CHAPITRE X
MESSIRE CHARLES-FRANÇOIS BAILI^ARGEON, QUATORZIÈME CURÉ DE I.' ANGE-GARDIEN
I^'arrivée de M. Baillargeon calme les esprits. — Son ascendant. — Ordonnance de Mg^r Panet. — AlIong^e de l'église. — Duplicité de quelques paroissiens. — Départ de M. Baillargeon. — M. Hubert Hamel, 15e curé.— Sa mort. — M» Ferdinand Gauvreau, i6e curé.
Le désappointement des habitants de l'Ange- Gardien fut bien grand, quand, à la mort de M. Germain, ils apprirent qu'ils continueraient d'être annexés à la paroisse de Château-Richer et qu'ils n'auraient pas de curé résidant.
Comme on devait s'y attendre, les murmures éclatèrent parmi eux ; mais nous sommes heureux de le dire, à l'honneur de nos paroissiens : le mécontentement ne leur fit pas oublier leurs devoirs de respect et de soumission envers l'autorité religieuse.
D'ailleurs, dès qu'ils virent apparaître au
milieu d'eux leur nouveau curé, ce prêtre si distingué, à la figure si douce et si bonne, au maintien plein de réserve, relevé par une taille majestueuse ; dès surtout qu'ils eurent entendu sa voix pénétrante, aux accents si paternels ; ils furent de suite subjugués et comprirent que si, pour obéir à son évêque, leur curé était obligé de partager son zèle et sa sollicitude, avec d'autres paroissiens, tous auraient une large place dans son cœur.
Ce prêtre, le plus illustre des curés de l'Ange- Gardien, c'était M, l'abbé Charles-François Bailiargeon, le futur archevêque de Québec. Nous n'entreprendrons point de faire ici la biographie de ce saint évêque ; elle a déjà été écrite plusieurs fois ; nous nous contenterons de relater les faits qui se rapportent â son séjour â VAnge-Gardien.
Ordonné prêtre le ler juin i822, par Mgr Plessîs qui l'aSectionnait beaucoup et qui fondait sur lui de grandes esi>éra[ices, l'abbé Bailiargeon fut aussitôt nommé diajjelaiu de l'élise de St-Rocb de Québec et cliarj^é en même temps de la direction du collège. Sa santé, qui avaient toujours été chaiic«laut«, s'était affaiblie davantage peudaut l'année 1826 et ne lui permettait plus de cootiouer le double travail qui lui avait été coi
septembre 1826, Mgr Panet le nommait à la petite cure de St-François, Ile d'Orléans.
Dans sa lettre de nomination, nous lisons ce qui suit : « Il est bien raisonnable, après les services que vous avez rendus pendant plusieurs années au nouvel établissement de St- Roch, qu'on vous accorde un lieu de repos où vous puissiez vous remettre de vos fatigues.
Je profiterai de cette occasion pour vous dire, par écrit ce que je vous ai dit de vive voix, combien je suis content de la manière dont vous avez conduit la maison (collège) qui vous a été confiée, regrettant de vous voir partir de cette ville. *
Dans la cure de St-François, sa santé se rétablit si rapidement que, l'année suivante, il fut chargé du soin des deux cures de Château- Richer et de TAnge-Gardien. Dès son arrivée, le jeune curé donna un libre cours à son zèle. • Au mois de novembre 1827 ^^ obtint de Mgr Panet le mandement suivant établissant à l'Ange-Gardien la confrérie du Saint-Scapulaire :
Bernard- Claude Panet par la miséricorde de Dieu et la grâce du St-Siège Apostolique, évêque de Québec.
A tous ceux qui les présentes verront :
Savoir fesons que vu la demande à nous faite, le
quatorze octobre dernier, par un certain nombre de personnes de la paroisse de l' Ange-Gardien, District de Québec, tendante à ce qu'il nous plut ériger dans Téglise paroissiale du dit lieu, la confrérie du scapulaire de la Ste Vierge ; nous avons, en vertu des pouvoirs qu'il a plu au St-Siège Apostolique nous communiquer, par un Induit du ii juin 1826, érigé, et érigeons, dans la dite église de l'Ange-Gardien, la dite confrérie du St-Scapulaire, pour être maintenue à perpétuité, dans la dite église et paroisse, suivant les règles ordinaires de la dite confrérie ; à laquelle nous accordons, en vertu du même Induit, toutes les indulgences, tant plénières que partielles, dont elle est en possession, dans les lieux oii elle est établie ; déclarant que le curé ou prêtre, faisant les fonctions curiales,dans la dite paroisse, sera toujours le chapelain de la dite confrérie ; lui donnant le pouvoir d'y admettre des associés de l 'un et de l 'autre sexe ; de bénir ces scapul aires ou petits habits, et de les revêtir ; assignant pour autel de la dite confrérie, celui qui est dédié au mystère de l'Epiphanie de N.-S. J.- C. ;et permettant qu'une messe solennelle soit chantée tous les ans, le 16 de juillet, pour tous les associés, de laquelle messe solennelle, la rétribution sera à la charge de la confrérie. Enfin, nous ne permettons pas d'ajouter le salut extraordinaire, le dimanche de la procession.
Sera notre présente ordonnance lue et publiée, au prône de la messe paroissiale, pour la première fois> le premier dimanche ou fête chômée, après sa réception, quand l'office aura lieu en la dite église, et aussi une seconde fois, dans le mois de janvier prochain, puis insinuée, ainsi que la requête ci-dessus
mentionnée, dans un livre particulier, qui servira aussi à l'enregistrement des associés, avec la date de leur entrée dans la dite confrérie.
Donné à Québec, sous notre seing, le sceau de nos armes et le contre-seing de notre secrétaire, le vingthuit novembre mil huit cent vingt-sept.
f Bern : Ci.. , Evêque de Québec
par Monseigneur
N. C. FoRTiER, Ptre., Secret.
Québec, 28 novembre 1827.
Depuis l'établissement de cette confrérie, on fait chaque mois, à la suite des vêpres du dimanche, une procession solennelle dans l'église de PAnge-Gardien, à laquelle un grand nombre de pieux paroissiens se font un devoir d'assister.
Quoique la population de PAnge-Gardien n'eut pas beaucoup augmenté, l'église était toutefois trop petite ; elle ne mesurait que soixante pieds de longueur, sur trente de largeur. Muni d'une requête signée par ses paroissiens, M. le curé Baillargeon obtint de Mgr Panet l'autorisation de l'allonger de 23 pieds, d'y faire une voûte et de renouveler le clocher. Les habitants donnèrent d'abord leur consentement avec assez bonne grâce ; mais
à peine eut-on commencé les travaux, que deux ou trois mécontents se mirent à parcourir les maisons pour faire arrêter l'entreprise. Ils réussirent à tromper plusieurs de ceux qui avaient signé la requête à Pévêque, et les engagèrent à se joindre à eux.
Rien ne pouvait blesser plus profondément la nature si loyale et si droite du curé Baillargeon que cette fourberie de quelques-uns de ses paroissiens. Sa bonhomie et sa charité ne purent y tenir ; et il laissa éclater son indignation dans la lettre suivante, qui contient une verte leçon :
A M. le Grand-Vicaire J. Demkrs,
Monsieur,
Quelques habitants de l 'Ange-Gardien se sont mis en tête d'arrêter les entreprises de l'église ; ils courent les maisons, disant que Monseigneur ne veut pas que l 'on allonge l 'église ; qu 'il leur a dit que si on l 'allonge, cela ne vaudra rien ; que Monseigneur (qui a approuvé la requête que nous lui avons présentée) dit qu'il n'a jamais entendu parler de cette allonge ; me faisant ainsi passer pour menteur.
P. -S. — Faites en sorte, si vous le trouvez à propos, çue Mgr termine sur le champ avec ces gens-là.
Le bon curé reçut, peu de jours après, la réponse qui suit : renvoyant la requête des opposants.
Monsieur le curé,
J*ai confronté les signatures de votre requête avec celles de la requête qui m'a été présentée, par les opposans à l'allonge de votre église. Il s'en trouve un grand nombre qui ont signé sur la première, qui ont pareillement signé sur la dernière ; on ne peut comprendre comment des gens disent tantôt oui, tantôt non.
Je suis, etc.,
Bern.-Ci.., Evêque de Québec.
On voit que si le curé était bon, il était aussi très ferme. Il eut donc bientôt raison des récalcitrants, passa outre, et tout rentra dans l'ordre. L'églîse fut agrandie suivant les plans approuvés par Mgr Panet. M. André Paquet, architecte alors fort connu, fut chargé de faire une voûte en bois, qu'il sut décorer avec beaucoup de goût ; malheureusement,, cette belle décoration à disparu en i8Co.
Le coût des travaux ne dépassa pas la somme de $2,260.00.
La décoration du sanctuaire, avec ses pilastres corinthiens et ses panneaux couverts de bonnes sculptures en bois, est aussi due au talent de M. A. Paquet.
* * Dans le cours de Tété 1828, Mgr Panet fit sa.
visite épiscopale à l'Ange-Gardien, mais rien ne l'indique dans nos registres.
Malgré les quelques contradictions qu'il y éprouva, M. Baillargeon aimait beaucoup le séjour de l'Ange-Gardien. Devenu évêque, il y revenait toujours avec plaisir. On se rappelle encore, dans toute la paroisse, les paroles qu'il repétait chaque fois qu'il ouvrait la visite pastorale : « Me voici encore une fois, disaitil, dans ma belle petite paroisse de l'Ange- Gardien où j'ai passé de si heureux jours, » et, avec cet accent pénétrant qui lui était particulier, il faisait de suite couler les larmes de tout son auditoire.
Les cinquantes années qui se sont écoulées depuis cette époque, n'ont pu eflPacer, de la mémoire des fidèles des paroisses de Château- Richer et de l'Ange-Gardien, le souvenir de Mgr Baillargeon.
On peut juger du chagrin qu'ils éprouvèrent,, lorsqu'ils apprirent, durant l'été de 1831, que leur saint curé devait les quitter, pour prendre charge de la paroisse de N.-D. de Québec. Le plus malheureux, cependant, fut le jeune curé lui-même.
Accoutumé au ministère modeste de la campagne, qui était plus selon ses goûts, il n'accepta ce poste élevé qu'avec la plus grande
Tépugnance et la plus vive douleur. Il passa, comme îl l'a raconté lui-même, toute la nuit à pleurer, tant il avait peur de cette grande charge.
Pour donner la preuve de son peu d'ambi* tion et de son attachement aux populations de nos campagnes, il suffit de lire le passage suivant d'une lettre qu'il écrivait de Rome à M. l'abbé Cazeau :
•S'ils (les évêques) jugent à propos d'agréer €t de nommer à ma place celui que j'ai suggéré, je pourrai m'en retourner triomphant, comme un homme qui a fidèlement et utilement rempli son mandat. Et, dans ce cas, soit dit entre nous, j'aurai bien mérité d'avoir enfin la belle, la charmante petite cure de Saint- Ferréol, que j'ai convoitée tant de fois, et d'y manger en paix mes patates, jusqu'à la fin de mes jours ! »
A la St-Michel, 1831, la paroisse de l' Ange- Gardien fut détachée de celle de Château- Richer, à la grande satisfaction des habitants, et M. Hubert Hamel fut appelé par Mgr Panet â succéder à M. le curé Baillargeon.
H. Hubert Hamel était né à Québec le 6
juillet 1801, du mariage de Victor Hamel et de Josephte Moreau. Ordonné prêtre le 2a août 1826, il fut d'abord envoyé vicaire à Kamouraska et, en 1828, au Cap-Santé auprès de M. Gatien.
Il était d'une santé très délicate ; mais comme la petite paroisse de PAnge-Gardien était facile à desservir, vu son peu d'étendue et sa faible population, Mgr Panet la lui oflPrit croyant que ce ministère aisé contribuerait à son rétablissement. Toutefois, c'était encore trop pour ce qui restait de forces au jeune curé. Le mal qui le minait depuis plusieurs années, l'implacable consomptioTi, ne lui permit pas de demeurer plus de deux mois à l'Ange-Gardien, et, le 14 décembre 1831, il fut obligé de se retirer à l'Hôpital-Général. Il languit encore pendant six mois, et mourut le 25 juillet 1832, âgé de 31 ans.
Suivant son désir, il fut inhumé dans l'église de l'Ange-Gardien, le 27 juillet 1832.
Voici l'acte de sépulture qui montre par le nombre des signatures, l'estime et la considération dont il jouissait :
** I/C vingt-sept juillet, mil huit cent trente-deux^ nous, prêtre soussigné, avons inhumé dans le chœur de l'église de cette paroisse, du côté de l'épître, le
•corps de Messire Hubert Hamel, prêtre, ci-devant curé de cette paroisse, décédé à Québec, le vingtcinq du même mois, âgé de trente-deux ans. Présents : Messieurs Louis Gingras, Michel Carrier, Jean - Baptiste Marauda, Charles - Félix Cazeau, prêtres ; Pierre Pelletier, Jean Chabot, écuiers, et autres qui ont signé avec nous.