‹ Histoire de la papauté pendant le XVe siècleChapitre 2 sur 15 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

SOMMAIRE

Pragmatique-Sanction. — Négociations de Pie II avec Charles VII sur celte matière. — Elles tournent à l'aigreur. — Affaire de l'evèchéde Tournay.

— Mécontentement du roi. — Mort de Charles VII. — Louis XI. — Jean Geoffroy, évèquc d'Arras. — Reprise des négociations touchant la Pragmatique-Sanction. — Adresse de Jean Geoffroy. — Abolition de la Pragmatiq'.e-Sanclion. — Ambassade de Louis XI à Rome. — Méconten tement de ce monarque à l'égard des affaires de Naplcs. — Il essaie, mais en vain, par des menaces, d'ébranler le pape. — Querelle du Saint- Siège avec Frédéric, duc d'Autriche. — Situation des chrétiens d'Orient.

— Progrès de Mahomet II. — Pie II se retourne du côté de la guerre sainte. — Lettre de ce pape au sultan pour l'engager à se convertir au Christianisme. — Vains efforts pour ébranler les princes chrétiens. — Mauvaise humeur de Louis XI. — Le duc de Bourgogne et Venise seuls disposés à seconder le pape. — Venise déclare la guerre à Mahomet. — Réunion des députés de l'Italie à Rome. — Pie II déclare, devant les cardinaux en consistoire, son projet de se mettre à la tète de la croisade.

— Effet de cette déclaration. — Les puissances italiennes sont résolues à faire un grand effort. — Bulle du pape ù la chrétienté. — Effet prodigieux de l'éloquence de Pic II sur les fidèles. — Activité du zèle de ce pontife. — Trois cent raille pèlerins marchent vers Aiicônc. — Départ du

pape. — Il arrive malade au rendez-vous. — Déceptions qu'il éprouve. — Sa mort. — Jugement sur ce pontife.

Pendant que la querelle des maisons royales d'Anjou et d'Aragon se vidait sur les champs de bataille de la Pouille, et malgré le parti que Pie II avait embrassé dans celte querelle, ce pontife eut le talent de mener à bout à la Cour de France une affaire qu'Eugène IV, Nicolas V et Calixte III avaient poursuivie en vain. Cette affaire était l'abolition de la Pragmatique-Sanction, constitution sortie des orages du schisme, et qui formait, depuis vingt-quatre ans, en dépit des réclamations réitérées du Saint-Siège, la loi disciplinaire de l'Église gallicane. Rien d'abord n'avait été de nature à faire pressentir une solution pacifique à celte affaire. Le début en avait été violent, car elle avait commencé dans les dernières séances du congrès de Manloue, au milieu des vives explications échangées entre le pape et les ambassadeurs de France , au sujet de la succession au trône des Deux-Siciles. Dans la chaleur de l'improvisation, sans inlention peut-être d'entamer aucun débat sur ce sujet, et simplement pour opposer reproche à reproche, il était arrivé à Pie II de dire de la Pragmatique- Sanction, qu'elle était offensante pour l'autorité apostolique, destructive do l'unité et de la liberté ecclésiastiques, fatale à la dignité sacerdotale ; qu'elle confondait la hiérarchie et énervait la religion de Jésus-Christ ; enfin, qu'il était incroyable qu'un prince, aussi catholique que Charles VU, eût jamais pu, sans être abusé, l'introduire dans un royaume chrétien (1).

(1) Labbe concili., t. XIII, p. 4792.

La Pragmatique-Sanction méritait sans réserve toute la sévérité de ces qualifications. Un de nos chroniqueurs, témoin des abus que cette loi arbitraire avait introduits, en jugeait ni plus ni moins comme Pie II. « Le pape, ni collateurs de bénéfices ne donnoient nuls bénéfices, que touts ne fussent embrouillés par les nominations des universités, et estoit grand pitié comme on s'embrouilloit en procès pour avoir les bénéfices (1). » Cet exemple, qui n'a été que trop imité depuis, montre ce que valent ces constitutions inventées pour servir de contrepoids à l'autorité instituée de Dieu pour régir son Eglise. Réformes prématurées et irréfléchies qui, en voulant ramener dans une société, étrangère aux vertus des premiers âges, une discipline qui suppose ces vertus, ne servent qu'à porter le trouble dans la religion et à rendre plus difficile la véritable réforme.

Si justes toutefois que fussent les plaintes du souverain pontife, on conçoit aisément l'impression fâcheuse qu'elles avaient dû produire sur l'esprit superbe et mécontent de Charles VII, qui regardait d'ailleurs la Pragmatique- Sanction, comme un des monuments les plus glorieux de son règne. Pie II avait achevé d'aigrir le roi, en publiant à la fin du congrès une solennelle condamnation d'un abus qui avait sa source dans l'esprit môme de la Pragmatique-Sanction, et qui consistait, pour les esprits indociles, à appeler du souverain pontife au concile général. Le pape motivait cette condamnation sur ce que de semblables appels étaient à la fois funestes et ridicules : funestes, en ce qu'ils ouvraient la porte à l'impu-

(l) Mémoires de J. Duclcrq, livre IV, e. xxxvm.

nité, fomentaient l'esprit d'insoumission envers le Saint- Siège et bouleversaient la hiérarchie ; ridicules , parce qu'il y a effectivement une sorte d'absurdité à invoquer l'autorité d'un tribunal qui n'existe point , et dont l'existence future est complètement inconnue (1).

L'effet immédiat de cette bulle qui frappait indirectement la Pragmatique-Sanction avait été d'amener, de la part de Charles Vil, une protestation publique, dans laquelle, nonobstant les graves censures fulminées par la constitution apostolique contre les appelants de l'autorité du Saint-Siège au tribunal de l'Eglise assemblée, le procureur général Jean Dauvet, agissant au nom du roi, en présence de témoins et de notaires, accusa le pape de vouloir rompre avec la France, et appela de sa sentence à la haute juridiction d'un concile général qui serait convoqué, autant que faire se pourrait, sur les terres de la domination française (2).

Pie II ne répondit point à cet outrage fait à son autorité. Il avait à cœur de ménager le roi, pour ne pas éteindre en lui les faibles sympathies qui pouvaient l'attacher à l'expédition sainte, et surtout pour ne pas le pousser à quelque parti violent dans la lutte que soutenait le duc d'Anjou contre Ferdinand. De son côté, Charles VII, le premier mouvement passé, ne parut plus songer à donner suite à la protestation de Jean Dauvet. Il avait lui-même besoin du pape, et il ne tarda pas à le montrer par les vives instances qu'il fit, en cour de Rome,

(t) Bulle ExecrabUis, Labbc, t. XIII, p. 1801. (2) Jonnnis Dauvet, procuratoris gencralis protestatio, Preuves des libertés de l'Église gallicane, 2e partie, p. 40.

pour obtenir Févêché de Tournay, en faveur du cardinal Richard Olivier, évêque do Coutances. Un malheureux hasard voulut que la sollicitation de celte grâce devînt une nouvelle occasion de froissement au milieu des rapports déjà si délicats qui existaient entre le pape et le roi. Le siège de Tournay était alors occupé par un prélat qui, succombant à l'âge et aux infirmités, demandait à échanger son église contre uno autre de moindre étendue. Or , il arriva que , dans le temps même que Charles VII cherchait à faire échoir l'évêché de Tournay au cardinal Richard Olivier, le duc de Bourgogne qui avait la majeure partie du diocèse de Tournay sous sa domination , priait le pape de transférer à cette place Févêque deToul, Guillaume Filastre. Ne consultant que l'intérêt do l'Église , Pic II se décida en faveur de Guillaume Filastre (1). Mais Charles VII ne vit, dans ce choix , qu'une préférence blessante pour lui, accordée à une puissance rivale de la sienne , et s'en montra vivement offensé. La lettre qu'il écrivit, à celle occasion, pour en exprimer son mécontentement, parut au pape d'un style si étrange qu'il ne lui fallut rien moins que la signature du monarque et l'empreinte du sceau royal pour l'empêcher de croire à une supposition (2).

Les principaux reproches que le roi se permettait d'adresser au chef de l'Église étaient que, dans le fait de Févôché de Tournay: 1° le pape avait failli à une

(1) JEncœ Sylvii epist. 374.

(2) Nisi tua signntn mnnu et tuo fuÎ3sct impressa sigillo, nunquam tuain putavissemus esse epistolam (epist. 375).

promesse de son prédécesseur ; 2° qu'il n'avait écouté qu'avec impatience les ambassadeurs français ; 3° qu'il avait fait affront à la couronne des lis. La réponse de Pie II fut digne et ferme. Le pape disait d'abord : qu'aucun pontife régnant ne peut être lié par les promesses personnelles de son prédécesseur ; il niait ensuite hautement que les envoyés de France eussent été entendus avec défaveur ; invoquait, à cet égard , deux témoins de la plus grande distinction, et se plaignait, à son tour, du traitement peu honorable que les nonces du Saint-Siège recevaient à la cour de Charles VII, et des superbes dédains que leur faisaient essuyer les officiers du palais , chaque fois qu'ils se présentaient pour obtenir une audience du roi (1); enfin il assurait le monarque que la translation à Tournay de l'évêque de Toul n'avait d'autre motif que le bien des deux églises, et qu'il n'était jamais entré dans son esprit de blesser un grand prince. Mais, comme le roi, à la suite de ses récriminations, avait protesté néanmoins de son attachement et de sa soumission filiale à l'Église romaine, le pape revenait sur le compte de la Pragmatique-Sanction, et avec le ton d'un père justement offensé lui-même , se permettait de dire : qu'il doutait un peu de la sincérité des sentiments exprimés dans ce passage de la lettre royale, vr Si vous êtes un fils soumis de l'Église, pourquoi votre Sérénité garde-t-elle cette constitution ? Eugène IV, Nicolas V, Calixle III, trois pontifes romains, vous ont successivement supplié, par leurs lettres ou par leurs nonces,, de faire disparaître

(4) Nostri vix pluribus in mensibus copiam habent, necet tiis curialibus bénigne visunlur (epist. 375).

uigiti

de l'Eglise ce scandale, celte pomme de discorde, vous vous êtes constamment montré sourd à leurs voix. Où est votre obéissance ? où est votre religion ? » Et le pape répétait ce qu'il avait déjà dit au congrès de Mantoue (1).

Des explications si vives de part et d'autre ne pouvaient guère aboutir à la conciliation des esprits, et il était difficile de prévoir quelle proportion prendrait un démêlé où l'amour-propre du roi, plus encore que sa politique, était intéressé, lorsque tout à coup, le 22 juillet 1461, la mort de Charles VII termina à la fois les répliques et le démêlé. Louis XI succéda à son père. Mauvais fils, ami perfide, politique égoïste et cruel ; tyran par caractère ; ne voyant que le but en toutes choses ; sans vrais principes de religion ni do morale ; superstitieux et corrompu ; absolu dans ses idées et ses volontés quoique d'une faiblesse d'imagination ridicule ; économe de se» deniers et de ceux de l'État jusqu'à l'avarice lorsqu'il ne s'agissait ni de ses intérêts ni de ses plaisirs; souverain sans grandeur dans les manières, ni élévation dans les sentiments ; mais esprit fin , rusé, d'une perspicacité sans égale, d'une activité infatigable, plein d'idées justes sur le gouvernement, étudiant le mauvais côté des hommes, et mettant à profit leurs défauts, comme d'autres leurs qualités, le fils de Charles VII apportait sur le trône les vices et les talents de Tibère.

Sans doute, dans les termes où se trouvaient la Cour de Rome et la Cour de France, à la mort de Charles VII, rien n'aurait été moins rassurant que le caractère de son

(4) Epist. 375.

successeur, si celui-ci eût pu voir, dans la bulle Exécrabilis et dans le fait de Tournay , une injure à venger. Mais Louis XI, habitué, pendant la vie de son père, à conlredire sa politique, élait peu disposé à épouser gratuitement ses querelles posthumes. LàPragmatique-Sanclion lui déplaisait d'ailleurs, et n'étant encore que dauphin, il avait fait vœu de l'abolir, s'il arrivait jamais au trône (1). Pie II n'ignorait ni le caractère ni les dispositions du nouveau monarque, et il songea à les mettre à profit.

Il y avait alors à Rome un envoyé du duc de Bourgogue, nommé Jean Geoffroy. Ce personnage, né à Luxeu de parents engagés dans le négoce, s'était élevé par son mérite seul aux premières dignités de la congrégation de Cluny. dans laquelle il avait pris l'habit de saint Benoit. D'abord, prieur de l'abbaye de Château- Salins, il était devenu abbé de Luxeu et enfin évôque d'Arras (2). Geoffroy était un prélat déjà âgé, de mœurs pures ; orateur disert, érudit distingué môme pour l'époque; d'une grande expérience dans les affaires; mais par dessus tout soigneux de sa fortune, habile à cultiver la faveur des princes par des flatteries calculées et une obséquiosité qui ressemblait à du dévoûment (3). Louis XI, qui aimait les serviteurs souples et avait eu occasion de connaître l'évêque d'Arras, en faisait le plus

(4) Inter epistolas Pii II, epist. 388.

(2) Aubery, Hist. des cardinaux, t. II, p. 363. — Ciacconius, t. II, p. 1052.

(3) Commentant Pii II, libr. VII, p. 184 et libr. XII, p. 343. — Mémoires de J. Duclerq, libr. V, c. iv.

grand cas et mettait en lui une confiance illimitée (4).

Pie II, un des plus grands négociateurs de son siècle, vit d'un coup d'œil le parti qu'il pouvait tirer de l'évèque d'Arras, et le nomma son légat en France, eu Bourgogne, en Angleterre et en Écosse (2). L'habile prélat qui entrevit, au bout d'une mission si importante, l'éclat de la pourpre, terme de ses désirs, mit en jeu, pour réussir, toutes les ressources de son intelligence. Il savait que l'éloignement du dauphin pour la Pragmatique- Sanction n'était point une raison suffisante pour empêcher le môme dauphin, devenu roi, d en mettre l'abolition à un haut prix. Il savait encore que ce prix serait pour le pape l'abandon de la cause aragonaise, dans le royaume de Naples. Enfin, il savait que Pie II n'accepterait jamais une telle condition. Il fallait donc trouver le moyen d'aboutir à la suppression de la Pragmatique, sans avoir besoin de toucher à la question délicate, quoi qu'il dût arriver après. Ce moyen était de jouer à la fois le pape et le roi, les deux hommes les plus avisés qu'il y eût alors. Ce tour d'adresse, l'évêque d'Arras ne le jugea pas au-dessus de ses forces. Il fit entendre à Louis XI que le pape, dans son ardent désir de l'extinction de la Pragmatique, était décidé à accorder toutes les satislaclions que réclamait Sa Majesté; qu'il enverrait en France un légat pour y disposer sur les lieux des bénéfices, afin que l'argent ne sortît point du royaume (3). Quant à la question angevine, ce ne pouvait être une

(1) Aubery, ubi supra.

(2) Raynald., anno 1461, nM 116.

(3) Mémoires de J. Duclerq, libr. V, c. iv.

difficulté, la Pragmatique une fois abolie ; le pape serait naturellement engagé par la reconnaissance à déserter la cause aragonaise, surtout si on promettait d'inféoder à son neveu, Antonio Piccolomini, une portion de la Calabre. Ce qui acheva de donner du poids aux paroles de Jean Geoffroy, c'est qu'il était aidé dans son œuvre de mystification par un autre nonce apostolique, Tévêque de Terni, que Pie II désavoua plus tard, comme ayant outrepassé sa commission (1).

Le succès de l'évêque d'Arras, auprès du roi, fut tel qu'un mois après son départ de Rome, il put informer le souverain pontife, que les dispositions de Louis XI, à l'égard de l'Église romaine, ne laissaient rien à désirer, et que l'abolition de la Pragmatique-Sanction était assurée. Transporté de joie. Pie II remercia le monarque français par une lettre flatteuse du 26 octobre 1461, dans laquelle il comparait Louis XI à Constantin et à Tbéodose, et faisait l'éloge le plus brillant de sa piété (2).

Le roi ne fit point attendre sa réponse à ce message gracieux, et un mois après, il écrivait à Rome, que, conformément au vœu qu'il en avait fait, étant dauphin, il cassait, annulait la Pragmatique-Sanction dans toute l'étendue de ses États, rétablissait le pouvoir que le pape y exerçait précédemment, et donnait sa parole royale de forcer les récalcitrants, quels qu'ils fussent, à l'obéissance (3). En vain le Parlement adressa à Louis XI de

(1) Pius contemncnda intcramncnsis episcopi scripta censuit: qui se ultro injecisset ad res sibi non commissas. (Commentai*. Ri II, libr. VII, p. 186.)

(2) Pii II, epist. 387.

(3) Pii II, cpist. 388.-

uigitizc

vives remontrances, le roi n'en tint aucun compte et passa outre (1). De son côté Jean Geoffroy écrivit au pape pour lui annoncer cette heureuse nouvelle et uno ambassade prochaine que le roi se proposait d'envoyer à Rome, dans la vue de donnera la ratification des engagements convenus une solennité plus imposante. La lettre de l'évoque d'Arras était pleine d'adulation, et lo prélat, courtisan à la fois du monarque et du pape, y déployait cet artifice, si sûr aupiès des grands, qui consiste à leur rapporter tout l'honneur d'un succès obtenu et à écarter jusqu'à l'idée d'aucune obligation de leur part (2).

Pie II n'apprit pas, sans verser des larmes de joie, l'extinction d'un ordre de choses qui continuait en France le concile de Bàle. Le 18 décembre 1461, il y eut une promotion de six cardinaux, aux nombre desquels compta l'évêque d'Arras. Les sollicitations de Louis XI sur ce point avaient été pressantes et répétées. Dans la ferveur de sa reconnaissance et pour réveiller dans le roi le zèle de la guerre sainte, Pie II lui envoya une magnifique épée, bénite de ses mains, la nuit de Noël, et qui portait gravés sur la lame ces deux distiques :

Exerat in Turcas tua me Lodoicc furentes Destera, Graiorum sanguinis ultor cro ;

Corruet imperium Mahumctis et inelyta rnrsus, Gallorum virtus te pelct astra duce (3).

(1) Histoire de la Pragm. et des concordats, dans le traité des droits et des libertés de l'Église gallicane, t. I, part. Il, p. 36 et 37.

(2) Duclos, llist. de Louis XI, livre II, p. 146, édition in-i2.

(3) Commcntarii Pii II, libr. VII, p. 184.

On était chaque jour à Rome dans l'attente de l'ambassade française, lorsque arrivèrent tout à coup de Paris des lettres qui parlaient, pour la première fois, des affaires de Naples, du désir qu'éprouvait le roi de voir le pape abandonner la cause aragonaise, et insinuaient que la Pragmatique-Sanction n'avait été abolie que dans ce légitime espoir ; on y disait que Louis XI ayant promis en mariage une fille de France au petit-fils de René d'Anjou, voulait, pour son gendre futur, le royaume des Deux-Siciles, et se préparait à l'aider, dans ses prétentions, de toutes les forces de la Fi ance. Or, il n'était pas dans l'usage que le pape se trouvât en guerre avec le fils aîné de l'Église.

L'auteur de ces lettres était l'évôque d'Arras luimême qui, en possession du prix de ses services, abordait enfin le point délicat de la négociation, ne craignant plus qu'il nuisît à sa fortune (1). Avant de répondre à cette note qui n'était toutefois qu'un avis et n'exprimait qu'à demi la pensée du roi, Pie II jugea à propos d'attendre l'ambassade française. Elle n'arriva à Rome que le 13 mars 1462. Les personnages principaux qui la composaient étaient les cardinaux de Coutances et d'Arras, l'évéque d'Angers, celui de Saintes, et Pierre d'Amboise, seigneur de Chaumont. Pie II déploya, pour la recevoir, toute la majesté du souverain pontificat. Le nouveau cardinal d'Arras porta la parole le premier. Il s'étendit longuement, avec complaisance et en termes empoulés sur la noblesse, la gloire, la grandeur et la puissance du royaume de France, sur la piété, la soumission à l'Église

,1) Commentarii Pii II, libr. VII, p. 18C.

romaine dont le roi Louis avait fait preuve en supprimant la Pragmatique-Sanction; enfin, sur l'intention où était ce monarque, si la maison d'Anjou obtenait le royaume de Naples, d'envoyer contre Mahomet 40,000 hommes de cavalerie et 30,000 d'infanterie.

Ce dernier point du discours de Geoffroy était un artifice oratoire pour surprendre Pie II par son faible. Mais ce pontife le devina sur le champ, en écouta avec un ennui peu déguisé les exagérations et les mensonges, et n'y fit pas même allusion dans sa réponse (1). Dans une seconde audience, le seigneur de Chaumont, parlant au nom de l'ambassade, toucha d'une manière plus directe la question napolitaine, se plaignit hautement que le pape eût pris parti pour Ferdinand contre René, émit le désir que les troupes pontificales fussent rappelées, et ajouta qu'une telle satisfaction était due au prince qui avait aboli la Pragmatique-Sanction.

Ces nouvelles instances n'ébranlèrent point la politique de Pie II; il répondit franchement que, si Ferdinand avait reçu l'investiture du royaume de Naples, c'est qu'il en avait été trouvé l'héritier naturel ; que si le Saint- Siège s'était mêlé à la querelle survenue entre les deux maisons royales, c'est qu'il n'avait pu voir avec indifférence le duc d'Anjou tenter de substituer, à l'acte pacifique d'une investiture légale, l'acte violent de la conquête. Au surplus, ajouta le pape, comme on ne nous demande que le rappel de nos troupes, que le roi de France arme sans délai les 70,000 croisés annoncés par l'organe de Tévêque d'Arras, que cette armée se mette en mouve-

(I) Commentai it Pii II, libr. VII, p. 187.

ment el aille attaquer Mahomet, et nous accordons tout.

Ce n'était point un monarque aussi égoïste, aussi peu chevaleresque que Louis XI , qui pouvait former sérieusement le projet de lancer 70,000 hommes contre les Turcs. En mettant ainsi le marché à la main du roi , Pie lï montrait qu'il le connaissait bien et avait trouvé le vrai moyen de le réduire au silence. Comme il fallait nécessairement conclure, on finit par consentir à ce que le pape négociât , entre les parties contondantes , une trêve pendant laquelle les rivaux seraient mis d'accord, soit par un traité, à l'amiable, soit par l'autorité d'une sentence arbitrale ; deux moyens que les chances de la guerre tendaient, chaque jour, à rendre moins praticables (1).

Le roi cacha d'abord son dépit sous le voile d'une soumission visiblement forcée et mécontente. Mais informé que le pape n'avait point retiré les secours qu'il fournissait au rival de René, il renvoya à Rome le cardinal d'Arras avec Hugues Massip, surnommé Bournazet, sénéchal de Toulouse. Dans l'audience qui fut donnée à ces députés, Bournazet s'exprima ainsi : « Saint Père, le roi Louis, noire maître, vous a déjà supplié de retirer les secours que vous fournissez à Ferdinand, et de cesser de persécuter le sang de France ; dans la vue de vous y engager, il a supprimé la Pragmatique-Sanction, et restitué à votre Sainteté l'obéissance pleine et entière. Or, vous avez rendu le mal pour le bien. Le roi vous prie donc une seconde fois de céder à ses désirs, et de vous montrer sincèrement l'ami de la

(1) CommenUrii, libr. VII, p. 188.

uigmz

France, sinon j'ai ordre de sommer tous les sujets Français attachés à la cour romaine, sans en excepter les cardinaux, de quitter Rome. »

Ce ton impérieux porta le trouble dans la cour, l'effet en fut tel que les cardinaux allèrent jusqu'à conseiller au pape de calmer l'indignation du roi en lui donnant satisfaction. Mais Pie II, fait au langage de la diplomatie, avait déjà deviné que les menaces de Louis XI n'étaient pas plus réelles que ses promesses n'étaient sincères. « On veut, dit-il, nous effrayer, il n'y a là que dos paroles. » Quelques jours après, le sénéchal étant venu solliciter son audience de congé et prier le pape de ne pas trouver mauvais qu'il obéît à l'injonction de son souverain : « Allez, lui dit Sa Sainteté, obéissez au roi, vous avez même trop différé. » Le sénéchal ne partit point et aucun Français ne sortit de Rome (f). Vaincu par la fermeté du pape , Louis XI ne rétablit pas la Pragmatique -Sanction, malgré le désir qu'il en avait, parce que le ressentiment qui l'animait contre la cour de Rome, ue l'emportait point encore dans son esprit sur les motifs qu'il avait de maintenir la suppression de cette loi disciplinaire, mais il permit aux parlements de l'exécuter, sauf quelques réserves (2).

Une querelle dont le prétexte était la possession de quelques fiefs, et le but réel, la limitation de l'autorité ecclésiastique , occupait aussi l'attention de Pie II en Allemagne. L'auteur de celte querelle était Sigismond,

(1) Commenta™ Pii II, libr. VIII, p. 207 et 208.

(2) Duclos, Hist. de Louis XI, livre II, p. 149-151. — Histoire de la Pragmatique et des concordats, p. 37 et 38.

Uigitized

un des princes de cette maison d'Autriche, à laquelle notre pontife devait une partie de sa fortune (1). Pendant son long séjour en Allemagne , /Eneas Sylvius avait autrefois connu Sigismond ; il lui avait même servi de précepteur, et Ton doit dire que le disciple se montrait digne d'un si grand maître. Ses goûts étaient relevés , son ardeur pour l'étude extrême ; il aimait les lettres, cultivait les savants, et savait apprécier le vrai mérite. Mais Sigismond avait un de ces caractères faibles que l'orgueil du pouvoir corrompt, qui ne savent point résister aux séductions de la toute puissance, et qui identifient l'honneur du prince avec les fantaisies de l'homme (2). Bien que Sigismond eût été nourri, près de son père et de son oncle, l'Empereur Frédéric ÏII, dans un respect traditionnel pour la Papauté, il ne rougit pas de s'en déclarer l'adversaire, et voici à quelle occasion.

L'évéché de Brixen, situé dans le Tyrol, était alors un des plus importants de cette partie de l'Allemagne qui confine à l'Italie. Il communiquait la dignité de prince du saint Empire au titulaire qui recevait , sans intermède, des mains de l'Empereur lui-même l'investiture' de l'autorité temporelle et les droits régaliens. Quelques années avant la mort de Nicolas V, l'évôché de Brixen étant venu à vaquer, le pape nomma pour l'occuper le cardinal de Cusa. On avait pu quelquefois murmurer , en Allemagne, contre des nominations qui plaçaient, à

(1) fl était le fils de Frédéric qui avait été, pendant le concile de Constance, le protecteur de JeanXXHI.

(2) Commenta™ Pii II, libr. III, p. 90 et 91.

la tête des Eglises, des pasteurs étrangers, par la naissance, les mœurs, la langue, aux fidèles qu'ils étaient appelés à régir. Mais on ne pouvait faire aucune plainte de ce genre contre Cusa qui, Allemand d'origine, avait encore passé une partie de sa vie en Germanie , par les nombreuses légations qu'il y avait exercées. C'était, d'ailleurs, un de ces hommes d'élite qui , par leurs talents, leurs vertus, l'élévation du caractère, la renommée, sont dignes de tous les postes et dont le choix suffit pour honorer une Église (1).

Le mérite bien connu de l'élu de Brixen ne rassura pourtant pas Sigismond qui, se portant pour défenseur à la fois et de l'indépendance nationale et des intérêts ecclésiastiques, s'opposa à la prise de possession du cardinal (2). Cette résistance , toutefois , n'eut pas de suite, et l'élu finit par s'établir dans son siège. Mais l'opposition du duc se réveilla bientôt plus vive et plus hostile lorsque le nouveau pasteur voulut porter la réforme dans le monastère de Sormeberg. Sigismond prétendit que cet acte de juridiction ne pouvait être accompli sans son consentement. A son tour, le cardinal se plaignit que le prince ne lui avait rendu aucun hommage pour plusieurs fiefs importants qu'il savait bien relever de l'Eglise de Brixen. On ajoute même qu'une autre cause de dissidence, beaucoup moins noble, vint se joindre à celle-ci, et que Sigismond voulut disputer

(1) Joannis Andreœ episcopi Aleriensis epist. ad Paulum II, ap. card. Quirini, in vita Pauli II, p. 24 et seq.

(2) Sigismundi austrinzi ndventus Constantinm et adpellatio a Pio II, ap. Freher rerum Germanie, scriptores, t. II, p. 184.

à l'évêque la propriété de quelques mines de métaux récemment découvertes près de Schwartz (1). Mais ce n'était là qu'un grief secondaire.

Sigismond se moqua des prétentions de l'évêque à une suzeraineté quelconque, prit sous sa protection les mécontents du monastère de Sormeberg, fomenta parmi les moines l'esprit de révolte, et ne recula pas devant l'horrible projet conçu par quelques- uns de ces misérables d'assassiner le cardinal. Instruit de ces faits , Calixte III qui régnait alors adressa au duc un monitoire sévère, dans lequel il lui intimait la défense de troubler l'évêque de Brixen dans le légitime exercice de son ministère pastoral, le menaçant de l'anathème de l'Eglise s'il persistait dans son système d'opposition.

Sigismond ne répondit au souverain pontife qu'en niant les faits contenus dans le monitoire, et en appelant du pape mal informé au pape mieux informé. Calixte HI mourut avant d'avoir pu donner suite à ses procédures. Pie II, qui aimait le duc d'Autriche comme un fils , conçut le dessein d'apaiser, par des moyens de conciliation, un différent qui semblait n'avoir d'autre motif de la part du duc, qu'un amour propre froissé. Le cardinal et le prince parurent tous deux au congrès de Mantoue. Là, plusieurs personnages de la plus haute distinction s'interposèrent entre Sigismond et Gisa sans aucun effet. Plus tard, le duc objecta , qu'il n'avait pas tenu alors à lui, que le démêlé ne se terminât; il n'avait, disait-il, exigé que l'insertion dans le traité de cette formule : « si nous tenons plusieurs fiefs qu'on les

(1) William Coxe, Hist. de la maison d'Autriche, 1. 1, p. 369.

ait pour acceptés et reconnus. » Mais ces paroles avaient l'air de mettre en questiondesdroitsincontestables.il n'est pas étonnant que le cardinal eût refusé de les admettre. Ce qui prouve que Sigismond sentait la faiblesse de ses prétentions, tout en les poursuivant avee obstination, c'est qu'on ne put jamais le faire consentir à soumettre le démêlé à l'arbitrage de l'autorité pontificale, et qu'il partit de Mantoue plein de colère et de menaces.

Malgré le mauvais succès d'une médiation si auguste, quelques personnes d'autorité ne désespérèrent pas d'amener les deux parties à une amiable composition. Une trêve fut d'abord proposée. Mais si pacifique que parût cette offre, l'évèque ne s'y fia pas tellement qu'il ne se tînt renfermé dans la ville forte de Brunie, où il s'environna de quelques moyens de défense, de peur d'une surprise. Sigismond prit cette mesure de prudence pour une hostilité , et rassemblant ses milices ducales, mit le siège devant Brunie, le jour même de Pâques 1460, et emporta celte ville d'assaut. Retiré dans la citadelle et incapable de s'y défendre longtemps, le cardinal se rendit à son ennemi qui le retint en prison et ne lui rendit la liberté qu'après lui avoir extorqué le pardon d'un si odieux attentat, la possession de Brunie, le paiement d'une somme considérable et la remise de tous les titres do créance qu'on pouvait avoir à son égard.

Pour justifier ces faits, Sigismond allégua plus tard les prétentions de l'évèque sur les mines de Schwartz, certaines hostilités des alliés du cardinal sur les terres du duc, enfin les précautions dont Cusa s'était entouré

à Brunie pendant la Irève. Trois motifs que personne de sensé ne pouvait croire sérieux. Mais ce que Sigismond n'avoua pas, c'est qu'il avait choisi , pour attaquer son adversaire , le moment môme où celui-ci était sous la proteclion du droit des gens, et avait joint à la violation de l'immunité ecclésiastique une odieuse trahison. En revanche, il trouvait tout naturel d'avoir prévenu les desseins qu'il supposait gratuitement à l'évêque de Brixen, et s'applaudissait de sa perfide activité comme d'un trait d'une incomparable sagesse (1).

Pie II apprit à Sienne l'attentat de Brunie ; il se hâta par un moniloire, afliché aux portes des églises, d'exprimer l'horreur qu'il en ressentait, et de déclarer au coupable : qu'il avait encouru, par ce crime, les peines contenues dans les constitutions de ses prédécesseurs (2). Puis il le cita à comparaître devant le Saint- Siège apostolique, pour s'y expliquer sur une accusation d'hérésie relativement à l'article du symbole : « Je crois à l'Eglise une , sainte , catholique et apostolique (3). » Mais Sigismond, persévérant dans son erreur, ne répondit à cette citation que par un appel du pape au concile général, et en faisant afficher cet acte schismatique à Florence même par son envoyé à la cour

(1) 0 quantum cachiuuui excitasset sacerdos ille, si nos oscitantes aut dormientes prœvenissct ! Ces faits sont rapportés par le duc et par le pape, et les deux narrations sont dans Freher, p. 187 et seq., p. 193 et scq., et p. 203 et seq. Voir aussi celle de Pie II, dans le recueil des lettres de ce pape, publié par Zarothus, p. 1.

(2) Raynald., anno 1460, n°« 33.

(3) Ap. Freher, t. Il, p. 191, 193 et 194.

pontificale. Poussé à bout, Pie Iï refusa d'entendre Laurent de Blumenach qui se présenta en cour de Rome avec une procuration insuffisante , et , dans une troisième bulle, il frappa le prince d'une sentence d'excomunication, le déclara infâme et jeta l'interdit sur ses domaines (1). Pie II ne s'en tint pas là, il alla jusqu'à réveiller l'ardeur martiale de la confédération helvétique qui, de tout temps, n'avait qu'impatiemment supporté la domination autrichienne, et au nom de l'indépendance nationale, il l'excita à faire la guerre à l'ennemi de l'Eglise (2).

Les Suisses se rendirent avec empressement aux exhortations du pape, se levèrent en armes, traversèrent le Thourgaw sans trouver d'opposition, assiégèrent Wintherthur, après avoir accepté la soumission volontaire des habitants de Frawenfeld, et se précipitèrent comme un torrent sur les terres autrichiennes qui avoisinent le lac de Constance. Sigismond n'était nullement préparé à repousser cette brusque et rude agression , il n'obtint la paix qu'en abandonnant ce qui lui avait été enlevé (3). C'est ainsi que lesluttes avec l'Eglise, môme à cetteépoque, qui n'était plus celle de sa puissance, devenaient fatales aux princes. Dépossédé d'une partie de ses Etats héréditaires, odieux aux siens, à charge à lui même, abandonné de tous, Sigismond parut vouloir se repentir de ses erreurs. Longtemps le pape rejeta toutes les suppli-

(4) Ibidem, p. 197. — Naucleri chronogr. générât. XLIX, p. 1090 et seq.

(2) Raynald., anno 1460, n°» 33.

(3j William Coxe, Hist. de la maison d'Autriche, t, I, p. 370.

caGons, parce qu'il exigeait de la part du prince une soumission pleine et entière. Mais enfin il ne put refuser un pardon que le chef même de l'empire demanda à genoux aux pieds d'un légat apostolique (4). Du reste, Pie II, sur le point de réaliser ses grands projets contre les Turcs, s'estima heureux de pouvoir consommer, par cet acte de clémence, la pacification de l'Eglise.

La situation des chrétiens en Orient s'aggravait de plus en plus. L'activité conquérante de Mahomet ne cessait d'ajouter, soit par sa politique, soit par la terreur de ses armes, de nouvelles provinces à sa vaste domination. Après la chute de Constantinople, des lambeaux encore considérables du vieil empire conservaient leur indépendance. Athènes et la Livadie obéissaient à un prince de la maison des Acciajoli de Florence; la Morée était partagée entre les despotes Démétrius et Thomas, frères du dernier empereur. L'Epire et l'Albanie gardaient leurs frontières intactes sous l'héroïque Scandcrbeg ; la Bosnie formait un royaume à part; la Servie, toujours gouvernée par son vieux krâle Georges Brankowilz, n'avait point été sérieusement entamée. Faibles, séparés les uns des autres, ces Etats auraient pu devenir forts, unis par une confédération dont la communauté d'intérêts devait leur faire sentir le besoin. Mais les conseils et les exhortations des souverains pontifes, à cet égard, n'étaient point compris; la crainte, d'une part, et la jalousie, de l'autre, maintenaient l'isolement. Les relations de ces Etats entre eux étaient rares, timides, sans franchise,

(1) Jacobi card. Papiensis, cpist. 282. — Raynald., auno4464, n°»35.

incapables de produire aucun effet énergique et durable. On le voit par l'abandon où se trouva constamment l'Albanie, le seul qui osât défier la toute puissance du conquérant. Mahomet, par sa politique intelligente, ne contribuait pas peu à entretenir l'esprit de séparation entre ces Etats, tantôt en s'immisçant dans leurs démêlés, tantôt en les protégeant les uns contre les autres; ne les attaquant que lorsqu'il avait à s'en plaindre, sachant attendre l'occasion, et la faisant naître habilement lorsque la patience venait à échapper à son ambition. C'est ainsi qu'il s'empara, en 1456, d'Athènes et de la Livadie (1).

Les deux souverains de la Morée, qui devaient tant avoir de motifs de ne point éveiller l'attention du sultan, furent assez imprudents pour lui refuser le tribut annuel qu'ils s'étaient engagés à lui payer. Une première campagne de Mahomet, en 1458, dépouilla ces princes d'une portion de leur domaine déjà si limité (2). Cette sévère leçon ne les rendit pas plus sages. Ils eurent la folie de se diviser et de se disputer, les armes à la main, les quelques places que la modération du vainqueur leur avait laissées. Plus insensé encore que son frère, Démétrius appela à son aide la dangereuse puissance du sultan. Ce fut le terme de la domination de tous deux. Fatigué de si misérables luttes, Mahomet ordonna, en 1460, à Démétrius, de déposer le sceptre. Pour Thomas, hors d'état de défendre ce qui lui restait et ne sachant qu'en faire, il laissa à Corfou sa femme et ses enfants, et

(1) Laonie. Chnlcondil. de rébus Turcicis, libr. IX, p. 187.

(2) Id. p. 183 et scq.

vint demander un asile au pape, comptant, pour rentrer dans sa principauté, sur la croisade projetée à Mantoue (1).

L'année suivante, Mahomet tourna ses armes contre le Pont. Ce coin de terre se décorait du nom fastueux d'empire de Trébizonde et ceux qui le gouvernaient du titre d'empereur, depuis le jour où les Franks unis aux Vénitiens détruisirent le premier empire d'Orient. C'était la célèbre maison de Comnène qui avait hérité de ce débris. Elle s'y soutenait depuis 1204; David Comnène en était le dernier représentant. Le prétexte que saisit Mahomet pour attaquer ce faible Etal fut que David faisait partie de la confédération que plusieurs souverains de l'Asie avaient formée pour se défendre contre les agressions des Osmanlis, Le sultan ne tira même pas Pépée pour faire disparaître cette ombre de la monarchie conslanlinienne, il n'eut besoin que de se montrer sous les murs de Trébizonde. Effrayé à la vue seule de Tannée ottomane, David Comnène descendit du trône au signe que lui en fit Mahomet, et paya sa lâcheté de la perle de la vie et du massacre de sa famille (2). De Trébizonde, le vainqueur accourut en Europe pour soumettre la Valachie ; puis, sans s'arrêter, il fondit sur l'île de Lesbos, et couronna tant de conquêtes par celle de la Bosnie dont il mit le roi à mort (3).

(1) Id. libr. IX, p. 200. — Phrantza Protovest., libr. III,

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