PROMENADE AGRÉABLE
Aujourd’hui, mercredi, 25 Août 1830, nous avons été faire une promenade à la saline, au haut de la grande rivière Machiche, nouvellement expérimentée par les docteurs et célèbre par son pouvoir médecinal, préférable en quelque sorte à celle de Saratoga, dans les Etats-Unis (2). Les personnes qui nous accompagnaient étaient Mme SUTHERLAND, personnage de grande noblesse, Madame DuoHESNE, ci-devant seigneuresse d’une partie de Machiche et à présent Maîtresse d'Ecole, Monsieur Louis BEL- AIR et sa Dame, les Sieurs Paul Sr-Louis DAVELUY, tous deux officiers de milice et Louis DAVELUY, notable citoyen. Nous nous sommes rendus à la source. Là, nous avons défriché un campement pour passer agréablement le peu de temps que nous avions à rester dans cet endroit, pour y faire un repas champêtre à l'aise, et pour présenter deux bouquets, un à Madame HERoOUx et l’autre à Madame SUTRERLAND, portant le même nom de Louise,
‘ MADAME,—Au bois, sur les bords de cette admirable sali- “ne où nous nous rencontrons maintenant, nous trouvons le ‘ temps propice pour vous féliciter avec plaisir et vous faire les ‘“ compliments qui vous sont dus, Acceptez avec gratitude ce ‘“ simplo bouquet, au jour de votre fête; quoique peu de chose, “ nous vous le présentons ayec allégresse.”
Ensuite les deux Dames ont chanté le couplet de chanson suivant :
J'ai fait le choix d’une rose, De la reine des fleurs, Qui est fraîchement éclose, Rien n'égale sa couleur !
Oui c'est vraiment votre image En beauté comme en douceur, Et je vous en fais l'hommage Comme à la reine des fleurs.
(2) C'est la célèbre Æau de Caxton, principalement exploitée, aujourd'hui, par M. Williams, pharmacien des Trois-Rivières.
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Aussitôt il s'est fait de grands Hourrah ! pour le bouquet de Madame Héroux, et une décharge de fusils s’est faite avec des acclamations de joic.
Ensuite de cela, les deux Dames ont présenté celui de Madame SUTHERLAND, avec ce compliment :
Mapaus, acceptez cette rose, Pour couronner votre fête ; Nous venons bouche close, L'amour de vos vertus en tête,
Avec la plus grande allégreme Honorer votre sagesse !
A la suite de cela, il s'est fait de grands Hourrah! une décharge de fusils avec de grandes acclams’ions, et nous avons pris le repas champêtre, avec différentes liqueurs qui avaient été apportées. :
LP, J. Heroux.
On voit que Madame DucHENe portait assez allègrement la perte de son titre de seigneuresse,
Jusqu'ici nous n'avons parlé que de la partie du Fief Gros- Bois qui avait été vendue aux frères LESIEUR, ct que nous appelons Gros-Bois Est; mais on se rappelle qu'il restait entre les mains de Pierre BoucHER trois quarts de lieue, moins sept arpenis, au-dessus de la Rivière Machiche. Cette partie, que nous nommerons Gros-Bois Ouest, devint la propriété non pas des enfants d’Ignace Boucher, sieïr de Gros-Bois, mais des enfants de Lambert Boucuer, sieur de Grand-Pré. (Le fief de Grand: Pré est voisin de celui de Gros-Boix, et fut concédé en 1672 à Lambert Boucher lui-même, croyons-nous, par l’intendant Taln.)
Nos connaissances sur la vie de Lambert Boucher se réduisent strictement à ce que nous donnent les Registres : il était inajor de la ville des Trois-Rivières, et il fut inhumé dans l’église paroissiale le 3 avril 1699.
Il laissait deux enfants pour perpétuer sa race: Louis, né en 1695, et Geneviève, née on 1697, L'extrait suivant d’un contrat de 1749 nous donnera tout ce qu’il nous importe de savoir à propos de ces derniers : ‘ Pardevant le notaire royal de la J'urisdiction Royale des Trois-Rivières y résidant soussigné et témoins c’y après nommés fut présente Dame Geneviève Boucher, de Grand-Pré, veuve Simonnet, faisant pour et au nom de Louis
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: Boucher, écuyer, Sr. de Grand-Pré, cfficier dans les troupes du détachement de la marine pour le service du Roy au Mississipi, laquelle au d. nom a baillé et eoncédé.….… à François Carpentier, volontaire, résidant à ia Rivière-du-Loup, ue présence en cette ‘ville, et à ce présent et acceptant preneur au dit titre, etc. C’est . savoir une terre et concession en la dite seigneurie de Grand-
, de trois arpents de front sur la Rivière: Qu Loup et de protin depuis la Rivière-du Loup à aller j jusqu aux concessions du village dit les Petites Terres.”
Nous avons voulu citer ce contrat mot à mot afin de redresser certaines erreurs topographiques dans lesquelles sont tombés des auteurs fort recommandables, et que nous n’aurions pas voulu contredire par notre seul témoignage. LA question des limites de nos anciennes seignetries crée une difficulté sérieuse et “La pe fera qu'augmenter avec le temps.
Louis Boucher (1) vendit sa seigneurie de Grand-Pré, ainsi que la partie de Gros;Bois qu'il possédait, à Conrad (iuay, par un contrat passé devant maître PILLARD, notaire des Trois- Rivières, le quinze de mai mil sept cent soixante-quatre.
* La famille Gugy a laissé trop de souvenirs dans le pays pour que nous puissions la passer sous silence,
Conrad Guy était né à la Hague, d’un officier suisse au service de la Hollande, Devenu grand, il se mit au service du roi d'Angleterre, et obtint un grade dans un régiment qui vint prendre part à la conquête du Canada. A la fin de la guerre il se trouva à disposer de sa commission, et consentit à s'établir dans Je pays aux instances des autorités d'alors,
Connaissant. parfaitement la langue française et la langue anglaise, il fut d’un grand secours dans les temps difficiles qui suivirent-la Conquête. C'était un gentilhomme dans la force du terme, frane et sans dol, très fort sur le point d'honneur, comme nous verrons bientôt, et très respecté par la population, Les anglais l'estimaient beaucoup à cause des services qu'il leur ren dait tous les jours, et surtout à cause de 8a fidélité au drapeau britannique. Il professait, en effet, un vrai culte pour les institutions d'Angleterre, ot il ne désirait rien tant que de lés voir s'inti oduire ans notre pays. Les Anglais le tie étre de
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1) Ou son successeur. Celui qui veudit à Dan est na dé le sieur de Grand-Pré. .
DE
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son dévouement à leur cause en le nommant secrétaire du Gouverneinent et conseiller législatif. Il fut aussi membre du Conseil Exécutif.
En 1785, lorqu'il s'agit d'établir lé jur‘ pour certaines causes purement civiles, il franchit un espace considérable pour aller donner son vote en faveur de cette mesure. 11 ne prévoyait "pas alors qu'il serait victime de cette institution,
‘ Le gouvernement aynnt besoin de bois pour la construtiüh des casernes, le capitaine Twiss s'engagea à en descendré une grande quantité par la rivière Hachiche. Mais la digue construite au moulin de la Grande Rivière empêchait la descente du bois. Conrad Gugy s'étant trunsporté sur les lieux, trouva un moyen de franchir l'obstacle et le bois se rendit à sa destination. Le capitaine Twiss, cependant, quitta le pays sans avoir payé aucun dommage; Conrad Grugy restait, il fut actionné, «et l'on nommu un jury pout cette cause. Le jury trouva Conrad Gugy coupable d'avoir indiqué l'endroit où l'on pouvait. passer le bois, et le chargea des frais et dommages qui s'élevèrent à ua montant ruineux, Quelque temps après, on réforma ce jugement, mais il était déjà trop tard. Conrad Gugy reçut cette sentence sans dire un mot de pluinte ni de réplique ; revint à son manoir, à Yamachiche, et s'enferma dans sa chambre. Le lendemain on le trouva appuyé sur le bras d’un sofu, froid comme le marbre. Orgueilleux -et sensible, le verdict rendu contre lui l'avait littéralement tué.
Conrad Gugy avait son manoir au bas de la Petite Riviére, à l'endroit appelé encore aujourd'hui “le Domaine,” en arrière de la maison occupée par M. Alarie, Il exerçait dans son manoir une large et cordiale hospitalité.
Il laissa son hérituge à Barthélemi Gugy, son frère cadet, qui s’étuit mis au service du roi de France. Un seul exemple pourra donner une idée du caractère noble et loyal de ce dernier.
Lui et son fils, Louis Gugy, reçurent des offres avantageusgs pour les engager à entrer dans l’armée révolutionuaire, mais ils refusèrent généreusement, et le colonel parvint à traverser la France avec son régiment sans perdre un seul homme. Arrivé sur la frontière de la Suisse, il offrit ses chevaux en vente, dt'il arriva que JEROME, celui-là même qui avait reconnu et livré Louis XVI, se présenta comme acheteur, Il n'aura pas mon
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cheval, s’écria le noble et loyal colonel, et il s'empressa de le tuer afin d’être bien sûr qu’il ne tomberait pas entre les mains du traître.
Le colonel B. Gugy servait dans le régiment des Gardes- Suisses, Il vint au Canada dès qu'il eut quitté le service de la France,
Son fils, Louis Gugy, lui succéda. C'est celui-ci qui a laissé le plus de souvenirs à Yamachiche. Il était né à Paris et avait toute l’exquise pulitesse française ; il était, d’ailleurs, naturellement doux, hospitalier et affable.
Lorsque le Gouvernement imposait de lourdes corvées aux cultivateurs, lorsqu'il les obligeait, pendant un hiver, à loger et nourrir les troupes anglaises, c’est le seigneur Gugy qui devait répartir les charges parmi ses censitaires. Les bons habitants ne savaient rien refuser à leur seigneur, et ils supportaient sans trop de murmures ce joug insupportable.
Louis Gugy occupa pendant quelque temps la charge de shérif der Trois-Rivières ; mais, en 1812, le pays ayant besoin de ses services, il ceignit de nouveau les armes, ct commanda letroisième bataillon de la milice incorporée. C'était un officier fort respecté et fort aimé de ceux qui se trouvaient sous son commandement, Au retour de la paix il obtint un siège dans la ‘Chambre d'Assemblée et devint aussi membre du Conseil Légis- Jatif. Quelques années plus tard, il était shérif de Montréal.
Louis Gugy n’a laissé que d’heureux souvenirs parmi ses censitaires d'Yamachiche., A Montréal, le parti Canadien Fran- Gais ne Jui a jamais pardonné d’avoir pris fuit et cause pour les Anglais, surtout dans les circonstances graves de l'élection de
Il mourut en juillet 1840.
Ce fut son fils, B. C. À. Gugy, qui lui succéda dans la possession de la seigneurie de Grand-Pré ct de celle de Gros-Bois. L'histoire s’est déjà chargée de faire connaître le nom de ce dermier qui a certes bien eu son temps de gloire.
B. C. A. Gugy n’a jamais demeuré à Yamachiche que dans sa première enfance, et on ne voit plus aucune trace du manoir de sa famille. Les vieillards nous parlent seulement quelquefois du domaine de M. Gugy.