LIVRE NEUVIÈME
SOMMAIRE
La chrétienté à l'avènement de Calixtc III. — Projets de croisade. — Zèle du pape sur ec point. — Prédications de saint Jean de Capistran en Allemagne, en Pologne et en Hongrie. — Mahomet II assiège Belgrade. — 11 échoue devant l'héroïsme d'Hunindy cl de Capistran. — Mort de ces deux personnages. — Calixtc s'efforce d'ébranler la France. — Activité de ce pnnlifc. — Il forme une ligue entre les musulmans de l'Orient et les chrétiens de l'Occident contre les Turcs. — Froideur de la France et de l'Allemagne. — Le pape est obligé de réfuter des calomnies qui s'élèvent contre lui. — Drouillcrics entre Calixtc et Alphonse. — Mort d'Alphonse. — Le pape veut rattacher le royaume de Naples au domaine direct du Saint-Siège. — Mort de Calixtc III. — Election de Pic II. — Valeur personnelle du nouveau pape. — Il rétablit l'autorité pontificale dans les Etats de l'Eglise. — Il reconnaît Ferdinand pour le successeur d'Alphonse. — Il porte ses vues sur la guerre sainte. — Congrès de Man. touc. — Brillantes conclusions de cette assemblée. — Obstacles qu'elles rencontrent en Allemagne, en Italie. — Evcrso, comte d'Anguillarft. — Gûmondo Malatcsta. — Guerre de succession à Naples cutre Ferdinand et T. 11.
Jean d'Anjou. — Succès de ce dcmicr prince suivis des plus grands revers. — Conjuration de Tiburzio à Rome. — Elle esl promptement réprimée. — Scandcrbeg en Italie. — Triomphe de Ferdinand. — Humiliation de Gismondo Malatcsta.
Calixte III était le premier pape, depuis soixanle-dixsept ans , qui montait les degrés du trône pontifical , dans le silence des discordes politiques ou religieuses. A l'exception de la lutte qui se poursuivait en Orient contre les Turcs, aucune guerre sérieuse ne troublait l'Europe. Si une parfaite union ne régnait pas parmi les princes chrétiens, aucun démêlé ne les armait les uns contre les autres. Les schismes étaient éleints ; toutes les parties de la catholicité reconnaissaient un seul et indubitable vicaire de Jésus-Chrisï. Un instant l'Allemagne voulut essayer de circonscrire l'autorité papale. On s'y plaignait que la libre Germanie était traitée en esclave, et que la cour romaine ne tenait point suffisamment compte des conventions passées entre l'Empire et Eugène IV. On se disposait même à ne jurer obéissance au successeur de Nicolas V, qu'après en avoir obtenu certaines franchises. Mais la sagesse et l'éloquence d'^Eneas Sylvius triomphèrent de ce commencement d'opposition (1). Non-seulement tous les Etats de la Péninsule, mais encore tous ceux situés au-delà des monts, envoyèrent à Rome de solennelles ambassades pour porter, aux pieds de Calixte III , l'expression de leur révérence et de leur soumission (2).
Plusieurs de ces ambassades avaient reçu la mission
(1) Commentant Pii II, libr. I, p. 25.
(2) Saint Antonin, c. xiv, tit. XXII.
d'exciter le nouveau pape à poursuivre les projets de croisade de Nicolas V, et à recouvrer, s'il était possible, Constantinople. Calixte entendit plusieurs harangues , où les motifs d'entreprendre une guerre sainte étaient plus ou moins éloquemment exposés. Saint Antonin nous a conservé , dans sa chronique, celle qu'il prononça lui-même au nom de la république de Florence (1). jEneas Sylvius en fit une autre pour l'Empereur Frédéric III, prince qui se montrait toujours parmi les excitateurs les plus zélés de la croisade, et que l'on ne vit jamais armer un seul homme (2).
Toutes ces harangues s'accordaient à signaler le malheur et l'humiliation de la chrétienté, l'insolence victorieuse de Mahomet, son agressive ambition, les desseins probables qu'il méditait contre l'Occident, la nécessité d'y mettre un terme. yEneas Sylvius , en particulier , avec cette connaissance positive des choses qui le distinguait, exposait les immenses moyens dont on pourrait disposer sur terre et sur mer, si l'on parvenait à s'entendre. Calixte 111 n'ignorait ni les desseins des Osmanlis, ni les ressources que l'Europe chrétienne pouvait y opposer; il n'avait besoin non plus d'aucune excitation, pour se placer à la téte d'un mouvement qui entraînerait l'Occident vers l'Orient. La généreuse ambition de refouler la puissance ottomane par delà le Bosphore, parlait depuis longtemps à son noble cœur. Au sein môme du conclave et avant de quitter la chaire papale où il venait de recevoir l'adoration des cardi-
(\) C. xvi, titul. XXII.
(2) Epist. CCCXVI1I.
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naux, il avait juré en ces termes l'engagement de faire la guerre aux ennemis du nom chrétien : « Moi, Calixte III, pape, promets et fais vœu, en présence de la Très-Sainle-Trinité, de la Mère de Dieu, toujours vierge, des saints apôtres Pierre et Paul, de toute la Cour céleste, d'employer tous mes efforts, dussé-je verser mon propre sang, pour recouvrer la cité de Constanlinoplc saccagée et occupée par Mahomet, l'ennemi du Christ et le fils de Satan, d'affranchir les chrétiens captifs, de faire triompher la foi orthodoxe et d'exterminer l'infernale secte du faux prophète (■!). »
Fidèle à son serment, Calixte III , dès qu'il eut mis la main au gouvernail de l'Eglise, sembla n'avoir plus qu'une idée, celle d'organiser une puissante croisade. Pendant qu'il faisait équiper, aux frais du Saint-Siège, une escadre formidable, destinée à inquiéter les rivages de l'Asie, il expédiait le cardinal Carvajal en Allemagne, pour y réunir les contingents que Frédéric III et les princes de l'Empire s'étaient engagés à fournir. D'un autre côté, Alain de Coëtivi se rendait en France, pour y réveiller l'ardeur guerrière de Charles VII. Calixte fondait les plus grandes espérances sur le monarque qui avait si glorieusement arraché son royaume aux Anglais, et il se plaisait à dire, tout fier Espagnol qu'il était : « Si , avec le secours du Très -Haut nous avons l'appui de la France, la ruine des Turcs est assurée (2). »
(1) Cochléc, Hist. Hussit., libr. XI, p. 396. — Boniocontr. Annales, Munit , t. XXI, p. 458.
(2) Raynakl.,anno 1456, n 4. - S. Antooin, c. xiv, tit, XXII.
Pour appeler sur la sainte entreprise la protection du Dieu des années, le pontife ordonna, par des lettres apostoliques, que chaque jour les fidèles réciteraient au son de la cloche, trois fois, l'Oraison Dominicale et la Salutation Angélique. Touchante origine de cette belle prière de V Angélus que l'Eglise a retenue , comme une commémoraison pieuse du grand mystère de notre rédemption spirituelle, alors qu'elle ne sert plus à conjurer l'esclavage temporel dont les infidèles menaçaient les chrétiens (1) ! Do zélés prédicateurs parcouraient les villes et les campagnes, afin d'exciter les peuples à la guerre sainte, recueillir leurs offrandes et leur accorder le pardon de leurs péchés (pièces jmtifi. n°l) (2).
Le plus actif, comme le plus renommé de ces prédicateurs était sans contredit Jean de Capistran. Depuis que cet homme de Dieu avait reçu de Nicolas V la mission d'appeler la Germanie à la défense de la cause chrétienne, il n'avait cessé d'exercer son zèle apostolique dans les diverses parties de l'Europe centrale. Après avoir évangelisé l'Allemagne, converti seize mille hussites en Bohème, et remué la Pologne, il se sentit poussé, par une inspiration céleste, à se rendre en Hongrie. Il y arriva au mois de mai de Tannée 1455. La nouvelle s'en répandit aussitôt et produisit une immense sensation parmi la nation magyare. Le peuple faisait éclater sur son passage une inexprimable allé-
— Marino Sanuto, Vita dei duchi, Murât., t. XXII, p. 4159.
— Platina in Calixtum III.
(1) S. Antonin., c. xiv, tit. XXII. — Platina in Calixtum 111.
(2) Bonincontrii Annales, p. 158.
gresse et déployait, pour le recevoir, toutes les pompes religieuses (1). Jamais peut-être l'homme de Dieu, dans sa carrière apostolique, n'avait vu une explosion plus vive et plus spontanée de l'enthousiasme public à son égard.
C'était comme l'instinct d'une reconnaissance anticipée qui inspirait aux Hongrois cette jubilation triomphale, par laquelle ils fêlaient la présence de Capistran au milieu d'eux. Cet humble disciple de saint François venait, sans le savoir peut-être, s'unir au héros de la Hongrie pour la sauver. En effet, Mahomet s'apprêtait à fondre sur elle. Il pensait que s'il parvenait à se rendre maître de la ligne du Danube, rien ne pourrait l'empêcher d'envahir l'Europe orientale. Exalté par la conquête de Byzance, il ne donnait plus de bornes à ses projets. « Il n'y a qu'un Dieu dans le ciel, disait-il, il faut qu'il n'y ait qu'un maître sur la terre (2). » Et quand il parlait ainsi, son bon sens lui disait que les princes chrétiens n'étaient point encore disposés à le combattre, et son orgueil lui persuadait que, quand ils auraient compris la nécessité de se défendre, lui Mahomet aurait frappé de trop grands coups et serait devenu trop puissant pour les craindre. Il y avait là une inqualifiable présomption, mais les événements semblaient prendre à lâche de la justiOer.
Malgré les prédications de Capistran, aucune des tentatives, accomplies en Allemagne pour y émouvoir
(1) Wading. Annales Minorum, t. VI, anno 1455, nus 43. — Thwrocz, Chronic. Hungar., part. III, c. lu.
(2) Thwrocz, part. III, c. lv.
Pardeur guerrière des princes, ne réussit ; les décrets des diètes restèrent sans effet, et Frédéric ne songea pas un instant à prendre la croix. En France, Charles VII s'opposa à la levée des décimes et ne fit aucune réponse satisfaisante aux propositions du cardinal de Coëlivi (i). L'Angleterre demeura également sourde aux exhortations du cardinal do Cusa. Le duc de Bourgogne et ses preux ne se souvenaient plus des tournois de Lille et de leurs serments. Enfin, le roi de Naples, occupé de ses querelles personnelles, n'avait plus d'attention pour le bien général de la chrétienté.
Au milieu de cette indifférence des souverains , Mahomet agissait. A la tête d'une armée de 150,000 hommes, il vint mettre le siège devant Belgrade. Cette place, située au confluent de la Save et du Danube , était la clef du pays, le point vulnérable de la Hongrie et de l'Europe chrétienne. Mahomet le savait bien, il lui fallait Belgrade. Deux cents brigantins couvraient la Save et le Danube, destinés, soit à approvisionner Tannée turque, soit à fermer à la ville toute ressource du côté des fleuves. La Hongrie n'avait rien à opposer à un tel déploiement de forces. Le roi Ladislas, les princes , les peuples étaient consternés. Mais à défaut d'armée, Belgrade avait, pour la défendre, les prières d'un pauvre moine et l'invincible courage d'un héros.
Pendant quarante jours, les Turcs battirent Belgrade de tous les feux de leur artillerie ; les tonnerres en étaient entendus de Szégédin, et les fortifications de la
(i) Raynald., anno iiîifi, nus 3 et 5. — Jean Charticr, Hisl. de Charles VII, p. 288 et suiv.
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place ne présentaient plus qu'un monceau de ruines. Tout à coup Huniady parait à la tète d'un secours de milices hongroises et de croisés polonais. Capistran est au milieu de ces braves, un crucifix à la main, les animant de ses brûlantes exhortations. La victoire précède leurs pas. En un seul combat, ils incendient ou dispersent les vaisseaux ottomans, et pénètrent dans la ville dont ils relèvent le courage. Mais tout n'est pas fait. Mahomet, qui compte pour rien les pertes pourvu qu'il atteigne son but, espère tout réparer par la prise de la ville , et ordonne presque aussitôt un assaut général dont le résultat ne lui semble pas douteux, vu l'immense supériorité de ses forces. Soutenus par les paroles et l'exemple du sultan, les Turcs envahissent les brèches. Les défenseurs, pendant longtemps, leur opposent une énergique résistance. Mais le nombre va triompher du courage. Déjà les phalanges ottomanes ont pénétré dans la place, et l'étendard du prophète se dresse sur les remparts. Belgrade va succomber. Dans cet instant suprême, Capistran accourt, élève son crucifix, et les yeux et les mains tournés vers le ciel, il crie : Jésus! Jésus ! A ce cri, les Hongrois qui fuyaient déjà, se rallient, en répétant à leur tour : Jésus! Jésus! A la tête de ces soldats enflammés tout d'un coup d'un courage surhumain, Huniady exécute une charge impétueuse. Incapables de soutenir ce choc furieux, les Turcs reculent en désordre et épouvantés, entraînant dans leur déroute le sultan blessé et demi mort. Revenu à lui, Mahomet se hàla de lever le siège, laissant, sur les décombres de la ville, l'élite de ses soldats, et entre les mains des vainqueurs, tout son matériel de
LlîTTE AVEC LES TURCS. 9
guerre (1). Capistran et Huniady annoncèrent cette magnifique victoire au pape, en lui envoyant seize tentes d'or et d'argent, celle de Mahomet lui-môme avec ses armes. La chrétienté était sauvée.
(1) On peut voir les détails de celte célèbre victoire dans Thwrocz, Chronica Hungarorum, part. III, c. i/v. — Pclri Kanzani Epitome rcrurn Hungaricarum, indic. XXV et XXVI.— Bonfini, rerum Hungar., decad. III, libr. VIII, p. 512 et seq. — JEncœ, Sylvii Bohcmica Hist., c. lxv. — Dubravii Hist. Bohémien, libr. XXIX, p. 753 et seq. — Dlugossi, Hist. Polon., libr. XIII, t. II, p. 18G et seq., et surtout dans les récils de Nicolas de Faro, de Jean Capislran, de Jean de Tagliaeozzo, rapportés dans Raynaldi à Tannée 1457, depuis le n° 29 jusqu'au n° 37.
M. Camille Paganel, dans sa savante et intéressante histoire de Scanderbeg, livre V, page 24ti cl suivantes, nous a donné à son tour une narration circonstanciée de la délivrance de Belgrade. Malgré l'autorité de cet écrivain, toutefois, nous avons peine à croire aux 00,000 hommes qu'il dit avoir pris la croix et les armes pour venir au secours de la ville assiégée. Pctrus Ranzanus dit que 500 Polonais à peine avaient répondu à l'appel de Capistran. Thwrocz n'en cite que 300 ; Dlugossi seul en porte le nombre à 800. Quant aux Hongrois qui s'étaient adjoints à ces étrangers et suivaient Capistran, ils étaient sans doute plus nombreux. Mais Dubraw, Hist. Brhem., libr. XXIX, p. 753, dit qu'ils formaient une multitude confuse dont un tiers à peine était armé. Le reste portait des faulx et d'autres instruments d'agriculture. iEncas Sylvius, Hist. Bohcm., c. lxv, confirme le témoignage de Dubraw. Les seuls défenseurs sérieux étaient les compagnons disciplinés d'Huniady, et ils ne devaient pas composer une tres-forte masse. Si soixante mille hommes eussent pénétre dans la ville après l'importante victoire qui venait d'être remportée sur la flotlille turque, jamais Mahomet n'aurait osé risquer un assaut. Il y a du reste beaucoup de confusion dans les relations des témoins oculaires. Nicolas de Faro et Jean de Tagliaeozzo évaluent la perte des Turcs ù vingt-quatre mille morts.
Les deux grands hommes, qui pouvaient se partager l'honneur d'avoir délivré Belgrade, survécurent à peine à cet événement. Huniady succomba le \ \ août \ 456 ; Capislran le suivit deux mois après. L'Eglise a consacré la gloire du religieux en le plaçant au rang des saints ; les annales de l'héroïsme ont immortalisé celle du guerrier. Calixle III pleura Huniady, et quand on annonça à Mahomet le trépas de l'homme qui avait été pour l'empire du croissant , un ennemi si redoutable , ce sultan, qui n'était point un barbare, parut s'allrister, et s'écria après un long silence : « Nul parmi les mortels ne peut être comparé à cet homme (I)! » Ses restes reposent dans la cathédrale de Carlsbourg , en Transylvanie, et encore aujourd'hui aucun Hongrois, digne de ce nom, ne s'en approche sans orgueil.
Le lion élait vaincu, mais non terrassé. Pour tous ceux qui connaissaient Mahomet, il était évident que le danger pour la Hongrie n'était point passé, parce que le sullan était trop lier pour ne pas vouloir laver dans le sang chrétien la honte de sa défaite. Aussi, bien loin de s'endormir sur les lauriers de Belgrade, Calixte III ne fit que presser plus vivement les princes chrétiens de s'unir contre l'ennemi commun, leur montrant à la fois ce qu'ils avaient à craindre de l'inaction et à espérer d'un puissant et énergique clfort. Lui-même joignait l'exemplo aux exhortations. Une flotte pontificale de seize bâtiments croisait déjà dans les mers du Levant, et
(1) Saeculorum ab initio, homincm sub principe nunquàm talera fuisse (Thwrocz, c. lvi).
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LUTTE AVEC LES TURCS. il
opérait une inquiétante diversion pour Mahomet (1), sous la conduite du cardinal Scarampo. Il voulut doubler ces forces maritimes. Dans la prévision que les Musulmans pourraient bien attaquer l'île de Rhodes, il envoya aux chevaliers des munitions de guerre et de bouche. Il écrivait au roi de France en lui apprenant ces faits : « Plut à Dieu que les autres princes catholiques eussent le môme zèle que nous pour la destruction des infidèles (2) ! » Malgré le peu de succès qu'avait obtenu la mission du cardinal Coëtivi, il comptait encore sur Charles VII pour entraîner les autres souverains de la chrétienté dans une expédition sainte. Il ne pouvait se persuader qu'un pelit-fils de saint Louis pùt rester sourd aux plaintes de r Eglise. Il lui envoya la rose d'or en accompagnant ce présent flatteur de ces paroles embaumées comme la fleur dont elle est l'image: « Recevez ce don, notre très-cher fils, comme un gage de notre amour envers Votre Sérénité : de toutes les fleurs que produit la terre, nulle ne peut être comparée à la rose pour le parfum et la beauté. Fasse le ciel qu'un parfum divin pénètre vos sens, et qu'excité par sa vertu vous déployiez la générosité de votre cœur, en embrassant de toutes vos forces la défense de la foi (3). »
L'activité de Calixte III était incroyable. Dans l'espace d'une année, il n'y avait pas un prince de l'Europe
(1) Voir les exploits du cardinal d'Aquiléc dans l'opuscule de Lcodrisio Cribelli : De expeditione Pii papœ II in Turcos, Muratori, t. XXIII, p. 57.
(2) Raynald., anno 1456, nn» Su et anno 1457, n™ 6.
(3) Raynald., anno 4457, n«» 52.
qui ne reçût' une ou plusieurs de ses lettres. Ses légats en étaient comme assaillis (1). Depuis la mort d'Huniady, le seul boulevard des Chrétiens en Orient était Scanderbeg; Calixte témoigne la plus vive sollicitude pour cet héroïque champion de la foi. Apprenant que les Turcs préparent contre l'Albanie une formidable expédition, il lui écrit à plusieurs reprises pour relever son courage et l'assurer de son secours (2). Enfin il lui envoie un nonce chargé de lui faire connaître sa volonté apostolique et verser entre ses mains le produit des décimes imposées à la Grèce (3). Le vieux pontife paraît s'exalter par toutes ces préoccupations qui se pressent dans son àme comme des flots. Il lui semble voir déjà les peuples de l'Europe rangés en ordre de bataille et marchant contre les Osmanlis. Une ardeur guerrière s'empare de son noble cœur, et il les harangue daus une lettre adressée au cardinal Carvajal : « Puissances des Hongrois, qu'attendez-vous ? quand vous avez une flotte commandée par un de nos légats, quand une armée est déjà debout sous la banni jre du Portugal, quand nous nous fortifions sans cesse sur la terre et sur la mer, qu'attendez-vous ? Quiconque n'est pas avec nous n'est qu'un étranger et un profane. 0 magnanimité des Allemands, pourquoi dormez-vous? Défenseurs des chrétiens, jusques à quand ajournerez-vous la gloire et le triomphe qui vous sont offerts? Nous exposons tout, nous aflli-
(4) Raynald., anno 1456, n* 40-44. Anno 1457, n' 1-26,27-36, 40-69.
(2) Ici., anno 1457, n™ 21.
(3) ld., n«26.
geons notre vie pour préparer la vicloire. Suivez-nous, et la ruine de nos ennemis est assurée (1). *
Ce n'était pas seulement en Europe que Calixte III cherchait des adversaires à Mahomet, sa politique intelligente pénétrait jusqu'en Ethiopie et en Perse. Nous avons des lettres adressées à Zara Jacoub, souverain des régions où le Nil prend sa source , dans lesquelles le pape lui rappelle l'amitié contractée avec le Saint-Siège du temps d'Eugène IV, amitié cimentée par le rétablissement de l'unité de foi. Au nom de cette amitié, il exhorte le prince éthiopien à déclarer la guerre à l'enuemi du nom chrétien, il lui indique pour intermède de ses relations avec le Saint-Siège sur ce point, le cardinal Scarampo qui commandait la flotte pontificale dans le levant (2).
D'après la position géographique qu'occupait Zara Jacoub, il ne pouvait tout au plus qu'inquiéter le soudan d'Egypte, avec lequel Mahomet cherchait à s'entendre pour accabler les chrétiens. Une guerre sérieuse était impossible. La Perse offrait à Calixte un allié plus formidable. Cette vaste monarchie , qui joint la Turquie à l'Orient, obéissait alors à Uzun-IIassan-Beg ou Uzum Cassan. Ce prince, le plus illustre de la dynastie du Mouton-Blanc, ne devait sa puissance qu'à son épée. D'abord, simple souverain du Diarbekr, il avait, par une longue suite de victoires, remportées sur les fils de Timur Beg, ajouté à sa domination toutes les
(1) RaynaM., anno 4456, n« 50.
(2) Id., auno 1450, n1 45 et scq.
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provinces qui l'entouraient (1). Maître des régions qui s'étendent du golfe persique à la mer Caspienne, Uzum Cassan embrassait, dans les projets de son ambition, la conquête de la Syrie et de l'Egypte. Il devait donc être l'ennemi naturel de Mahomet II, et disposé à saisir toute occasion de limiter l'extension de sa puissance. Calixte envoya un religieux Mineur pour lui montrer qu'un môme intérêt devait unir la Perse à l'Europe , lui persuader de faire cause commune avec le chef de l'Eglise et engager ce monarque à attaquer les Osmanlis en Orient, en môme temps que les chrétiens les presseraient du côté d'Occident (2).
Un moment Calixte put croire que le succès allait couronner ses efforts. Au début de i-457, il écrivait au cardinal Scarampo de poursuivre activement ses opérations, que des renforts étaient sur le point de lui arriver. Puis, il annonçait que, de jour en jour, il attendait le roi do Portugal. Effectivement ce monarque devait mettre en mer une escadre puissante, rallier les contingents de Gênes et faire voile vers la ProDontide pour menacer Constanlinoplo (3). D'un autre côté , le roi de France s'était décidé à équiper, avec le produit des décimes, trente galères (4). Mais on attendit vainement la flotte portugaise. Il ne vint rien de France; au contraire, la levée des décimes y souleva des ora-
(1) D'Hcrbclot, Bibliothèque orientale.
(2) Raynald., ann. 1452, nus 66.— Bizarii hist. rcrum Pcrsicar., libr. X.
(3) Raynald., ibidem, n' 1 et 2.
(4) Id., ibidem, n°» 34.
ges. Les docteurs de l'Université de Paris, le clergé de Normandie, celui d'Autun résistèrent vivement à la perception de cet impôt, et allèrent jusqu'à interjeter appel au concile général. Ce fut inutilement que le pape employa les voies de rigueur pour mettre les récalcitrants à la raison (1).
Malgré ces difficultés toutefois, il se fît, dans le royaume , une collecte de subsides assez forte, pour permettre au roi d'équiper les galères promises. Charles VII voulait peut-être sincèrement la croisade. Ce qui le prouverait, c'est l'alliance qui fut conclue, pendant Tannée 1457, entre la France et la Hongrie, dans le but de faire la guerre aux Turcs ; alliance que devait cimenter un mariage entre Ladislas et la princesse Madeleine de France, fille de Charles VII. A cette occasion, une brillante ambassade hongroise vint à Paris, où des fêtes magnifiques eurent lieu pour la recevoir. Mais toutes les espérances ne (ardèrent pas à s'évanouir. Le mariage de Madeleine avec le roi de Hongrie fut empêché par la mort imprévue de Ladislas. Charles VII, vieux et dégoûté des combals, ne songea plus à aucune expédition, et la flotte, équipée avec le produit des décimes, fut, partie employée contre les Anglais, partie enrôlée sous les étendards du fils de René d'Anjou, pour servir plus tard à conquérir le royaume de Naples (2).
(1) Id., n' 54 et scq.
(2) Bonfini, lier. Hungar. decad. III, libr. VIII, p. 524 et 526. — JEneœ Sylvii epist. 324. — Jean Charticr, Hist. de Charles VII, p. 205 et 206. — Raynald., an. 1457, nu»50.— S. Anton., lit. XXII, c. xvi.— Commentarii Pii II, libr. IV, p. 94.
L'entreprise sainte échoua aussi en Allemagne. Ce n'est point que là de beaux projets n'eussent été formés. Nous lisons, dans un de nos chroniqueurs de l'époque, un message envoyé par Frédéric III au duc de Bourgogne, dans lequel il est dit, que sa majesté impériale veut que : « par toutes les Allemagnes et pays voisins sujets à l'Empire, trente messages ordonneront deux hommes à pied, armés et embàtonnés suffisamment , propres à passer à monstres (revues), et par cette manière l'on lèvera bien deux cent mille hommes combattants (1). » Cette masse imposante devait être employée non-seulement à résister aux Turcs, mais encore à les chasser de l'Europe. Et le duc de Bourgogne était près d'unir ses efforts à ceux de l'Allemagne. Mais Frédéric et les princes de l'Empire, au lieu de prendre les armes, aimèrent mieux accuser la cour de Rome de détourner , à son profit, les dons volontaires, ainsi que les contributions qu'elle faisait lever, pour subvenir aux frais de l'expédition, et d'accabler la nation germanique de charges intolérables.
A propos de ces récriminations , on reprochait à la cour de Rome de porter atteinte aux décrets de Constance et de Bâle, d'attirer à elle d'inutiles richesses , de se livrer à un luxe fastueux. Puis venaient les plaintes habituelles au sujet des réserves, des commandes, des grâces expectatives. Ces divers griefs furent exprimés, d'une manière officielle, dans un mémorandum, par Martin Meyer, chancelier de l'archevêque de Mayence. Et il faut convenir que le puritanisme de ce ministre,
(\) Matthieu de Coucy, p. cxxv.
dans cette pièce, laissait au puritanisme de la future réformalion peu de choses à ajouter. Meyer ne voulait rien moins que ramener le pape et les cardinaux à la situation primitive du collège apostolique, et rétablir, au milieu du quinzième siècle, les humbles formes de l'Eglise des catacombes.
Calixte III fit réfuter ces griefs et ces idées par jEneas Sylvius, devenu cardinal et premier ministre. L'ancien secrétaire de Frédéric III, releva une à une les plaintes germaniques du chancelier Meyer (1), montra que plusieurs de ces plaintes n'avaient aucun fondement , et que les autres étaient de beaucoup exagérées. ^Eneas Sylvius ne niait pas qu'il ne se fit, parfois , dans la cour romaine, des choses dignes de blâme; que les souverains pontifes eux-mêmes, en tant qu'ils sont hommes, ne pussent faillir ou se laisser tromper (2) ; qu'à l'endroit du luxe, en particulier, il n'y eût à reprendre. Mais il faisait observer avec raison que, ce n'était point sur des abus isolés et inséparables de la faiblesse humaine, qu'on devait juger la cour romaine; qu'il fallait, du reste , tenir compte de la position des papes, des cardinaux, des temps , des circonstances ; qu'on n'en était plus à l'époque où le christianisme se révélait au monde ; que depuis qu'il s'était incarné dans la société civile, il en subissait les conditions et avait
(1) Voir les lettres 334, 338, 369.
(2) Fatemur, aliqunndo in romnna curia quam regunt hommes, aliqua Gcri qute cligna essent emendationc, nec dubitamus ipsos romans urbis prœsules ctiam in quantum homincs falli, errare, labi aut decipi posse. (epist. CCCLXIX).
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iS HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. IX.
d& eo revêtir les formes extérieures que les chefs de l'Eglise étaient des princes, auxquels il fallait, comme aux autres princes , une ccrlaine magnificence pour frapper les regards du vulgaire , le tenir à distance ; que le prestige do l'autorité ne se conserve qu'à ce prix, et qu'en cela il n'y a que l'excès qui soit condamnable (1).
iEneas Sylvius touchait après cela à la question des subsides qui avait été le prétexte des plaintes. Il avouait également, qu'il se glissait parfois, dans la perception des décimes et des aumônes, des irrégularités regrettables. Les collecteurs n'étaient pas toujours si délicats, qu'il ne se mêlât, dans l'exercice de leurs fonctions, des industries plus ou moins répréhensibles. Mais ces industries, disait-il, étaient, jusqu'à un certain point, excusables à cause des intentions louables qu'on s'y proposait, ei Ton devait dire que les aumônes allaient au but en ce qui concernait le pape.
Dans celte réponse, l'argumentation d'Jineas Sylvius était franche, claire, modérée et forte. Elle ne fit pourtant point cesser les plaintes des Allemands, et les murmures devinrent si forts que Calixle se vit dans la nécessité de leur imposer silence, en y répondant directement lui-même. Dans une apologie, adressée à l'Empereur Frédéric, il exposa, avec cette franchise noble et fière qui convient à la probité méconnue, l'usage qu'il faisait de l'argent qui arrivait au Saint-Siège. Cet usage consistait à soutenir l'héroïque Scanderbeg en Albanie, à entretenir une puissante escadre dans les mers du Le-
(1) De moribus Germanise, p. 1033.
vant, à distribuer des secours à tous les défenseurs de la cause chrétienne tant en Grèce qu'en Asie. « L'argent que nous recevons de quelque part qu'il vienne, ajoutait-il, nous ne le prenons point pour nous, nous ne l'enfermons point dans des coffres, nous ne le dépensons point en joyaux ou à entretenir la mollesse, nous le consacrons tout entier à la défense de la foi (1). »
En effet, pendant que tous les autres princes chrétiens semblaient dormir, Calixte soutenait seul la lutte contre les Turcs. Si Ton en excepte le roi de Hongrie et le prince d'Albanie , Mahomet n'avait d'adversaire chrétien devant lui que le cardinal Scarampo qui parcourut, pendant trois ans consécutifs, l'Archipel, reprit les iles de Mylilènes, de Lemnos, de Stalimène, d'Imbros, de Naxos, protégea celles qui n'avaient point encore subi le joug, et inquiéta sérieusement les infidèles en Asie et en Afrique (2).
A son tour, Calixte , usant de récriminations , se plaint, dans une foule de lettres, que la guerre sainte imposait à l'Église romaine d'intolérables sacrifices; que, pour subvenir aux armements et faire face aux secours dont la charge retombait en entier sur elle, la charité des fidèles était insuffisante , qu'il se voyait forcé d'engager les domaines pontificaux, les joyaux du trésor, la tiare elle-même , de fondre l'argenterie de sa maison et jusqu'aux vases sacrés des Églises (3). Si
(1) Raynald., anno 1457, nM 40.
(2) RaynaW., anno 1456, nu»50. Anno 4457, nD» 40. — Marino Sanuto, Vita dci ducchi, t. XXII, p. 1159. — Jacobi Philip. Bcrgoni. chronic. supplem., libr. xv, p. 377.
(3) Raynald., anno 1456, n»»49.
quelqu'un était en droit de se plaindre, c'était bien le pape auquel il ne revenait qu'une faible partie des décimes et des aumônes, parce que la cupidité des princes s'en emparait, sous divers prétextes, et les faisait servir , comme cela eut lieu en France, à soutenir d'autres querelles quo celles de l'Eglise (i).
En Italie, ce furent d'autres obstacles qui traversèrent les projets de Calixte 111. Si le roi de Naples ne tint pas la promesse qu'il avait faite de marcher en personne contre les Turcs, le motif de cette abstention, chez un prince si belliqueux, ne fut pas l'amour du repos. Ce monarque savait, quand la voix de l'intérêt ou celle de la gloire se faisait entendre, retrouver l'ardeur et les vertus guerrières. Mais il y avait, entre le pape et lui, des levains de discorde qui allaient s'aigrissant de jour en jour.
Tant qu'Alphonse Borgia avait vécu dans la condition privée, il s'était montré l'ami et le confident du monarque aragonais. Depuis qu'il s'était assis dans la chaire de Pierre, il avait cessé d'être l'un et l'autre. La souve-
(1) On peut citer plusieurs exemples de ces détournements de la part des princes : 1" de la part de Casimir, roi de Pologne, qui, d'après ce que rapporte Albert Krantz , Wandalia , libr. XII , c. xxxui, vola tout simplement le collecteur apostolique. Teneri jussit hominem, ut omnibus diligentius perquircret et quos in usus veniret tanto molimine acervata per provincias pecunia, praeferens suo regno magis opus videri tali supplcmcnto quam Italiœ ; 2° de la part de Cliristicrn, roi de Danemark, qui, au rapport du même Albert Krantz, in Dania, libr. VIII, c. xxx, trouva le moyen de soustraire au collecteur une partie de sa recette, pour faire la guerre à de prétendus schismatiques.
raine puissance est naturellement exigeante, et les princes se persuadent aisément que la reconnaissance pour leurs bienfaits ne doit admettre ni considération ni limites. Conséquemment, Alphonse, qui pouvait se flatter d'avoir fait une bonne partie de la fortune de Borgia, osa croire que Calixte III ne devait rien refuser à ses volontés, et dans cette persuasion, demanda au pape, de lui c^der, en fiefs, la Marche d'Ancône et d'autres terres de l'Eglise (1). Mais il dut bien vite revenir de son illusion. Calixte III qui avait été, sans bassesse, le courtisan du roi d'Aragon, sut lui montrer que, devenu le prince des monarques, rien ne pourrait le faire transiger avec son devoir. Non seulement il lui refusa les fiefs demandés, il ne voulut même point admettre, pour évéque, un certain nombre de sujets, présentés par le roi, et qui n'avaient d'autre mérite que d'être ses créa lures (2). « Que le roi d'Aragon gouverne son royaume, dit-il, et nous laisse la direction du suprême apostolat. » (3). Alphonse ne pouvait pardonner à son ancien conseiller cette généreuse et noble indépendance.
D'autres griefs vinrent s'ajouter à celte première cause de mécontentement. Jacopo Piccinino, poussé par Alphonse, s'était jeté sur le territoire de Sieune, contre laquelle le monarque nourrissait des projets de vengeance. C'en était fait de cette petite république, si Sforza, si Venise, si Calixte ne fussent accourus à son
(4) Commentarii Pii II, libr. II, p. 33.
(2) Platina in Calixtum III. — Naucleri chronogr. générât. XL1X, p. 1085.
(3) jEneœ Sylvii Hist. Europœ, c. lviii.
secours. JEneas Sylvitis, évêque de Sienne, envoyé près d'Alphonse, parvint bieu à arranger politiquement les affaires de sa cité, mais il ne réussit point à faire oublier au roi qu'il avait trouvé le pape sur son passage (1).
Il y eut autre chose. Alphonse et Sforza, jusque là ennemis, se rapprochèrent tout à coup si étroitement qu'il fut question entre eux de s'unir par des mariages. Hippolyte-Marie, fille de Sforza, dut épouser Alphonse, fils aîné de Ferdinand, duc de Calabre, et Isabelle d'Aragon en retour fut promise au troisième fils de Sforza. Calixlo III vit avec inquiétude ces projets de parenté et s'efforça de les traverser, car, s'il voulait qu'Alphonse et Sforza vécussent en paix, il craignait, pour la balance politique de l'Italie, l'alliance de princes si puissants (2). Le pontife n'approuvait pas non plus la guerre que le monarque napolitain avait déclarée aux Génois, il supportait surtout impatiemment d'avoir été sans influence, sur Alphonse, pour en empêcher l'explosion, et de ne pouvoir l'amener à des dispositions pacifiques. Enfin il refusait à Ferdinand, fils naiurcl d'Alphonse, l'investiture du royaume des Deux-Siciles que celui-ci sollicitait du vivant de son père, parce que Ferdinand n'était point enfant légitime du roi (3).
Alphonse ne vécut point assez pour voir éclater les orages qui s'amassaient; il mourut le 27 juin 1458.
(4) Commcntarii Pii II, lihr. I, p. 26.
(2) Summontc dcll' istor. di Napoli, t. III, libr. V, p. 179 et seq. — Giannonc, Storia civile del rc^no di Napoli, libr. XXVTI, c. vu. — Murntori, Annali d' Italia, anno 1456.
(3) Murât., Annali d' Italia, anno H57.
Mais Calixte ne tarda pas a montrer que son refus d'inveslilure n'avait point été un mouvement d'humeur, mais était le résultat d'un plan profondément concerté. Sitôt Alphonse mort, bien que Ferdinand eût envoyé à Rome des lettres pleines de soumission, Calixte déclara le royaume de Naples dévolu au Saint-Siège, et défendit aux barons napolitains de prêter serment de fidélité à l'héritier du feu roi (1).
On ne peut mettre en question que le pape, en sa qualité de suzerain, n'eût le droit do transférer, dans ce cas comme toujours, à qui il lui plaisait, la couronne des Deux-Siciles. Mais il est des choses incontestables en droit, que la prudence défend quelquefois de faire. On se demande, ici, quel but pouvait se proposer Calixte III, en voulant détruire l'œuvre de ses deux prédécesseurs, et en embrassant une politique dont l'inévitable conséquence devait être d'armer l'Italie contre elle-même et d'anéantir tout espoir de croisade. Voulaitil ressusciter les prétentions de René d'Anjou dont le fils, Jean, se trouvait déjà à Gênes, pour y faire prévaloir l'autorité de la France? Mais cela serait incroyable de la part d'un Espagnol, d'un Aragonais. Voulait-il plutôt substituer, sur le trône de Naples, à la vieille et royale maison d'Aragon, la famille nouvellement parvenue des Borgia ? Des historiens le disent (2), et l'amour que té-
(1) Lunig, Codex liai, diplomaticus, t. II, p. 4253. — S. Antonin., lit. XXII, c. xvi. — Raynald., anno H58, n°» 32. — Tristani Carraceioli, Opuscula historica, Murât., t. XXII, p. C9.
(2) Costanzo, istor. di Napoli, libr. IX. — Johannis Simonctta? Vita Franc. Sfortiœ, Murât., t. XXI, libr. XXVI, p. t>8C. — Gior-
moignait Calixte III pour ses neveux semblerait corroborer celle insinuation. Mais on n'a, à cet égard, que de vagues conjectures, et il répugne à admettre que Calixte, si pieux, si désintéressé jusque là dans le gouvernement de l'Eglise, ait voulu donner un démenti à loute sa vie et bouleverser le monde, pour laisser une couronne à sa famille. Nous aimons mieux croire que ce pontife s'était épris de l'idée d'agrandir la puissance de l'Eglise romaine, en rattachant au pouvoir direct du Saint-Siège le plus beau de ses fiefs. Plan gigantesque, mais trop gigantesque pour n'être pas chimérique, au point où en étaient les choses! Rêve d'un vieillard, chez qui l'énergie de la volonté avait survécu à la force de l'esprit î Quoi qu'il en soit, Calixte n'eut pas le temps de donner suite à ses projets, ni même de les faire connaître. Il cessa de vivre le 8 août 1458, moins de deux mois et demi après Alphonse (1). Toujours heureux jusqu'à la fin, la mort vint à propos pour sauver sa gloire, en le dérobant au monde, à l'instant même, où une grande faute, la seule peut-être qu'il eût commise, allait compromettre la renommée de sagesse qu'il s'était acquise, et précipiter dans l'oubli le bien qu'il avait fait. (Pifo-cs justificatives n° 2.)
Les deux factions, qui avaient partagé le conclave
nali napolit., Murât., t. XXI, p. 1132. — Pigna, De principibus atestin., libr. VII, p. 574.
(1) Commcntarii Pii II, libr. I, p. 2î). - Une dépêche manuscrite d'Otton Carreltc à Sforza , dans la correspond, de ce duc conservée à la bibliothèque ambrosienne de Milan établit officiellement cette date de la mort de Calixte III.
précédent, reparurent lorsqu'il s'agit de donner un successeur à Calixte III. La candidature du cardinal d'Estouleville fut remise, plus sérieusement que jamais, sur le tapis, par les partisans de la France. Les Italiens, à défaut de Capranica qui venait de suivre Calixte au tombeau, s'attachèrent aux cardinaux de Bologne et de Sienne. Le premier était le frère de Nicolas V, le second était le célèbre ^Eneas Sylvins Piccolomini. Tous deux, iEneas Sylvius surtout, possédaient ce mérite supérieur qui appelle les grandes dignités. La cour et le peuple, en voyant ces deux prélats faire leur entrée dans Rome, s'accordaient à dire que l'un ou l'autre serait pape (1).
Dix-huit cardinaux entrèrent au conclave. Le premier jour se pass i sans rien faire. Le lendemain, on rédigea une série d'articles par lesquels chacun des cardinaux s'engageait, s'il était élu, à poursuivre, contre les Turcs, le projet d'une expédition sainte ; à réformer la cour romaine; à ne point transférer cette cour d'une province à l'autre, sans l'aveu du Sacré Collège; à payer, sur le trésor apostolique, cent florins par mois aux cardinaux pauvres ; à ne nommer personne aux grands bénéfices sans le consentement du Sacré Collège ; à ne point aliéner les droits de l'Eglise, à ne faire ni guerre, ni traité d'alliance, sans ce même consentement; à ne point augmenter les impôts; enfin, à exiger des feudataires, des gouverneurs des villes et des provinces du domaine ecclésiastique, le serment d'obéir pendant la vacance
(1) Commentarii Pii II, libr. I, p. 29.
du Saint-Siège, au Sacré Collège (1). L'élu devait ratifier la teneur de ces articles et en jurer de nouveau l'exécution, avant que son élection fût annoncée au peuple.
Le jour suivant, lo scrutin donna cinq voix au cardinal de Bologne, et cinq également à ;Eneas Sylvius. Le candidat, après eux, qui en compta le plus, en eut trois. Rien n'annonçait une tendance prononcée dans les électeurs. Le reste de la journée et la nuit suivante se passèrent en conférences. Le quatrième jour, lorsqu'on en vint à l'épreuve, les choses avaient changé de face. Il ne fut plus question du cardinal de Bologne, mais iEneas Sylvius eut neuf voix ; tandis que d'Estouteville, qui ne paraissait pas la veille, en compta six. Les neuf suffrages d'iEneas Sylvius ne suffisant pas, on essaya de Varcesso. Tous les Pères s'assirent sur leur siège, pâles, silencieux et comme secrètement agités par l'Esprit-Saint. Leur corps immobile ne laissait échapper aucun geste, et sans le mouvement des yeux qu'ils portaient avec anxiété les uns sur les autres, on les aurait crus pétrifiés. Cette scène d'attente solennelle dura quelques instants. Le vice-chancelier, Rodrigue Borgia, l'interrompit tout à coup, pour dire : « J'accède au cardinal de Sienne. » Le silence suivit de nouveau ces paroles. Il ne fallait plus que deux voix. Dans le but d'arrêter l'élection, ce jour-là, d'Estouteville et Saint-Sixte sortirent; mais comme personne ne les imita, ils rentrèrent aussitôt. Alors Jacopo Theobaldo se levant : « Et moi aussi j'accède au cardinal de Sienne. » Il restait encore
(1; Raynald., anno 1458, n» 5-8.
une voix. Prospcr Colonna, devançant ses collègues : « Eh bien, dit-il, en se tournant du côté des électeurs, je donne mon suffrage à jEneas Sylvius, et je le fais pape. » En même temps tous les cardinaux se précipitèrent aux pieds de l'élu et le saluèrent souverain pontife. Piccolomini ne répondit que par ses larmes, et ses amis l'engageant à se réjouir au contraire : « Vous pouvez, s'écria-t-il, vous réjouir vous autres de mon élévation à la suprême puissance, vous n'avez à vous préoccuper ni des travaux ni des périls qui l'accompagnent, mais moi à qui vient d'échoir la grave obligation d'accomplir tout ce que j'ai tant de fois demandé de mes prédécesseurs, soit en Allemagne, soit en Hongrie, soit en Italie, puis-je faire éclater ma joie» ? (1).
Les cardinaux s'étant assis de nouveau, confirmèrent l'élection. On demanda à l'élu, quel nom'il voulait* prendre; il choisit celui de Pie II, jura une seconde fois l'exécution des articles convenus, avec cette clause toutefois : « Autant que Dieu, l'honneur et la justice du Saint-Siège apostolique le permettront (2). » Puis on le plaça sur l'autel où les cardinaux l'adorèrent, et Ton annonça au peuple, qu'on avait un pape (3).
(1) Campano, in Vita Pii II, Murât., t. III, part. II, p. 974.
(2) Voir cette clause au bas du compromis, ap. Raynald. f anno I4;i8, nus 8..
(3) Commcntarii, Pii H, libr. I, p. 30 et scq. — Eotre les divers récits de l'élection d'ASncas Sylvius, les mémoires de J. du Clerq, livre III, c. xxxi%, ajoutent seuls, relativement à la candidature du cardinal d'Estouteville et du cardinal de Sienne, quelques détails qui ne se rencontrent pas dans les Commentaires de Pie II. Nous ne savons vraiment où l'histoire des
Tous les faits, que nous avons racontés jusqu'ici, nous ont familiarisé avec ^Eneas Sylvius. Nous l'avons constamment rencontré partout où se réunissait une grande assemblée, où se poursuivait une importante négociation, où il était question de politique, d'ambassades, de guerre sainte, d'éloquence surtout. Cette vie si active, si laborieuse, avait usé ses forces. On retrouvait bien toujours chez lui la vaste érudition, la vivacité de l'intelligence, la science des affaires, l'éclat de la parole. Mais sa santé était détruite ; il avait perdu l'usage des jambes, son corps pliait sous le poids des infirmités. Une précoce vieillesse l'accablait. Dans certaines circonstances, ses facultés physiques semblaient tellement paralysées, que de l'homme il ne restait plus que la voix. Plusieurs de ses collègues avaient hésité à lui donner leur suffrage, uniquement dans la crainte qu'il ne pût vaquer aux fonctions de la Papauté. Mais Pie II avait une àme de fer. A défaut du corps, sa pensée devait suffire à tout. Tout puissant sous Calixte III, il ne fit qu'échanger le rôle de ministre contre celui de souverain. Ses habitudes restèrent les mômes. En dépit de la faiblesse de sa santé, il ne passait jamais au lit plus de cinq ou six heures, se levait, en été, à l'aurore, en hiver,
conclaves a puisé ce qu'elle raconte des intrigues de ce conclave. Les historiens postérieurs ont trouve tout simple de la copier, sans s'inquiéter de l'exactitude des circonstances qu'elle leur fournit. Avec un peu de réflexion, ils auraient vu que celles-ci sont tout à fait dépourvues de vraisemblance j que les discours surtout d'jEneas Sylvius et du cardinal de Rouen renferment trop peu de sens pour avoir jamais été prononcés par deux hommes si renommés par leur sagesse et leur expérience.
avant le jour, célébrait le service divin ou y assistait, puis vaquait à ses affaires. Son repas était frugal, il ne souffrait sur sa table aucun mets recherché, mangeait et buvait vite et peu. Pour cette action, il n'aimait point à se trouver seul, et préférait, à Tiutérieur de son palais, les ombrages de ses jardins. Quand il était en voyage, il avait toujours soin de se faire servir près d'une fontaine, ou sous le dôme solitaire des forêts. Alors il se plaisait à parler de littérature, ou même à s'égayer par quelques plaisanteries fines et délicates (1).
Aucun nom n'était, à cette époque, plus généralement célèbre et populaire que celui d'Jineas Sylvius. Rome et l'Italie firent éclater une joie extraordinaire à la nouvelle de son élévation. L'Espagne et l'empire y applaudirent également. Mais la France, la Hongrie, la Pologne, la Suède et le Danemark virent, avec une sorte d'inquiétude, un ami personnel de l'empereur, devenu chef de l'Église (2). Heureusement, le caractère du nouveau pape était de nature à effacer ces préventions, et à réunir toutes les parties de la chrétienté dans les sentiments d'une même sympathie. Pie II ne tarda pas à montrer, par son désintéressement, son impartialité et sa justice, qu'il ne tenait à faire prévaloir ni vue personnelle, ni affection étrangère, mais n'avait que la noble ambition de faire concourir toutes les forces politiques du monde chrétien au bien de l'Église.
Le premier soin de Pie II fut d'établir fortement l'au-
(1) Canipano, Murât., t. III, part. II, p. 985 et 987. — Platina, in Pium II.
(2) Coranjentarii Pii 11, libr. I, p. 31 et 32.
torité du Saint-Siège dans le domaine ecclésiastique. Rome était tranquille et soumise, bien que les factions eussent eu un moment quelque velléité de s'agiter (1). Mais il n'en était pas de ujôme ailleurs. Jacopo Piccinino, fils du célèbre Francesco Piccinino, imitant l'exemple donné naguère par Sforza, avait profilé do la vacance du Saint-Siège, pour se faire une principauté aux dépens de l'Église, et s'était déjà emparé d'Assise, de Gualdo, de Nocei a. Marchant sur ces traces, quelques gouverneurs de villes et de provinces essayaient de se rendre indépendants notamment dans Narni, Soriano, Orvieto, Veturio, Citta di Castello, Spolelo et Foligno. Il aurait fallu leur faire la guerre, pour les réduire, Pie II qui avait d'autres projets et qui d'ailleurs n'était point en mesure, préféra acheter avec de l'argent la fidélité des gouverneurs. De son côté, le Sacré Collège, moyennant une somme de 20,000 florins, recouvra la possession du Château- Saint-Ange qui était resté aux mains d'un neveu do Calixte III (2). Seul, Piccinino se refusa à toute espèce de transaction , mais Pie II avait déjà entamé , avec Ferdinand de Naples, des négociations dont le premier résultat devait être de forcer l'ambitieux condoltière à lâcher prise.
Nous avons vu que le pape défunt, au moment de descendre dans la tombe , nourrissait, à l'égard du royaume des Deux-Siciles, des desseins capables de troubler le repos de l'Italie. Pie II, qui n'avait, pour y
(1) Ibidem, libr. I, p. 31.
(2) Campano, p. 974 et scq. — Commenta™ Pii II, libr. II, p. 36.
donner suite, ni les mécontentements, ni les intérêts, ni les idées de Galixte III, se hâta de les démentir. Il accueillit donc, avec bienveillance, l'ambassade napolilaine qui vint, de la part de Ferdinand, le féliciter sur son avènement, et écouta, avec faveur, la proposition qu'elle lui fit d'accorder l'investiture du royaume, à l'héritier d'Alphonse. Mais en ouvrant à ce prince le trésor des grâces apostoliques, Pie II n'oublia pas les intérêts du Saint-Siège, et avant de concéder à Ferdinand le trône qu'avait occupé son père, il stipula les conditions suivantes : 1° Que Ferdinand paierait désormais, avec fidélité, le cens do 8,000 onces d'or, dont la solution avait été interrompue depuis la reine Jeanne; 2° qu'il respecterait les droits des églises violés par son père ; 3° qu'il expulserait Piccinino des terres pontificales; 4° qu'il restituerait Bénévent à l'Eglise et rendrait aussi, au bout de dix ans, Terracine que le Saint-Siège lui permettait d'occuper, cet espace de temps, moyennant une redevance.
Ces conditions parurent dures à Ferdinand, et il s'efforça, par des messages répétés, d'engager le pape à en adoucir les rigueurs. Pie II répondit, qu'il ne traitait pas en marchand, mais en souverain, et se montra inflexible. Ferdinand se résigna, car il avait besoin de la faveur du Sainl-Siége, n'importe à quel prix. Quand cette affaire fut portée au consistoire, la grande majorité du Sacré Collège approuva la • résolution du souverain pontife. Les cardinaux fi ançais firent seuls quelque opposition. En cela, ils n'étaient que les échos du doyen de Chartres, ambassadeur de Charles VII, et de l'évêque de Marseille, représentant du roi René. Ce dernier, par-
uigm
leur intarissable, faisait ressortir, à tout propos, l'avantage qu'il y aurait, pour la cour romaine, à favoriser le parti de René. Pour imposer silence à sa loquacité, Pie II lui demanda, si le Saint-Siège pouvait compter sur René, pour expulser Piccinino des terres de l'Eglise. Sur la réponse négative de l'évêque : « Eh ! bien, qu'avons-nous donc, s'écria le pape, à attendre d'un prince incapable de nous secourir dans la détresse? Il nous faut, sur le trône de Naples, un prince qui soit en état de protéger ses droits et les nôtres. » Ainsi donc, les décrets de Galixte III furent abrogés, et l'investiture accordée à Ferdinand (1). Piccinino évacua aussitôt les places qu'il avait usurpées.
Pie II avait à cœur d'affranchir la Papauté de toute préoccupation, parce qu'une grande pensée agitait son àine, celle de faire la guerre aux Osmanlis. Secrétaire de Frédéric, évoque, cardinal, JEneas Sylvius n'avait cessé de prêcher la croisade, Pie II semblait plus engagé qu'aucun de ses prédécesseurs à réaliser ce grand dessein. Nul n'en sentait mieux que lui la nécessité. Aussi avaitil d'abord porté sur ce point son attention tout entière. La difficulté, insoluble jusque-là, avait été de réunir la chrétienté; tous les efforts, tentés dans ce but, avaient constamment échoué. Pie II essaya de s'y prendre d'une autre manière, et d'applanir les obslacles, en convoquant un congrès général des princes et des peuples de l'Europe, congrès auquel le chef de l'Eglise assisterait
(1) Commenta™ Pii II, libr. Il, p. 36. — Campano, in Vita Pii II, p. 974. — Muratori, Ànnali d' Italia, ann. 1458, adcalcem. — Lunig, Codex Ital. diplom., t. II, p. 1159.
en personne, et où tous ceux qui devraient concourir à l'expédition sainte, viendraient eux-mêmes apporter leur part de conseil, comme leurs promesses de secours.
Dans le consistoire où Pie II proposa ce moyen, il entraîna tout le monde par son éloquence. Personne ne songea à faire la moindre opposition ; le lieu du congrès fit seul l'objet d'une discussion. On finit par s'arrêter à Mantoue et à Udine, et le pape annonça aussitôt, àl a chrétienté, qu'une solennelle assemblée aurait lieu aux calendes de juin 1459, dans l'une de ces deux villes (1). Plus tard Mantoue fut préféré à Udine.
Libre, par le prompt dénouement de la question napolitaine, de s'occuper exclusivement de la guerre sainte, Pie II n'attendit pas la fin de l'hiver pour se rendre au lieu désigné. 11 partit de Rome vers les derniers jours de janvier. Il espérait que l'exemple du Père commun des fidèles, partant au milieu des frimas, malgré les infirmités de la vieillesse, inspirerait le zèle aux indifférents. Il espérait encore, en traversant lentement l'Italie, répandre l'enthousiasme, pacifier les dissensions et préparer le succès de l'assemblée.
Avant de quitter la cité des Apôtres, le pontife se transporta au Mont-Esquilin pour visiter la basilique de Sainte-Marie-Majeure et se placer sous la protection de la Mère de Dieu; puis il sortit par la porte Flaminienne, au milieu d'une multitude qui se pressait sur ses pas, en
(1J Voir la bulle de convocation, inïer Pii II epist. éditas ah Antonio Zarotho, Novnrœ , in-4 , anno 1487. — Comment., Iibr. I, p. 34. — Leodrisii Cribelli de e.xped. Pii papaî 11 in Turcos, p. 66-70.
t. il. 3
versant des larmes. Les cardinaux d'Estouteville, de Coëlivi, Philippe Calendrini, Pierre Barbo, Prosper Colonna et le vice-chancelier, Rodrigue Borgia, accompagnaient le pape. Les autres restèrent dans la ville, où !e cardinal de Cusa fui chargé do représenter l'autorité pontificale, en qualité de légat (1).
Pie II prit sa route par Campagnano, où les Orsini le reçurent avec toute la cour romaine; puis il se dirigea sur Florence, par Nepi, Cilla di Castello, Foligno, Assise, Pérouse, Arezzo et Sienne. Rentrant ensuite, au sortir de la Toscane, dans les terres de l'Eglise, il visita Bologne, Fcrrare et arriva le 27 mai à Mantoue (2). Partout le chef de l'Eglise fut accueilli avec des honneurs qui s'adressaient autant à la brillante renommée d'JEneas Sylvius qu'à la dignité suprême dont il était revêtu. Cosimo de Médicis, à Florence, Borso d'Esté, à Ferrare, y ajoutèrent la magnificence. Jamais pape peut-être n'avait voyagé, au milieu d'un concours d'hommages plus spontanés, plus sincères.
Mais à Mantoue, Pie II éprouva une douloureuse déception Au lieu d'une grande assemblée, quelques membres seulement, et non les plus importants, s'offrirent à lui. Le pontife s'en plaignit avec amertume dans son discours d'ouverture. « Quoi! s'écria-t-il, le zèle de la religion n'exisle-t-il plus parmi les chrétiens ? Nous avions fixé un long terme à celte réunion, afin que personne ne pût accuser la brièveté du temps et la difficulté
(1) Cnnimcntarii Pii II, libr. II, p. 38. — Platina in Pium II.
(2) Cominenlarii libr. II. — Cristoforo da Soldo, Istor. Bresciana, Muratori, t. XXI, p. 891.
du voyage; nous avons donné l'exemple. Malgré notre vieillesse et la maladie, nous avons bravé les rigueurs de l'hiver et franchi les âpres sommités des Apennins. Nous avons laissé Rome et le patrimoine de saint Pierre exposés à mille dangers. Nous venions plein d'espérance, parce que nous pensions, qu'à notre exemple, on aurait quelque souci de la foi catholique. Nous ne saurions exprimer combien la solitude dans laquelle nous nous trouvons afflige notre cœur. Oui, l'indifférence des chrétiens nous fait monter la rougeur au front. Nos ennemis savent verser leur sang pour leur fausse religion, et les disciples du Christ, quand il s'agit de défendre l'Evangile, reculent devant les plus légers sacriûces. C'en est fait de nous, si nous continuons à marcher dans une telle voie (1). »
Les jours suivants n'amenèrent aucun changement dans la situation que déplorait le noble pontife. Le découragement commençait à gagner la cour romaine. Tous les cardinaux, excepté Bessarion et S. Sixte, désespéraient du succès de l'entreprise. Le pape était triste, mais inébranlable. Il avait dit qu'il resterait à Mantoue, jusqu'à ce qu'il eût sondé les intentions des princes (2). Les choses changèrent pourtant. Les envoyés de Thomas Paléologue, despote de Morée, arrivèrent les premiers. Ils furent suivis bientôt par ceux de Chypre, de Rhodes, de Lesbos, de Hongrie, d'Albanie, d'Epire et de
(4) Commenta™ libr III, p. 60.
(2) Nos hic tamdiù manebimus, doncc animos principum exploremus (Commentarii ibidem, p. 60).
Bosnie. Mais tous ces envoyés venaient moins pour promettre des secours que pour en solliciter (1).
Enfin parurent les ambassadeurs de Frédéric III et ceux de Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne. Francesco Sforza vint en personne. Il avait été précédé par les députés de Sienne, do Florence, de Lucques, de Bologne. On vit ensuite arriver Gisraondo Malatesta, seigneur de Rimini, puis, l'archevêque de Bénévent et le duc d'Adria, pour le roi de Naples, enfin, l'évéque de Cracovie, pour le roi de Pologne. Les Vénitiens et les Savoyards se montrèrent les derniers.
Entouré des représentants de tant de puissances, Pie II reprit courage, et crut devoir, sans attendre l'arrivée* des Français et des Anglais, aborder les grandes questions pour lesquelles le congrès avait été réuni. On était déjà au mois de septembre. Quelques-uns des membres, Sforza entre auires, ne pouvaient prolonger leur séjour à Mantoue; il y aurait eu de l'inconvénient à ajourner encore. Le pape débuta par un discours qui ne dura pas moins de trois heures (2). L'auguste orateur s'efforça de prouver à l'assemblée que la guerre contre les Turcs était nécessaire, et qu'il était plus facile qu'on ne le pensait de vaincre ces redoutables ennemis. Bessarion prit la parole, après le souverain pontife, et s'exprima dans le même sens. L'assemblée entendit ensuite Fran-
(1) Ibidem Libr. III, p. 61 et 03.
(2) Le discours qu'on lit dans les œuvres de Pie II , epist. CCCXCV1I, n'est pas à beaucoup près aussi long; mais probablement qu'il ne renferme que la quintescence de l'improvisation pontificale.
Uigitized
cesco Sforza protester, avec une énergie toute militaire, de son dévouement à l'expédition sainte (i).
À cette brillante séance, préparée pour émouvoir les esprits, et les disposer aux résolutions généreuses, succédèrent des conférences, pour s'entendre sur le plan à suivre dans la guerre sacrée et les moyens de la soutenir. L'opinion de tous fut qu'on devait attaquer les Ottomans par mer et par terre. Sforza conseilla de laisser aux nations de l'Orient, accoutumées à combattre les musulmans, le soin de lutter contre eux, et de les aider par les subsides de l'Italie. Gismondo Malatesta, qui parla pour contredire Sforza, soutint, au contraire, que les Hongrois, les Serbes, les Bosniens, les Albanais, ne valaient rien pour vaincre l'ennemi commun, et qu'il fallait mettre en ligne les phalanges italiennes; c'est-à-dire, qu'il fallait envoyer, contre des hordes féroces, fanatiques et singulièrement aguerries et audacieuses, des soldats sans énergie, sans esprit militaire, qui faisaient consister tout l'ai t de la guerre, dans une vaine parade d'évolutions. Le système de Sforza était insuffisant, celui de Malatesta ridicule. Et toutefois ces deux hommes étaient des guerriers de renom. On n'avait aucune idée juste sur la manière de combattre les Turcs. Le pape, tout en adoptent un avis plus raisonnable, donna dans une autre erreur qui consistait à supposer, que les chrétiens, avec 50,000 hommes, étaient capables de vaincre des ennemis qui pouvaient leur en opposer plus de 200,000.
En général, dans tous les projets de croisade de ce
(\) Johan. Simonettoe VitnSfortiae,Muratori,t.XXl, lil.ir.XXVI, p. 689. — Commcntarii, libr. Ht, p 82.
siècle, on se livrait à une choquante contradiction. Après avoir effrayé les imaginations, par la puissance des Osmanlis, l'audace de leurs entreprises, la rapidité de leurs succès, on rassurait tout le monde en [disant qu'il était facile d'en triompher (1); ce qui aboutissait à laisser faire les Hongrois et les Albanais. Les représentants des autres princes opinèrent ensuite, tour à tour, chacun exposant ses vues et ses moyens, mais aveo les froides réserves de la politique, et non avec cette ardente spontanéité qui arrachait naguère à d'autres hommes ce cri puissant : Dieu le veut (2) !
Comme on en était aux dernières séances, les Français et les Anglais se présentèrent enfin, mais ce fut pour exprimer des doléances. Les députés de Charles VII étaient l'archevêque de Tours, l'évêquede Paris, le docteur Thomas de Corcelle, et le bailli de Rouen. Avec eux était l'évèque de Marseille, représentant du roi René. Tous ces députés se plaignirent amèrement de ce que le pape avait préféré pour le trône de Naples, un bâtard d'Aragon à un prince de l'illustre sang de France. Quand on leur demanda ce qu'ils prétendaient faire pour la croisade, ils répondirent : qu'il était inutile de songer à faire la guerre aux Turcs, tant que la France et l'Angleterre ne seraient point en paix; ils ajoutèrent qu'on n'était point éloigné, en France, de consentir à ce qu'un
[\) Dans une lettre adressée à Lodovico Foscarino, libr. XIX, Filelfo s'efforce de montrer que la faiblesse numérique des Turcs, leur lâcheté offrent aux Chrétiens un moyen facile de les vaincre. Pauvre humaniste !
(2) Lcodri. Cribcll., de exped. Pii II in Turcos, p. 77-80.
congrès des deux nations eût lieu, sous la présidence d'un légat apostolique, pour accommoder leurs différents, mais ils finirent par déclarer que leurs instructions ne leur permettaient de faire aucune promesse. En définitive, les Français n'étalèrent au congrès que de la mauvaise humeur. Moins passionnés ou plus politiques, les Anglais donnèrent quelques vagues espérances (1). Il fallut se résoudre à une autre déception, et cela de la part de Venise. Les représentants de cette république, après de longues tergiversations, avouèrent que, la majeure partie des possessions vénitiennes étant située sur les frontières turques, le sénat ne voulait, pour aucun motif, se brouiller avec les Ottomans, à moins toutefois qu'il fût hors de doute que les princes chrétiens se réuniraient contre eux (2).
Malgré ces déconvenues, les conclusions du congrès de Mantoue furent satisfaisantes. On décréta, pour trois ans, la levée d'un décime sur le clergé, d'un trentième sur les fidèles, d'un vingtième sur les Juifs. L'empereur s'engagea à fournir 32,000 hommes d'infanterie et 10,000 de cavalerie ; le duc de Bourgogne, 6,000 de toutes armes; la Hongrie, 20,000 hommes d'infanterie, autant de cavalerie. Les États italiens prirent à part l'obligation de seconder le zèle du chef de l'Eglise. Ils devaient, à frais communs, équiper une puissante flotte à laquelle se rallieraient les contingents des autres petites puis- Ci) Commentarii libr. III, p. 83-88.
(2) Johan. Simonettœ Vita Sl'ortia?, libr. XXVI, p. 690. — Les actes du congrès de Mantoue se trouvent dans Labbc, Conciliorum t. XIII, p. 1748.
sances de la chrétienté (1). On comptait beaucoup sur Scanderbeg et ses braves Albanais, sur les Grecs, et sur une ligue des musulmans et des chrétiens d'Asie. Pie II nomma Frédéric III généralissime de l'expédition, lui envoya une épée, un casque bénit do sa main, et ût partir pour l'Allemagne, avec le litre de légat, le cardinal Bessarion, dans le but de poursuivre, auprès du prince, la ratification de ses engagements (2). En congédiant le congrès, le pape exprima l'espoir que les potentats, qui ne s'étaient point décidés dans le Conseil, se laisseraient entraîner, lorsqu'ils verraient l'expédition glorieusement commencée.
Mais les effets ne devaient point répondre à cet espoir. Le congrès de Manlonc n'avait ni remué l'Europe , ni changé les dispositions des princes. Charles VII, chagrin et mécontent, continua de se tenir à l'écart. L'Italie re-
tourna à ses divisions. Quant à l'Angleterre, elle était plus que jamais ensanglantée par ses discordes intestines (3). Bessarion trouva l'Allemagne pleine de dissensions. Une partie des princes était en révolie contre Frédéric III, qu'on accusait, non a tort, de faiblesse et d'incapacité. On ne parlait de rien moins que de déposer
(1) La pièce qui renferme cet engagement se trouve à la bibliothèque ambrosienne de Milan, dans la correspondance manuscrite de Sforza, Codex, n° 219, sous ce titre: Copia instrument conlicti in dieta Mantuana.
(2) Commentarii, libr. III, p. 90 et 92. — Platina, dans son histoire de Mantoue, Murât., t. XX, libr. VI, p. 858ctseq., résume très-bien les faits de ce congrès:
(3) Campano, dans sa vie de Pic II, p. 977, résume la situation politique de l'Europe à cette époque.
LUTTE AVEC LES TURCS. Ai
cet empereur, et de lui substituer Georges Podibraski, roi de Pologne. Trois diètes successives , tenues à Egra, à Nuremberg et à Francfort furent employées à discuter celte mesure extrême (I). Le légat essaya vainement de ramener les esprits au projet de l'expédition sainte. Il se transporta à Nuremberg, à Mayence, exhortant partout les souverains et les peuples à s'unir contre l'ennemi commun. Mais Bessarion parla dans le désert, et son éloquence n'arracha pas une seule promesse, un seul élan généreux (2). D'un autre côlé, la Hongrie, depuis la mort de Ladislas, ne s'entendait plus avec l'empire. Mathias Corvin, élu pour succéder au feu roi, ne plaisait point à Frédéric III, qui traitait le fils d'IIuniady en usurpateur. Tous les efforts du cardinal Carvajal pour amener les esprits à un accord avaient déjà échoué, et Bessarion eut la douleur de l'entreprendre inutilement (3).
Pie II lui-même avril des ennemis secrets, dont la sourde activité travaillait à lui susciter des embarras. Outre Jacopo Piccinino, il en était deux autres qui, par des voies différentes, s'étaient acquis une égale célébrité. Le premier do ces personnages était le comte Everso, seigneur d'Anguillara , petite ville, située sur le lac de ce nom, à quatorze mille pas de Rome. A toutes les époques, la maison d'Anguillara s'était montrée Guelfe dévouée Everso rompit avec ces traditions de famille, se
(1) William Coxe, Ilist. de lo maison d'Autriche, t. I, c. xvn, p. 432.
(2) Commcntarii, libr. V, p. 125 et seq.
(3) Commcntarii, libr. XII, p. 327 et 328.
rangea du côté des Gibelins et fit cause commune avec les Colonna. D'abord tuteur de ses neveux, il finit par enlever leur héritage (1 S'il faut en croire un historien contemporain des plus respectables (2), nul prince d'alors n'était plus décrié qu'Everso. Il n'y avait en lui aucune religion, aucune bonne foi, aucun principe de morale, aucun sentiment humain. C'était moins un homme qu'un monstre. Le détail de ses cruautés ferait horreur. On aurait dit un brigand. Il ne se plaisait qu'au meurtre et aux spoliations. Dans les commencements de son pontificat, Eugène IV avait essayé de gagner Everso par des bienfaits, et avait même agrandi son domaine. Mais le lion, apprivoisé un moment, ue put longtemps contenir ses instincts farouches. Il devint un ardent partisan de Sforza, quand ce condoltière envahit les terres de l'Eglise, et répandit la désolation autour de Rome. Nous l'avons vu se mêler aux querelles des Norcicns, et donner à Nicolas V le seul désagrément politique qui ait troublé le calme de son règne (3). Calixte III, impatienté, annonça à plusieurs reprises le dessein de l'anéantir, mais autant de fois, les amis influents du comte détournèrent l'orage de dessus sa téte. La perverse nature d'Everso parut redoubler de turbulence sous Pie II. Soit qu'il nourrît, à l'égard de ce pontife, une haine personnelle, soit qu'il conçût l'espoir d'être moins réprimé dans ses brigandages, il ne connut plus de repos. Pendant la diète de Mantoue, il ne cessa d'exciter la jeu-
(1) Commentarii libr. II, p. 39.
(2) Commentarii Jacobi card. Papiensis, libr. Il, p. 373.
(3) Georgi, Vita Nicolai V, p. 483.
nesse romaine au désordre, soit en fomentant des séditions, soit en donnant asile aux séditieux. Les choses en étaient au point, grâce au mauvais génie du comte d'Anguillara, que l'état de Rome ressemblait à celui d'une ville au pouvoir de l'ennemi (1).
Le second de ces personnages était Gismondo Malatesta, seigneur de Rimini. Il appartenait à cette vieille et noble famille Malatesta, qui avait plus d'une fois figuré parmi les adversaires de l'Eglise romaine , mais lui avait aussi rendu, à diverses époques, d'importants services. Dans ses commentaires (2), Pie II rend hommage aux qualités personnelles de ce seigneur, à son éloquence, à sa valeur militaire, à ses connaissances littéraires. Mais il l'accuse de mœurs déréglées, de cruauté, de tyrannie, d'impiété, et en cela , les autres historiens sont loin de le contredire (3). Lui aussi était impatient du repos, mauvais voisin, et ami perfide, quand ses intérêts ou son ambition se trouvaient en jeu. Naguère, au service d'Alphonse, dans la guerre que ce monarque faisait à Florence, Gismondo avait tout simplement passé du côté de la république, sous le plus
(1) Commentant Jacobi card. Papiens., libr. II, p. 374. (2J Libr. II, p. 31 et scq.
(3) Sigisiuundus Malatesta, in territorio Veronensi, quamdam nobilem Dominait* Burgundiœ accedcntcm Romain pro indulgentia stupravil et exinde jugulavit et societatem Ariniiiuim trnnsmisit. (Annales forolivienscs, Murât. , t. XXII, p. 223). — Marino Sanuto, Vita dei duchi, ibid., p. 1157. — Gismondo Malatesta avait répudie une première femme, empoisonne une seconde et étranglé de ses propres mains une troisième. (Brantôme, Vie de César Borgia).
léger prétexte. La conséquence de cette trahison, pour Malatesla, fut d'abord de le faire exclure du traité de paix conclu entre la république et le roi, puis d'attirer sur lui toutes les forces du royaume de Naples. Cette guerre continuait encore, au moment où allait s'ouvrir le congrès de Mantoue. Avant de quitter Rome , Pie II évoqua, à son tribunal, les deux parties belligérantes, dans le but de movenncr un accord entre elles. Des difûcultés s'élevèrent. Le pape aurait pu imposer la paix, il aima mieux laisser aux intérêts réciproques, la liberté de discuter.
En eiïet, il y avait pour le pape à examiner si, dans l'état des choses, la paix, entre Naples et Rimini, importail plus au Saint-Siège que la guerre. Jacopo Piccinino combattait Gismondo pour Ferdinand. Il fallait une occupation aux troupes du condottiere, car il était dangereux que, rendues à l'inaction, elles ne se jetassent sur les terres de l'Eglise. D'un autre côté, Malatesla, par son caraclère, n'offrait aucune garantie, et l'on pouvait craindre que cet esprit inquiet, une fois libre, ne tournât aussi contre le Saint-Siège l'activité de son mauvais génie.
Comme on devait s'y attendre, les conférences n'aboutirent point à une réconciliation, et les parties contestantes reparurent à Mantoue devant le pape. Là, la situation n'était plus la môme, et il fallait se prononcer. Pie II, qui avait besoin, pour l'accomplissement de ses grands desseins, de la concorde entre tous les princes, passa sur toutes les considérations, et ordonna, en vertu de son autorité arbitrale, à Ferdinand et à Malatesla, de poser les armes. Cette senlence ne plut qu'à ceux qui
voulaient la paix par modération, ou la désiraient par nécessité. Piccinino et Malatesîa en surent tous deux mauvais gré au pontife; nous verrons bientôt qu'ils n'attendaient que l'occasion de s'en venger (1).
Mais l'obstacle qui annula surtout les conclusions du congrès de Manloue, vint de la succession au trône des Deux-Siciles. Ferdinand se trouva, inopinément, sous le coup d'une guerre qui menaçait sa couronne, et à laquelle le pape et Sforza se virent obligés de prendre une part active. Pie II avait vu, de Mantoue même, éclater les premières étincelles de cette guerre. Elles furent excitées par les intrigues de Gian Antonio dei Orsini, prince de Tarente, et à ce titre, le plus puissant seigneur du royaume. Soit qu'Antonio eut surpris, dans les procédés de Ferdinand à son égard, une secrète jalousie de la grandeur des Orsini, soit que ce fier baron répugnât à avoir pour maître un homme d'une origine méprisable, il résolut de le renverser, et trouva, dans le prince de Rossano, un compagnon disposé à servir ses projets. Comme il lui importait d'amoindrir la puissance du roi et d'augmenter la sienne, Gian Antonio sollicita, auprès de Ferdinand, la réintégration dans leurs domaines, dont ils avaient été dépossédés, de deux seigneurs, parents des Orsini, et réussit à l'obtenir. Par ce rétablissement qui avait dû coûter beaucoup à son amour-propre, le roi s'était flatté de gagner à sa cause deux barons de plus, il se trompait. Les deux seigneurs ne furent pas plutôt réinstallés dans leurs possessions, qu'ils entrèrent dans le complot des princes de Tarente et
(4) Conamentarii Pii II, libr. III, p. 74 et seq.
de Rossano ; tous ensemble, ils envoyèrent à Jean , roi d'Aragon et oncle de Ferdinand, de secrels agents, pour le prier de venir à Naples, prendre possession d'un royaume qui lui appartenait en sa qualité de frère d'Alphonse.
Le hasard voulut, qu'à l'époque même où il reçut un tel message, Jean eût à soutenir une lourde guerre en Catalogne et en Navarre et qu'il ne se trouvât nullement disposé à entreprendre une lointaine et aventureuse expédition. Déçus du côté du roi d'Aragon, les barons rebelles se retournèrent vers le duc Jean , fils de René d'Anjou (i). Ce prince était alors à Gênes, où Charles VII l'avait envoyé, deux ans auparavant, prendre en son nom le gouvernement de cette ville, lorsque les menaces d'Alphonse obligèrent la république à se ranger sous le patronage de la France.
Ces manœuvres, dans le 9ecret desquelles Charles VII avait été mis, expliquent l'attitude de la France au congrès de Mantouc. Il ne fut pas diflicile de persuader à Jean d'Anjou de saisir l'occasion de recouvrer l'héritage de ses ancêtres. L'escadre française, armée avec le produit des décimes pour faire la guerre aux Turcs, était dans le port de Marseille. Jean d'Anjou s'en empare. La république de Gênes y ajoute un certain nombre de bâtiments, et ces forces navales arrivent le 5 octobre 1459, en vue de Naples. Le prince comptait entrer dans cette capitale, à l'aide des intelligences qu'il y avait. Il n'en fut rien. Sans perdre le temps à attendre,
(4) Joviani Pontani Hist. rerum suo tempore gcstarum, in-8, Basile®, libr. 1, p. 418.
il alla se présenter aux bouches du Volturno, où il fut reçu à bras ouverts, par Marino Mozrano de Rossano. En un clin d'œil, la terre de Labour se déclara pour lui. De là, il passa en Capitanate, où il n'eut qu'à se montrer pour trouver des partisans. Lucera ouvrit ses portes; Troïa, Foggia, Manfredonia, tous les châteaux du Monte Gargano suivirent l'exemple de Lucera. Giovanni Caracciolo, duc de Melû, son frère, le^comte d'Avellino, celui deBuccino, presque tous les seigneurs du pays, à l'imitation les uns des autres, élevèrent la bannière angevine. Jean d'Anjou ne fut pas moins heureux en Basilicate et en Calabre. Sans avoir tiré l'épée, il se vit maître de la moitié du royaume, et le prince de tarente l'accueillit à Bari, avec toute la pompe et tous les hommages dus à un roi (1).
Dans une position si critique, Ferdinand s'adressa aux puissances de l'Italie, et leur demanda des secours. Il n'eut point de peine à intéresser à sa cause Pie II et Francesco Sforza. Pie II, qui venait de couronner roi le fils d'Alphonse, ne pouvait voir, avec indifférence, la destruction de son ouvrage, et l'autorité du Saint-Siège foulée aux pieds de la conquête. Quant à Sforza, sa cause ne différait pas de celle de Ferdinand, car, lui aussi était menacé par les prétentions du duc d'Orléans au duché de Milan, et il lui fallait combattre les Français à Naples, s'il ne voulait avoir à compter avec eux sur les rives du Tessiu. Mais les autres Etals restèrent sourds à ses sollicitations. Ils avaient été en guerre avec Alphonse, ils
(4) Joviani Pontani Hist. rer. suo temp. gestar. , libr. I, p. 426-434.
avaient appris à redouter sa politique, et son fils s'était déjà acquis la réputation d'un monarque fourbe, avare et cruel (1). Leurs sympathies étaient pour les Français. La bonté, la franchise, le caractère chevaleresque des princes angevins avaient laissé, dans toute la péninsule, d'agréables souvenirs qui y rendaient leur cause populaire. Aussi, malgré le traité d'alliance qui unissait quelques-uns de ces Etats à la maison d'Aragon, refusèrentils tous obstinément de prendre part à la querelle. Florence alla plus loin, et résolut de voter, en faveur du prince Jean, un subside annuel de quatre-vingt raille florins jusqu'à ce qu'il eût leirainé sa conquête. Francisco Sforza combattit, auprès de Cosimo de Médicis, une politique qui lui paraissait opposée aux véritables intérêts de l'Italie (2). De son côté, Pie II, à son retour de Munloue, eut une conférence avec Cosimo, et essaya de lui faire comprendre que la sympathie des Florentins pour les Français n" aboutirait qu'à rendre ceux-ci plus redoutables, et que, soutenir la cause de Ferdinand, c'était défendre l'indépendance de la péninsule (3). L'autorité du souverain pontife et l'influence de Sforza réussirent bien à arrêter le vote du subside, mais elles n'eurent point assez de crédit pour déterminer le gouvernement à se prononcer en faveur du successeur d'Alphonse.
(4) Giannone, Storia civile del regno di Napoli, t. VII, libr. XXVll, c. i.
(2) Voir le livre XXVII de la vie de Sforza, par Jolian. Siroonclla.
(3) Commentarii PU II, libr. IV, p. 96.
Pendant que Pie II et Sforza négociaient à Florence, on apprit que Jacopo Piccinino avait traité avec Jean d'Anjou, et qu'il allait mettre, à son service, ses talents militaires et 7,000 hommes de troupes aguerries. A son tour, Gismondo Malatesta , libre de ses mouvements, s'apprêtait à déclarer la guerre à l'Eglise. Il n'y avait pas à balancer. Pie II, en dépit de l'opposition des cardinaux, s'unit avec Sforza et envoya à Ferdinand quelques troupes, qu'il Gt suivre bieptôi par de plus importantes forces, sous la conduite de Simonelto da Castello di Piero et de Rinaldo Orsini. De son côté, Sforza fit partir, au mois de mars 14G0, 2,000 chevaux, sous le commandement de Borzo Sforza, son frère, avec ordre de se réunir à Alessandro Sforza, son autre frère, et Fcderigo di Montefeltro, seigneur d'Urbino(l).
Le succès ne couronna point les premiers efforts des alliés. D'abord, le comte d'Urbino et les frères Sforza, placés sur la frontière des Abbruzzes, ne purent fermer l'entrée de cette province à Piccinino (2). Puis, Ferdinand et Simonetto, avant tenté de se mesurer avec Jean d'Anjou, près de Sarno, essuyèrent une désastreuse défaite, dans laquelle Simonetto perdit la vie. Un brillant avantage remporté presque aussitôt, dans les Abbruzzes, par Piccinino, sur le corps d'armée de Sforza, compléta cette grande victoire des armes angevines (3).
(1) Summonte dcll' Istor. di Napoli, t. III, libr. V, p. 255, 266, 272, 276 et scq.
(2) Commcntarii Pii II, libr. IV, p. 100.
(3) Commentarii, libr. IV, p. 104, 105. — Joviani Pontani Hist., libr. I, p. 466-469. — Johan. Simonettœ vila Sfortiœ,
Ces deux actions étaient décisives; Ferdinand n'avait plus d'armée. Si le duc d'Anjou eût poursuivi sa fortune et marché sur Naples, le sort du royaume était décidé. Mais le prince de Tarente dominait le fils de René et il s'opposa à une opération qui aurait, trop tôt à son gré, terminé une guerre qu'il avait peut-être alors un secret intérêt à prolonger. Ferdinand fut sauvé (1).
Toutefois, les affaires des Aragonais se trouvaient dans le plus triste état.. Il ne restait à Ferdinand ni soldats, ni argent ; son royaume dépassait à peine les murs de sa capitale qu'une trahison pouvait lui enlever d'un moment à l'autre. En môme temps, la position du pape lui-même devenait critique. Piccinino, après avoir dissipé ses adversaires dans les Abbruzzes, pensant que le duc d'Anjou suffirait à achever une conquête qui ne semblait plus douteuse, se retourna contre les terres de l'Eglise, pendant que Gismondo Malatesta se révoltait dans la Marche. On apprit tout à coup à Sienne, où se trouvait alors Pie II, que Piccciuino avait envahi le comté de Tagliacozzo, occupé le monastère de Farfa dans la Sabine, et se portait sur Rome ; que Rieti, Tivoli, une partie de la campagne se déclaraient pour lui ; enfin que les Colonna, les Savelli, le comte d'Anguillara, secondaient ses projets et qu'une révolution était imminente dans la capitale de l'Eglise.
libr. XXVII, p. 709 et scq. — Tristani Caraccioli opuscula historica, Murât., t. XXII, p. 70. — Summontc, dcll' histor. di Napoli. t. III, libr. V, p. 28G-290.
(1) Giornali napolit., Murât., t. XXI, p. 1133. — Summontc, libr. cit., p. 291 et scq. — Commentarii, libr. IV, p. 105. — Joviani Pontani hist. , libr. I, p. 456.
En effet, les revers que venaient d'essuyer Ferdinand et ses alliés, avaient mis en mouvement tous les adversaires du pape. Excités, par la proximité de l'ennemi et par l'espoir d'un changement, les factieux s'agitaient dans Rome. Un certain Tiburzio et son frère Valeriano étaient les acteurs principaux dans ces manœuvres séditieuses. Le projet des démagogues ne différait point de celui de StefanoPorcaro. Tiburzio et Valeriano voulaient aussi renverser l'autorité pontificale, pour y substituer le régime populaire. Un corps de 300 bandits devait leur servir à exécuter ce projet.
Le sénateur Lodovico Petroni, qui gouvernait la ville, en l'absence du souverain pontife, n'avait rien à opposer à cette troupe d'hommes perdus, faits aux meurtres et aux rapines. Tiburzio et Valeriano devinrent maîtres de Rome qu'ils remplirent de confusion et d'épouvante (1).
On ne tarda pas à découvrir, par les révélations d'un certain Luca, employé par le cardinal Colonna à correspondre avec le prince de Tarente , et arrêté dans l'accomplissement de sa mission, que tous ces désordres dont la ville était affligée, se rattachaient à un complot, formé par le prince de Tarente lui-même, le comte d'Anguillara, Jacopo Savelli, et les Colonna contre Pie II et les Orsini ; que l'irruption de Piccinino, dans le domaine pontifical, était le commencement de l'exécution de ce complot ; que Tiburzio avait des relations avec le prince de Tarente, le duc d'Anjou et le condottiere
(I) Commentant Pii II, libr. IV, p. 106. — Vitale, Storia diplomatico de' seontori di Roma, t. Il, p. 441.
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Piccinino ; que le cardinal d'Aquilée s'était engagé à remettre Rome entre leurs mains, que le neveu du pape, Antonio Piccolomini devait être égorgé lorsqu'il se rendrait près du cardinal; enfin, que le pillage des maisons des riches, des marchands et des membres les plus opulents de la cour romaine, avait été promis aux bandits pour salaire de leurs crimes (1)
Celte conjuration, comme celle de Porcaro, ne réussit point. Le bon sens de la population suffit pour en faire justice. Forcé, par l'horreur qu'il inspirait, de quitter Rome, Tiburzio s'enfuit avant d'avoir pu faire aucune sérieuse tentative. Le retour de Pie II acheva de déconcerter les factieux. Ce pontife revint triomphalement au Vatican, le 7 octobre 4460 (2). Le peuple l'accueillit avec son enthousiasme accoutumé, et la tranquillité reparut dans la ville.
Cependant les fauteurs do sédition ne perdirent pas tout espoir d'exciter un mouvement. Ils rentrèrent dans Rome, à l'occasion de l'arrestation d'un de leurs amis, pour le délivrer. Tiburzio comptait sur la coopération de la jeunesse romaine, et il essaya de s'en faire suivre,
(1) Commcntarii, libr. IV, p. 108 et \0i). — Quoique ces révélations eussent été faites, écrites cl signées spontanément par Luca, quoiqu'elles soient rapporlées sans aucun démenti dans les commentaires de Pie II, nous croyons qu'elles contenaient beaucoup de faux. Il n'est pas probable que le cardinal Scarampo ait pu consentir au meurtre du neveu du pape, ainsi qu'au pillage de Home. >'ous ne voyons pas, en effet, que les accusations de Luca aient eu aucune suite plus tard pour ce prince de l'Eglise
(2) Commcntarii, libr. IV, p. 445.
mais on répondit à sa harangue : il n'est plus temps (1). Poursuivi par la milice pontificale, il fut pris avec quatre de ses complices, et le lendemain, la populace, qu'il voulait ameuter la veille, contempla, avec des t ansports de joie, son cadavre suspendu aux fenêtres du capitole(2).
Cette énergique et prompte répression des factieux ne délivrait pourtant pas Rome de toute appréhension. Piccinino la menaçait encore, et l'on ne doutait pas que, victorieux et secondé par des alliés actifs, tels que les Colonna et les Savelli, il n'en devint tôt ou tard le maître. L'activité des partisans du Saint-Siège la délivra de ce péril. Federigo de Montefeltro sut contenir Gismondo Malatesta. Les frères Sforza accoururent sur les pas de Piccinino et, par d'habiles manœuvres, le forcèrent tout vainqueur qu'il était à reprendre le chemin des Abbruzzes (3). Enfin Everso échoua dans un complot contre la vie du pape.
Sans avoir ni l'audace de Malatesta, ni les talents militaires de Piccinino, ni la puissance de tous deux, le comte d'Anguillara n'en était pas moins un adversaire dangereux. Il avait embrassé la cause du duc d'Anjou, non qu'il tint plus à la maison de Fiance qu'à celle d'Aragon, mais parce que le parti français était opposé
(1) Gridava al popolo c a giovanni romani : Seguitatcmi. E alcuni di loro risposero c disscro: nonepiù tempo. (Diario diStefano Infcssura, Murât., t. III, part. Il, p. 1139).
(2) Comincntarii, libr. V, p. 117 et scq. — Infcssura, loc. cit. - Platina in Pium II. — Orlando Malevolti, Hist. di Sienna, llfe part., libr. IV, p. 64.
(3) Commentait, libr. V, p. 117. — Muratori, Annali d'Italia, anno 1460.
Nonobstant les échecs de ses ennemis, rabattement avait gagné le cœur du pontife jusque-là si ferme. Il était sur le point de céder à des conseils timides et d'abandonner Ferdinand à son sort. Francesco Sforza l'en empêcha (1). Quant à Ferdinand, bien que dénué de ressources, il n'avait pourtant pas perdu courage. Les fautes de ses adversaires lui permirent d'abord de respirer. Pendant ce temps-là, la reine Isabelle, sa femme, en faisant appel à la générosité des habitants de Naples, recueillit une somme assez abondante pour remettre quelques troupes sur pied (2). D'autre part, la politique bien entendue de Sforza enlevait à la fois au prétendant et un de ses plus puissants soutiens, le prince de Salerne, et la source la plus abondante de ses subsides, par la révolte de Gênes, contre la domination française. Enfin le neveu du pape, Antonio Piccolomini, amenait mille quatre cent trente chevaux et huit cents fantassins, qui, joints à d'autres renforts venus de Milan, mirent Ferdinand en état de reprendre la terre de Labour (3).
Les Angevins avaient bien encore la supériorité, mais tout faisait prévoir qu'ils ne la garderaient pas longtemps. La fidélité des barons commençait à chanceler ; on doutait de la fortune, de la France. Dans cet état de
(1) Johan. Simoncttœ vita Sfortiœ, libr. XXVII, p. 716.
(2) Tristani Carraccioli Opuscula historien, t. XXII, p. 70. — Joviani Pontaoi hist., libr. I, p. 473.
(3) Commentarii, libr. V, p. 131 et seq. — Joviani Pontani hist., libr. II. p. 482, dit seulement 1,000 chevaux et 500 fantassins.
choses, ud champion inattendu de la cause aragonaise parut tout à coup sur le théâtre de la guerre. C'était l'héroïque Scanderbeg qui interrompait sa gigantesque lutte contre les Turcs, pour venir au secours de Ferdinand. Naguère le souverain de l'Epire avait reçu, en différentes occasions, de la part d'Alphonse, d'importants services, et il voulait en témoigner sa reconnaissance au fils de ce monarque.
L'arrivée en Italie du célèbre guerrier souleva contre Pie II bien des propos désavantageux. On accusa ce pontife de ne prêcher une croisade , de n'ordonner des décimes que pour soutenir TAragon contre la France. Ces accusations, Pie II se mit peu en peine de les réfuter, soit qu'il les dédaignât, soit que pour les faire taire, il UOmplictT^tûndre l'événement même de l'expédition nino. Des lettres furent sur,ace de l'Albanais en Italie scélérats s'écrivaient l'un à l'autre paires de Ferdinand avaient déjà été employés inutilement \eur de Mahomet pontife, et que Ton devait en tenter de nocondoltieride cardo se vantait d'avoir trouvé un poison si sie par une répondait de la mort de Pie II, pourvu qu'on s ce moduire de ce poison le siège sur lequel le pape
s'asseoir. Pour cela, il fallait gagner un des servi^
qui portaient le siège du pontife. Mais il ne se rencoiivi, point de traitre autour de Pie II, et Everso, voyant slwcoup manqué, pour anéantir les témoins d'un si odieux attentat, fit mettre à mort tous ceux de ses serviteurs qui avaient trempé dans le complot, comme s'ils eussent conspiré contre sa propre vie (1).
(1) Commentarii Pii II, Iibr. XI, p. 305.
ment les affaires des Aragonais se relevèrent. La bataille de Troïa, qui eut lieu le 18 août 44G2, fut une sanglante revanche de celle de Sarno, et Ferdinand sut ou put mieux en profiter. La conséquence de la défaite des Angevins fut le complet abandon de leur cause par la plupart des seigneurs de la Pouille et de la Calabre; et ce qui dut être plus malheureux encore pour le fils de René, le prince de Tarente fit sa paix avec Ferdinand (1). La défeclion de Jacopo Piccinino suivit de près celle du prince de Tarente, et le duc d'Anjou, privé à son tour de toutes ressources, se retira dans l'île d'Ischia, d'où il ne tarda pas à faire voile vers la Provence (2).
De tous les alliés du duc d'Anjou, il ne restait plus sous les armes que Gismondo Malalesta. De prime abord, la révolte de ce seigneur avait porlé l'alarme dans la cour romaine et chez les alliés du Saint-Siège. L'audace de Malatesta, sa réputation militaire, le nombre et la force de ses places de guerre, étaient connus de toute l'Italie. Les cardinaux, Ferdinand, Florence, Sforza luimême s'étaient réunis pour dissuader Pie II d'entreprendre une lutte contre ce redoutable adversaire. Mais
Scandcrbeg ravagea les terres du prince de Tarente, s'empara par surprise de la forteresse de Trani, et qu'après quelques provocations fastueuses de la part du prince de Tarente, auxquelles Scandcrbeg répondit sur le même ton, celui-ci se vit obligé d'abandonner le théâtre de la guerre pour aller combattre un ennemi plus redoutable que le prince de Tarente.
(1) Johan. Simonetltc vita Sfortia?, libr. XXIX, p. 738 et seq. Joviani Ponlani bist., libr. IV, p. 547-501. — Summontc, t. 111, libr. V, p. 378 et seq. et 387 et 439.
(2) Commentarii, libr. X, p. 247 et 249.
persuadé que la Providence ne pouvait abandonner le Saint-Siège, dans une conjoncture si critique, Pie II essaya d'opposer, à l'invincible Gisraondo, Federigo de Montefeltro (I). L'événement ne (arda pas à montrer que le chef do l'Eglise n'avait pas trop présumé des talents du comte d'Urbino. Le prestige de Malatesta s'évanouit comme la fumée, dans une suite non interrompue de revers; et à l'époque où les Angevins succombaient à Troïa, il ne restait plus au seigneur de Rimini que les murs de sa capitale. Excommunié par le pape, désespérant de sa cause, Gismondo s'enfuit sur un vaisseau, espérant trouver un refuge auprès du duc d'Anjou ; comme si ce prince, vaincu lui-môme, avait pu être une ressource pour ses partisans malheureux, encore ne put-il arriver jusqu'à lui. Repoussé par la tempête sur les côtes de la Dalmatie, il traversa, à l'aide d'un déguisement, les Alpes Juliennes, et se rendit à Venise, où il se plaça sous la protection de la république. Le Sénat ne l'abandonna pas dans cette extrémité, et envoya à Pie II , pour implorer sa miséricorde en faveur de son vassal repentant. Le pontife se montra d'abord inflexible, et bien que les ambassadeurs cherchassent à lui faire craindre que Gismondo, s'il était poussé à bout, ne livrât Rimini aux Français ou peut-être aux Turcs, Pie II répondit de ne pas insister davantage sur une demande que le sénat refuserait lui-même, à coup sûr, dans un cas semblable (2). Cependant les Florentins ayant joint leurs supplications à celles des Vénitiens, Pie II se laissa
(1) Jacobi cardin. Papicnsis epist. 282.
(2) ComuienUrii Pii II, libr. X, p. 269.
fléchir et accorda la paix à son ennemi, à la condition qu'il abjurerait l'hérésie, s'humilierait devant l'autorité pontificale, recevrait de nouveau, de la libéralité apostolique , le vicariat de Rimini , et payerait un tribut annuel de mille écus d'or. Jusque-là indomptable, lo superbe Gismondo se résigna à faire toutes les soumissions qu'on exigeait de lui. Mais en revenant dans son domaine, il ne retrouva point son ancienne puissance, car, pour s'indemniser des frais de la guerre , le Saint- Siège avait retenu une notable portion de la principauté de Rimini, encore ce qui restait à Malatesla devait-il rentrer après sa mort dans le domaine de l'Eglise romaine (1).
(1) Johan. Simonettœ vita Sfortiœ, libr. XXVIII, p. 721) et scq. et libr. XXX, p. 742 et scq. — Clironic. Engubium, Murât., t. XXI, p. 1006. — Commenta™, libr. X, p. 2G6, libr. XI, p. 298, et et libr. XII, p. 341.