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CHAPITRE IX

M. Pierre-Olivier Langlois-Germain, treizième curé de l'Ange- Gardien. — Visite de Mgr Plessis. — Une digression.— Visite de Mgr Panet. — Vol au presbjrtère. — Mort de M. Langlois.

Les habitants de PAnge-Gardien ne furent pas surpris, en apprenant le départ de M.

Raimbault. Ils s'y attendaient, car ils avaient parfaitement compris qu'un prêtre, d'une si ^ande supériorité, ne devait pas demeurer longtemps dans un poste aussi modeste que leur petite paroisse. Toutefois leurs regrets n'en furent pas moins vifs.

»• Nous avions un saint prêtre, disaient les Adieux, et un curé savant, qui parlait comme <îans les livres, et, de plus, c'était un vrai monsieur. »

Ce ne fut certes pas, une tâche bien facile pour M. Pierre-Olivier Germain, de venir se présenter devant les gens de l'Ange-Gardien, pour prendre la place de leur bien aimé et

vénéré curé, M. Raimbault, dont la supériorité était si évidente pour tous. La noblesse de son maintien, sa démarche grave, un peu austère, son langage si relevé, l'éloquence entraînante dont il avait fait preuve, dès la première fois qu'il était monté en chaire ; l'estime et l'amitié que lui témoignaient les évêques ; enfin cette couronne de jeunes gens qu'il instruisait lui-même sous leurs yeux ; tout avait concouru à leur faire regarder M.

Raimbault, comme un personnage hors ligne, et certes ils avaient raison.

Aussi quels que fussent les talents et le zèle de M. Germain, jamais les paroissiens de l'Ange-Gardien ne purent oublier les émirientes qualités de son prédécesseur.

Pierre-Olivier Langlois-Germain, treizième curé de l'Ange-Gardien, naquit à Québec, le 12 juin 1771 ; il était fils de Louis Langlois- Germain et de Catherine Sauvageau. Il fut ordonné par Mgr Denaut, le 24 août 1798, à la Baie St-Paul, où, d'après le registre de la confirmation, se trouvait ce prélat, faisant la visite épiscopale.

En 1801, M. Germain (c'est le nom que nous

lui donnerons et sous lequel seulement, il est connu par les vieux de PAnge-Gardien), était curé résidant des Grondines. Transféré l'année suivante à Ste-Geneviève de Batiscan, il y demeura trois ans.

Au commencement d'octobre 1805, aussitôt après le départ de M. Raimbault, M. Germain prit possession de la cure de l'Ange-Gardien, où il trouva partout un ordre parfait. Il suffit de parcourir les comptes et les registres pour s'en convaincre.

On peut appliquer à l'administration de M.

Germain l'aphorisme si connu. " Les peuples heureux n'ont pas d'histoyre." Pendant les vingt et un ans qu'il passa à l'Ange-Gardien, rien de saillant ne se présente qui puisse attirer l'attention du chroniqueur, ou intéresser le lecteur. .Tout suit le cour ordinaire d'une paroisse bien organisée, dirigée par un homme d'ordre et rempli de zèle. C'est l'horloge, bien réglée, remontée tous les jours, marquant les heures sans qu'on s'en occupe ; et qui, à force de régularité, finit par se faire oublier, malgré son incontestable utilité dans la maison.

Les seuls événements qui viennent rompre la monotonie, l'uniformité de notre récit, sont le changement qui suîvint en 1808, et les différentes visites épiscopales.

A la mort de M. Berthiaume, curé de Château-Richer, c'est-à-dire dans le cours de l'année 1808, la paroisse de P Ange-Gardien fut de nouveau annexée à celle du Château.

On imagine aisément les regrets qu'en éprouvèrent nos paroissiens. Cependant, ils ne pouvaient s'en prendre à leur digne évêque Mgr Plessis, car il était le premier à déplorer cette mesure de nécessité ; mais, le nombre Je prêtres était alors si restreint, que l'illustre prélat était obligé, assez souvent, de confier à un seul curé, non pas seulement deux petites paroisses, mais même deux grandes et populeuses paroisses à» la fois. Pouvait-il en être autrement pour l'Ange-Gardien, qui contenait alors au plus 500 âmes ?

C'était d'ailleurs ce que Mgr Plessis avait constaté lui-même, lors de la visite qu'il avait faite, dans cette paroisse, deux ans auparavant, le 14 juin 1806.

Mgr Denaut étant mort inopinément, le 17 janvier 1806, Mgr Plessis entreprit, dès l'été suivant, la visite du diocèse, et voulut la commencer par l'Ange-Gardien. Il semblerait que le souvenir de l'aimable hospitalité, qui lui avait été offerte par son digne ami M. l'abbé Raimbault, joint à celui des deux ordinations

qu'il y avait faites, attirait encore le cœur da pontife.

Il administra la confirmation à 94 enfants^ approuva les comptes et laissa la note suivante dans nos registres :

" Avons ordonné que d^ici à denx mois on fasse habiller les chantres de cette paroisse ; qu'il soit fait des bonnets quarrés en nombre suffisant pour eux et pour les clercs ; que le lutrin soit transporté dans le sanctuaire, et que la place qui sera laissée vacante par le lutrin et le chœur, soit remplis de bancs que l'on remontera, dans le même ordre où ils sont ; et que de nouveaux bancs soient construits pour remplir le vuide qui se trouvera derrière.

** Fait à l'Ange- Gardien dans le cours de ma visite

le 14 juin 1806.

t J. O.. Ev. DE Québec."

Cette note de Mgr Plessîs, ordonnant que les chantres soient mieux habillés, et qu'un nombre suffisant de bonnets carrés soient faits pour eux et les enfants de chœur, nous amène naturellement à faire ici une digression, à propos de l'aspect que présentait le sanctuaire, dans la plupart de nos églises, à cette époque*

Quand on assiste aujourd'hui à nos beaux offices de paroisse, qui se font généralement d'une manière si digne, avec des enfants de chœur bien dressés, tous revêtus d'une soutane

noire bien faite, et portant un petit surplis finement plissé, d'une blancheur irréprochable, la tête couronnée d'une élégante barrette, on ne se doute pas de l'aspeél grotesque qu'offraient autrefois les divers personnages chargés de servir le prêtre à l'autel. Qu'on nous permette d'évoquer ici un souvenir, qui date de cinquante ans.

C'était pendant l'hiver de 1848 ; on nous avait conduit à l'église, pour y entendre la grand'messe du dimanche. Il faisait un froid de loup, et l'église n'était pas chauffée, ou du moins, les deux poêles, qu'avec une connaissance approfondie des lois du calorique, on avait juchés sur deux boîtes à six pieds de hauteur, ne jetaient absolument aucune chaleur ; ils étaient bourrés de bois vert et venaient d'être allumés.

En un mot, nous grelottions. Comme nous étions arrivés un peu trop à bonne heure, (car alors on ne nous permettait pas de manquer l'eau bénite) on nous conduisit à la sacristie, pour nous y réchauffer un peu. Le vieux curé ^tait en frais de revêtir les ornements sacerdotaux, et les chantres, de leur côté, procédaient à leur toilette de chœur, ce qui n'était pas une petite affaire ! D'abord, vu le froid sibérien, on

leur avait permis de garder leur gros capots de buffle, lesquels étaient munis d'un énorme collet de fourrure. Les chantres étaient au nombre de six ou huit ; nous les vîm.es d'abord passer par dessus leurs lourds habits de fourrure un jupon d'une étoffe mince, autrefois noire, mais jaunie par un long usage. Gonflé par le haut comme un ballon, le dit jupon ne leur descendait qu'à mi-jambe et laissait apercevoir une hideuse botte sauvage^ de cuir rouge fraîchement tanné, qui leur montait jusqu'aux genoux. Cette première partie de leur toilette cléricale terminée, ils leur fallut endosser le surplis. Hélas quels surplis ! ! ! ... surtout comment l'ajuster autour du fameux collet de fourrure ? . . . Bref, s'aidant les uns les autres, ils finirent par y réussir. Mais, grand Dieu, quel spectacle ! Quand tout à coup ils nous apparurent tous coiffés de l'affreux bonnet carré ! . . . Vraiment, ils faisaient peur à voir.

Quant aux petits clercs, ils s'étaient, eux aussi, mis à l'avenant.

Aussi jamais nous n'oublierons la scène qui se déroula ensuite devant nous, lorsque quelques minutes après, nous vîmes toute cette troupe émerger du fond de la sacristie et s'avancer deux à deux, aller, en se balançant, tordre une génuflexion au pied de l'autel

avant de gagner leur place derrière les deux énormes lutrins ! . . .

Quant aux bonnets carrés qui ont causé cette digression, nous dirons pour l'édification de nos plus jeunes confrères qui ne l'ont pas connu, que c'était un cône tronqué de cinq à six pouces de hauteur, fait de carton, revêtu d'un drap noir très épais et surmonté d'une grosse boule de laine de la même couleur.

Pour le tenir en position, on était obligé, vu sa hauteur, de l'enfoncer jusqu'aux oreilles.

Mais reprenons le fil de notre histoire. En 1811, Mgr Bernard-Claude Panet, coadjuteur de Mgr Plessis, fut chargé de faire la visite d'une partie du diocèse. Il arriva à l'Ange- Gardien le 9 juillet, et laissa dans nos registres la note suivante :

•' Vus et alloués, etc., etc., etc.

'* Nous avons exhorté les habitants à allonger la sacristie de dix pieds au pignon du Nord-Bst, l'été prochain.

*' Fait à r Ange-Gardien, dans le cours de notre visite le 9 juillet 181 1.

f Bern : Ci. : Evêque de Québec."

Cette exhortation demeura sans effet pendant 64 ans!. . . La sacristie ne fut démolie qu'en 1876.

Le 20 juin 1814, Mgr Plessis visita de nouveau la paroisse, et ordonna qu'il fut fait un autre ciboire. Dans la reddition de comptes de l'année suivante, on voit que M. Germain exécuta de suite l'ordonnance de l'évêque, en faisant l'acquisition d'un ciboire, du prix de ;^8''6"8., qui porte sur le pied le chiffre 1814,

Enfin, le 17 juillet 1823, ^S^ Plessis vint pour la dernière fois à l'Ange-Gardien pour y donner la confirmation. On sait qu'il mourut l'année suivante (4 déc. 1834.)

Il y a cinquante ans, nous disait dernièrement M. Frs Laberge, les meux nous parlaient souvent de Mgr Plessis, et de ses nombreuses visites chez notre ancien curé, M.

Raimbault. La famille Huot surtout conserve précieusement le souvenir des bontés de l'illustre évêque envers l'un de ses membres^ Feu Messire Mathias Huot avait été ordonné prêtre par Mgr Plessis, après avoir été protégé par lui, au Séminaire de Québec.

M. Germain appartenait à une famille aisée de la ville de Québec, et les cures unies de

l'Ange-Gardien et du Château,avec leurs belles fermes, lui donnaient un excellent revenu.

Le fait est qu'il passait pour riche.

Quelle qu'elle fut, cette réputation de richesse, chez M, le curé Germain, excita la convoitise de certains voleurs de la banlieue de Québec, qui voulurent s'assurer si le presbytère de l'Ange-Gardien était aussi bien pourvu que celui du Château. Grande fut la surprise des gens du voisinage de l'église de l'Ange-Gardien, lorsqu'un bon matin, ils s'aperçurent que le presbytère avait été enfoncé, et que des voleurs, ayant pénétré dans la cave, avaient fait bombance aux dépens du vin de messe, des pots de confitures et des biscuits du curé. Ce n'était d'ailleurs que le prélude de plusieurs autres vols que nous aurons à raconter plus tard.

Dans l'automne de 1826, M. Germain tomha malade, et au commencement de novembre, on lui envoya comme vicaire M. F.-X. Baillairgé. Mais, ce dernier, par ses scrupules et ses indécisions, se rendit bientôt tout à fait incapable de répondre aux exigences du saint ministère dans les deux paroisses. Les habitants de l'Ange-Gardien, qui supportaient difficilement la manière dont ils étaient desservis depuis vingt ans, profitèrent de l'occasion, et,

le 12 décembre 1826, envoyèrent une délégation auprès de l'évêque,avec une requête signée par tous les paroissiens,pour demander un curé résidant Mgr Panet répondit de vive voix aux dél^^ués que, dans peu, le incaire de M.

Germain serait refnplcu:è par un autre plus actif. Ce n'était pas très encourageant !

Sur ces entrefaites, la maladie de M. Germain s'aggrava tout à coup et, le 13 janvier 1827, il mourut dans son presbytère de Château-Richer, à l'âge de 55 ans. Son corps fut inhumé dans l'église de cette paroisse.

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