HISTOIRE D'YAMACHICHE
émules se mettre en lumière, Il semblait ignorer son talent, quoiqu'il eut conscience de sa force. Etaitil d’uvis que la renommée — pour lui Ja gloriole—ne vaut pas lu peine qu'on se donne pour l'obtenir ? Nous inclinons à le croire, Mais son mérite devait percer, et le nom de M. Lajoie est depuis longtemps entouré d’une auréole, Comment concilier cet effacement volontaire, cette modestie avec cette réputation d'homme remarquable si bien fondée parmi nous, [la fallu, an puissant ressorc pour lancer en dehors cette nature qui ne demandait que le calme où se complait le sage, C'est que M. Lajoie avait autant de patriotisme que de modestie, Il s'est livré chez lui un combat entre ces deux vertus, et le désir d’être utile aux siens l'emportant, l'a fait parfois sortir de son isulement,
Comme tous ses contemporains arrivés au succès, M. Lajoie n débuté dans la carrière, avec la pauvreté pour compagne. Hélas ! les canadiens d'il y a cinquante ans n'étaient pas riches ; il'est vrai que la fortune ne les à pas encore gâtés, mais le présent est, à coup sûr, bien plus doré que ne l'était la passé, Il entra dans le journalisme, qui se ressentait de l’état général du pays. Lorsque la clientèle d’une feuille est peu nombreuse, les propriétaires ne font que de maigres rentes aux rédacteurs. M. Lajoie donnait donc à la Minerve (1845 à 1852) le plus solide de son talent, et ne recevait, en échange, que juste ce qu'il faut pour paraître nourri et habillé ! Le jeune écrivain ne regardait guère sa pauvre défroque. Les soucis de la politique, les angoisses patriotiqnes l’absorbaient, ct il se demandait avec anxiété si M. Lafontaine, dont il était le disciple et l’'admirateur, pourrait faire sortir notre salut de l’Acte d'uniou, machiné pour notre perte ?
Le journalisme militant ne pouvait convenir longtemps à une uature aussi Calme, aussi ennemie du bruit. Tout le portait vers l'étude, et ce fut une bonne fortune, pour les lettres et la bibliographie canadiennes, que ! entrée du jeune Lajoie à la bibliothèque du Parlement, C’est comme bibliothécaire qu'il est moins connu, et c'est peut-être en cette qualité qu'il mérite le plus de l'être, Grâce à sa vive intelligence, il sut bientôt deviner les devoirs qui découlaient de ses nouveiles fonctions, Il comprit bien vite qu’un bibliothécaire n’est pas, comme certaines gens ont eueore ici la naïveté de le croire, une espèce d'automate qui connait la place des livres sur les rayons, ni, non plus, un homme qui concentre son attention sur une des parties de la science à
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l'exclusion des autres, Non, M, Lajoie vit clair du premier coup d'œil qu’il jeta autour de lui, Il vit l'immensité de connaissances qu'il fallait acquérir pour devenir un bibiiothécire, et il eut la noble ambition de prétendre à l’universalité de la science dans la mesure de ce que peut embrasser l'esprit humain. En quelques années, il put mettre au service du Parlement, au service des centaines do personnes qui, de tous les points du puys le consultaieut, une science qui n'était jamais en défaut, et une complaisance que rien ne rebutait, Il était savant et bon, comme un bénédictin.
Bibliographe et bibliophile, il connaissait et aimait les livres ; les belles éditions, les éditions rares ; les Alde, les Elzevier, les les Etienne, les BasKerville, lui étaient anssi familiers que le sont, à ses contemporains, les éditions canadiennes, C'est ici le moment de dire qu’on lui doit le grand catalogue raisonné de la Bibliothèque Fédérale, publié en 1857, C'est le premier travail de ce genre, mené à bonne fin, dans notre pays ; et, ceux qui n’ont jamais fait le catalogue d'une bibliothèque particulière, ne peuvent se rendre compte de la somme de travail que représentent les 1,700 pages de ce volume ! Il a fondé Ja bibliographie française du Parlement ; il l’a organisée dans toutes ses parties, y accumulant des richesses, des trésors qui font foi de ses connais-
,sances bibliographiques.
Nous disions, tantôt, qu'un sentiment élevé avait seul pu vaincre sa modestie, Qui, s’il est sorti de son effacement, ce n’a été que pour rendre service à son pays. C’est parce que le rouage des institutions parlementaires n'était connu que du petit nombre de ses compatriotes, qu'il donna à l’imprimeur son Cathéchisme politique, dont il a préparé une seconde édition qui, nous l'espérons, verra bientôt le jour.
C'est parce qu’il voyait nos jeunes gens déserter nos compagnes qu’il écrivit cette touchante histoire, si pleine de couleur locale qui a nom : Jean Rivard. C’est un éloquent plaidoyer en faveur de la colonisation. Le Monde de Paris, a fait à Jean Rivard l’honneur de le reproduire dans: ses colonnes, honneur qui est échu à ce seul ouvruge canadien.
M. Lajoie a quelque peu sacrifié aux muses. Il a écrit une tragédie qui est surtout remarquable, parce qu’elle était l’œuvre d’un écolier de 17 ans. Son Canadien Errant, peut-être le chant
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le plus populaire du pays, n’est qu’un sanglot patriotique quo lui arracha la vue de son ‘“ pays malheureux, ” aux jours de 1837, On raconte que ces strophes mélancoliques lui furent inspirées par le spectacle de ses compatriotes partant pour l'exil, à la suite des malheureux évènements de cette époque.
M. Lajoie a laissé un journal de sa vie, commencé au collège et continué jusqu'aux derniers jours de sa carrière. Nous espérons qu'il sera confié à des mains expérimen'ées qui sauront en tirer des pages remarquables, à plus d’un titre. Ce serait le moyen de faire connaître pleinement un homme qui ne s'est révélé avec toutson mérite qu’à quelques intimes,
On renc ntre rarement, dans la vie, des hommes du caractère de Gérin Lajoie, des hommes dont on peut dire sans exagération qu'ils n’ont pas de défaut. C'était le vrai sage, tel que le conçoit le christianisme, ne vivant que pour son Dieu, sa famille et son pays. Comme écrivain, c'était la figure le plus sympathique de notre petite république des lettres. Là, comme dans les autres sphères d'actions où il a été répandu, il ne laisse aucun ennemi, mais de bons souvenirs, et une mémoire qui sera chère longtemps
à ceux qui l'ont connu.