CHAPITRE VII
loachim Patinier.
Joachim Patinier, son contemporain, Henri Blés, et leurs imitateurs, forment un groupe d’artistes dont les œuvres ont une physionomie, un style à part, et qui eut sur le développement de l’art, dans le sens de l’imitation de la nature, une grande influence. Déjà les frères Yan Eyck, en supprimant dans leurs peintures les fonds d’or, les surfaces couvertes de diaprages , en faisant agir les figures de leurs tableaux religieux au milieu de paysages aux horizons lointains , où une succession de plans va se perdant sous les yeux du spectateur, inaugurèrent une voie nouvelle. L’art se transforme sous leur puissante impulsion; ce que ces artistes, nés sur les bords de la Meuse, dans un pays où ses rives s’étendent sans accidents, au milieu de sites monotones, avaient créé, fut repris et développé par d’autres peintres nés sur les bords du même fleuve, mais au haut de son cours, au milieu d’une nature variée, montagneuse, et qui alors surtout offrait un aspect tour à tour grandiose et aimable , sauvage et gracieux. Pour Patinier de Dinant, et son confrère de Bouvignes, le paysage souvent cessa d’être le cadre où se déroule une action , où se meuvent les personnages de
l’histoire dont ils retracent les scènes ; il devient l’objet principal de leur étude et appelle à lui toute l’attention du spectateur. Les figures que souvent on y voit ne sont plus là que pour animer, pour étoffer le site reproduit. Peu importe que ces figures soient empruntées aux récits de la Bible ou à l’histoire des Saints, ce sont les montagnes boisées , les eaux limpides réflétant l’azur du ciel , les accidents des rochers , le jeu des lumières et des ombres sur les espaces étendus à perte de vue qui préoccupent surtout le peintre et sont l’objet de tous ses soins. Le paysage tel que l’entendra l’art moderne est créé.
On a bien peu de renseignements historiques sur Patinier. Il est né à Dinant, vers la fin du XVe siècle. On ignore quel fut son maître et où il fit son apprentissage. Ce que l’on sait d’une manière certaine , c’est qu’il habitait Anvers en 1515 , et que cette année il fut reçu franc-maître de la confrérie de Sl 2-Luc. Il habita longtemps cette ville, et lorsque Albert Durer , lors de son voyage dans les Pays-Bas (1520 à 1521 ) , visita Anvers, il se lia avec Patinier, dessina son portrait (i) et assista à ses noces. Celles-ci eurent lieu en 1521. Patinier fut marié deux fois. Il épousa en premières noces Françoise Buyst et contracta une seconde union avec Jeanne Noyts. Il doit être mort en 1524, avant le 5 octobre, sa veuve et ses enfants ayant vendu à cette date une maison sise courte rue de l’Hôpital, à Anvers, que le peintre avait achetée le 30 mars 1519. Quintin Metsys fut tuteur de l’une de ses filles (2).
Selon l’un de ses plus anciens biographes, Cari Van Mander, la vie de Patinier fut irrégulière. Il était adonné à l’ivrognerie, et hantait plus volontiers le cabaret que son atelier. François Mostaert, son élève, l’aurait quitté à cause des désordres de la vie du maître. Ces renseignements ne semblent pas faciles à concilier avec le soin que le peintre dinantais mettait dans ses travaux, la gravité et la dignité de plu-
(1) Ce portrait a été gravé par Cornélius Cort.
(2) On doit ces renseignements aux découvertes de M. le chevalier Léon de Burbure.
sieurs des figures qu’il a peintes, et enfin avec le nombre assez considérable de ses peintures parvenues jusqu’à nous.
Patinier semble avoir peu ou point exercé son art dans l’ancien pays de Liège. Peut-être y est-il revenu quelquefois. Ce qui donnerait quelque poids à cette supposition, c’est qu’un tableau qu’on peut lui attribuer a été découvert , il y a peu d’années , dans la chapelle de l’hospice des aliénés , à Liège.
Ce tableau, peint légèrement , facilement, et qui ne peut appartenir qu’à la dernière manière du peintre , représente SLRoch assis dans un paysage boisé. Un petit ange se trouve à côté de lui et bénit la plaie du patron des pestiférés. Le chien, attribut spécial de Sl-Roch, lui apporte le pain traditionnel.
Il existe des tableaux de Patinier dans plusieurs des musées les plus importants de l’Europe. Le musée du Relvédère, à Vienne, en conserve trois des plus achevés, et qui font connaître le talent du maître sous l’un de ses aspects les plus graves. Le musée d’Anvers possède également un fort joli panneau de ce maître ; nous les décrivons au chapitre des Indications et Recherches.