiller la puissante constitution. Démagogue de bonne foi peut-être, parce qu'il était de ces utopistes qui, dans leurs combinaisons politiques, ne tiennent compte ni des leçons de l'histoire, ni de la différence des temps, ni du changement des idées, jettent pêle-mêle toutes les générations, tous les peuples, dans le moule de leurs systèmes, et lient intrépidement le bonheur du genre humain au triomphe de leurs desseins.
Le premier essai que Poscaro fit de ses projets eut lieu après la mort d'Eugène IV. Le peuple romain s'était assemblé dans l'église d'Ara-Cœli, pendant la vacance du Saint-Siège, pour délibérer sur certaines requêtes à adresser aux cardinaux. Quel était l'objet de ces requêtes? l'histoire ne le dit point. Stefano crut l'occasion favorable pour émouvoir ses concitoyens, et leur adressa un discours non moins factieux que véhément, dans lequel il les exhortait à se souvenir de l'état, de la gloire, de la liberté de leurs ancêtres, à prendre les armes et à conquérir une constitution qui, sans les séparer du souverain ponlife, mettrait les^ pouvoirs politiques entre leurs mains. L'archevêque de Bénévent, qui présidait la réunion, se leva, imposa silence à l'orateur malgré l'opposition des assistants, et rompit l'assemblée. On dit que les paroles de Porcaro avaient produit sur les esprits
assez d'effet pour pousser le peuple à une sédition, si un citoyen modéré et influent, nommé Lellio Vallegio, ne l'en eût détourné (1).
Ces faits, rapportés au nouveau pape, lui firent sentir le besoin d'éloigner un sujet si dangereux. Répugnant toutefois à inaugurer son pontificat par une sentence de bannissement, et espérant gagner Porcaro par lés bienfaits, Nicolas V le nomma podestat à Anagni. L'exercice d'une magistrature suprême ne changea ni les idées ni les dispositions du démagogue, et le pape, après avoir fait une seconde fois l'essai de son esprit séditieux, le relégua à Bologne, sous les yeux du cardinal Bessarion, qui reçut l'ordre de surveiller toutes ses démarches, et auquel il devait se présenter chaque jour (2). Mais ces précautions n'empêchèrent point Porcaro de conspirer. Il est des natures pour qui c'est comme un besoin. Devenu plus ardent, ce semble, à mesure qu'on lui opposait plus d'obstacles, il résolut de poursuivre son but, dût-il succomber au milieu de ses efforts, se flattant que, même dans ce cas, une gloire immortelle payerait son dévouement à la liberté. Il se concerte d'abord avec son neveu Sciarra, l'initie à son projet, puis l'envoie à Rome en préparer l'exécution. Fidèle à son mandat, Sciarra
(4) Diario di Stefano infessura, Murât., t. III, part. Il, p. 1131. — Platina parle et de la réunion et du discours de Porcaro. — Saint Antonin, c. xi, tit. XXII, ad calcem. — Léo Alberti, De Porcaria conjuratione , Murât., t. XXV, p. 309. — Diaria , codex ms. 1088, p. 160, Bibliothèque Barberini.
(2) Léo Alberti, p. 309. — Marino Sanuto, Vitœ de' duchi di Venezia, t. XXII, p. 1146. — Sabellicus, Rer. Venet. hist., decaa. III, libr. VIL
réunit quatre cents de ces hommes, comme il s'en trouve, à toutes les époques et dans tous les pays, êtres pervers, impatients du repos, avides de perturbation, parce qu'ils y placent leurs espérances, et par là même d'une au* dace plus grande.
Quand tout est prêt, Sciarra avertit Stefano. Aussitôt celui-ci, trompant la vigilance de Bessarion, s'évade de Bologne, arrive à Rome et paraît tout à coup au milieu des conjurés, les exalte par une harangue sophistique autant que passionnée, dans laquelle il leur parle d'arbitraire, d'opprobre, de corruption, de tyrannie, mots puissants sur les esprits qu'agite l'amour de l'indépendance, et achève de les séduire, en leur montrant ce que leur cupidité aura à gagner, dans le pillage au trésor du gouvernement, dans les dépouilles des cardinaux et des citoyens ennemis de la révolution (1).
Si dès son arrivée à Rome, Porcaro se fût mis à l'œuvre, il n'est pas douteux qu'il n'eût réussi à renverser le gouvernement. Ignorant le complot, et prise au dépourvu, l'autorité n'aurait pu résister à une attaque imprévue et vigoureuse. Les conspirateurs avaient, à leur disposition, des forces considérables. Mais le démagogue passa trois jours dans l'inaction, à se refaire des fatigues de son voyage, il devait échouer. Ce délai donna le temps
(1) Léo Alberti évalue ainsi les biens à piller : ex pontificis domo et rébus 200,000 scudi, ex collegio, 200,000, ex mercatoribus atque his qui officiis prœsunt, 200,000 ; ex publicis horreis salinarum atque cxtraenorum civium fortunis , 100,000. D'après Porcaro, la somme totale des dépouilles réunies devait produire un million d'écus, p. 311 et 312.
à Bessarion d'annoncer la subite disparition de Porcaro, et aux émissaires que le cardinal Scarampo entretenait, parmi la populace, de venir lui dévoiler le complot (I). Il était horrible. Porcaro, à la tête de sa bande, devait surprendre le pape et les cardinaux, dans l'église même de Saint-Pierre, pendant la célébration du saint sacrifice, les massacrer, se saisir du reste de la cour romaine, occuper le Château-Saint-Ange, puis convoquer le peuple au Capitole, et là proclamer la liberté et la dictature (2).
(i) Marino Sanuto, ubi supra. — Gronica di Bologna, Murât., t. XVIII, p. 700.
(2) Vespasiano, in Vita Nicolai V, p.. 286. — Cornélius Zantefliet, ap. Martene, ampl. collect., t. V, p. 480. — Sabellicus, ubi supra. — Alberti, Platina et le Diario, ms. n° 128 (Bibliothèque Corsini) di Paolo di Benedetto di Cola dello maestro dello Bione di Ponte, p. 48, veulent que les conjurés se fussent contentés de prendre captifs le pape et les cardinaux. Une lettre ms. de Nîmes, publiée par M. Germain, affirme qu'ils devaient les tuer. — Gcorgi, p. 129, cite une relation en forme de dialogue, écrite par Pictro Godio, de Vicence, et cataloguée dans la bibliothèque du Vatican, sous le n° 3619, laquelle relation dit que Stefano Porcaro resta trois jours à Borne j qu'il devait massacrer le pape et les cardinaux ; que le complot fut d'abord dénoncé au cardinal Capranica; que, sur l'ordre de celui-ci, Nicolas Amigdani, vice-camérier du pape, et Jacopo Calvo, se portèrent avec cinquante soldats à la maison de Porcaro, que Battista Sciarra parvint à se sauver , mais fut pris plus tard. Georgi cite encore, sous le n° 3618 de la même bibliothèque, une autre relation en vers latins, dont il donne un fragment qui suffit pour attester que les conjurés en voulaient bien réellement à la vie du pape et des cardinaux. M. Germain n'a pas connu ces relations citées par Georgi, relations qui confirment, dans les points principaux, le récit de la
L'exécution de ce hideux complot était fixée au jour de l'Epiphanie 1453, Scarampo en donna incontinent avis au pape, et se mit lui-même en devoir de le déjouer. Scarampo, fait de longue main au commandement des armées, était un homme d'action et de ressource. Il se transporte au palais, trouve le souverain pontife et ceux qui l'entouraient, hors d'eux-mêmes, ne sachant à quoi se résoudre. Mais, en de pareilles conjonctures, la perte de temps est irréparable. Scarampo prend donc l'initiative, donne des ordres. Ses serviteurs étaient déjà armés, il leur confie les portes du palais, puis il envoie les milices pontificales, avec le sénateur Jacomo Cavagnoli, attaquer la maison de Porcaro. Les conjurés s'y trouvaient réunis et sans défiance. On se saisit du plus grand nombre. Porcaro fut découvert, le lendemain, dans la maison de sa sœur, honteusement caché dans un coffre. Sciarra ne put échapper que quelques jours à l'activité des recherches. La plupart des prisonniers subirent la peine capitale. On les pendit le 13 janvier, aux créneaux du Chàteau-Saint-Ange (l). (Pièces justifieatives n° 8).
lettre par lui publiée, et prouvent combien l'auteur anonyme de cette pièce était exactement informé de toutes choses. Giannozzo Mannetti ne dit que quelques mots insignifiants sur cette conjuration.
(1) Le ms. de la Bibliothèque Corsini, Marino Sanuto, Sabel- Hcus,TPlatina, la lettre ms. de Nîmes, le Diario de Stefano Infessura, lieux cilés. Slefano Infessura appelle Porcaro : « Uomo de bene et amatore dello bene e liberta da Roma. » Cela prouve que l'attentat du démagogue n'inspirait pas de l'horreur à tout le monde.
On voit par là que Nicolas V, s'il avait de la bonté, n'était point faible. Le supplice d'Angelo Ronco est une autre preuve de la fermeté de ce pape dans le gouvernement. Cet officier avait reçu Tordre de s'opposer, avec les milices pontificales, à la marche du comte d'Anguillara qui, malgré le Saint-Siège, faisait la guerre à ceux de Norcia. Il désobéit, et le pape le fit punir de mort (1).
L'attentat de Porcaro exerça une fâcheuse influence sur le caractère de Nicolas. Ce pontife, qui jusque-là avait plus qu'aucun de ses prédécesseurs, aimé à se produire en public, ne s'y montra dès lors que rarement. Il devint sombre et défiant surtout à l'égard des Romains. Quoiqu'il ne supprimât rien de sa munificence et de sa libéralité, il laissait percer, dans sa conduite, le dégoût qui s'empare des âmes généreuses quand on paye leurs bienfaits par l'ingratitude. Renfermé dans l'intérieur de son palais, il ne sortait que lorsque les impérieux devoirs de la Papauté l'exigeaient. Ce n'était plus ce pontife accessible à tous, qui prenait, sur le repos de la nuit, les heures qu'il consacrait aux audiences. On ne l'abordait plus qu'avec de grandes difficultés ; et ceux, que leurs affaires amenaient à la cour, se décourageaient des lenteurs qu'on les obligeait de subir (2).
Cette morosité s'accrut encore par les maladies et les infirmités qui vinrent tout à coup détruire en lui une santé jusque-là florissante, et le réduisirent à un état continuel de faiblesse et de souffrance (3). La chute de
(1) Plathta in Nicolaum V. — Infessura, p. 1136.
(2) Ptetina. — S. Antonin., c. xu, tit. XXII. — Giannozzo Mannetti, libr. II, p. 921.
(3) Platiaa et S. Antonin., ibidem.
Constantinople y mit le comble. On remarqua que, du jour où il apprit cette funeste nouvelle, toute espèce de gaîté cessa chez lui, et que Ton ne surprit plus sur ses lèvres le moindre sourire (1). Il semblait s'accuser d'une catastrophe qu'on ne devait raisonnablement imputer qu'aux divisions des princes chrétiens, et à l'indifférence que la déloyauté des Grecs avait inspirée pour eux en Europe. Le fantôme de l'Empire déchu le poursuivait nuit et jour. Pour s'en distraire et en même temps se préparer à sa dernière heure, il appela à Rome, de la Chartreuse de Florence, deux religieux en réputation de sainteté. Celaient Niccolo de Cortone et Lorenzo de Mantoue. Il voulut que ces deux frères fussent logés au palais et dans une chambre contiguë à ses appartements, afin de les avoir, à chaque instant, à sa disposition.
Un jour, comme ces moines conversaient ensemble , Nicolas parut tout à coup , s'assit au milieu d'eux , et prenant la parole, ce pontife qui portait la dignité suprême avec tant de gloire , et dont le règne n'avait été qu'une suite de prospérités, se plaignit amèrement d'être le plus malheureux des hommes. « Tout le monde me trompe, dit-il, je ne vois passer le seuil de ma porte à personne qui me dise la vérité. L'ennui que me cause une si fausse position est tel que, sans la crainte du scandale, j'aurais depuis longtemps abdiqué le souverain pontificat, et serais redevenu Thomas de Sarzanne.
(1) Post eam namque calamitatem nullus eum unquam vidit ridentem (d'Attichy, Flores hist. sacr. collcgii, in-fol., t. II, p. 183). — Voir l'opuscule deLeodrisio Cribelli, De expeditioue Pii papœ II, in Turcos, Murât, t. XXI II, p. 56.
Car, ajouta-t-il, je goûtais, sous cet humble nom, plus de contentement en un jour, que je n'en éprouve pendant une année entière. » Et il fondit en larmes (1).
Vers le commencement de Tannée 1455, les douleurs de Nicolas devinrent plus aiguës, ses forces s'affaiblissaient chaque jour, et l'on perdit bientôt l'espoir de le conserver. Les deux Chartreux , qui ne le quittaient plus , l'assistaient de leurs prières et de leurs pieuses exhortations. Il voulut de bonne heure recevoir les sacrements de l'Eglise. Jamais la grandeur de son âme et l'éminence de sa piété ne se déployèrent avec plus d'éclat, que dans cette phase suprême de sa maladie. Bien qu'il endurât d'atroces douleurs, .on n'entendit jamais sortir de sa bouche un soupir ni une plainte. Un jour il aperçut, au pied de son lit , l'évêque d'Arras qui pleurait. « Mon pauvre ami, lui dit-il, change plutôt tes laripes en prières ferventes, pour que le Dieu des miséricordes me pardonne mes péchés. Je ne t'oublierai point. » Puis il ajouta : « Souviens-toi que tu perds, dans le pape Nicolas, un ami sincère et dévoué. » Il accompagna ces derniers mots d'un regard où se peignit une indéfinissable expression de bonté. L'évêque ne put contenir ses sanglots , et fut obligé de quitter la chambre (2).
Quand il vit approcher l'heure dernière , il appela près de son lit les cardinaux, et d'une voix ferme leur
(1) Vespasiano , Commentai*, délia vita di papa Niccolo V, Murât., t. XXV, p. 286.
(2) Vespasiano, p. 284. — Giannozzo Mannetti, libr. III, p. 945 et scq.
lut son testament, dans lequel il rendait raison de son gouvernement et en justifiait les actes (1). Puis, levant les mains au ciel, il les bénit. Jamais agonie n'avait été accompagnée de plus de larmes. Seul pleinement maître de lui-même jusqu'à la fin, le moribond gardait la sérénité de son âme au milieu de tant d'émotions. Ce dernier devoir de la papauté rempli, Nicolas cessa de s'occuper de la terre. Les yeux fixés sur l'image du Sauveur crucifié, il ne songea plus qu'à paraître devant le souverain juge, et s'éteignit dans cette sainte méditation , le 24 mars 1455. Son pontificat avait duré huit ans (2).
Peu de temps avant de quitter le monde, il avait eu la consolation d'achever îa pacification de l'Italie , en amenant le roi Alphonse à ratifier la paix accomplie à Lodi, entre les Vénitiens et le nouveau duc de Milan, et à conclure, avec ces deux puissances, une alliance qui devait durer vingt-cinq ans. La nouvelle de ce traité qui était, ainsi que nous Tarons dit, l'œuvre de fra Simonetto de Camerino, arriva au pape, quelques jours seulement a\sA£it sa mort (3).
Nous ne connaissons pas de souverain qui ait par-
ti) Giannozzo Mannetti donne in extenso, dans le IIIe livre de la vie de ce pape, cette intéressante pièce.
(2) Vespasiano, p. 288 et seq. — Giannozzo Mannetti, libr. III, p. 957 et seq. — Georgi, p. 162.
(3) Sabellicus, hist. rer. Venet. , decad. III, libr. VII. — Marino Sanirto, p. H52. — ,Corio , Ist. di Milano, p. 797 et seq. — Giannozzo Mannetti, libr. II, p. 944 et seq.. — Georgi, p. 138 et seq. — Platinà, Hist. Mahtuana, ap. Murât., t. XX, libr. VI, p. 857.
couru, en si peu d'années , une carrière plus brillante que Nicolas V. L'Eglise pacifiée, les discussions politiques de Tltalie éteintes, Rome restaurée, la bibliothèque du Vatican fondée, le plus grand mouvement qui fut jamais imprimé aux arts et aux lettres, la civilisation moderne inaugurée par la résurrection des lumières antiques , sont autant de faits immortels dus à la sagesse et au génie de Nicolas V. On se demande : quelle gloire il aurait conquise à la tiare, si le temps, ce grand ennemi des projets de l'homme , n'eût pas manqué à l'exécution de ses vastes plans ! La Papauté devenant par-là le foyer de toutes les lumières, comme elle était déjà le centre de toutes les grandeurs, la Papauté aurait recouvré , par l'ascendant de son action régénératrice, tout le prestige de cette influence morale que soixante - dix ans de dissensions religieuses lui avaient fait perdre. La mort prématurée de Nicolas V l'empêcha de compléter cette magnifique restauration. Lorsque, plus tard, Léon X viendra reprendre l'œuvre de Thomas de Sarzanne, on pourra bien appeler de son nom le siècle qu'il aura illustré, Léon X n'en sera toutefois que la figure la plus rayonnante. En France , en Espagne , il aura des émules qui partageront avec lui l'honneur de pousser le genre humain dans la carrière du progrès. Nicolas V n'en eut aucuiK De son temps , les grandes royautés de l'Europe étaient encore ensevelies dans l'ombre ; seule la Papauté éclairait le monde. (Pièces justificatives ne9).
Les funérailles de Nicolas V accomplies, les cardinaux au nombre de quinze , entrèrent au conclave le 4 avril 1455. Tout d'abord , deux partis se dessinèrent, un
parti français et un parti italien. Le premier, qui avait pour chef Alain de Coetivi, vulgairement appelé le Cardinal d'Avignon, voulait placer la tiare sur une tête française, et portait le cardinal d'Eslouteville. Le parti italien , sans être unanime , inclinait vers le cardinal de Fermo , Dominique Capranica (1). Mais chacune de ces factions , assez forte pour empêcher l'élection du candidat contraire , ne Tétait point suffisamment pour faire prévaloir "le sien. On alla plusieurs fois au scrutin sans succès.
Pour mettre fin à cette lutte, les membres les plus distingués du Sacré Collège se réunirent , et , après avoir conféré ensemble, fixèrent leur choix sur le cardinal Bessarion. Étranger par son origine aux intérêts politiques ainsi qu'aux rivalités nationales des partis qui étaient en présence, l'archevêque de Nicée semblait convenir à tous. On eut bientôt recueilli pour lui le nombre voulu de suffrages, et personne ne doutait qu'il ne dût être pape le lendemain. Déjà quelques membres lui présentaient des suppliques comme au chef de l'Eglise. MaisCoétivi, profitant des dernières heures de la nuit, parcourt les cellules, fait observer à chacun des élec* teurs qu'il est inconvenant de placer à la tête de l'Église romaine un néophyte, un Grec, un homme qui n'avait point encore rasé la barbe des Orientaux et sortait à peine des rangs du schisme. Cette raison, quoique frivole, soutenue de l'influence de Coétivi, suffit pour détourner de Bessarion quelques électeurs qui chancelaient
(1) Vespas. in Vita card. Domin. Capranicae. ap. Catalano, in vita et scriptis Capranicœ, in append., p. 165.
encore. Il y en eut assez, et Bessarion, après avoir été une nuit pape, se retrouva cardinal.au lever de l'aurore. L'archevêque, de Nicée devenu impossible, les vues se tournèrent alors sur Alphonse Borgia, cardinal de Santiquatro, auquel personne n'avait jusque-là songé. Le scrutin ne lui ayant pas donné le nombre suffisant de voix, on alla à Yaccesso. Cette épreuve fut décisive. Tous les électeurs, comme par une inspiration divine, se réunirent sur ce dernier candidat, et l'on procéda à la cérémonie de l'adoration (1).
On raconte qu'un jour le grand saint Vincent Ferrier, prêchant à Valence, remarqua dans la foule de ceux qui se pressaient autour de lui pour solliciter ses prières, un prêtre qui venait aussi se recommander à ses oraisons. Fixant sur lui ses regards : « Mon fils, je te félicite ; souviens-toi qu'il t'est réservé d'être un jour l'ornemen de ta patrie et de ta famille. Tu seras revêtu de la plus grande dignité que puisse porter un mortel. Moi- même, après la mort, je serai l'objet de ta vénération. Appliquetoi à persévérer dans la vertu (2). » Ce prêtre était précisément le même qui venait d'être élu pape. Son élection ne le surprit point; il s'y attendait. Jamais il n'avait perdu de vue la prédiction de l'homme de Dieu, et bien qu'il ne parût avoir aucune chance d'arriver à la tiare,
(1) Commentarii Pii II, libr. I, p. 24. — S. Anton., c. xm, tit. XXII. — Platina in Galixtum III. — Infessura, p. 1136.. — Garimberto, libr. VI, p. 470.
(2) Vita S. Vicentii Ferrerii ap. Bzovii annales, anno 4419, nus 24. — Marino Sanuto, Vitœ dei duchi di Venezia, t. XXII, p. 1159.
il n'avait pas cessé un seul instant de croire à sa destinée. Il prit le nom de Calixte III (i).
L'élection d'Alphonse Borgia inaugurait la grandeur d'une famille qui devait allier dans l'histoire des célébrités bien diverses. Cette famille, depuis longtemps illustre en Espagne, était encore inconnue à l'Italie au commencement du XVe siècle. Celui qui devait l'élever au rang des maisons royales naquit à Xativa, en 1378, l'année même où éclata le grand schisme. Il fit brillamment ses études dans l'université de Lerida, acquit en peu de temps le titre de docteur en droit canon et en droit civil, et professa la jurisprudence avec distinction. Benoît XIII, sur la seule renommée du savoir d'Alphonse Borgia, et sans qu'il lui fût recommandé, le nomma chanoine de Lerida. * Chargé d'une mission auprès du roi d'Aragon , il entra si avant dans la confiance de ce monarque que celui-ci le fit son chapelain et son conseiller intime. Envoyé au concile de Constance, il gagna également l'estime et l'affection de Martin V. Ce furent les habiles négociations de Borgia auprès du successeur de Benoît XIII qui déterminèrent cet anti-pape à l'abdication et préparèrent ainsi le succès de la mission du cardinal de Foix. Ce fut encore la prudence de Borgia qui sut pacifier l'Aragon et la Castille, après sept ans d'une guerre acharnée. Le roi d'Aragon voulait le nommer son ambassadeur au concile de Bâle. Mais Borgia, qui n'approuvait point la faveur que son maître accordait à cette schismatique assemblée, trouva le moyen de décliner ce dangereux
(1) Commentarii Pii II, libr. I, p. 25. — Summonte, t. III, libr. V, p. 172. — Platina in Calixtum III.
honneur. Il devait servir plus utilement les intérêts d'Alphonse en le réconciliant avec Eugène IV. Ce pontife, auquel Borgia avait plu, voulait le créer cardinal, sans attendre l'issue des négociations. Borgia donna, en cette occasion, un rare exemple de grandeur d'âme et de désintéressement, en refusant le chapeau, parce qu'il ne lui convenait point, disait-il, d'être récompensé par la partie opposée à celle de son maître, avant la conclusion de la paix. Mais les deux puissances s'étant mises d'accord, Borgia fut agrégé au nombre des princes de l'Eglise.
Reconnu souverain paisible du royaume de Naples, Alphonse d'Aragon confia le soin d'organiser le gouvernement de sa belle conquête à la sagesse et à l'expérience de Borgia, devenu son principal ministre. Le royaume des Deux-Siciles fut redevable^ cet homme d'état de l'institution du célèbre tribunal di SanChiara, appelé plus tard di Capuana. Son admission dans le sénat apostolique n'engagea point Borgia à changer sa manière de vivre. Il continua d'être simple, modeste, d'honorer sa dignité par la vertu, sans rien accorder à l'ostentation ni à la vaine gloire. Ainsi, le mérite personnel du nouveau pontife justifiait pleinement le choix des électeurs. Malheureusement, son âge de soixante-dix -sept ans faisait craindre qu'il ne pût longtemps gouverner la barque de Pierre (1).
(1) Platina in Calixtum III. — Gonzales de Illescas, Historia pontificale, libro sexto, part. II, p. 128. — Gariinberto, libr. I, p. 91, libr. II, p. 144 et 199. — Summonte, dell' istor. di Napoli, t. II, libr. V, p. 171. — Giannone, Storia civile del regno di Napoli, t. VI, libr. XXVI.
Calixte III apportait aux affaires un esprit studieux, une rare sagacité, un jugement sûr, une connaissance profonde du droit et une longue expérience des hommes et des choses. Comme jurisconsulte, on savait à peine deux papes qui pussent lui être comparés. Interrogé sur le droit, il répondit un jour que les lois et les canons étaient aussi présents à sa mémoire que s'il eût quitté les classes la veille (1). Il était d'une grande sobriété, avait une parole douce, et autant que Page pouvait le lui permettre, se montrait d'un accès commode (2). Malgré les infirmités de la vieillesse, il n'avait rien rabattu de son travail habituel, et consacrait à l'étude le même nombre d'heures. Dans ses moments de loisirs, s'il ne pouvait lire, il écoutait volontiers une lecture. La renommée des pontifes qui avaient montré avant lui le plus de facilité à accorder des audiences aux ministres des princes ainsi qu'aux particuliers, fut bientôt dépassée par celle que s'acquit Calixte III en ce genre. Son activité suffisait à tout : il dictait les lettres qu'il envoyait aux souverains et à ses amis, expédiait les affaires avec une merveilleuse promptitude, et se faisait une sorte de récréation de signer des suppliques (3). Tel était le successeur de Nicolas V.
(4) Vir magnœ justitiœ et magnus jurista. (Naucleri chronographiœ générât. XLIX, p. 1082). — Magni consilii vir etexcellentissimi animi decoratus et utriusque juris peracutus doctor. (Jac. Philippi Bergom. chronic. supplem., libr. XV, p. 373).
(2) Invictusuo parcus, in sermone modestissimus ; facilis aditu quantum ei per œtatem licebat. JSneas Sylvius in Europa, c. lviii.
(3) ^Eneas Sylvius, ubi supra.
Sur le concile de Baie. (Excerptum ex Mneœ Sylvii de Piccolominibus episc. Tergest. de rébus Basilese gestis stante vel dissoluto concilio commentario, primitus bibliotheca Vaticana in luccm edit., cura Michaelis Catalani Ganonici Ecclesiae firmanse, in- 4, Firmi 1803).
In reformatione autem ecclesiae incipiendum esse a capite dicunt, beneque actum putant, totumque reformatum, si romanus pontifex libéras elcctiones capitularibus relinquat, si nullis rescrvationibus utatur, siheneficiorum collationes adordinarios remittat, si nullas annatas recipiat, si litteras apostolicas gratis elargiatur, si nullas commendet ecclesias. Ad hoc sunt omnes faciles, prœter cardinales qui romanse curiœ jura tuentur; renovantur discordiae, jamque non inter papam et concilium tantum, sed inter ipsos concilii patres exoritur divisio. Mira res ! quod patres papœ negabant, singularibus episcopis concedebant. Theodorico namque Moguntino, non solum annatas exigere, sed biannatas indulserunt. Quidquid apostolicse sedi nocivum videbatur facile impetratum fuit. Ceterum in communi de moribus, de pietate, de justitia, de modestia cleri ac populi nihil agebatur. Pluralitas beneficiorura, quia multos tangebat, prohiberi numquarn potuit. Habitus episcoporum qui apud Alamanos leniusculi sunt, reformari non valuerunt, nec arma prohibita sacerdotibus, nec venationes aut aucupationes , non fastus nimius sublatus ; quamvis
IÈGES JUSTIFICATIVES.
Julianus aurea mulis fraena subtraxerit lege manuali, quœ paucis mensibus duravit. Non prohibita sunt sumptuosa prandia, non famulatus laïcalis, non pecuniaria judicia, non multitudo ignorantium saccrdotum, sed reformatio sancta videbatur, si sedes apostolica nuda relinqueretur. Ex Gallia PhilippusTuronensis episcopus, tam improbus italico nomini fuit, ut dicere non vereretur : Aut apostolicam sedem ex manibus Italorum hac vice eripiemus, aut sic deplumatam relinquemus, ut ubi maneat nihil curandum sit.
Portrait de Félix V. (Exccrptum ex eodem commentario) ,
Fuit Amedeus statura parvus, luscus oculo , albus carne , concilio baud prœceps, injuriœ tenax, immeinorbeneficii, avaritia insignis, pacis et otii cupidus, indulgens libris, subditis nihil parcens. Mortuo pâtre, sexaginta et amplius annis regnavit, ex comité per Sigismundum dux factus est apud Cambcriacum, dominia auxit, infelicitate vicinorum felix. In papatu nullam fortunam habuit : gessit se tamen pro pontifice annos novem. In pueritia Cornes, in œtate virili Dux, in senio Pontifex, in decrepita œtate, Cardinalis fuit et mortuus est : Ecclesiœ moriendo quam vivendo utilior.
Conclusion du concile de Florence. ( Excerptum ex codice XVII ms. class. XXV, cui litulus : Citta di Firenze. Biblioth. Magliabecchi.)
Di 6 di luglio, in lunedi mattina, nelP anno nono del pontificato di papa Eugenio, fatta gratia delP altissimo et eterno Idio, n' conohiuse e publicô Tunione délia fede fra i Greci et Latini. La publicazione si fejee in Santa Maria del Fiore, alla quale in-
termine papa Eugenio con tutti i cardinal i et vescovi et altri certi che erano in Firenze e rimperatorc detto de' Greci con molli gran maestri rcligiosi et secolari. Il papa disse mess a... E finita messa, il cardinale Cesarino salse in un pergamo che era nel mezzo deir choro, e un vescovo greco valente persona appresso di lui et havendo in mano una carta pecora la quale era quasi da ogni lato tutta scritta, delli cffeti di questi infra scritti cinque articoli, li quali letti da detto cardinale in latinoetLatini risposero con voce alta d'essere contenti e di cosi quattro notai ne furono rogati. Di poi il detto vescovo prese la detta carta et in greco la lesse, e tutti i Greci con voce alta risposeno d'essere contenti deir che quattro notai greci ne furono rogati. Duro detta ceremonia dalle 10 aile 16 hore.
Réception des députés du prêtre Jean. (Excerptum ex eod. codice ms.)
Di 26 d'agosto in dominica, venerono in Firenze circa 40 Indiani deir India maggiore, mandati dal Prête Janni, tra quali erano tre ambasciadori deir detto Prête Janni, l'uno era un re, il che portava una croce d'oro nel la pal ma délia mano, un card. cioe un abate loro che è tanto quanto un cardinal et un cavalière. Il detto abate haveva rinvolto al capo parmo lino bianco di molto gran volume, erano huomini neri et asciulti e molto disformi dalle portature e qualita di qua vennono a papa Eugenio per fare l'unione délia fede loro cosi la nostra. Intrarono in Firenze per la porta S. Niccolo, accompagnati da circa 300 cortigiani deir papa, erano detti Indiani d'Ethiopia... e di 2 settembre feciono la loro ambasciaia ail' nostro santo padre Eugenio, la quale ridotta in nostra lingua dice cosi.
« Tutti gli huomini che pervengono alla Santita tua, Beatissiino padre, hanno molto a ringraziare Dio, che gli abbino fatti degni di videre in te Christo encora conversarc in terra tra gli huomini peccatori. Ma noi nati in Ethiopia abbiamo molti singo-
lari cagioni. Per il che dobbiamo rendere a Dio moite grazie, che ci abbia fatti degni di videre il tuto benedetto volto in questo di d'oggi, prima per che non crediamo, che persona alcuna venga piu da lungi di noi, che siamo posti in un fine del mondo ; secondo perche salva la pace di tutti , noi crediamo, che non sia gente al mondo , che porti piu divozione, e fede , e reverentia al papa di Roma, che noi, e questo e si noto fra noi, che la speranza ci ha fatta vincere ogni pericolo, e tornando noi , Domine, a casa jiostra,posteremoa nostri grande allegrezza; imperoche usanza e in tutto nostro imperio, che chi torna dal papa di Roma, tutti grandi, e piccoli , maschi , e femine, corrono a bacciargli i piedi , beato chipuo avère del suo vestimento. Onde quanta la sia stima délia tua Santita assai per questo e molto simigliante si puo intender certo per la gran prerogativa del nostro imperio, per quale noi siamo molto maggiori che gli altri. Perche etiamdio il nostro imperatore ha cento re di corona sotto la fede nostra, et anco l'antica gloria délia Regina Saba, che venne in Jerusalemme alla fama di Salomone, corne noi a te, il quale sei piu, che Salomone, ben che noi siamo minori, che la Regina di Saba ; e anco la Regina Candace, e lo re Eunucho, che battizzo Philippo, furono del nostro paese , e tu che sei il grande di tutti i grandi debbi vedere noi piccoli volentieri per queste cose cosi grandi ; Fullima cagione ne è la divina conversatione circa di noi, per che e raanifesto che ogni gente, e popolo partito da te è finito in rovina, ma noi soli fra le hérésie, partiti dalla romana sedia siamo ancor forti, potenti e liberi, onde delli sani'si puô cavare ragione, che non molto siamo lungati da te per fiducia, e perô siamo percossi; ma la nostra stranezza detta sia piutosto per longa distantia, e per li pericoli, che in mezzo sono, e- per negligentia di passati pastori circa di noi, peroche a noi non e memoria alcuna di vostra visitatione, e cura di pécore nostre disperse, ma crediamo che siano d'anni piu di 800, che papa ci mandasse a dire, Dio vi dia il buon di , e questa è la somma lauda tua, è la nostra allegrezza , che tu sia solo quello , che voglia ora cercare di fare la santa unione cum lo nostro re per mezzo délia nostra congregatione del nostro abate Nicodemo servo tuo in
Jerusalemme. Il quale ci manda a te secondo che apparc per le nostre lettere, e raccommandassi a tutti e tuoi figliuoli e alla Santita tua, offerendosi ad ogni fatiche, per la santa unione far secondo che a te parra di commetterci ; rendendosi certo che il nostro imperadore d'Ethiopia nullo maggiore desiderio ha che d'essere unito colla chiesa romana, et essere sotto li piedi délia tua Santita, tanto è grandi innanzi lo nome romano, e la fede latina, la quale e con teco, che Chris to prosperi et sempre consenti in secula seculorum. Amen. »
Note sur les histoires du Concile de Baie, par iEneas Sylvius.
Après les pièces authentiques, la source où nous avons puisé le plus de lumières sur les faits et l'esprit de ce fameux concile, est la triple histoire qu'on doit à JEneas Sylvius. Il y a, en effet, trois récits différents appartenant à cet habile écrivain. Le premier est intitulé : jEneœSylvii de Piccolominibus, episc.Tergestini (évêque de Trieste), de rébus Basileœ gestis stante vel dissoluto concilia commenlarius. Ce récit inconnu avant notre siècle, était enseveli dans les armoires de la bibliothèque du Vatican. Michel Catalano, chanoine de l'église de Fermo, l'en a tiré en 1803 et l'a édité dans cette ville en un petit vol. in-4, dont il n'y a peut-être pas deux exemplaires en France. C'est une critique impitoyable du concile de Bâle.
Le second est intitulé : Summarium concilii Basiliensis. Nous en avons vu le ms. dans la bibliothèque Laurentienne de Florence. A quelle époque de la vie d'jEneas Sylvius a-t-il été rédigé? On ne saurait le dire. Le volume n'a pas même été écrit par une seule main. Il est possible que la première partie soit d'iEneas Sylvius. La seconde, à coup sûr, n'est qu'une continuation faite par un autre sur les notes du grand historien. Ce qu'il y a d'incontestable, c'est que ce récit est antérieur au premier. 11 commence au début du concile et se termine en 1440.
On lit à la fin d'un épilogue que ce récit fut édité par Augustin Patrice. Il s'en suivrait de là que l'histoire du Concile de Baie, connue sous le nom d'Augustin Patrice, n'est autre chose que le Summarium. Elle commence, en effet, par les mêmes mots et finit de la même manière. Il suivrait aussi de là qu'Augustin Patrice est le rédacteur principal du Summarium, en supposant toujours que les notes d'iËneas Sylvius sont le iond de ce livre.
Le troisième récit est intitulé : Commentaria de rébus Basileœ gestis, en deux livres. Pour ce dernier, il a été rédigé par yEneas Sylvius, lorsqu'il suivait le parti du schisme. Il n'embrasse que les faits qui se sont passés à Baie depuis le moment où le concile, après avoir rompu avec Eugène IV, ne songea plus qu'à déposer ce pontife, jusqu'au couronnement de Félix V. Ce récit écrit avec une très-grande finesse d'observation et beaucoup d'esprit, est favorable à la conduite que tenait alors l'assemblée. Les protestants l'ont fait imprimer plusieurs fois, mais, comme le remarquent judicieusement Tiraboschi et un écrivain français non suspect d'être l'ami de la Papauté, Ginguené, sans y joindre d'autres ouvrages du même auteur où il dit précisément le contraire de ce qu'il a écrit dans le Commentaria, sur l'autorité du souverain pontife et d'autres points d'une égale importance. Ces deux livres commencent le recueil célèbre publié par Ortwinus Gratius (Ortwin Graetz) de Deventer, sous le titre de Fasciculus rerum expetendarum et fugiendarum, et que Brown a réimprimé avec un volume tout entier d'additions. Toutefois, Graetz n'est point le premier éditeur du Commentaria. Cette narration avait été déjà publiée avant lui dans un premier recueil, sans date ni nom de lieu , et qui a servi indubitablement de base au Fasciculus pour le fond des choses comme pour l'esprit. Ces trois récits de nuances différentes se complètent les uns par les autres. Le premier est ultramontain, le second catholique modéré , le troisième schismatique. Mais tout schismatique qu'il est, ce dernier renferme des détails précieux et des appréciations spéciales que ne fournissent pas les deux premiers.
Les deux lettres qui suivent ont été trouvées au couvent du Mont-Cassin, à la suite d'un ms. de Boccaccio. Quoiqu'elles fussent depuis assez longtemps connues des curieux, il n'était venu à l'esprit de personne de les relever et de lés éditer en France. Nous les avons copiées nous-même sur l'original, avec le plus grand soin. Elles sont si singulières qu'on est tenté d'en soupçonner l'authenticité. Mais la singularité n'est pas une preuve de fabrication. On n'y voit rien qui soit en opposition avec le caractère des personnages dont elles portent le nom. Le ms. appartient certainement au XVe siècle. Cette correspondance d'ailleurs sert à expliquer comment, dix ans plus tard, Pie II osa lui-même envoyer à Mahomet II, pour l'exhorter à se convertir au Christianisme, une lettre non moins extraordinaire que celle de ce sultan à Nicolas V.
Copia dclla lettera mandata dal Gran Turcho ad papa Niccolo quinto, traduttada rabicho in grsecho, e di graecho in latino, e di latino in volghara.
Re de re, singniore de singniore Machabech admiraglio grande soldano Begri e figliulo del gran soldano Marath, cultore de septe Musaphy dicie quella salute diche e degno a N. vichario de Jhesu xpo crocefisso da Gudei non per ritrarti dal tuo sciocho propositocl quale ad essere multiplichazione di vostra vittoiïosa gloria, laquale e dettanto pregio si de estimare quanto e chi perde, ma per mostrarti i tuoi non pochi errori e il nostro achuratissimo apparato acco che forse per quelli alluminandoti l'intelletto senza far spargere tanto sangue quanto si mostrono le stelle (se fra noi e notizia alcuna delP influenzie celesti) nel tuo pensiero non vinghi falsa opinione di nostra crudelta la quale è da noi e da' nostri eserciti alienissima ; mi degno a scrivarti questa nostra lettera laquale abbia ad essere scarco nel cospetto di Dio di nostra
coscienza e di tua ; stando eterno supplicio in carico da tuoi cristiani medesimi a vicario di Jhesu crocefisso, humini assai degnis di fede puo essere. In tali huomini siamo stati notificati corne vilificando il nome del nostro patriarchaMaumeth, ella nostra maesta impériale esecrando. Tu trei per virtu délia temeraria obbedienza, la quale ti porta chi volontario confessa il battesimo promulghato tuo publico edito ^hol quale tu inciti, commuovi , e sforzi la cristianita ad opponersi a nostre alte imprese e magnanimi concetti, promettendo eterna salute a chi a' nostri ostacoli dispone sua yita : ma esamina al quanto Fintelligenza tua, o terrestre oracolo de* cristiani, e troverai in quanto pericholo tu poni te poiche te obedisce, faccendo morire tante migliaia d'huoaiini per defendere il torto. Et legesi nostre e tue scritture e questa nostra lettera la quale e di nostra giusta intenzione, succentamente ti faro chiaro noi vendicatore dello effuso ingiustamente sanghue de Ettor e degli altri Trojani, con maturissimo consiglio avemo preso la spada a vindicarci di tutta la Graecia et de' suoi adherenti , deliberati spengnere e recare al fondo qualunebe con pertinaccia vorra absistere a non ci dare obbedienza, e a chiedere misericordia chon buon chore. Poi corne vero e legittimo erede e successore del primo Cesare, disceso per dritta linca da vero sanghue del nostro Enea, intindiamo volere sotto nostro dominio la nostra gratissima citta di Roma con quanto a quella di ragione s'aspetta; la quale non tu ma tuoi antecessori ce l'hanno di madonna del mondo fatta casa di Schiavi e di Tedeschi, e stalla di cavagli, e ridotto il sacro nostro Campidoglio à macello d'huoniini ; atterrando il famoso Coliseo, e profondato ogni nostro tempio e triunfo. E accioche tu possa comprendere chiaro quanto tu e tuoi seguaci possa non solamente impedire , ma niuno. attimo d'ora tardare nostra intenzione , et anche perche tu sappia quanto la mia giusta impresa : di sua spontanea volonta mi si sono offerti, e io allegramente non per bisogno ma per la mia giusta impresa, e per dare loro schurita che ne' loro bisogni piglino sicurta di noi ; prima i tre regali vecchi d'Egitto, di semé naturale non inferiori ail' antico Salomone, chiascheduno con sessantamila arcieri, e il re di Cappadoccia con cento mila
cavalier i, e il famosissimo Tamberlano, e il re di Media con trecento mila combattauti ; e se io mi credessi che la vettovaglie bastassino a vivere, la terra ad abitare,, i fiumi a bere, io non lascerai il re di Dibras , di Getulia, di Barachei , e di quante potenzie sono nelF Africa che io non menassi meco.Si che adunque, o sono saçerdote de' cristiani, sia congnoscente délia dignita, la quale ta posto Iddio per la sua somma Clemenza, e mentre che hai tempo a provedere, rimuovi dal tuo non savio incetto, ni essere cagione délia perdita di tante anime, e che la nostra citta di Roma qualche volta finisca la sua chalamita e ritorni sotto il ghoverno de suoi antichi. La quale io intendo più che mai di richesse asiatiche ritornare suoi templi di carbouchi, di zaffiri di topazi, délie quali cose la nostra Asia, madré de' richesse e copiosissima. £ poiche per diffetto dei antecessori la Graecia, la Tracia, la Boezia, la Tessaglia, la Lacedemonia, Atene e gli altri luoghi anoi innimichi al nostro popolo erano fatti ribelli, soffri che io non mia ricca possa gli rimetta il giogo. Corne non e errore innerrabile il tuo, che tu e tutti i tuoi seguaci nati dell' antica nostra origine sia ora contrario a me e a mia gente, desiderosi di ponere in supplicio chi tanto tempo ve n'ha tenuti in amaro esilio ? Io non vengho per mutare o innovare religione per forza, corne puo fare di cio testimonio il nostro Bizanzio, o vogli Ghonslantinopoli, nuovamente ridutta alla nostra obbedienza, e simile Pera citta Ragusa e gli altri lughi ; anzi sara forse possibile che quando io avro rimesso il monde in assetto ; e fatto chiaro da te da' tuoi grandi predicatori délia santa vita e de* miracholi grandi del vostro Jesu xpo, io mi chonvertiro a vostra religione : délia quai cosa, i miei grandi astrologhi dicono, i cieli minacciono ; e io incerto del migliore partito, mi ghuidaro per li corsi del cielo, prima messo ad effetto il proposito mio.
Copia délia lcttera di papa Nichola quinto rispose a quella di gran Turcho fa ta in linghua arabica, per Mcsser Grcgorio Castellano e poi ingracha, di graecha in latino e di latino in volghare per lui detto.
Nicholao servo de'servi didio dice salute deiranimaàMachabech singniore de' Turchi e principe délia infidclita. Con isperanza forse d'impaurire, e mettere in turbanza la cristiana religione, o piu presto con blandizie e false promesse seminare zenzania e fraude nelle chiesa dî Dio, non ti rencorando d'ottenerc tue sciocche imprese per vitu délia spada; ti se* indotto a scrivere al tuo nimicho ora minacciando e ora lusinghando, non con mol la resultazione di tua gloria, laquale con indebita iattanzia tu tanto estollij a cui ogni altra ragione mi victava il doverc di rispondere, se chol tacere io avessi chonosciuto potere salvarelamia onesta, alla quale, chonoscho, si ricbiede mostrarti i falsi propositi tuoi, e le ingiuste cause che muovano te a inquietare la cristiana religione, desideroso di saziare libiuosamente tue inoneste concupiscenze nel nostro italico giardino. Per la quai chosa particularmente rispondero a tua giovanile lettera, dove se in alchuno mio dire ti sentissi olîcso non alla mia riposta anzi a' tuoi lievi pensieri ne poni la colpa ; e per salvezza del tuo esercito e dei tuoi popoli pigli tenienza, che il sanghue il qualc tu pe' corsi de' cieli vcdi doversi effundere non abbia ad essere cosi di tua gente corne dé' nostri cristiani. Il quale se il deffendere se le sue terre, e suoi terapli e la sua religione, e inonesta cosa e injustitzia, pogniamo il torto a tua gente, laquale molestando i paesi pacefici, uccidere huomini, brucciare templi, sparare donne, sforzare vergine, combatti a ragione e senza crudelta, la quale tu dici essere da te e dal tuo esercito aliéna, avendo, pero nella presa di Chonstantinopoli apertamente dimostrato il contrario per permissione forse di dio, per lo errore, in che ostinati erano gli uomini di quella. Io nominero fra miei cristiani chi iniqua-
mente t'ha significato la supplicazione del mio editto, col quale io incito contra te nostri cristiani, vilificando e te e' tuo falso profeta : non niego che io non opri ogni mio ingegno e forza per assistere senza accertarti di nostra intenzione ; perche ragione alcuna vieta difendere se e la salute sua ; ne anche nel cospetto di dio si carca la coscienza, ne trovo procedere da me, anzi solo da te la futura morte d'huonrini quanti tu ne meni ad usare crudelta contro a' cristiani, e quanti tu ne troverai assistere a tue imprese, ni so chognoscere come tu voglia rassetare il mondo colla spada ch' ama d'essere in danno di sua gentc. Noi cristiani rinati chol acqua del battesimo vogliamo e confessiamo essere dell' origine e nascimento di JhesuXto vero' fîgliulo profetizzato venturo nella legge a reggere e salvare il popolo d'Isdraël, al quale quando ti umiliassi volere credere e ubbidire i suoi commandamenti, allora ti concedererao essere di sua gente é tu di nostra. Nella quai cosa saria piu accetto a dio se tu t'intendessi per buona spirazione che per minacie del cielo. Ma pure sia come puo se tu desideri sentire la santissima vita di Jhesu ei suoi ineffabili miracoli, comincia ad apporre divozione in lui, e spera che sia agnello tanto mansueto , che lui medesimo. Adunque suo santo angelo ti scuopra tutta la via vera di salvazione, délia quai cosa io continuamente ne fo e faccio fare orazione alla santissima maesta, per sua somma clemenza te ispiri alla dritta via; acciohe siesegua il suo evangelico detto, che si faccia una ovile, e uno pastore, e te figliuolo di cari ta. Te priego che examini te bene, la brieve, fragile, e caduca vita umana, e te faccia, lasciando le mondane pompe, nel tabernaculo suo si fatto albergo che délie diaboliche tentazioni avendo in questa vita vittoria, nell' altra tu stia chon lui in gloria. Amen.
Lettre où est narrée la conjuration de Stcfano Porcaro, ms. de la bibliothèque de Nîmes. Cette lettre a été publiée avec des notes, en 1843, par M. A. Germain.
Haec scripsi ad te, idibus Januariis, qua die sanctissimus D. N.
(Dominus Nicolaus) affigi jussit in arce sancti Angeli facinorosum civem romanum, Stephanum Porcarium, equestris ordinis virum haud meritum. Gujus necis causam subjecti audi perhorrescens. Seditiosissimus homo, ignentis audaciœ atque dicacitatis non incomposite, pessimarum molitor rerum, ab summo pontifice n° (Nicolao), propter turbulentum ingenium et conatus importunos, relegatus fuerat Bononiam. Rediit ausu neîandissimo Romani clanculum, hicque tris dies , ut postea compertum est, delatuit, atque latrunculorum magna manu compara ta, ad gggc hominum numerum, aut plurium, ut est opinio, die ipso Epifaniae in aede Sancti Pétri, quando missam pontifex erat celebraturus, assistente sacro kardinalium collegio , celebrantem papam eu m omnibus cardinalibus erat trucidaturus, curiâles reliquos direpturus ac deinde tirampnidem invasurus. Nemini est dubium qui modo aliquid sapiat, viro quin iili conatus succédèrent. Inopinatos primùm atque imparatos agressus foret : tum multœ copiae in urbe aderant, aut in proximis locis. Ad prsedam et res noyas plebs, ut nosti , excita prœsto advolat. Dominus noster Jésus Gbristus optimus maximus ecclesiœ suœ sanctae et pastori clementissimo opem tulit. Jam erant parata omnia, latrones agglobati , arma in duas domos conventa ; unus tantum intererat dies qui spurcissimum facinus moraretur. Reverendissimus Dominus meus D. Ludovicus Trivisanus, cardinalis, camerarius pontificis, Aquileiensis patriarclia, omnium virorum prudentissimus quos quidem ego cognitos habeo, semper solers et sagax hujusmodi periculorum, quœ, pleraque ab simulatis amicis inbimicisque et hostibus astu sœpissime effugit atque animo singulari, is vir, inquam sedulo ante hac operam dédit, ut furunculos et adularetur atque ambiret, cum munusculis et affabilitate, tum et gratia atque auctoritate, haud oblitus doriani illius praecepti, debere regem et principantem quemdam non minus iis sese prœbere comem ac blandum qui mali sunt improbique, quam illis, qui sunt boni atque innocentes, bi ut semper prosint, illi ne aliquid obsint. Ergo cum a talibus quoque diligatur, quoniam malorum hominum aliquis est minus sceleratus, vel potius quod infida est omnis factiosorum conspiratio, ex in-
felici conjuratopum turba unus noctu ad eum venit, et rei faturam atrocitatem kidicavit. Àt il le, ut est in capiendo consilio acer, e vestigio inittit ad pontificem qui nuncient ingens ac péri eu losum iminere discrimen, ni attutum providatur. Collegit deinde sese et fanriliam omnem suam ad hominum sexaginta florentem juventa i ut ardore comonuit vigilandum esse$ et arma si expe~ dirét, induendum : ita facto opus esse. Ex armamentario deinde suo, nam est semper instructissimus et ad omnes casus paratissimus* depromi jubet ad tegendum eorpus et ad propugnandum arma. Nos moniti inseryimus, non multi si quid accidat, aut ipsi perituri , aut Dominum nostrum praestantissimum aè raunificentissimum deserturi nunquam, honestius perituri, aut deniqueres nostras per dedecus et ignaviani minime amissuri. Haec fiebant a nobis noctu, quœ nox antecedebat vigilias Epiphanie. Eam cum insomnem ad lucem traxissemusy haudquaquam bebetatt pervigilio, multo jam die ad palatium pontificis Dominum nostrum reverendissimum cardinalem deduximus. Papa et curialium plerique, ne dicam omnes miserrimo metu ex rerum novitate oppleti erant, nec de communi salute quicquam poterant cogitare. Êrgo mussantibus caeteris aut aliéna consilia afferentibus, facturus sum verta haut paventis hominis. Camcrarius inquit j sera remédia cum pernicie nostra disquiremus ; imparatis et adïrac incipientibus occurrendum est. Tali hortatu et monîtu, qui erant in arcis castodia quique pro curiae foribus satellites diverëâfcmtur custodiendi îngressus palatini gratiâ evocantur. Lixte utritrsqùe hastatores ducuntur raptim armati acf latrones c'oïnprehendendos, et, si vim conentur, ulciscendos, ac de gurgurtiîs extraheïidos. lïlï, ubi nos adventare rescitum est, noctem nafam taciti operiebantur , tenebrarum occasionem arrepturi ; ef anté âctam hôram quinque et viginti confluxerant ; sese invicem âdhortantur ànimo andaci ac viribus resistendum \ evasuros tictores, si pauxillum modo restiterent. Neque eos fefellit opinio :* centuni nam lixas nostros armatos ac scutatos lanceisque ac scorpionibus pluribus instructos impetu facto quinque viri fuderunt , et pro medio eorum cuneorum virtute singulari pugnando evaserunt. Quidam ex ipsis meticulosiores, latitantes in t. i. 32
domo ubi se adunaverant, eorum ingûavia et imbellia a nostris sunt intercepta. Ii plures facinoris complices detexerunt. Tandem omnipotentis Dei volumptate, atque hominis spurcissimi stultitia, magisque nostrorum consilio Porcarius e dono sororis in scrinio conclusus reptus est extractusque, magna curialium omnium laetitia ; atque hodie, populo romano atque omni curia inspectante, infurcam sublatus laqueo guttur elisus est. Postquam in Gapitolium deinde très alii cives romani nominis postremi suspendio pariter sunt affecti, qui miserabilior conspectus fuit, quod inter eos pater filium, filius patrem enectum iri mutuo dolore sese complexere. Crede mihi perculsi fuimus haud ab re. Dii meliora piis, ut Virgilius ait, terrorem hostibus illum afferant, et nobis bonam mentem, qua possimus Domino nostro Jesu Christo optimo maximo, non ingrat i, quales mortales Deo fas, et gratias agere et habere sempiternas. Vale.
Portrait de Nicolas V. (Excerptum ex iEneae Sylvii de Piccoliminibus Tergest. episc. de rébus Basile» geslis commentario).
Fuit Nicolaus statura brevis, ingenio velox, memoria tenaci, facundia mediocri et céleri, artibus liberalibus imbutas, dialecticam maxime callcns, in theologia profundus, in disputando comptus et subtilis, sed impatiens verborum adversarii, historias qmnes calluit, in medicinis non indoctus. Guram rei familiaris maxime dilexit. Architectus mirificus, familiam splendide vestivit, pavitque bene, sed multis affecit jurgiis. Celer ad iracundiam, sed mox pœnituit, egentibus subvenit; aegrotos diligenter curavit. Verax in . sermone , nulli pepercit mentienti aut indocte loquenti. Nimirum se credidit, et omnia per se facere voluit. Nihil fieri bene putavit nisi interesset. Libros nitidos et vestes ornatas araavit. Amico amicus fuit ; sed nulli unquam non iratus. Injuriarum neque ultor, neque oblitus est.