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Encore si au milieu de leurs querelles religieuses, les Grecs eussent songé à défendre leur capitale menacée par les Osmanlis, mais dans ces cœurs remplis de la fureur du schisme il n'y avait aucune place pour le courage militaire. Le sentiment de l'honneur , celui du patriotisme, celui méçae de la conservation persounelle, n'avaient point de prises sur des âmes dégradées par l'aveugle esprit de secte. Il serait difficile de trouver, dans l'histoire, un autre exemple d'un peuple entier descendu à un état de prostration morale pareil à celui où languissait le peuple de Byzance à la veille de contempler, sous ses murailles, le formidable déploiement de la puissance de Mahomet.
Les esprits étroits, comme les esprits faibles, sont superstitieux. On voyait les mêmes hommes qui se passionnaient pour quelques formes insignifiantes du culte, accuser les phénomènes de la nature, l'apparition d'une comète , les vapeurs qui entourent le disque de la lune, d'être les signes avant-coureurs de la colère implacable de Dieu sur la ville (1). Il circulait dans le public une foule de prédictions puisées aux sources les plus obscures et les moins respectables. Quelques-uns annonçaient la ruine inévitable et absolue de l'Empire; d'autres prophétisaient que Byzance serait prise par les Turcs, mais que ceux-ci, arrivés à la colonne de Constantin-le-Grand, seraient repoussés par un ange descendu du ciel , qui remettrait le glaive de la justice de Dieu aux mains d'un vil mendiant, lequel restituerait à l'Empire son antique splen-
(1) Phrantza, libr. III, c. xxi.
deur (1). Chaque habitant , selon qu'il cédait au découragement ou bien ouvrait son cœur à l'espérance, croyait aux oracles qui annonçaient le trépas ou promettaient la vie et s'autorisait ainsi à attendre Pévènement les bras croisés. Ainsi, ces rêveries, quelles qu'elles fussent,servaient fatalement d'excuse à la lâcheté. Un certain nombre, les riches surtout, moins crédules et plus attachés à l'existence, cherchèrent à se soustraire par la fuite aux calamités qu'ils prévoyaient (2).
Telle était la situation morale de Constanlinople, lorsque, le 6 avril 1453, Mahomet se^ présenta devant ses murs, à la tête d'une armée de 260,000 hommes (3). Plus de 300 navires couvraient la mer. Pour faire tête à
(1) Léon ardu s Chiensis, De urbe Constantino. Jactura et captivitate, ap. Leoniccrum, t. II, p. 85. — Ducas, c. xxxix.
(2) Phrantza, libr. III, c. vin.
(3) Ce chiffre est de Phrantza, libr. III, c. vm. Il avait fait lui-même l'évaluation des forces ottomanes. L'information envoyée par Francesco Trasne au cardinal d'Avignon, imprimée dans le Panthéon littéraire à la suite des mémoires de J. du Clerq, appendice, p. 309, accuse seulement 200,000 hommes, et réduit même ce chiffre pour les combattants sérieux à celui de 60,000, dont 30 à 40,000 chevaux. Selon ce témoin, le reste était à peine armé et formait une masse confuse de robeurs, gasteurs marchands, artisans. Ces détails s'accordent avec ce que dit Ducas, c. xxxvn. Cunctis qui datis nominibus stipendia merebant, accesserunt ; voilà pour l'armée réelle. Numéro infini to eorum qui sponte castra sequebantur iisadjuncto; voilà pour le nombre. Du reste, Ducas se contente de cette vague indication ; il ne cite aucun chiffre. Chalcondyle, qui parle de 400,000 hommes, libr. VIII, p. 1 58, et Léonard de Chio, de plus de 300,000 hommes, présentent un chiffre visiblement exagéré.
cette masse effrayante d'ennemis, Constantin ne trouva dans la population encore immense qui l'entourait que 4,970 soldats (1). Les troupes auxiliaires, qu'on pouvait joindre à cette faible garnison, ne dépassaient pas le nombre de 2,000 (2), encore pour entretenir cette poignée de défenseurs, Paléologue manquait-il des premiers subsides. Les riches cachaient leurs trésors. Un appel au patriotisme ne produisit que quelques dons insignifiants, et le prince se vit forcé de recourir aux trésors des églises dont il fit fondre les vases sacrés, avec promesse de rendre le quadruple de leur valeur, après la délivrance de la ville (3).
Toutefois, malgré l'exiguité de ces ressources, Constantin vit, sans trembler, les apprêts de son redoutable adversaire menacer sa capitale. Mais Constantin seul, par sa valeur, sa prudence et son activité, valait une
(1) Phrantza, libr. III, c. VIII, cet historien en avait fait luimême le dénombrement par ordre du prince.
(2) Phrantza est aussi exprès sur ce point : Prœter extraneos eosque vix duum millium. Léonard de Chio, p, 93, compte 6,000 Grecs et près de 3,000 auxiliaires. L'information note qu'il y avait pour défendre le port et la chaîne qui le fermait trente nefs et neuf galères, dont trois seulement à l'empereur ; mais elle porte le nombre de la garnison à 36,000, dont 6,000 seulement étaient combattants. Ce qui revient à peu de chose près à l'évaluation de Phrantza qui doit être le chiffre réel. On voit par là ce qu'il faut penser de ce que dit Démétrius Cantimir, t, II, p. 3 : « que l'armée assiégée était plus nombreuse que celle des assiégeants. » Du reste, tout ce qu'a écrit cet historien sur la prise de Constantinople par Mahomet II n'est qu'une fade apologie de ce sultan et des Turcs.
(3) Phrantza, libr. III, c. xi. — Léonard. Chiensis, p. 93*
armée ; et parmi les troupes auxiliaires, se trouvait un grand capitaine, le Génois Giustiniani. Les historiens grecs font le plus grand éloge de l'intelligence, du sang froid, de l'intrépidité, de la science militaire de ce noble italien. L'Empereur, qui devina bien vite son mérite supérieur, le nomma prostraior et remit entre ses mains la direction de la défense (1). Il gagna en peu de temps la confiance de l'armée, et toute la cité, dit une chronique, avait grand espoir en lui et en sa vaillance (2). Plusieurs autres officiers distingués pouvaient seconder énergiquement Giustiniani, etPaléologue leur distribua les divers postes de la ville (3).
Grâce à l'intelligente valeur de ces guerriers, les premières attaques des Osmanlis furent victorieusement repoussées, et quoique leurs ennemis eussent une supériorité effrayante par le nombre des soldats et la force de l'artillerie ; quoique les murailles, nuit et jour foudroyées, eussent été renversées en plus d'un endroit, les défenseurs n'avaient, au bout de quarante jours de siège, perdu aucune de leurs positions. Il y eut même un instant où le succès sembla devenir plus que douteux pour les Turcs. Cinq vaisseaux chrétiens, arrivant de l'Archipel, chargés de munitions et de vivres pour les assiégés, parurent dans la Propontide, et, après un combat court et brillant, percèrent l'immense flotte ottomane et entrèrent triomphalement dans le port (4). Il est incon-
(1) Phrantza, libr. III, c. ix. — Ducas, c. xxxiv.
(2) Information, ubi supra p. 311.
(3) Phrantza, libr. III, c. xi. — Léonard, Chiensis, p. 84 et 85.
(4) Léonard de Chio, p. 90, ne compte que trois vaisseaux.
testable que, si la flotte de Nicolas V fut arrivée à temps, Constantinople aurait été sauvée. On en était persuadé alors. Cette flotte se composait de neuf galères vénitiennes, de dix autres armées aux frais de l'Eglise romaine, et d'un même nombre de galères catalanes, fournies par le roi de Naples. En tout, vingt-neuf bâtiments. Mais cette escadre, mal commandée, erra dans l'archipel, et lorsqu'elle parnt à la hauteur de Nègrepont, il y avait deux jours que la capitale des Grecs était au pouvoir des Turcs (1).
Cependant Mahomet était désespéré. Cette lutte, si inégale et si glorieuse pour les chrétiens, avait coûté aux Ottomans plus de dix mille hommes (2). Leur armée était découragée. Le bruit que les Italiens, par mer, et les Hongrois, par terre, accouraient au secours de la ville impériale, redoublait rabattement. Les conseillers du sultan rengageaient à lever le siège, disant qu'on avait assez fait pour la gloire, qu'il ne fallait pas tenter l'impossible. Mais les avis énergiques l'emportèrent. Résolu d'aller jusqu'au bout, Mahomet conçut un gigan-
Phrantza, c. x, n'en met que quatre, Ducas seul en note cinq, c. xxxvni. Et ce sont pourtant trois témoins oculaires. Chalcondylc, libr. VIII, p. ICI et Coggia Effendi en comptent deux. Le chiffre de Ducas doit être le vrai. Un moindre nombre de vaisseaux n'aurait pas osé attaquer la ligne ottomane.
(1) J2neœ Sylv. epist. CLV. — Gcorgi, vita Nicolai V, p.. 134. — Information de Trasne au cardin. d'Avignon, p. 312. Les auteurs de cette relation étaient présents à l'événement.
(2) Léonard. Chiens., p. 91. — Phrantza, d'après ce que lui avaient dit les Turcs eux-mêmes, évalue leurs pertes à plus de 12,000 hommes.
tesque projet, qui montrait toute la force de volonté de ce monarque, c'était de transporter par terre une partie de ses vaisseaux dans le port intérieur de Constantinaple; et ce qu'il y a de plus gigantesque encore, c'est que ce projet fut exécuté dans l'espace d'une seule nuit. Les Grecs, qui s'étaient endormis la veille dans la plus profonde sécurité, aperçurent, avec une indicible surprise, le lendemain, près de quatre-vingts navires déployant le pavillon ottoman dans la Corne d'or (1).
L'occupation d'une position si forte permettait aux Turcs d'étendre leur attaque sur le périmètre entier de la ville, et de rendre plus insuffisant le nombre de ses défenseurs. Il n'y avait qu'un moyen de faire disparaître cet avantage de l'ennemi, celui d'incendier ses vaisseaux. Mais deux tentatives, qu'on fit dans ce but, échouèrent coup sur coup (2). Le découragement des chrétiens devint extrême, il gagna l'Empereur luimême", jusque-là si ferme et si résolu. Ce priace demanda la paix, s'engageant à payer au sultan tel tribut qu'il lui plairait d'imposer. Mais la réponse hautaiue de Mahomet, qui exigeait avant tout l'abandon de la ville , lui rendit sa fière énergie, et il se détermina à s'ensevelir sous les ruines de sa capitale plutôt que de céder (3).
(4) Du cas, ç. «xxxviii. -r* Phrantza, Jibr. III, c. x. —.Léonard. Chiens., p. 89. -r Coggk Effendi, bibliothèque des Croisades,
t. III.
(2) Léonard. Chiens., p. 91. — PbranUa, c. w. .-r- Duças ,
c. XXXVIII.
(3) Ducas, c. xxxvui.
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Constantin se trouva alors dans cette situation à la fois critique et solennelle où un chef généreux , en face d'un péril inévitable et sans issue, n'a plus d'autre ressource que son désespoir. Toutes choses autour de lui prenaient un aspect sinistre. D'un côté, l'abandon où le laissait l'Europe, la ruine effrayante des murailles dont l'artillerie ennemie emportait chaque jour des pans entiers, l'ardeur et la joie croissante des Turcs, à mesure que la victoire souriait à leurs efforts ; de l'autre, la pusillanimité , l'égoïsme , la superstition des Grecs qui semblaient redoubler avec le péril; leur esprit indocile et séditieux qui reprochait au prince d'aggraver leurs maux en voulant défendre une ville qu'eux s'obstinaient à délaisser ; enfin, la discorde qui régnait parmi les défenseurs eux-mêmes (1). Tout ce qui prélude à la chute des empires annonçait que le dernier jour de Constantinople était proche. Mahomet le fixa au 29 mai.
Les chrétiens en furent avertis, dès la veille, par un mouvement extraordinaire qui éclata tout-à-coup dans le camp de l'ennemi. D'innombrables feux, accompagnés d'une immense clameur, attirèrent l'attention des défenseurs qui veillaient sur les remparts. C'était Mahomet qui, en apprenant à ses soldats l'assaut du lendemain, leur promettait par le Dieu immortel, par quatre mille prophètes, par Mahomet, par l'âme de son père et par son épée,J[qu'il leur livrerait, en récompense de leur valeur, la population et toutes les richesses de la ville assiégée. Ivres de joie, les soldats accueillaient ces promesses par de bruyantes acclamations et par le cri des
(1) Phrantza, c. xu. — Léonard. Chiens», p. 94-94.
Musulmans : « Dieu est Dieu et Mahomet est le prophète de Dieu ! » Et, à la clarté des flambeaux allumés au haut dé chaque lance, on pouvait distinguer de la ville les danses et les festins par lesquels celte armée de barbares saluait sa future victoire (1).
A ce spectacle étrange, les tristes habitants de Constantinople comprirent leur sort. Pendant cette nuit, la dernière de l'empire, personne ne fut tenté de se livrer au sommeil. L'effroi était au comble, car on ne prévoyait que trop les calamités qui attendaient chaque famille si la ville était emportée d'assaut. On courait en foule se prosterner devant l'image de la mère de Dieu, qui était exposée à l'entrée du palais depuis le commencement du siège. On la portait en procession avec les images des autres saints protecteurs de la cité De longues files de prêtres, de religieux, d'hommes et de femmes, suivaient, nus pieds, ces vénérables objets en se frappant la poitrine et en criant : Miséricorde (2) / Ces touchantes supplications eussent été plus efficaces si les Grecs, imitant leur souverain, y eussent joint le dévoûment et le courage. Mais, toujours semblable à elle-même jusqu'à la fin, la population de Byzance savait gémir et prier et ne savait pas combattre.
Pendant ce temps-là, Constantin se préparait à la lutte suprême ; il convoquait autour de lui les chefs des dé-
(1) jEneas Sylvius, in Europa, c. vu. — Léonard. Chiens., p. 96 et 97. — Ducas, c. xxxix. — Phrantza, libr. III, c. xiv. — Coggia Effendi.
(2) Ducas, c. xxxviii. — Phrantza, libr. III, c. xiv. — Léonard. Chiensis, p. 97.
fenseurs, parlait à chacun d'eux son langage; aux Grecs, il rappelait la religion, la patrie ; aux Vénitiens et aux Génois, les grands intérêts qui devaient les attacher à l'indépendance de la capitale de l'empire ; à tous , il recommandait l'honneur, la concorde, la subordination, le devoir. On dit qu'à cette dernière réunion, ces guerriers écoutèrent immobiles et silencieux les pathétiques exhortations du prince, répondirent qu'ils étaient prêts à verser leur sang, et s'embrassèrent les larmes aux yeux, comme gens qui ne doivent plus se revoir. L'empereur se rendit à Sainte-Sophie pour y demander le pardon de ses fautes et se fortifier par la divine eucharistie. Lorsqu'il arriva à son poste de bataille, les trompettes ottomanes donnaient le signal de l'assaut. En un instant, les
bataillons fanatisés de Mahomet environnent les remparts qu'ils étreignent, suivant l'énergique expression d'un historien, comme une corde fortement tendue (1). Les chrétiens leur résistent avec une égale ardeur. Chez eux, le désespoir remplace l'enthousiasme qui enflamme leurs ennemis. Les chefs surtout font des prodiges de valeur.
L'assaut durait depuis deux heures, et rien encore dans la situation des deux partis ne faisait pressentir de quel côté se rangerait la victoire, lorsque le héros dont le génie militaire dirigeait la défense avec tant de succès, Giustiniani, reçoit une blessure dangereuse (2). La dou-
(1) Léonard. Chiensis, p. 97. — Phrantza, c. xiv et xv.
(2) Les historiens ne sont pas d'accord sur la manière dont Giustianini fut blessé. Ducas, c. xxxix, dit qu'une halle le frappa à la partie postérieure delà main. Chalcondyle, libF.JVIII, p. 163, confirme le récit de Ducas. Mais Léonard de Chio, p. 98, affirme que c'est à l'aisselle qu'il fut atteint par une flèche. Phrantza,
leur le force à se retirer du combat. A cette vue, ses soldats faiblissent et reculent. La supériorité est du côté des Turcs. En ce moment, Mahomet s'avance lui-même à la tête d'une troupe d'élite. Rien ne résiste à ses efforts. La porte Si-Romain s'écroule avec fracas; les défenseurs se troublent et s'enfuient. C'est vainement que Constantin essaie de les rallier et de les ramener au combat ; il tombe à son tour, et avec lui le dernier boulevard de l'empire (1). La plume se refuse à décrire les scènes de pillage, de meurtre, de sacrilèges et de voluptés barbares qui suivirent le triomphe de ces hordes sauvages, ivres de sang, de fanatisme et de débauches (2). « Si quelque chose peut consoler au milieu de ces scènes douloureuses, dit un historien, c'est la vertu de Constantin (3). »
c. xv, parle également d'un coup de flèche, mais il place la blessure à la jambe droite. L'information, p. 311, parle d'un projectile lancé par une coulevrine. Coggia Effcndi, sans nommer Giustiniani, le désigné suffisamment par la qualification de général franc. Il dit qu'un musulman l'atteignit d'une flèche et le tua, ce qui est faux : mais les Turcs qui ne le virent plus dès ce moment purent le croire mort.
(1) Cantimir, t. II, p. 10. — Ducas, c. xxxix. — Léonard. Chiensis, p. 99. — Phrantza, c. xvi. — Chalcond., libr. VIII.
(2) Pour les détails du sac de la ville, voir la lettre du cardinal Isidore, ap. S. Antonin., part. III, lit. XXII, c. xm, paragr.14. — Ducas, c. xxxix. — Léonard. Chiens, p. 100. — Phrantza, c. xvn. — Marino Sanuto, Vitae dei duchi di Venezia, Murât., t. XXII, p. 1148 et seq. — uEneas Sylv. in Europa, c. vu. — Il y a dans l'opuscule de Leodrisi Cribelli , De eocpeditione PU papœ II in Turcas, au t, XXIII de Muratori, un récit animé et assez étendu de la prise de Constanlinople.
(3) Hist. des Croisades, t. VI, p. 253, 6e édition.
Encore aujourd'hui, le voyageur ne visite pas sans respect et sans émotion, à Egri Capou, la place où succomba le magnanime Paléologue qui, abandonné de tous, ne s'abandonna pas lui-même, protégea jusqu'à la fin de son épée son peuple désarmé, et sut trouver dans les ruines mêmes de son empire un glorieux tombeau (1).
Lorsque la nouvelle de la prise de Constantinople arriva en Occident, les souverains et les peuples furent frappés d'une égale terreur. Si grand que fût le mal, la renommée l'exagérait encore. La puissance des Osmanlis, jusque-là seulement formidable, parut dès ce moment irrésistible. Les imaginations effrayées prêtaient à Mahomet les projets les plus gigantesques. On disait que l'établissement de la domination turque dans la capitale des Césars, n'était que le début d'une longue suite de conquêtes que se proposait le sultan ; qu'il rassemblait une innombrable armée pour fondre sur la Hongrie, et faisait construire une flotte capable de porter 100,000 hommes^ pour attaquer l'Italie par le royaume de Naples. Et l'on se demandait avec anxiété si les forces du roi d'Aragon , si l'héroïsme d'Huniady suffiraient à contenir ce débordement de la puissance des Osmanlis (2).
Cependant, les sages pensaient que si l'Europe chrétienne s'unissait promptement par une ligue sainte, il serait possible de reprendre à l'Islamisme ce qu'il avait conquis. Il est curieux de relire à cet égard les combinaisons des politiques du temps. Ils conseillaient cinq choses : la
(1) Correspondance d'Orient, t. III, p. 130 et 431.
(2) Voir la lettre du card. Isidore.
première d'obtenir une paix générale ; la seconde de jeter en Albanie un renfort de 20,000 chevaux, fournis par le duc de Milan, Venise, Florence, lesquels réunis aux milices aguerries de Scanderbeg , menaceraient la domination turque au midi ; la troisième d'armer, avec le secoursdeFlorence,deVenise,deGênesetduroideNaples, une flotte assez forte pour s'emparer de Gallipoli, occuper les Dardanelles, intercepter aux Turcs le passage d'Asie en Europe; la quatrième de ramasser les Allemands, les Bohémiens, les Hongrois et les autres peuples slaves, d'en former une puissante coalition, capable d'attaquer la Turquie par le nord ; enfin, la cinquième était de mettre toutes ces armées en mouvement à un même signal, de les faire agir dans un même esprit et vers un même but (1).
Ce plan, ainsi conçu, ne laissait rien à désirer; il s'agissait seulement de le réaliser. D'abord tout sembla devoir en favoriser l'exécution. Le cardinal Isidore adressa à tous les souverains un récit animé du désastre de Constantinople. Les paroles d'un homme qui avait vu, touché les malheurs qu'il racontait, les cris d'alarme dont il accompagnait le navrant tableau de tout un peuple massacré ou réduit en servitude, firent une profonde impression sur les cours de l'Europe (2). Excité par iEneas Sylvius, l'indolent Frédéric III parut un instant animé d'une ardeur guerrière. Il convoqua pour le jnois de mai 1454 à Ratisbonne, une diète de l'em-
(4) Information, ubi supra, p. 313. Cette courte pièce est pleine de renseignements.
(2) Voir cette pièce dans saint Antonin.
pire, dans le but de s'entendre avec les princes sur les moyens d'arrêter les progrès de Mahomet II. Il écrivit même à Nicolas V une lettre où il dit sans détour qu'il croit de son devoir d'exhorter le chef de l'Eglise à employer son influence auprès des souverains, pour les déterminer à secourir l'Église si cruellement menacée (1). jEneas Sylvius écrivit aussi au pape, pour ajouter à l'autorité du monarque l'effet de sa propre éloquence. Il le suppliait, au nom de la chrétienté tout entière, humiliée par la victoire des Ottomans, au nom de l'Église déshonorée par la violation de ses basiliques, au nom de la poésie, de la philosophie dont le flambeau venait d'être éteint, au nom de la gloire personnelle de Nicolas, de prendre en main la cause du Christ. La manière dont le célèbre humaniste faisait valoir ce dernier motif est un passage trop remarquable de sa lettre pour n'être pas cité : « Lorsque les écrivains qui se chargeront, disait-il, d'apprendre aux siècles futurs l'histoire des pontifes romains arriveront à votre règne, ils diront sans doute : Nicolas V arracha des mains des tyrans le patrimoine de saint Pierre ; il réunit l'Eglise divisée, reconstruisit le palais apostolique, embellit le sanctuaire du prince des Apôtres, célébra le jubilé séculaire et imposa la couronne au chef du saint empire. Mais tous ces faits glorieux sembleront pâlir, lorsque les mêmes écrivains ajouteront : cependant, sous ce pontificat si brillant, la royale cité de Constanlinople fut prise et saccagée par les Turcs (2). »
(1) Epist. Frederici III, ap. iEneae Sylv. epist. CLXI1I.
(2) Episl. CLXII.
Nicolas V reçut bien d'autres avis. Il n'en avait pourtant pas besoin ; mais on l'accusait d'avoir montré peu de zèle pour prévenir la ruine de Byzance , et chacun se croyait en droit de lui faire les mêmes exhortations que le chef de l'Église était naguère seul en possession d'adresser aux autres. Ce pontife ne fit pas attendre ce que tant de bouches demandaient. Le 30 septembre 1453, quatre mois après la prise de Constantinople, il publia un appel solennel à la guerre sainte , exhorta tous les rois, princes, républiques de la chrétienté à se réunir contre Pennemi commun, accorda les indulgences des croisades à tous les fidèles qui prendraient les armes, ordonna une levée générale de déoimes sur les biens ecclésiastiques, donna l'exemple en imposant le trésor apostolique pour une large part (1), nomma aussitôt des collecteurs chargés de percevoir les taxes et de recueillir les offrandes volontaires, désigna le cardinal Capranica pour aller rétablir la concorde à Gênes, puis entre les Génois et le roi d'Aragon (2), le cardinal d'Estouteville pour décider le roi de France à donner l'exemple (3), fit présent de la rose d'or au roi de Portugal qui avait déjà armé une puissante flotte (4). Enfin, il envoya Jean de Capistran pour prêcher la croisade en Bohême, en Autriche et en Moravie (5).
Ce religieux jouissait d'une grande renommée de sain-
(1) Raynald., anno 145î>, nns 9. — Marino Sanuto, p. 1146.
(2) Georgi, p. 142.
(3) Id., p. 148.
(4) Id., p. 145.
(5) Id. p. 143.
PRISE DE CONSTÀNTINOPLE. 423
teté. Originaire de l'Anjou, mais né dans le royaume de Naples, Jean de Capistran avaitd'abordjouédansle monde un rôle brillant qu'il devait à ses talents, à une haute naissance et à une grande fortune. Mais dégoûté tout à coup du siècle, il distribua son bien aux pauvres et se retira en 1415 chez les Franciscains de Pérouse. Il avait alors 30 ans. Soit qu'on doutât de sa vocation, soit qu'on voulût éteindre dans son cœur jusqu'au sentiment de son ancienne condition, avant de l'admettre à la profession religieuse, on le fit passer par des épreuves inusitées. Jean de Capistran supporta tout avec une invincible patience, et acquit par ce moyen un empire absolu sur lui-même. Il devint un des personnages les plus importants de son ordre, et les papes remployèrent avec succès dans plusieurs affaires. Mais l'élément de Capistran était la prédication. Il parcourut une grande partie de l'Europe en missionnaire, faisant retentir aux oreilles des pécheurs le tonnerre des jugements de Dieu. Plus d'une fois les effets de ses discours retracèrent les prodiges opérés par saint Vincent Ferrier dont il avait été le contemporain et dont il rappelait l'esprit apostolique, les miracles et les austères vertus. L'enthousiame qu'il inspirait au peuple était extrême. On le recevait dans les villes par où il passait comme on aurait reçu le pape lui-même. Les populations se déplaçaient pour le voir, et il parlait en plein air à des auditoires immenses (1). Mais ni ces concours extraordinaires, ni les œuvres mer-
(1) Cristoforo da Soldo, Istorra Brescian., a raconté l'effet que la présence de ce saint religieux produisit à Brescia, p. 865 et seq.
veilleuses qu'il opérait n'altéraient sa modestie. Capistran portait une âme de feu dans un corps d'airain. Nulle fatigue n'épuisait la force de cette nature endurcie par les macérations , nul obstacle ne ralentissait le zèle de cet esprit que dévorait la gloire de Dieu. Quand il reçut la mission de prêcher la croisade en Allemagne, Capistran comptait soixante-huit ans; mais son énergie semblait croître avec l'âge, et l'œuvre la plus laborieuse de sa vie appartient à sa vieillesse (1).
La Providence semblait aplanir les voies à la guerre sainte. Le cardinal Capranica réussit à terminer les dissensions qui troublaient la république de Gênes (2). D'un autre côté, ce que Nicolas V avait inutilement tenté, la réconciliation de Venise, de Florence, de Sforza et du roi de Naples, fut tout à coup accomplie par les exhortations d'un pauvre anachorète, frère Simonetto. Les rivalités et les haines tombèrent, comme par enchantement, devant les prières d'un moine obscur et étranger au mouvement des choses humaines. Ce que n'avait pu faire tout l'art de la politique, l'autorité de la vertu en vint à bout presque sans peine (3). Ailleurs, les souverains donnaient les meilleures espérances. Alphonse promettait d'entreprendre la croisade à lui seul, quand tous les autres princes refuseraient leur concours (4). Le roi de
(1) Bolland., 23 octobre.
(2) Georgi, p. 122.
(3) Platina in Nicolaum V. — JEneœ Sylv. epist. CXXVII. — Giannozzo Manetti, Vita, Nicolai V, libr. II, p. 243 et seq.
(4) Oratio JSneœ Sylv. de Constantin, clade et bello contra Turcos congregand., epist. XXX.
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426 HISTOIRE DE LÀ PAPAUTÉ, LIV. Vil.
secrétaire jEneas Sylvius. De nombreux orateurs prirent la parole, pour montrer la nécessité de s'armer contre les Osmanlis, iEneas Sylvius les effaça tous et entraîna l'assemblée. Après l'avoir entendu, le duc de Bourgogne s'écria : « Plus n'est besoin de discours, il faut attaquer les Turcs avant qu'ils soient prêts eux-mêmes à nous attaquer ; pour moi, je suis disposé à marcher en personne, pourvu qu'il y ait un seul prince qui veuille me suivre. » De bruyantes et enthousiastes acclamations accueillirent ces généreuses paroles ; Philippe-le-Bon fut proclamé, tout d'une voix, digne d'être le chef de l'entreprise (1). Il fut décidé qu'on lèverait en Allemagne une armée de 200,000 hommes, laquelle serait sur pied pendant trois ans et obéirait à un chef unique ; que le pape, de concert avec le roi de Naples, les princes et les républiques maritimes de l'Italie armeraient une flotte qui devrait être prête à prendre la mer au mois d'avril 1455; enfin qu'on se mettrait en rapport avec les Hongrois, les Albanais et les autres nations chrétiennes dont les Turcs menaçaient l'indépendance.
Si puissant, si audacieux que fût Mahomet II, le bruit du mouvement guerrier qui agitait l'Europe chrétienne inquiéta son oreille, et pour le calmer il écrivit à Nicolas V. Dans sa lettre où il semble douter un peu de sa force, le fier sultan ne dédaigne pas de recourir à la ruse, ruse grossière, ruse de barbare du reste. Il dit au pape : que c'est bien à tort qu'en prétendant susciter des obstacles aux conquêtes des Turcs, il expose lui et les siens, au plus grand danger, et prépare une immense effusion
(1) Commentarii, Pii II, libr. I, p. 22 et 23.
de sang humain , puisqu'il ne fait autre chose que soutenir l'injustice, attendu que la Grèce et l'Italie appartiennent de droit à lui Mahomet, la Grèce, parce qu'il est le vengeur d'Hector et des Troyens, l'Italie, parce qu'il est le descendant d'Énée, en droite ligne. Puis, pour rassurer le chef de l'Eglise contre l'effroi que devait lui inspirer la domination ottomane, il ajoute : que son dessein est de rendre à Rome sa gloire antique, lorsqu'il en sera devenu le maître, comme aussi d'y laisser à la religion chrétienne une entière et pleine liberté ; et pour plus de sûreté , il déclare que , la conquête du monde achevée, il est fort possible qu'il embrasse la religion de Jésus-Christ, duquel il a entendu vanter la sainteté et les miracles. ( Pièces Justificatives , n°6.)
Personne, moins que Nicolas V, n'était homme à se laisser prendre à un si lourd stratagème. Le pontife répondit au sultan : que c'était être peu soucieux de sa gloire que de s'efforcer ainsi d'effrayer tour à tour et de tromper les chrétiens, comme il le faisait dans sa lettre. Puis, il tourne eu dérision la fausse compassion de Mahomet qui, après les massacres, les viols et les autres horreurs du sac de Constantinople, avait l'air de s'inquiéter de l'effusion du sang humain ; il lui renvoie avec indignation îa responsabilité de l'effusion de ce sang, l'avertit de la redouter pour les siens plutôt que pour les chrétiens et se moque de lui et de son prophète. Quant à l'idée d'embrasser la foi de Jésus-Christ qu'exprimait le sultan, le pape y applaudit avec une réserve pleine de finesse ; il prie le Musulman de ne pas oi^blier que Jésus-Christ a été un agneau plein de douceur et de com-
428 HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIY. Vil.
mencer par conformer sa vie à celle de ce grand modèle. (Puces justificatives, n° 7.)
Mais à l'heure même où Mahomet cherchait à arrêter les entreprises des chrétiens, il n'avait plus rien à en redouter. La résolution si énergique de la diète de Ratisbonne s'en était allée en fumée. Cette résolution, une fois prise, il aurait fallu l'exécuter sur le champ et lever en Allemagne l'armée convenue. Une portion si considérable de l'Europe s'ébranlant, les autres auraient suivi l'exemple. Mais on compta trop sur un enthousiasme passager; on perdit le temps d'agir, à notifier le décret de Ratisbonne aux princes qui n'y avaient point pris part, et l'on remit l'organisation définitive de l'entreprise à une seconde diète qu'on fixa à Francfort pour le mois d'ociobre (1).
Cette deuxième assemblée fut moins nombreuse que la première; ceux des princes allemands qui s'y rendirent, loin d'y apporter l'enthousiasme, n'y manifestèrent que de l'opposition à la guerre sainte. On s'y éleva contre l'empereur, contre le pape même; on blâmait ouvertement la levée des décimes; on allait jusqu'à dire : que le but était de ramasser de l'argent, non de faire la guerre. Il fallut toute l'éloquence d'^Eneas Sylvius pour faire taire ces préjugés et ramener les esprits à la raison. Ce grand orateur remporta, dans cette occasion, le plus beau de ses triomphes, mais l'enthousiasme ne se réveilla point (2). De retour chez eux, les princes ne
(1) Voir les actes de la diète de Ratisbonne ap. Martene et Durand, Ampli, collect., t. VIII. p. 1013.
(2) Oratio de Constant, clade et de bello contra Turcos congregando. epist. GXXX.
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