CHAPITRE XVI
COUP D'cKIL générai.. — CONCLUSION
En parcourant la belle route macadamisée qui traverse la paroisse de l' Ange-Gardien^ dans toute sa longueur, depuis la chute de Montmorency, jusqu'à la Rivière du Petit Pré, on est frappé de l'air d'aisance qui règne partout. On n'aperçoit ni ruines, ni masures^ Il est vrai qu'on ne rencontre aucune de ces somptueuses résidences, avec leurs terrasses et leurs pelouses fraîches rasées, comme on en voit dans un grand nombre de villages des autres provinces ; mais du moins, on constate^ par l'aspedl général, que l'on se trouve au milieu d'une population heureuse, vivant dans l'abondance. Chose remarquable, il n'y a pas,, une seule famille pauvre qu'il faille secourir.
La longue rangée de bonnes maisons, d'un style peut-être un peu trop uniforme, ombragées de quelques arbres, entourées d'un petit
jardin de légumes et de fleurs, indique le confort, l'ordre et la propreté chez les habitants. En général, les terres sont bien cultivées, et la plupart sont pourvues d'un verger planté de pommiers et de pruniers qui, chaque année, ajoutent beaucoup à la récolte des cultivateurs.
Ceux-ci se font remarquer par leur tenue, leurs mœurs paisibles, leur profond attachement à la religion, et leur respect pour la personne du prêtre.
Depuis la conquête jusque vers 1830, l'instruction des enfants avait été négligée. Ce n'est que depuis le séjour de M. Asselin, que la paroisse a commencé à s'occuper sérieusement de l'entretien des écoles. Elle en possède trois aujourd'hui, une dans chaque arrondissement désigné comme suit : Le Sauliy le Centre et le Bas. Dans chaque école, il y a deux institutrices. Le nombre des élèves en 1903 a été de 184 ; l'assistance moyenne a été de 147.
Parmi les nombreux enfants de la paroisse qui ont fréquenté ces écoles, dix sont devenus prêtres. Voici leurs noms :
MM. Daniel Têtu, Pierre Huot, François- Mathias Huot, Louis Marcoux, Jos.-M. Bélanger, (ces trois derniers avaient été les élèves de M. Raimbault.) MM. Prisque Gariépy,
Joseph-Aimé Bureau, (le digne curé de St- Michel de Bellechasse), le révérend Père C.
Côté, religieux Dominicain de St-Hyacinthe, MM. Auguste Vézina et Antonio Huot.
La paroisse a de plus fourni une vingtaine de religieuses depuis sa fondation. La plus distinguée a été la Révérende Sœur Ste-Ma- <îeleine, née Catherine Huot, qui, pendant plusieurs années, fut Supérieure de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal. Nous publions dans l'appendice sa notice biographique.
A part leurs écoles, les gens de l'Ange- Gardien ont surtout raison d'être fiers de leur antique église, dont ils apprécient hautement la valeur historique.
En 1901, ils entreprirent d'y faire des travaux considérables à l'intérieur.
On construisit d'abord deux galeries latérales ; la voûte et les murs furent décorés blanc et or, la boiserie du chœur a été renouvelée et les trois autels redorés. Quant aux magnifiques retables, dont nous avons donné une description au commencement de cet ouvrage, on s'est bien donné garde de n'y rien changer. On s'est contenté de les nettoyer, ainsi que leurs superbes sculptures, d'enlever, du mieux qu'on a pu, l'épaisse couche de
peinture noire qui les recouvrait, et de Ramener autant que possible, la couleur naturelle du bois. L'ensemble de Péglise offre aujourd'hui un fort joli coup d'œil. Pour quiconque s'y connaît, il est aisé de voir qu'elle ne date pas d'hier, et qu'elle a un passé, dont un grand nombre d'églises plus riches et plus belles, pourraient être jalouses.
Grâce aux dons de plusieurs généreux paroissiens, le sanéluaire est orné de quatre grandes verrières, qui seront prochainement suivies de plusieurs autres, pour compléter la décoration de tout l'édifice.
D'après le dernier rôle d'évaluation, la propriété foncière de la paroisse de l' Ange-Gardien a été évaluée à la somme de $298,614.00.
Le recensement de l'année dernière, (1902,) démontre que le total de la population est 1,104 âmes, composés des éléments suivants :
Familles * 208
Cultivateurs , 51
Emplacitaires 131
Employés civils 3
Menuisiers 31
Marchands 4
Navigateurs 3
Maçon i
Cordonniers 3
Forgerons 3
Boulanger i
Charretiers 2
Hôtellier i
Boucher i
Journaliers • 104
Scieries ^
Beurreries 2
Manufactures ^
Nous publions dans l'appendice la liste des familles de la paroisse avec le nombre des âmes qui les composent.
La majeure partie de la population de l'Ange-Gardien se livre à l'industrie.
La grande manufacture de coton, située aui pied de la chute de Montmorency, a étév depuis son établissement, une source de gros revenus pour la population industrielle de la paroisse. Parmi les nombreux ouvriers qu'elle emploie, on ne compte pas moins de 80 à 9a individus qui appartiennent à l'Ange-Gardien. Leur salaire varie de $0.80 à $2.50 par jour.
Cette manufaélure a remplacé les anciennes^
scieries de feu M. George-Benson Hall. Nos paroissiens trouveraient notre travail incomplet, si nous laissions passer l'occasion, sans dire un mot de ce véritable gentilhomme qu'ils regardent, avec raison, comme l'un des bienfaiteurs de l'Ange-Gardien. Pendant plus d'un quart de siècle, M. Hall a donné de l'emploi, avec un salaire raisonnable, à une grande partie -de la population de cette paroisse.
M. Hallj nous disait dernièrement un vieillard qui fut longtemps employé par lui, était la bonté, la générosité, la politesse même.
Jamais il ne refusait un ouvrier qui lui demandait de l'ouvrage, lors même que ses agents lui représentaient qu'ils n'avaient rien à leur donner à faire.
« Il faut, répliquait-il, leur trouver de l'ouvrage ; les pauvres ont besoin de gagner, c'est à nous de les soulager». Pendant un grand nombre d'années, M. Hall n'a cessé de fournir à ses employés tout le bois de chauffage qui leur était nécessaire pendant l'hiver. De plus, il voulut donner à la Fabrique de l'Ange- Gardien, le bois de charpente dont elle eut besoin en 1876 pour l'élargissement de l'église. M. H.-M. Price, qui a épousé une des Demoiselles Hall, et qui demeure à Montmorency, continue de porter le même intérêt à notre
paroisse ; il a toujours, lui aussi, à son service plusieurs personnes appartenant à l'Ange- Gardien.
Outre la manufaélure du Sault, il y a dans la paroisse, deux scieries : l'une appartient à M. Chs Tremblay, et l'autre, à M. Joseph Lortie. A chacune d'elles est annexée une beurrerie. Elles donnent de l'emploi à une dizaine de nos paroissiens. Le produit annuel de ces deux beurreries et de 30,000 à 40,000 fibs de beurre d'une excellente qualité.
A quelques pas de l'église, se trouve la manufacture de vermicelle qui appartient à M.
Elzéar Huot. Ce dernier emploie ordinairement 12 à 15 ouvriers.
Enfin, sur les bords de la Rivière du Petit- Pré, aux confins de la paroisse, est située l'importante manufacture de cuir artificiel, dirigée par M. Louis Richard, qui donne de l'emploi à plus de 50 ouvriers. Cette manufacture offre les plus grands avantages aux journaliers de l'Ange-Gardien. Sans s'éloigner de leurs familles, ils y trouvent un salaire raisonnable.
A quelques arpents plus bas, sur la même rivière du Petit-Pré, on voit le moulin à farine dont la construction remonte à Mgr de Laval.
Nous en avons fait la description plus haut.
En 1902, M. Ls Richard en fit l'acquisition et
nous sommes heureux de dire que ce dernier l'entretient, avec profit, et avec tout le soin que mérite cette ancienne construction, qui servit quelquefois de logement au premier évêque de Québec.
Le nom de Mgr de Laval, qui occupe une place si grande dans l'histoire de l'Ange-Gardien, ne saurait mieux convenir pour terminer notre travail.
Le peintre paysagiste, cherchant à reproduire une scène favorite, choisie entre mille, dans une vaste campagne, s'arrête quelquefois, laisse tomber ses pinceaux, et comme pour reposer sa vue, se prend à contempler le spectacle de la grande nature qui se déroule autour de lui. Occupé à recueillir les faits peu importants qui composent l'histoire de la petite paroisse de l'Ange-Gardien fondée par Mgr de Laval, et faisant partie de son domaine seigneurial, nous n'avons pu nous empêcher d'oublier un instant notre but principal, pour jeter nos regards sur un champ plus vaste, afin de contempler, dans son ensemble, l'œuvre du grand évêque et d'en suivre les développements, les viscissitudes et les périls.
Nous nous sommes surpris en outre à examiner d'autres figures qui se détachent vigoureusement sur le fond du tableau : telles que lea
Brîand, les Hubert et les Plessîs. Ces disgressions nous semblaient utiles pour rompre la monotonie de notre récit.
En relisant notre travail, nous nous sommes demandé si nous n'avions pas donné dans une admiration exagérée ; et si nous n'avions pas succombé au défaut, assez ordinaire, de vouloir faire des grands hommes de tous les personnages que nous avons eu à peindre ? Mais une monographie ressemble à une miniature, où l'artiste remplace les grandes lignes, par la vivacité du coloris.
Nous avons peut-être trop insisté sur l'idée de conserver, avec plus de soin, tout ce qui se rattache à l'art religieux, et rappelle notre passé ; mais il suffit de constater l'avidité avec laquelle nos riches voisins les Américains cherchent à s'emparer de tous nos souvenirs, pour nous engager à ne pas nous en déposséder si aisément, mais à les garder précieusement, pour les transmettre aux générations futures, ainsi que font les chefs des grandes maisons à l'égard des biens et des bijoux de famille.
Enfin, ce n'est qu'après avoir lu attentivement les mandements des évêques Briand, Hubert et Plessis, que nous nous sommes permis, après bien d'autres, d'apprécier les avan-
tages du nouveau régime. Et en terminant Phistoire de la paroisse de PAnge-Gardien, il nous a été impossible de ne pas admirer la liberté religieuse et civile, dont nous n'avons cessé de jouir depuis un siècle et demi, et qui a tant aidé à notre développement et à notre prospérité. C'est pourquoi, nous répétons ici, comme conclusion. Ce que Mgr Plessis écrivait dans son mandement du 8 juillet 1813.
«Ah ! N. T. C. F., combien d'Etats autrefois florissants, maintenant subjugués, s'estimeraient heureux, s'ils avaient la dixième partie des avantages non interrompus dont nous avons joui jusqu'à ce jour. Combien de nations catholiques nous porteraient envie, si elles pouvaient être témoins du respedl rendu à notre culte ; de la pompe de nos cérémonies ; de la splendeur de nos fêtes religieuses ! Avouons que Dieu nous traite avec une bonté dont on "ne trouve peut-être pas d'exemple chez aucun des peuples modernes. Non fecit taliter omni nationt. (Ps. 147.) "